IX

M. de la Bourdonnais, gouverneur de l'île, vient un jour visiter

madame de la Tour; il lui fait de graves reproches d'avoir abandonné

sa famille riche en France. Les enfants se révoltent contre ces

reproches.

Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un

dimanche, au lever de l'aurore, leurs mères étant allées à la

première messe à l'église des Pamplemousses, une négresse

marronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur

habitation. Elle était décharnée comme un squelette, et n'avait

pour vêtement qu'un lambeau de serpillière autour des reins. Elle

se jeta aux pieds de Virginie, qui préparait le déjeuner de la

famille, et lui dit: «Ma jeune demoiselle, ayez pitié d'une

pauvre esclave fugitive; il y a un mois que j'erre dans ces

montagnes, demi-morte de faim, souvent poursuivie par des

chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est un

riche habitant de la Rivière-Noire: il m'a traitée comme vous le

voyez.» En même temps, elle lui montra son corps sillonné de

cicatrices profondes, par les coups de fouet qu'elle en avait

reçus. Elle ajouta: «Je voulais aller me noyer; mais sachant que

vous demeuriez ici, j'ai dit: Puisqu'il y a encore de bons blancs

dans ce pays, il ne faut pas encore mourir.» Virginie, tout émue,

lui répondit: «Rassurez-vous, infortunée créature! Mangez,

mangez;» et elle lui donna le déjeuner de la maison, qu'elle

avait apprêté. L'esclave, en peu de moments, le dévora tout

entier. Virginie, la voyant rassasiée, lui dit: «Pauvre

misérable! j'ai envie d'aller demander grâce à votre maître; en

vous voyant, il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire

chez lui?--Ange de Dieu, repartit la négresse, je vous suivrai

partout où vous voudrez.» Virginie appela son frère, et le pria

de l'accompagner. L'esclave marronne les conduisit par des

sentiers, au milieu des bois, à travers de hautes montagnes

qu'ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières

qu'ils passèrent à gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils

arrivèrent au bas d'un morne, sur les bords de la Rivière-Noire.

Ils aperçurent là une maison bien bâtie, des plantations

considérables, et un grand nombre d'esclaves occupés à toutes

sortes de travaux. Leur maître se promenait au milieu d'eux, une

pipe à la bouche et un rotin à la main. C'était un grand homme

sec, olivâtre, aux yeux enfoncés, et aux sourcils noirs et

joints. Virginie, tout émue, tenant Paul par le bras, s'approcha

de l'habitant, et le pria, pour l'amour de Dieu, de pardonner à

son esclave, qui était à quelques pas de là derrière eux. D'abord

l'habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement

vêtus; mais quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie,

sa belle tête blonde sous une capote bleue, et qu'il eut entendu

le doux son de sa voix, qui tremblait, ainsi que tout son corps,

en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et levant

son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment, qu'il

pardonnait à son esclave, non pas pour l'amour de Dieu, mais pour

l'amour d'elle. Virginie aussitôt fit signe à l'esclave de

s'avancer vers son maître; puis elle s'enfuit, et Paul courut

après elle.

Ils remontèrent ensemble le revers du morne par où ils étaient

descendus; et parvenus au sommet, ils s'assirent sous un arbre,

accablés de lassitude, de faim et de soif. Ils avaient fait à

jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit à

Virginie: «Ma soeur, il est plus de midi; tu as faim et soif;

