Cela commence sans préambule aucun. Une conversation du soir, au coin
du feu en automne; le ton est un peu triste et semble participer
seulement de la mélancolie d'un souvenir.
Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le
Port-Louis de l'Île de France, on voit, dans un terrain jadis
cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées
presque au milieu d'un bassin, formé par de grands rochers, qui
n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche
la montagne appelée le Morne-de-la-Découverte, d'où l'on signale
les vaisseaux qui abordent dans l'île, et au bas de cette
montagne, la ville nommée le Port-Louis; à droite, le chemin qui
mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite
l'église de ce nom, qui s'élève, avec ses avenues de bambous, au
milieu d'une grande plaine; et plus loin, une forêt qui s'étend
jusqu'aux extrémités de l'île. On distingue devant soi, sur les
bords de la mer, la baie du Tombeau; un peu sur la droite, le cap
Malheureux; et au delà, la pleine mer, où paraissent à fleur
d'eau quelques îlots inhabités, entre autres le Coin-de-Mire, qui
ressemble à un bastion au milieu des flots.
À l'entrée de ce bassin, d'où l'on découvre tant d'objets, les
échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui
agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brisent
au loin sur les récifs; mais au pied même des cabanes, on
n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de
grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets
d'arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque
sur leurs cimes où s'arrêtent les nuages. Les pluies, que leurs
pitons attirent, peignent souvent les couleurs de l'arc-en-ciel
sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leur pied
les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un
grand silence règne dans leur enceinte où tout est paisible,
l'air, les eaux et la lumière. À peine l'écho y répète le murmure
des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on
voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un
jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu'à
midi; mais dès l'aurore, ses rayons en frappent le couronnement,
dont les pics, s'élevant au-dessus des spores de la montagne,
paraissent d'or et de pourpre sur l'azur des cieux.
J'aimais à me rendre dans ce lieu, où l'on jouit quelquefois
d'une vue immense et d'une solitude profonde. Un jour que j'étais
assis au pied de ces cabanes et que j'en considérais les ruines,
un homme déjà sur l'âge vint à passer aux environs. Il était,
suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en
long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s'appuyait sur un bâton de
bois d'ébène. Ses cheveux étaient tout blancs, et sa physionomie
noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon
salut; et m'ayant considéré un moment, il s'approcha de moi, et
vint se reposer sur le tertre où j'étais assis. Excité par cette
marque de confiance, je lui adressai la parole:
«Mon père, lui dis-je, pourriez-vous m'apprendre à qui ont
appartenu ces deux cabanes?»
Il me répondit:
«Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étaient habités, il
y a environ vingt ans, par deux familles qui y avaient trouvé le
bonheur. Leur histoire est touchante; mais dans cette île, située
sur la route des Indes, quel Européen peut s'intéresser au sort
de quelques particuliers obscurs? Qui voudrait même y vivre
heureux, mais pauvre et ignoré? Les hommes ne veulent connaître
que l'histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne.»
«Mon père, repris-je, il est aisé de juger à votre air et à votre
discours que vous avez acquis une grande expérience. Si vous en
avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des
anciens habitants de ce désert, et croyez que l'homme même le
plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre parler du
bonheur que donnent la nature et la vertu.»
Alors, comme quelqu'un qui cherche à se rappeler diverses
circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son
front, voici ce que ce vieillard me raconta:
«En 1726, un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour,
après avoir sollicité en vain du service en France et des secours
dans sa famille, se détermina à venir dans cette île, pour y
chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu'il aimait
beaucoup, et dont il était également aimé. Elle était d'une
ancienne et riche maison de sa province; mais il l'avait épousée
en secret et sans dot, parce que les parents de sa femme
s'étaient opposés à son mariage, attendu qu'il n'était pas
gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette île, et il
s'embarqua pour Madagascar, dans l'espérance d'y acheter quelques
noirs et de revenir promptement ici former une habitation. Il
débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence à la
mi-octobre; et peu de temps après son arrivée il y mourut des
fièvres pestilentielles, qui y règnent pendant six mois de
l'année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d'y
faire des établissements fixes. Les secrets qu'il avait emportés
avec lui furent dispersés après sa mort, comme il arrive
ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme,
restée à l'Île de France, se trouva veuve, enceinte, et n'ayant
pour tout bien au monde qu'une négresse, dans un pays où elle
n'avait ni crédit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter
auprès d'aucun homme, après la mort de celui qu'elle avait
uniquement aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut
de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se
procurer de quoi vivre.
