XXVI

La ruine et le sac de Troie dans l'_Iliade_ n'est pas plus lamentable

que cette vengeance de Kriemhilt; onze mille hommes y succombèrent; le

champ de fête fut un champ de mort. Le récit en est lugubre.

Irinc blessa Hagene à travers la visière de son casque, il porta

cette blessure avec Waske qui était une excellente arme.

Quand le sire Hagene eut reçu ce coup, il fit tournoyer

effroyablement son épée dans sa main. L'homme-lige d'Hâwart dut

céder devant lui. Hagene, descendant l'escalier, se mit à le

poursuivre.

Irinc, le très-hardi, leva son bouclier au-dessus de sa tête;

mais quand cet escalier eût eu trois fois plus de degrés, Hagene

ne lui eût pas laissé porter un seul coup. Oh! que de rouges

étincelles jaillirent de son casque.

Irinc revint sain et sauf vers les siens, Kriemhilt apprit la

nouvelle de la blessure qu'il avait faite à Hagene de Troneje,

durant le combat: c'est pourquoi la Reine se prit à le remercier

hautement.

«Que Dieu te récompense, Irinc, illustre et excellent héros! Tu

as consolé mon coeur et raffermi mon courage. Oui, je vois en ce

moment l'armure de Hagene rougie de son sang.» Kriemhilt

reconnaissante lui prit elle-même le bouclier de son bras.

«Remerciez-le modérément, dit Hagene. Veut-il encore tenter la

lutte? cela serait digne d'un guerrier, et alors s'il en

survient, ce sera un vaillant homme; ne vous réjouissez pas trop

de la blessure que j'ai reçue.

«Si vous voyez ma cotte de mailles rougie de sang, cela

m'excitera à donner la mort à plus d'un. Cette petite blessure

anime ma colère pour la première fois. Le guerrier Irinc m'a bien

légèrement atteint.»

Irinc du Tenelant se plaça contre le vent. Il se rafraîchit dans

sa cotte de mailles et délia son heaume. Tout le monde disait que

sa force était grande. Le margrave en conçut un indomptable

orgueil.

Alors Irinc s'écria: «Mes amis, sachez qu'il faut que vous

m'armiez à l'instant. Je veux encore essayer si je ne puis

dompter cet homme outrecuidant.» Son bouclier était haché; il en

reçut un meilleur.

Bientôt le héros fut mieux armé qu'auparavant. Il saisit une

lance puissante; poussé par la haine, il voulait s'en servir pour

abattre Hagene. Mais Hagene, l'homme très-hardi, allait le

recevoir rudement.

Hagene, la bonne épée, ne l'attendit pas. Il bondit en bas des

degrés à sa rencontre, lançant un javelot et brandissant son

épée; sa colère était terrible. La force d'Irinc ne lui servit

guère.

Ils frappaient sur leurs boucliers au point que des flammes

rougeâtres semblaient les allumer. L'homme-lige d'Hâwart reçut à

travers bouclier et cuirasse une profonde blessure de l'épée de

Hagene; elle lui enleva la vie pour toujours.

Quand Irinc le guerrier sentit la blessure, il leva son bouclier

à la hauteur de la visière de son casque. Le coup qu'il avait

reçu lui semblait mortel. Pourtant, peu après, l'homme-lige de

Gunther lui en porta un plus terrible.

Hagene trouva à ses pieds une pique tombée à terre; il la lança

sur Irinc, le héros du Tenelant, avec tant de force, que le bois

lui sortait tout droit de la tête; Hagene, le chef hardi, lui

avait fait subir une mort cruelle.

Irinc fut obligé de reculer vers ceux du Tenelant. Avant de

délier le heaume, on brisa le bois qui avait pénétré dans sa

tête. La mort approchait. Ses parents se prirent à verser des

larmes; leur affliction était profonde.

Voici venir la Reine qui se penche sur lui. Elle commença de

pleurer le fort Irinc; elle s'affligeait de ses blessures. Sa

douleur était poignante. Le noble et brave guerrier parla ainsi

devant ses parents:

«Cessez vos plaintes, ô très-illustre femme; à quoi peuvent

servir vos pleurs? Je dois perdre la vie par suite des blessures

que j'ai reçues. La mort ne veut pas me laisser plus longtemps à

votre service et à celui d'Etzel.»

Puis, il dit à ceux de Duringen et du Tenelant: «Vos mains ne

recevront jamais les présents de la Reine, son or rouge et

brillant. Et si vous attaquez Hagene, c'est comme si vous couriez

au-devant de la mort.»