nous ne trouverons point ici à dîner; redescendons le morne, et

allons demander à manger au maître de l'esclave.--Oh! non, mon

ami, reprit Virginie, il m'a fait trop de peur. Souviens-toi de

ce que dit quelquefois maman: Le pain du méchant remplit la

bouche de gravier.--Comment ferons-nous donc? dit Paul; ces

arbres ne produisent que de mauvais fruits; il n'y a pas

seulement ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir.--Dieu

aura pitié de nous, reprit Virginie; il exauce la voix des petits

oiseaux qui lui demandent de la nourriture.» À peine avait-elle

dit ces mots, qu'ils entendirent le bruit d'une source qui

tombait d'un rocher voisin. Ils y coururent; et après s'être

désaltérés avec ses eaux plus claires que le cristal, ils

cueillirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses

bords. Comme ils regardaient de côté et d'autre s'ils ne

trouveraient pas quelque nourriture plus solide, Virginie

aperçut, parmi les arbres de la forêt, un jeune palmiste. Le chou

que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est

un fort bon manger; mais quoique sa tige ne fût pas plus grosse

que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. À la

vérité, le bois de cet arbre n'est formé que d'un paquet de

filaments; mais son aubier est si dur, qu'il fait rebrousser les

meilleures haches, et Paul n'avait pas même un couteau. L'idée

lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste. Autre embarras:

il n'avait point de briquet; et d'ailleurs, dans cette île si

couverte de rochers, je ne crois pas qu'on puisse trouver une

seule pierre à fusil. La nécessité donne de l'industrie, et

souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes

les plus misérables. Paul résolut d'allumer du feu à la manière

des noirs. Avec l'angle d'une pierre, il fit un petit trou sur

une branche d'arbre bien sèche, qu'il assujettit sous ses pieds;

puis, avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe à un

autre morceau de branche également sèche, mais d'une espèce de

bois différente. Il posa ensuite ce morceau de bois pointu dans

le petit trou de la branche qui était sous ses pieds, et le

faisant rouler rapidement entre ses mains comme on roule un

moulinet dont on veut faire mousser le chocolat, en peu de

moments il vit sortir du point de contact de la fumée et des

étincelles. Il ramassa des herbes sèches et d'autres branches

d'arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui, bientôt après,

tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller

le chou de l'enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et

piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue,

et l'autre cuite sous la cendre, et ils les trouvèrent également

savoureuses. Ils firent ce repas frugal, remplis de joie par le

souvenir de la bonne action qu'ils avaient faite le matin, mais

cette joie était troublée par l'inquiétude où ils se doutaient

bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères.

Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant, Paul, qui

sentait ses forces rétablies, l'assura qu'ils ne tarderaient pas

à tranquilliser leurs parents.

Après le dîner, ils se trouvèrent bien embarrassés; car ils

n'avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui

ne s'étonnait de rien, dit à Virginie: «Notre case est vers le

soleil du milieu du jour; il faut que nous passions, comme ce

matin, par-dessus cette montagne que tu vois là-bas avec ses

trois pitons. Allons, marchons, mon amie.» Cette montagne était

celle des Trois-Mamelles, ainsi nommée parce que ses trois pitons

en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la

Rivière-Noire du côté du nord, et arrivèrent, après une heure de

marche sur les bords d'une large rivière qui barrait leur chemin.

Cette grande partie de l'île, toute couverte de forêts, est si

peu connue, même aujourd'hui, que plusieurs de ses rivières et

de ses montagnes n'y ont pas encore de nom. La rivière, sur le

bord de laquelle ils étaient, coule en bouillonnant sur un lit de

roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie; elle n'osa y

mettre les pieds, pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie

sur son dos, et passa, ainsi chargé, sur les roches glissantes de

la rivière, malgré le tumulte de ses eaux. «N'aie pas peur, lui

disait-il, je me sens bien fort avec toi. Si l'habitant de la

Rivière-Noire t'avait refusé la grâce de son esclave, je me

serais battu avec lui.--Comment! dit Virginie, avec cet homme si

grand et si méchant? À quoi t'ai-je exposé? Mon Dieu, qu'il est

difficile de faire le bien! Il n'y a que le mal de facile à

faire.» Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa

route, chargé de sa soeur, et il se flattait de monter ainsi la

montagne des Trois-Mamelles, qu'il voyait devant lui à une

demi-lieue de là; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il

fut obligé de la mettre à terre, et de se reposer auprès d'elle.