Dans une île presque déserte, dont le terrain était à discrétion,
elle ne choisit point les cantons les plus fertiles, ni les plus
favorables au commerce; mais, cherchant quelque gorge de
montagne, quelque asile caché, où elle pût vivre seule et
inconnue, elle s'achemina de la ville vers ces rochers, pour s'y
retirer comme dans un nid. C'est un instinct commun à tous les
êtres sensibles et souffrants, de se réfugier dans les lieux les
plus sauvages et les plus déserts: comme si des rochers étaient
des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la
nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'âme. Mais la
Providence, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que
les biens nécessaires, en réservait un à madame de la Tour, que
ne donnent ni les richesses ni la grandeur; c'était une amie.
Dans ce lieu, depuis un an, demeurait une femme vive, bonne et
sensible; elle s'appelait Marguerite. Elle était née en Bretagne,
d'une simple famille de paysans, dont elle était chérie, et qui
l'aurait rendue heureuse, si elle n'avait eu la faiblesse
d'ajouter foi à l'amour d'un gentilhomme de son voisinage, qui
lui avait promis de l'épouser. Mais celui-ci, ayant satisfait sa
passion, s'éloigna d'elle et refusa même de lui assurer une
subsistance pour un enfant dont il l'avait laissée enceinte.
Elle s'était déterminée alors à quitter pour toujours le village
où elle était née, et à aller cacher sa faute aux colonies, loin
de son pays où elle avait perdu la seule dot d'une fille pauvre
et honnête, la réputation. Un vieux noir, qu'elle avait acquis de
quelques deniers empruntés, cultivait avec elle un petit coin de
ce canton.
Madame de la Tour, suivie de sa négresse, trouva dans ce lieu
Marguerite qui allaitait son enfant. Elle fut charmée de
rencontrer une femme dans une position qu'elle jugea semblable à
la sienne. Elle lui parla, en peu de mots, de sa condition passée
et de ses besoins présents. Marguerite, au récit de madame de la
Tour, fut émue de pitié; et, voulant mériter sa confiance plutôt
que son estime, elle lui avoua, sans lui rien déguiser,
l'imprudence dont elle s'était rendue coupable. «Pour moi,
dit-elle, j'ai mérité mon sort; mais vous, madame... vous, sage
et malheureuse!» Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son
amitié. Madame de la Tour, touchée d'un accueil si tendre, lui
dit en la serrant dans ses bras: «Ah! Dieu veut finir mes peines,
puisqu'il vous inspire plus de bonté envers moi, qui vous suis
étrangère, que jamais je n'en ai trouvé dans mes parents.»
Je connaissais Marguerite, et, quoique je demeure à une lieue et
demie d'ici, dans les bois, derrière la Montagne-Longue, je me
regardais comme son voisin. Dans les villes d'Europe, une rue, un
simple mur, empêchent les membres d'une même famille de se réunir
pendant des années entières; mais dans les colonies nouvelles, on
considère comme ses voisins ceux dont on n'est séparé que par des
bois et des montagnes. Dans ce temps-là surtout, où cette île
faisait peu de commerce aux Indes, le simple voisinage y était un
titre d'amitié; et l'hospitalité envers les étrangers, un devoir
et un plaisir. Lorsque j'appris que ma voisine avait une
compagne, je fus la voir, pour tâcher d'être utile à l'une et à
l'autre. Je trouvai dans madame de La Tour une personne d'une
figure intéressante, pleine de noblesse et de mélancolie. Elle
était alors sur le point d'accoucher. Je dis à ces deux dames
qu'il convenait, pour l'intérêt de leurs enfants, et surtout pour
empêcher l'établissement de quelque autre habitant, de partager
entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt
arpents. Elles s'en rapportèrent à moi pour ce partage. J'en
formai deux portions à peu près égales. L'une renfermait la
partie supérieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher
couvert de nuages, d'où sort la source de la rivière des
Lataniers, jusqu'à cette ouverture escarpée que vous voyez au
haut de la montagne, et qu'on appelle l'Embrasure, parce qu'elle
ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol
est si rempli de roches et de ravins, qu'à peine on y peut
marcher; cependant il produit de grands arbres, et il est rempli
de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l'autre portion, je
compris toute la partie intérieure qui s'étend le long de la
