IV

Cependant il avait échappé aux dangers de la révolution; le 9

thermidor et le 18 brumaire avaient tari le sang et ramené l'ordre,

quand Bernardin, veuf de mademoiselle Didot et père de deux enfants,

nommé membre du premier Tribunat national, comme le premier écrivain

de sentiment de la France et investi d'une considération immense et

d'une aisance due à son logement du Louvre, à ses opérations

littéraires, à ses pensions, éprouva le désir d'assurer une seconde

mère à ses enfants. Voici comment ce mariage d'un doux, beau et

illustre vieillard et d'une jeune fille presque encore enfant fut

conclu, et ne trompa aucune de ses espérances.

V

Il y avait alors, auprès de Paris, une maison d'éducation

aristocratique et religieuse, dirigée par madame la comtesse L. G...,

que les malheurs de la révolution avait contrainte à cette condition,

à la fois humble et noble, de former des enfants à la science et à la

vertu. Bernardin de Saint-Pierre, qui l'avait autrefois connue,

fréquentait sa maison. Il y jouissait des égards que son âge et la

célébrité de l'auteur de _Paul et Virginie_ lui assuraient partout. Il

accompagnait souvent ce charmant troupeau d'adolescentes à la

campagne, quand madame la comtesse L. G... conduisait ses élèves dans

les champs. C'était lui qui, semblable à _Abélard_, dirigeait ses

jeunes _Héloïses_ dans leurs lectures et dans leurs études. Un

instinct plus doux l'attachait à cette maison; quoique la vieillesse

qui s'approchait eût donné de la gravité à ses goûts et imprimé

quelques lignes grises aux belles ondes de sa magnifique chevelure, il

pouvait plaire encore à l'innocente admiration du premier âge et

inspirer naïvement les sentiments qu'il rougissait de ressentir.

Parmi ces jeunes personnes, il y en avait une plus accomplie des dons

célestes que toutes ses compagnes. C'était mademoiselle de Pelleport,

fille de la marquise de Pelleport, d'une grande maison du midi de la

France. Cette famille, tombée dans l'adversité par suite de

l'émigration et de quelques désordres de jeunesse de son père, était

liée avec la mienne. Ma mère fut assez heureuse pour offrir à madame

de Pelleport, tante de celle qui devint madame de Saint-Pierre, des

services que l'amitié lui rendait chers et auxquels une liaison

d'enfance enlevait toute l'amertume des subsides.

Les hommes et les femmes de cette famille privilégiée étaient doués

d'une grâce et d'une séduction, vrai génie des races; le malheur

contre-balançait ce don. Celle qui inspira cette passion tardive à M.

de Saint-Pierre joignait, dès l'enfance, à ces séductions de la

jeunesse et de la beauté, les précoces inspirations de l'enthousiasme

et de la vertu. Sa figure était inexprimable au pinceau et à la

langue; il aurait fallu, pour la peindre, les yeux, les sens et comme

l'âme de l'auteur de _Paul et Virginie_. Le sort, qui lui avait été si

contraire jusque-là, lui réservait la plus belle des fleurs de la vie

pour la respirer et l'enivrer avant de mourir.

Elle n'avait pas encore dix-huit ans, son innocence révélait dans ses

yeux une tendresse qui n'était pas de l'amour, mais une sorte

d'admiration enthousiaste pour l'homme qui avait porté _Virginie_ dans

son coeur, cette _Virginie_ dont elle se croyait la soeur! Elle

ignorait la nature du sentiment qu'elle avait pour lui; était-ce un

dieu qui lui apparaissait sur la terre dans une forme qui n'avait

point d'âge et dont la chevelure blonde semblait parer l'immortalité?

Elle rougissait en le regardant, elle frissonnait à ses paroles; elle

n'osait pas s'avouer qu'elle l'aimait; mais il lui inspirait seul un

attrait sérieux qu'elle n'avait jusque-là imaginé pour aucun autre. Ce

fut cet attrait involontaire qui la révéla à Bernardin. Son coeur, que

l'infortune avait gardé pur, et qui était, pour ainsi dire, conservé

jeune dans la glace du malheur, avait la pudeur timide de l'âge et ne

s'avouait pas ce qu'il éprouvait pour cette enfant. Elle était pour

lui l'ombre de _Virginie_, mais _Virginie_ n'était qu'une ombre, et

mademoiselle de Pelleport était un idéal qui échauffait ses songes. Il

n'osait seulement y penser, mais quand, dans les leçons attentives

qu'il lui donnait, il venait à fixer ses regards sur cette taille

angélique, sur cette grâce chaste des mouvements, sur ces joues

rougissantes, sur ces yeux voilés par de longs cils, sur cette bouche

entr'ouverte par le soupir et refermée par la crainte, et quand il

entendait l'éclat de cette voix timbrée et sonore, et pourtant

tremblante, qui était la principale de ses séductions involontaires,

son âme lui échappait et il était prêt à tomber, pour l'adorer, aux

genoux de son élève.

Ce fut dans un de ces délires que leurs âmes se rencontrèrent, et

qu'ils se turent, ne pouvant plus parler, qu'ils se séparèrent sans

pouvoir recouvrer la parole, et qu'ils crurent ne pouvoir plus ni

parler ni se taire jamais ainsi.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 47 / 108 题