Virginie lui dit alors: «Mon frère, le jour baisse; tu as encore

des forces; et les miennes me manquent; laisse-moi ici; et

retourne seul à notre case pour tranquilliser nos mères.--Oh!

non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend

dans ces bois, j'allumerai du feu, j'abattrai un palmiste; tu en

mangeras le chou, et je ferai avec ses feuilles un ajoupa pour te

mettre à l'abri.» Cependant Virginie, s'étant un peu reposée,

cueillit sur le tronc d'un vieux arbre penché sur le bord de la

rivière de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son

tronc: elle en fit des espèces de brodequins, dont elle s'entoura

les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang; car,

dans l'empressement d'être utile, elle avait oublié de se

chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles,

elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche, en

s'appuyant d'une main sur ce roseau et de l'autre sur son frère.

Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois; mais la

hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages leur firent

bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles, sur

laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil qui était déjà

près de se coucher. Au bout de quelque temps, ils quittèrent,

sans s'en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient

marché jusqu'alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe

d'arbres, de lianes et de roches, qui n'avait plus d'issue. Paul

fit asseoir Virginie, et se mit à courir çà et là, tout hors de

lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais; mais il se

fatigua en vain. Il monta au haut d'un grand arbre, pour

découvrir au moins la montagne des Trois-Mamelles; mais il

n'aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont

quelques-unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil

couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les

forêts dans les vallées; le vent se calmait, comme il arrive au

coucher du soleil: un profond silence régnait dans ces solitudes,

et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement des cerfs, qui

venaient chercher leurs gîtes dans ces lieux écartés. Paul, dans

l'espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre, cria alors de

toute sa force: «Venez, venez au secours de Virginie.» Mais les

seuls échos de la forêt répondirent à sa voix, et répétèrent à

plusieurs reprises: Virginie... Virginie...

Paul descendit alors de l'arbre, accablé de fatigue et de

chagrin: il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu;

mais il n'y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branches

de bois sec propres à allumer du feu. Il sentit alors, par son

expérience, toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit à

pleurer. Virginie lui dit: «Ne pleure point, mon ami, si tu ne

veux m'accabler de chagrin. C'est moi qui suis la cause de toutes

tes peines, et de celles qu'éprouvent maintenant nos mères. Il ne

faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents.

Oh! j'ai été bien imprudente!» et elle se prit à verser des

larmes. Cependant elle dit à Paul: «Prions Dieu, mon frère, et il

aura pitié de nous.» À peine avaient-ils achevé leur prière,

qu'ils entendirent un chien aboyer. «C'est, dit Paul, le chien de

quelque chasseur, qui vient le soir tuer des cerfs à l'affût.»

Peu après, les aboiements du chien redoublèrent. «Il me semble,

dit Virginie, que c'est Fidèle, le chien de notre case. Oui, je

reconnais sa voix: serions-nous si près d'arriver, et au pied de

notre montagne?» En effet, un moment après, Fidèle était à leurs

pieds, aboyant, hurlant, gémissant et les accablant de caresses.

Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise, ils aperçurent

Domingue qui accourait à eux. À l'arrivée de ce bon noir, qui

pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer, sans pouvoir lui

dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens: «O mes jeunes

maîtres, leur dit-il, que vos mères ont d'inquiétude! Comme elles

ont été étonnées, quand elles ne vous ont plus retrouvés au

retour de la messe, où je les accompagnais. Marie, qui

travaillait dans un coin de l'habitation, n'a su nous dire où

vous étiez allés. J'allais, je venais autour de l'habitation, ne

sachant moi-même de quel côté vous chercher. Enfin, j'ai pris vos

vieux habits à l'un et à l'autre, je les ai fait flairer à

Fidèle; et sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m'eût entendu,

il s'est mis à quêter sur vos pas. Il m'a conduit, toujours en

remuant la queue, jusqu'à la Rivière-Noire. C'est là où j'ai

appris d'un habitant que vous lui aviez ramené une négresse

marronne, et qu'il vous avait accordé sa grâce. Mais quelle

grâce! Il me l'a montrée attachée, avec une chaîne au pied, à un

billot de bois, et avec un collier de fer à trois crochets autour

du cou. De là, Fidèle, toujours quêtant, m'a mené sur le morne de

la Rivière-Noire, où il s'est arrêté encore en aboyant de toute

sa force. C'était sur le bord d'une source, auprès d'un palmiste

abattu, et près d'un feu qui fumait encore; enfin, il m'a conduit

ici. Nous sommes au pied de la montagne des Trois-Mamelles, et il

y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons, mangez

et prenez des forces.» Il leur présenta aussitôt un gâteau, des

fruits, et une grande calebasse remplie d'une liqueur composée

d'eau, de vin, de jus de citron, de sucre et de muscade, que

leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les

rafraîchir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave, et

des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois: «Oh!

