Cependant il avait échappé aux dangers de la révolution; le 9
thermidor et le 18 brumaire avaient tari le sang et ramené l'ordre,
quand Bernardin, veuf de mademoiselle Didot et père de deux enfants,
nommé membre du premier Tribunat national, comme le premier écrivain
de sentiment de la France et investi d'une considération immense et
d'une aisance due à son logement du Louvre, à ses opérations
littéraires, à ses pensions, éprouva le désir d'assurer une seconde
mère à ses enfants. Voici comment ce mariage d'un doux, beau et
illustre vieillard et d'une jeune fille presque encore enfant fut
conclu, et ne trompa aucune de ses espérances.
V
Il y avait alors, auprès de Paris, une maison d'éducation
aristocratique et religieuse, dirigée par madame la comtesse L. G...,
que les malheurs de la révolution avait contrainte à cette condition,
à la fois humble et noble, de former des enfants à la science et à la
vertu. Bernardin de Saint-Pierre, qui l'avait autrefois connue,
fréquentait sa maison. Il y jouissait des égards que son âge et la
célébrité de l'auteur de _Paul et Virginie_ lui assuraient partout. Il
accompagnait souvent ce charmant troupeau d'adolescentes à la
campagne, quand madame la comtesse L. G... conduisait ses élèves dans
les champs. C'était lui qui, semblable à _Abélard_, dirigeait ses
jeunes _Héloïses_ dans leurs lectures et dans leurs études. Un
instinct plus doux l'attachait à cette maison; quoique la vieillesse
qui s'approchait eût donné de la gravité à ses goûts et imprimé
quelques lignes grises aux belles ondes de sa magnifique chevelure, il
pouvait plaire encore à l'innocente admiration du premier âge et
inspirer naïvement les sentiments qu'il rougissait de ressentir.
Parmi ces jeunes personnes, il y en avait une plus accomplie des dons
célestes que toutes ses compagnes. C'était mademoiselle de Pelleport,
fille de la marquise de Pelleport, d'une grande maison du midi de la
France. Cette famille, tombée dans l'adversité par suite de
l'émigration et de quelques désordres de jeunesse de son père, était
liée avec la mienne. Ma mère fut assez heureuse pour offrir à madame
de Pelleport, tante de celle qui devint madame de Saint-Pierre, des
services que l'amitié lui rendait chers et auxquels une liaison
d'enfance enlevait toute l'amertume des subsides.
Les hommes et les femmes de cette famille privilégiée étaient doués
d'une grâce et d'une séduction, vrai génie des races; le malheur
contre-balançait ce don. Celle qui inspira cette passion tardive à M.
de Saint-Pierre joignait, dès l'enfance, à ces séductions de la
jeunesse et de la beauté, les précoces inspirations de l'enthousiasme
et de la vertu. Sa figure était inexprimable au pinceau et à la
langue; il aurait fallu, pour la peindre, les yeux, les sens et comme
l'âme de l'auteur de _Paul et Virginie_. Le sort, qui lui avait été si
contraire jusque-là, lui réservait la plus belle des fleurs de la vie
pour la respirer et l'enivrer avant de mourir.
Elle n'avait pas encore dix-huit ans, son innocence révélait dans ses
yeux une tendresse qui n'était pas de l'amour, mais une sorte
d'admiration enthousiaste pour l'homme qui avait porté _Virginie_ dans
son coeur, cette _Virginie_ dont elle se croyait la soeur! Elle
ignorait la nature du sentiment qu'elle avait pour lui; était-ce un
dieu qui lui apparaissait sur la terre dans une forme qui n'avait
point d'âge et dont la chevelure blonde semblait parer l'immortalité?
Elle rougissait en le regardant, elle frissonnait à ses paroles; elle
n'osait pas s'avouer qu'elle l'aimait; mais il lui inspirait seul un
attrait sérieux qu'elle n'avait jusque-là imaginé pour aucun autre. Ce
fut cet attrait involontaire qui la révéla à Bernardin. Son coeur, que
l'infortune avait gardé pur, et qui était, pour ainsi dire, conservé
jeune dans la glace du malheur, avait la pudeur timide de l'âge et ne
s'avouait pas ce qu'il éprouvait pour cette enfant. Elle était pour
lui l'ombre de _Virginie_, mais _Virginie_ n'était qu'une ombre, et
mademoiselle de Pelleport était un idéal qui échauffait ses songes. Il
n'osait seulement y penser, mais quand, dans les leçons attentives
qu'il lui donnait, il venait à fixer ses regards sur cette taille
angélique, sur cette grâce chaste des mouvements, sur ces joues
rougissantes, sur ces yeux voilés par de longs cils, sur cette bouche
entr'ouverte par le soupir et refermée par la crainte, et quand il
entendait l'éclat de cette voix timbrée et sonore, et pourtant
tremblante, qui était la principale de ses séductions involontaires,
son âme lui échappait et il était prêt à tomber, pour l'adorer, aux
genoux de son élève.
Ce fut dans un de ces délires que leurs âmes se rencontrèrent, et
qu'ils se turent, ne pouvant plus parler, qu'ils se séparèrent sans
pouvoir recouvrer la parole, et qu'ils crurent ne pouvoir plus ni
parler ni se taire jamais ainsi.