Sur ses joues pâlies, Irinc le très-vaillant, portait les signes

de la mort. C'était pour tous une amère douleur que l'homme-lige

d'Hâwart dût succomber. Ceux du Tenemark voulaient recommencer le

combat.

Irnfrit et Hâwart s'élancèrent vers le palais avec mille hommes.

On entendit de toutes parts, des cris effrayants, un grand et

terrible fracas. Oh! que de javelots acérés on lança aux

Burgondes.

Irnfrit, le hardi, courut vers le ménestrel; mais il reçut grand

dommage de sa main. Le noble joueur de viole atteignit le

landgrave à travers son casque épais; il était au comble de la

fureur.

Le seigneur Irnfrit frappa le hardi ménestrel si fort que sa

cotte de mailles en fut lacérée, et que toute son armure fut

couverte d'une flamme sanglante. Pourtant le landgrave tomba mort

au pied du joueur de viole.

Hâwart et Hagene s'étaient rencontrés. Celui qui les vit assista

à des prodiges. Aux mains de ces héros, les épées retombaient

rapides, mais Hâwart devait succomber sous les coups de l'homme

du pays burgonde.

Quand les Tenen et les Duringen virent leurs maîtres morts, une

épouvantable mêlée s'engagea devant le palais avant que par la

force de leurs bras ils pussent atteindre la porte. Maints

heaumes et maints boucliers furent hachés en cet endroit.

«Arrière, s'écria Volkêr, et laissez-les entrer; ils ne

parviendront jamais au but qu'ils poursuivent. En peu de temps

ils succomberont dans la salle, et ils gagneront en mourant les

présents qu'a promis la Reine.»

Quand ces hommes audacieux eurent pénétré dans la salle, plus

d'un eut la tête abattue et trouva la mort sous leurs coups

précipités. Il se battit bien, le hardi Gêrnôt; ainsi fit

également Gîselher, la bonne épée.

Mille et quatre étaient entrés dans le palais. Les épées rapides

en tournoyant lançaient des éclairs. Tous ceux qui étaient entrés

furent tués. On put raconter des merveilles des Burgondes.

Le fracas s'apaisa: le silence se fit. De toutes parts le sang

des guerriers morts coulait par les ouvertures et par les trous

destinés à dégager les eaux. Voilà ce qu'avaient faits les bras

puissants des hommes du Rhin.

Ceux du pays burgonde s'assirent pour se reposer. Ils déposèrent

leurs armes et leurs boucliers; mais le hardi ménestrel se tenait

toujours debout devant le palais. Il attendait que quelqu'un osât

encore venir l'attaquer.

Le Roi se lamentait désespéré et ainsi faisait la Reine. Vierges

et femmes avaient l'âme déchirée. Je crois vraiment que la mort

était liguée contre eux. Bientôt les étrangers tuèrent encore

plus d'un guerrier.

* * * * *

«Maintenant déliez vos casques, dit Hagene le guerrier, moi et

mon compagnon nous veillerons sur vous. Et si les hommes d'Etzel

veulent encore tenter l'assaut, j'avertirai mes chefs le plus tôt

que je pourrai.»

Maints bons chevaliers désarmèrent leur front. Ils s'assirent

dans le sang, sur les corps meurtris de ceux que leurs mains

avaient tués. Les nobles étrangers étaient surveillés par leurs

ennemis.

Avant le soir, le Roi et la Reine firent en sorte que les

guerriers Hiunen pussent tenter l'assaut avec plus de succès. On

voyait réunis à leurs côtés plus de vingt mille hommes, qui

devaient se rendre au combat.

Une épouvantable tempête se déchaîna contre les étrangers.

Dancwart, le frère de Hagene, cet homme très-rapide, quitta ses

maîtres et bondit devant la porte, en face des ennemis. On crut

qu'il était tué; mais il reparut sain et sauf.

La terrible lutte dura jusqu'à ce que la nuit y mît fin. Les

étrangers se défendirent, ainsi qu'il convient à de bons héros,

pendant tout un long jour d'été contre les hommes d'Etzel. Ah!

que de braves combattants tombèrent morts devant eux!

Ce fut au solstice d'été que ce grand massacre eut lieu, et que

dame Kriemhilt vengea ses afflictions de coeur sur ses plus

proches parents et sur maints guerriers. Depuis lors le roi Etzel

ne connut plus la joie.

Elle n'avait point prévu un si grand carnage. Dans son coeur,

elle avait espéré mener les choses à ce point que nul autre que

le seul Hagene n'eût perdu la vie. Mais le mauvais démon étendit

le désastre sur tous.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 16 / 108 题