qu'il est difficile de faire le bien!» Pendant que Paul et elle

se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu; et ayant cherché

dans les rochers un bois tortu, qu'on appelle bois de ronde, et

qui brûle tout vert en jetant une grande flamme, il en fit un

flambeau qu'il alluma, car il était déjà nuit. Mais il éprouva un

embarras bien plus grand quand il fallut se mettre en route: Paul

et Virginie ne pouvaient plus marcher; leurs pieds étaient enflés

et tout rouges. Domingue ne savait s'il devait aller bien loin de

là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec

eux. «Où est le temps, leur disait-il, où je vous portais tous

deux à la fois dans mes bras? Mais maintenant vous êtes grands,

et je suis vieux.» Comme il était dans cette perplexité, une

troupe de noirs marrons se fit voir à vingt pas de là. Le chef

de cette troupe s'approchant de Paul et de Virginie, leur dit:

«Bons petits blancs, n'ayez pas peur; nous vous avons vus passer

ce matin avec une négresse de la Rivière-Noire; vous alliez

demander sa grâce à son mauvais maître. En reconnaissance, nous

vous reporterons chez vous sur nos épaules.» Alors il fit un

signe, et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitôt

un brancard avec des branches d'arbres et des lianes, y placèrent

Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules; et, Domingue

marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route,

aux cris de joie de toute la troupe qui les comblait de

bénédictions. Virginie, attendrie, disait à Paul: «O mon ami,

jamais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense.»

Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de leur

montagne, dont les croupes étaient éclairées de plusieurs feux. À

peine ils la montaient, qu'ils entendirent des voix qui criaient:

«Est-ce vous, mes enfants?» Ils répondirent avec les noirs: «Oui,

c'est nous;» et bientôt ils aperçurent leurs mères et Marie qui

venaient au-devant d'eux avec des tisons flambants. «Malheureux

enfants, dit Madame de la Tour, d'où venez-vous? Dans quelles

angoisses vous nous avez jetées!--Nous venons, dit Virginie, de

la Rivière-Noire, demander la grâce d'une pauvre esclave

marronne, à qui j'ai donné, ce matin, le déjeuner de la maison,

parce qu'elle mourait de faim; et voilà que les noirs marrons

nous ont ramenés.» Madame de la Tour embrassa sa fille sans

pouvoir parler; et Virginie, qui sentait son visage mouillé des

larmes de sa mère, lui dit: «Vous me payez de tout le mal que

j'ai souffert.» Marguerite, ravie de joie, serrait Paul dans ses

bras, et lui disait: «Et toi aussi, mon fils, tu as fait une

bonne action.» Quand elles furent arrivées dans leurs cases avec

leurs enfants, elles donnèrent bien à manger aux noirs marrons,

qui s'en retournèrent dans leurs bois, en leur souhaitant toute

sorte de prospérités.

Chaque jour était pour ces familles un jour de bonheur et de

paix. Ni l'envie ni l'ambition ne les tourmentaient. Elles ne

désiraient point au dehors une vaine réputation que donne

l'intrigue et qu'ôte la calomnie. Il leur suffisait d'être à

elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette île, où,

comme dans toutes les colonies européennes, on n'est curieux que

d'anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs noms étaient

ignorés. Seulement, quand un passant demandait, sur le chemin des

Pamplemousses, à quelques habitants de la plaine: «Qui est-ce qui

demeure là-haut, dans ces petites cases?» ceux-ci répondaient,

sans les connaître: «Ce sont de bonnes gens.» Ainsi des

violettes, sous des buissons épineux, exhalent au loin leurs doux

parfums, quoiqu'on ne les voie pas.

