VII

Cela commence sans préambule aucun. Une conversation du soir, au coin

du feu en automne; le ton est un peu triste et semble participer

seulement de la mélancolie d'un souvenir.

Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le

Port-Louis de l'Île de France, on voit, dans un terrain jadis

cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées

presque au milieu d'un bassin, formé par de grands rochers, qui

n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche

la montagne appelée le Morne-de-la-Découverte, d'où l'on signale

les vaisseaux qui abordent dans l'île, et au bas de cette

montagne, la ville nommée le Port-Louis; à droite, le chemin qui

mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite

l'église de ce nom, qui s'élève, avec ses avenues de bambous, au

milieu d'une grande plaine; et plus loin, une forêt qui s'étend

jusqu'aux extrémités de l'île. On distingue devant soi, sur les

bords de la mer, la baie du Tombeau; un peu sur la droite, le cap

Malheureux; et au delà, la pleine mer, où paraissent à fleur

d'eau quelques îlots inhabités, entre autres le Coin-de-Mire, qui

ressemble à un bastion au milieu des flots.

À l'entrée de ce bassin, d'où l'on découvre tant d'objets, les

échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui

agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brisent

au loin sur les récifs; mais au pied même des cabanes, on

n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de

grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets

d'arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque

sur leurs cimes où s'arrêtent les nuages. Les pluies, que leurs

pitons attirent, peignent souvent les couleurs de l'arc-en-ciel

sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leur pied

les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un

grand silence règne dans leur enceinte où tout est paisible,

l'air, les eaux et la lumière. À peine l'écho y répète le murmure

des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on

voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un

jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu'à

midi; mais dès l'aurore, ses rayons en frappent le couronnement,

dont les pics, s'élevant au-dessus des spores de la montagne,

paraissent d'or et de pourpre sur l'azur des cieux.

J'aimais à me rendre dans ce lieu, où l'on jouit quelquefois

d'une vue immense et d'une solitude profonde. Un jour que j'étais

assis au pied de ces cabanes et que j'en considérais les ruines,

un homme déjà sur l'âge vint à passer aux environs. Il était,

suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en

long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s'appuyait sur un bâton de

bois d'ébène. Ses cheveux étaient tout blancs, et sa physionomie

noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon

salut; et m'ayant considéré un moment, il s'approcha de moi, et

vint se reposer sur le tertre où j'étais assis. Excité par cette

marque de confiance, je lui adressai la parole:

«Mon père, lui dis-je, pourriez-vous m'apprendre à qui ont

appartenu ces deux cabanes?»

Il me répondit:

«Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étaient habités, il

y a environ vingt ans, par deux familles qui y avaient trouvé le

bonheur. Leur histoire est touchante; mais dans cette île, située

sur la route des Indes, quel Européen peut s'intéresser au sort

de quelques particuliers obscurs? Qui voudrait même y vivre

heureux, mais pauvre et ignoré? Les hommes ne veulent connaître

que l'histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne.»

«Mon père, repris-je, il est aisé de juger à votre air et à votre

discours que vous avez acquis une grande expérience. Si vous en

avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des

anciens habitants de ce désert, et croyez que l'homme même le

plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre parler du

bonheur que donnent la nature et la vertu.»

Alors, comme quelqu'un qui cherche à se rappeler diverses

circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son

front, voici ce que ce vieillard me raconta:

«En 1726, un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour,

après avoir sollicité en vain du service en France et des secours

dans sa famille, se détermina à venir dans cette île, pour y

chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu'il aimait

beaucoup, et dont il était également aimé. Elle était d'une

ancienne et riche maison de sa province; mais il l'avait épousée

en secret et sans dot, parce que les parents de sa femme

s'étaient opposés à son mariage, attendu qu'il n'était pas

gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette île, et il

s'embarqua pour Madagascar, dans l'espérance d'y acheter quelques

noirs et de revenir promptement ici former une habitation. Il

débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence à la

mi-octobre; et peu de temps après son arrivée il y mourut des

fièvres pestilentielles, qui y règnent pendant six mois de

l'année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d'y

faire des établissements fixes. Les secrets qu'il avait emportés

avec lui furent dispersés après sa mort, comme il arrive

ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme,

restée à l'Île de France, se trouva veuve, enceinte, et n'ayant

pour tout bien au monde qu'une négresse, dans un pays où elle

n'avait ni crédit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter

auprès d'aucun homme, après la mort de celui qu'elle avait

uniquement aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut

de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se

procurer de quoi vivre.