rivière des Lataniers jusqu'à l'ouverture où nous sommes, d'où
cette rivière commence à couler entre deux collines jusqu'à la
mer. Vous y voyez quelques lisières de prairies, et un terrain
assez uni, mais qui n'est guère meilleur que l'autre; car, dans
la saison des pluies il est marécageux, et dans les sécheresses
il est dur comme du plomb; quand on y veut alors ouvrir une
tranchée, on est obligé de le couper avec des haches. Après avoir
fait ces deux partages, j'engageai ces deux dames à les tirer au
sort. La partie supérieure échut à madame de la Tour, et
l'inférieure à Marguerite. L'une et l'autre furent contentes de
leur lot; mais elles me prièrent de ne pas séparer leur demeure,
«afin, me dirent-elles, que nous puissions toujours nous voir,
nous parler et nous entr'aider.» Il fallait cependant à chacune
d'elles une retraite particulière. La case de Marguerite se
trouvait au milieu du bassin, précisément sur les limites de son
terrain. Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour,
une autre case, en sorte que ces deux amies étaient à la fois
dans le voisinage l'une de l'autre, et sur la propriété de leurs
familles. Moi-même j'ai coupé des palissades dans la montagne;
j'ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer, pour
construire ces deux cabanes, où vous ne voyez plus maintenant ni
porte ni couverture. Hélas! il n'en reste encore que trop pour
mon souvenir! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments
des empires, semble respecter, dans ces déserts, ceux de
l'amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu'à la fin de ma vie.
À peine la seconde de ces cabanes était achevée, que madame de la
Tour accoucha d'une fille. J'avais été le parrain de l'enfant de
Marguerite, qui s'appelait Paul. Madame de la Tour me pria aussi
de nommer sa fille, conjointement avec son amie. Celle-ci lui
donna le nom de Virginie. «Elle sera vertueuse, dit-elle, et elle
sera heureuse. Je n'ai connu le malheur qu'en m'écartant de la
vertu.»
Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches, ces deux
petites habitations commencèrent à être de quelque rapport, à
l'aide des soins que j'y donnais de temps en temps, mais surtout
par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite,
appelé Domingue, était un noir iolof, encore robuste, quoique
déjà sur l'âge. Il avait de l'expérience et un bon sens naturel.
Il cultivait indifféremment, sur les deux habitations, les
terrains qui lui semblaient les plus fertiles, et il y mettait
les semences qui leur convenait le mieux. Il semait du petit mil
et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans
les bonnes terres, du riz dans les fonds marécageux; et au pied
des roches, des giraumons, des courges et des concombres, qui se
plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des
patates, qui y viennent très-sucrées; des cotonniers sur les
hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de
café sur les collines, où le grain est petit, mais excellent; le
long de la rivière et autour des cases, des bananiers, qui
donnent toute l'année de longs régimes de fruits, avec un bel
ombrage; et enfin quelques plantes de tabac, pour charmer ses
soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il allait couper du bois
à brûler dans la montagne, et casser des roches çà et là dans les
habitations, pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces
ouvrages avec intelligence et activité, parce qu'il les faisait
avec zèle. Il était fort attaché à Marguerite; et il ne l'était
guère moins à madame de la Tour, dont il avait épousé la
négresse, à la naissance de Virginie. Il aimait passionnément sa
femme, qui s'appelait Marie. Elle était née à Madagascar, d'où
elle avait apporté quelque industrie, surtout celle de faire des
paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui
croissent dans les bois. Elle était adroite, propre et
très-fidèle. Elle avait soin de préparer à manger, d'élever
quelques poules, et d'aller de temps en temps vendre au
Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui était bien
peu considérable. Si vous y joignez deux chèvres élevées près des
enfants, et un gros chien qui veillait la nuit au dehors, vous
aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces
deux petites métairies.