VIII

Il n'y a point d'aventures. Le récit simple et naturel coule comme

l'haleine attiédie d'un vieillard sur la lèvre. On n'éprouve ni

émotion ni surprise. La nature seule parle et agit. Ces descriptions

sont les lieux mêmes. Les mots disent les sensations, mais n'exagèrent

point; la nature n'a pas besoin de rhétorique. Écoutez-la:

Les devoirs de la maternité ajoutaient encore au bonheur de leur

société. Leur amitié mutuelle redoublait à la vue de leurs

enfants, fruits d'un amour également infortuné. Elles prenaient

plaisir à les mettre ensemble dans le même bain et à les coucher

dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de lait: «Mon

amie, disait madame de la Tour, chacune de nous aura deux

enfants, et chacun de nos enfants aura deux mères.» Comme deux

bourgeons qui, restés sur deux arbres de la même espèce dont la

tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire des

fruits plus doux si chacun d'eux, détaché du tronc maternel, est

greffé sur le tronc voisin: ainsi ces deux petits enfants, privés

de tous leurs parents, se remplissaient de sentiments plus

tendres que ceux de fils et de fille, de frère et de soeur, quand

ils venaient à être changés de mamelle par les deux amies qui

leur avaient donné le jour. Déjà leurs mères parlaient de leur

mariage, sur leurs berceaux; et cette perspective de félicité

conjugale, dont elles charmaient leurs propres peines, finissait

bien souvent par les faire pleurer: l'une se rappelant que ses

maux étaient venus d'avoir négligé l'hymen, et l'autre, d'en

avoir subi les lois; l'une, de s'être élevée au-dessus de sa

condition, et l'autre, d'en être descendue: mais elles se

consolaient, en pensant qu'un jour leurs enfants, plus heureux,

jouiraient à la fois, loin des cruels préjugés de l'Europe, des

plaisirs de l'amour et du bonheur de l'égalité.

Rien, en effet, n'était comparable à l'attachement qu'ils se

témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait

Virginie; à sa vue, il souriait et s'apaisait. Si Virginie

souffrait, on en était averti par les cris de Paul; mais cette

aimable fille dissimulait aussitôt son mal, pour qu'il ne

souffrît pas de sa douleur. Je n'arrivais point de fois ici que

je ne les visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays,

pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous

les bras, comme on représente la constellation des Gémeaux. La

nuit même ne pouvait les séparer: elle les surprenait souvent

couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre

poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et

endormis dans les bras l'un de l'autre.

Lorsqu'ils surent parler, les premiers noms qu'ils apprirent à se

donner furent ceux de frère et de soeur. L'enfance, qui connaît

des caresses plus tendres, ne connaît point de plus doux noms.

Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié, en la dirigeant

vers leurs besoins réciproques. Bientôt, tout ce qui regarde

l'économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre,

fut du ressort de Virginie, et ses travaux étaient toujours

suivis des louanges et des baisers de son frère. Pour lui, sans

cesse en action, il bêchait le jardin avec Domingue, ou, une

petite hache à la main, il le suivait dans les bois; et si, dans

ces courses, une belle fleur, un bon fruit ou un nid d'oiseau se

présentaient à lui, eussent-ils été au haut d'un arbre, il

l'escaladait pour les apporter à sa soeur.

Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l'autre

n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette

montagne, j'aperçus, à l'extrémité du jardin, Virginie qui

accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon, quelle

avait relevé par derrière pour se mettre à l'abri d'une ondée de

pluie. De loin, je la crus seule; et m'étant avancé vers elle

pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras,

enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l'un et

l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur

invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon

bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda enclos dans la même

coquille.

Toute leur étude était de se complaire et de s'entr'aider. Au

reste, ils étaient ignorants comme des créoles, et ne savaient ni

lire ni écrire. Ils ne s'inquiétaient pas de ce qui s'était passé

dans des temps reculés et loin d'eux; leur curiosité ne

s'étendait pas au delà de cette montagne. Ils croyaient que le

monde finissait où finissait leur île, et ils n'imaginaient rien

d'aimable où ils n'étaient pas. Leur affection mutuelle et celle

de leurs mères occupaient toute l'activité de leurs âmes. Jamais

des sciences inutiles n'avaient fait couler leurs larmes; jamais

les leçons d'une triste morale ne les avaient remplis d'ennui.

Ils ne savaient pas qu'il ne faut pas dérober, tout chez eux

étant commun; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets

simples; ni menteur, n'ayant aucune vérité à dissimuler. On ne

les avait jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des

punitions terribles aux enfants ingrats: chez eux, l'amitié

filiale était née de l'amitié maternelle. On ne leur avait appris

de la religion que ce qui la fait aimer; et s'ils n'offraient pas

à l'église de longues prières, partout où ils étaient, dans la

maison, dans les champs, dans les bois, ils levaient vers le ciel

des mains innocentes et un coeur plein de l'amour de leurs

parents.

Ainsi se passa leur première enfance, comme une belle aube qui

annonce un plus beau jour. Déjà ils partageaient avec leurs mères

tous les soins du ménage. Dès que le chant du coq annonçait le

retour de l'aurore, Virginie se levait, allait puiser de l'eau à

la source voisine, et rentrait dans la maison pour préparer le

déjeuner. Bientôt après, quand le soleil dorait les pitons de

cette enceinte, Marguerite et son fils se rendaient chez madame

de la Tour: alors ils faisaient tous ensemble une prière, suivie

du premier repas; souvent ils le prenaient devant la porte, assis

sur l'herbe sous un berceau de bananiers, qui leur fournissait à

la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels et

du linge de table dans leurs feuilles larges, longues et

lustrées. Une nourriture saine et abondante développait

rapidement les corps de ces deux jeunes gens, et une éducation

douce peignait dans leur physionomie la pureté et le contentement

de leur âme. Virginie n'avait que douze ans: déjà sa taille était

plus qu'à demi formée; de grands cheveux blonds ombrageaient sa

tête; ses yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus

tendre éclat sur la fraîcheur de son visage: ils souriaient

toujours de concert quand elle parlait; mais quand elle gardait

le silence, leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnait

une expression d'une sensibilité extrême, et même celle d'une

légère mélancolie. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui

le caractère d'un homme au milieu des grâces de l'adolescence.

Sa taille était plus élevée que celle de Virginie, son teint plus

rembruni, son nez plus aquilin, et ses yeux, qui étaient noirs,

auraient eu un peu de fierté, si les longs cils qui rayonnaient

autour comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande

douceur. Quoiqu'il fût toujours en mouvement, dès que sa soeur

paraissait, il devenait tranquille et allait s'asseoir auprès

d'elle: souvent leur repas se passait sans qu'ils se dissent un

mot. À leur silence, à la naïveté de leurs attitudes, à la beauté

de leurs pieds nus, on eût cru voir un groupe antique de marbre

blanc, représentant quelques-uns des enfants de Niobé. Mais à

leurs regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires

rendus par de plus doux sourires, on les eût pris pour ces

enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux dont la nature est

de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre le sentiment par

des pensées et l'amitié par des paroles.

Cependant, madame de la Tour, voyant sa fille se développer avec

tant de charmes, sentait augmenter son inquiétude avec sa

tendresse. Elle me disait quelquefois: «Si je venais à mourir,

que deviendrait Virginie sans fortune?»

Elle avait en France une tante, fille de qualité, riche, vieille

et dévote, qui lui avait refusé si durement des secours

lorsqu'elle se fut mariée à M. de la Tour, qu'elle s'était bien

promis de n'avoir jamais recours à elle, à quelque extrémité

qu'elle fût réduite.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 33 / 108 题