Dans une île presque déserte, dont le terrain était à discrétion,

elle ne choisit point les cantons les plus fertiles, ni les plus

favorables au commerce; mais, cherchant quelque gorge de

montagne, quelque asile caché, où elle pût vivre seule et

inconnue, elle s'achemina de la ville vers ces rochers, pour s'y

retirer comme dans un nid. C'est un instinct commun à tous les

êtres sensibles et souffrants, de se réfugier dans les lieux les

plus sauvages et les plus déserts: comme si des rochers étaient

des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la

nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'âme. Mais la

Providence, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que

les biens nécessaires, en réservait un à madame de la Tour, que

ne donnent ni les richesses ni la grandeur; c'était une amie.

Dans ce lieu, depuis un an, demeurait une femme vive, bonne et

sensible; elle s'appelait Marguerite. Elle était née en Bretagne,

d'une simple famille de paysans, dont elle était chérie, et qui

l'aurait rendue heureuse, si elle n'avait eu la faiblesse

d'ajouter foi à l'amour d'un gentilhomme de son voisinage, qui

lui avait promis de l'épouser. Mais celui-ci, ayant satisfait sa

passion, s'éloigna d'elle et refusa même de lui assurer une

subsistance pour un enfant dont il l'avait laissée enceinte.

Elle s'était déterminée alors à quitter pour toujours le village

où elle était née, et à aller cacher sa faute aux colonies, loin

de son pays où elle avait perdu la seule dot d'une fille pauvre

et honnête, la réputation. Un vieux noir, qu'elle avait acquis de

quelques deniers empruntés, cultivait avec elle un petit coin de

ce canton.

Madame de la Tour, suivie de sa négresse, trouva dans ce lieu

Marguerite qui allaitait son enfant. Elle fut charmée de

rencontrer une femme dans une position qu'elle jugea semblable à

la sienne. Elle lui parla, en peu de mots, de sa condition passée

et de ses besoins présents. Marguerite, au récit de madame de la

Tour, fut émue de pitié; et, voulant mériter sa confiance plutôt

que son estime, elle lui avoua, sans lui rien déguiser,

l'imprudence dont elle s'était rendue coupable. «Pour moi,

dit-elle, j'ai mérité mon sort; mais vous, madame... vous, sage

et malheureuse!» Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son

amitié. Madame de la Tour, touchée d'un accueil si tendre, lui

dit en la serrant dans ses bras: «Ah! Dieu veut finir mes peines,

puisqu'il vous inspire plus de bonté envers moi, qui vous suis

étrangère, que jamais je n'en ai trouvé dans mes parents.»