X

Le même bonheur existait dans la même simplicité: Paul avait planté un

terrain parmi le Repos de Virginie. Au pied du rocher est un

enfoncement d'où sort une fontaine qui forme une petite flaque d'eau

au milieu d'un pré d'herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au

monde, je lui fis présent, dit le vieux colon, leur voisin, d'un coco.

Je lui fis présent d'un coco des Indes, qu'on m'avait donné.

Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d'eau afin que

l'arbre qu'il produirait servît un jour d'époque à la naissance

de son fils. Madame de la Tour, à son exemple, y en planta un

autre, dans une semblable intention, dès qu'elle fut accouchée de

Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers, qui

formaient toutes les archives de ces deux familles: l'un se

nommait l'arbre de Paul, et l'autre, l'arbre de Virginie. Ils

crûrent tous deux, dans la même proportion que leurs jeunes

maîtres, d'une hauteur un peu inégale, mais qui surpassait, au

bout de douze ans, celle de leurs cabanes. Déjà s'entrelaçaient

leurs palmes, et ils laissaient pendre leurs jeunes grappes de

cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette

plantation, on avait laissé cet enfoncement du rocher tel que la

nature l'avait orné. Sur ses flancs bruns et humides, rayonnaient

en étoiles vertes et noires de larges capillaires, et flottaient

au gré des vents des touffes de scolopendre, suspendues comme de

longs rubans d'un vert pourpré. Près de là croissaient des

lisières de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à

celles de la giroflée rouge, et des piments, dont les gousses,

couleur de sang, sont plus éclatantes que le corail. Aux

environs, l'herbe de baume, dont les feuilles sont en coeur, et

les basilics à odeur de girofle, exhalaient les plus doux

parfums. Du haut de l'escarpement de la montagne pendaient des

lianes semblables à des draperies flottantes, qui formaient sur

les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les

oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles, y venaient

passer la nuit. Au coucher du soleil, on y voyait voler, le long

des rivages de la mer, le corbigeau et l'alouette marine; et au

haut des airs, la noire frégate, avec l'oiseau blanc du tropique,

qui abandonnaient, ainsi que l'astre du jour, les solitudes de

l'océan Indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de

cette fontaine, décorée d'une pompe à la fois magnifique et

sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la famille, à

l'ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menait paître ses

chèvres. Pendant qu'elle préparait des fromages avec leur lait,

elle se plaisait à leur voir brouter les capillaires sur les

flancs escarpés de la roche, et se tenir en l'air sur une de ses

corniches, comme sur un piédestal. Paul, voyant que ce lieu était

aimé de Virginie y apporta de la forêt voisine des nids de toute

sorte d'oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent

leurs petits, et vinrent s'établir dans cette nouvelle colonie.

Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz, de

maïs et de millet. Dès qu'elle paraissait, les merles siffleurs,

les bengalis, dont le ramage est si doux, les cardinaux, dont le

plumage est couleur de feu, quittaient leurs buissons; des

perruches, vertes comme des émeraudes, descendaient des lataniers

voisins; des perdrix accouraient sous l'herbe: tous s'avançaient

pêle-mêle jusqu'à ses pieds, comme des poules. Paul et elle

s'amusaient avec transport de leurs jeux, de leurs appétits et de

leurs amours.

Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l'innocence vos

premiers jours, en vous exerçant aux bienfaits! Combien de fois,

dans ce lieu, vos mères, vous serrant dans leurs bras,

bénissaient le Ciel de la consolation que vous prépariez à leur

vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux

auspices! Combien de fois, à l'ombre de ces rochers, ai-je

partagé avec elles vos repas champêtres, qui n'avaient coûté la

vie à aucun animal! Des calebasses pleines de lait, des oeufs

frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des

corbeilles chargées de patates, de mangues, d'oranges, de

grenades, de bananes, de dattes, d'ananas, offraient à la fois

les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies et les sucs

les plus agréables.

La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces

festins. Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du

lendemain.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 34 / 108 题