Je connaissais Marguerite, et, quoique je demeure à une lieue et

demie d'ici, dans les bois, derrière la Montagne-Longue, je me

regardais comme son voisin. Dans les villes d'Europe, une rue, un

simple mur, empêchent les membres d'une même famille de se réunir

pendant des années entières; mais dans les colonies nouvelles, on

considère comme ses voisins ceux dont on n'est séparé que par des

bois et des montagnes. Dans ce temps-là surtout, où cette île

faisait peu de commerce aux Indes, le simple voisinage y était un

titre d'amitié; et l'hospitalité envers les étrangers, un devoir

et un plaisir. Lorsque j'appris que ma voisine avait une

compagne, je fus la voir, pour tâcher d'être utile à l'une et à

l'autre. Je trouvai dans madame de La Tour une personne d'une

figure intéressante, pleine de noblesse et de mélancolie. Elle

était alors sur le point d'accoucher. Je dis à ces deux dames

qu'il convenait, pour l'intérêt de leurs enfants, et surtout pour

empêcher l'établissement de quelque autre habitant, de partager

entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt

arpents. Elles s'en rapportèrent à moi pour ce partage. J'en

formai deux portions à peu près égales. L'une renfermait la

partie supérieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher

couvert de nuages, d'où sort la source de la rivière des

Lataniers, jusqu'à cette ouverture escarpée que vous voyez au

haut de la montagne, et qu'on appelle l'Embrasure, parce qu'elle

ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol

est si rempli de roches et de ravins, qu'à peine on y peut

marcher; cependant il produit de grands arbres, et il est rempli

de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l'autre portion, je

compris toute la partie intérieure qui s'étend le long de la

rivière des Lataniers jusqu'à l'ouverture où nous sommes, d'où

cette rivière commence à couler entre deux collines jusqu'à la

mer. Vous y voyez quelques lisières de prairies, et un terrain

assez uni, mais qui n'est guère meilleur que l'autre; car, dans

la saison des pluies il est marécageux, et dans les sécheresses

il est dur comme du plomb; quand on y veut alors ouvrir une

tranchée, on est obligé de le couper avec des haches. Après avoir

fait ces deux partages, j'engageai ces deux dames à les tirer au

sort. La partie supérieure échut à madame de la Tour, et

l'inférieure à Marguerite. L'une et l'autre furent contentes de

leur lot; mais elles me prièrent de ne pas séparer leur demeure,

«afin, me dirent-elles, que nous puissions toujours nous voir,

nous parler et nous entr'aider.» Il fallait cependant à chacune

d'elles une retraite particulière. La case de Marguerite se

trouvait au milieu du bassin, précisément sur les limites de son

terrain. Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour,

une autre case, en sorte que ces deux amies étaient à la fois

dans le voisinage l'une de l'autre, et sur la propriété de leurs

familles. Moi-même j'ai coupé des palissades dans la montagne;

j'ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer, pour

construire ces deux cabanes, où vous ne voyez plus maintenant ni

porte ni couverture. Hélas! il n'en reste encore que trop pour

mon souvenir! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments

des empires, semble respecter, dans ces déserts, ceux de

l'amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu'à la fin de ma vie.

À peine la seconde de ces cabanes était achevée, que madame de la

Tour accoucha d'une fille. J'avais été le parrain de l'enfant de

Marguerite, qui s'appelait Paul. Madame de la Tour me pria aussi

de nommer sa fille, conjointement avec son amie. Celle-ci lui

donna le nom de Virginie. «Elle sera vertueuse, dit-elle, et elle

sera heureuse. Je n'ai connu le malheur qu'en m'écartant de la

vertu.»

Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches, ces deux

petites habitations commencèrent à être de quelque rapport, à

l'aide des soins que j'y donnais de temps en temps, mais surtout

par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite,

appelé Domingue, était un noir iolof, encore robuste, quoique

déjà sur l'âge. Il avait de l'expérience et un bon sens naturel.

Il cultivait indifféremment, sur les deux habitations, les

terrains qui lui semblaient les plus fertiles, et il y mettait

les semences qui leur convenait le mieux. Il semait du petit mil

et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans

les bonnes terres, du riz dans les fonds marécageux; et au pied

des roches, des giraumons, des courges et des concombres, qui se

plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des

patates, qui y viennent très-sucrées; des cotonniers sur les

hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de

café sur les collines, où le grain est petit, mais excellent; le

long de la rivière et autour des cases, des bananiers, qui

donnent toute l'année de longs régimes de fruits, avec un bel

ombrage; et enfin quelques plantes de tabac, pour charmer ses

soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il allait couper du bois

à brûler dans la montagne, et casser des roches çà et là dans les

habitations, pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces

ouvrages avec intelligence et activité, parce qu'il les faisait

avec zèle. Il était fort attaché à Marguerite; et il ne l'était

guère moins à madame de la Tour, dont il avait épousé la

négresse, à la naissance de Virginie. Il aimait passionnément sa

femme, qui s'appelait Marie. Elle était née à Madagascar, d'où

elle avait apporté quelque industrie, surtout celle de faire des

paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui

croissent dans les bois. Elle était adroite, propre et

très-fidèle. Elle avait soin de préparer à manger, d'élever

quelques poules, et d'aller de temps en temps vendre au

Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui était bien

peu considérable. Si vous y joignez deux chèvres élevées près des

enfants, et un gros chien qui veillait la nuit au dehors, vous

aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces

deux petites métairies.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 32 / 108 题