La ruine et le sac de Troie dans l'_Iliade_ n'est pas plus lamentable
que cette vengeance de Kriemhilt; onze mille hommes y succombèrent; le
champ de fête fut un champ de mort. Le récit en est lugubre.
Irinc blessa Hagene à travers la visière de son casque, il porta
cette blessure avec Waske qui était une excellente arme.
Quand le sire Hagene eut reçu ce coup, il fit tournoyer
effroyablement son épée dans sa main. L'homme-lige d'Hâwart dut
céder devant lui. Hagene, descendant l'escalier, se mit à le
poursuivre.
Irinc, le très-hardi, leva son bouclier au-dessus de sa tête;
mais quand cet escalier eût eu trois fois plus de degrés, Hagene
ne lui eût pas laissé porter un seul coup. Oh! que de rouges
étincelles jaillirent de son casque.
Irinc revint sain et sauf vers les siens, Kriemhilt apprit la
nouvelle de la blessure qu'il avait faite à Hagene de Troneje,
durant le combat: c'est pourquoi la Reine se prit à le remercier
hautement.
«Que Dieu te récompense, Irinc, illustre et excellent héros! Tu
as consolé mon coeur et raffermi mon courage. Oui, je vois en ce
moment l'armure de Hagene rougie de son sang.» Kriemhilt
reconnaissante lui prit elle-même le bouclier de son bras.
«Remerciez-le modérément, dit Hagene. Veut-il encore tenter la
lutte? cela serait digne d'un guerrier, et alors s'il en
survient, ce sera un vaillant homme; ne vous réjouissez pas trop
de la blessure que j'ai reçue.
«Si vous voyez ma cotte de mailles rougie de sang, cela
m'excitera à donner la mort à plus d'un. Cette petite blessure
anime ma colère pour la première fois. Le guerrier Irinc m'a bien
légèrement atteint.»
Irinc du Tenelant se plaça contre le vent. Il se rafraîchit dans
sa cotte de mailles et délia son heaume. Tout le monde disait que
sa force était grande. Le margrave en conçut un indomptable
orgueil.
Alors Irinc s'écria: «Mes amis, sachez qu'il faut que vous
m'armiez à l'instant. Je veux encore essayer si je ne puis
dompter cet homme outrecuidant.» Son bouclier était haché; il en
reçut un meilleur.
Bientôt le héros fut mieux armé qu'auparavant. Il saisit une
lance puissante; poussé par la haine, il voulait s'en servir pour
abattre Hagene. Mais Hagene, l'homme très-hardi, allait le
recevoir rudement.
Hagene, la bonne épée, ne l'attendit pas. Il bondit en bas des
degrés à sa rencontre, lançant un javelot et brandissant son
épée; sa colère était terrible. La force d'Irinc ne lui servit
guère.
Ils frappaient sur leurs boucliers au point que des flammes
rougeâtres semblaient les allumer. L'homme-lige d'Hâwart reçut à
travers bouclier et cuirasse une profonde blessure de l'épée de
Hagene; elle lui enleva la vie pour toujours.
Quand Irinc le guerrier sentit la blessure, il leva son bouclier
à la hauteur de la visière de son casque. Le coup qu'il avait
reçu lui semblait mortel. Pourtant, peu après, l'homme-lige de
Gunther lui en porta un plus terrible.
Hagene trouva à ses pieds une pique tombée à terre; il la lança
sur Irinc, le héros du Tenelant, avec tant de force, que le bois
lui sortait tout droit de la tête; Hagene, le chef hardi, lui
avait fait subir une mort cruelle.
Irinc fut obligé de reculer vers ceux du Tenelant. Avant de
délier le heaume, on brisa le bois qui avait pénétré dans sa
tête. La mort approchait. Ses parents se prirent à verser des
larmes; leur affliction était profonde.
Voici venir la Reine qui se penche sur lui. Elle commença de
pleurer le fort Irinc; elle s'affligeait de ses blessures. Sa
douleur était poignante. Le noble et brave guerrier parla ainsi
devant ses parents:
«Cessez vos plaintes, ô très-illustre femme; à quoi peuvent
servir vos pleurs? Je dois perdre la vie par suite des blessures
que j'ai reçues. La mort ne veut pas me laisser plus longtemps à
votre service et à celui d'Etzel.»
Puis, il dit à ceux de Duringen et du Tenelant: «Vos mains ne
recevront jamais les présents de la Reine, son or rouge et
brillant. Et si vous attaquez Hagene, c'est comme si vous couriez
au-devant de la mort.»
Sur ses joues pâlies, Irinc le très-vaillant, portait les signes
de la mort. C'était pour tous une amère douleur que l'homme-lige
d'Hâwart dût succomber. Ceux du Tenemark voulaient recommencer le
combat.
Irnfrit et Hâwart s'élancèrent vers le palais avec mille hommes.
On entendit de toutes parts, des cris effrayants, un grand et
terrible fracas. Oh! que de javelots acérés on lança aux
Burgondes.
Irnfrit, le hardi, courut vers le ménestrel; mais il reçut grand
dommage de sa main. Le noble joueur de viole atteignit le
landgrave à travers son casque épais; il était au comble de la
fureur.
Le seigneur Irnfrit frappa le hardi ménestrel si fort que sa
cotte de mailles en fut lacérée, et que toute son armure fut
couverte d'une flamme sanglante. Pourtant le landgrave tomba mort
au pied du joueur de viole.
Hâwart et Hagene s'étaient rencontrés. Celui qui les vit assista
à des prodiges. Aux mains de ces héros, les épées retombaient
rapides, mais Hâwart devait succomber sous les coups de l'homme
du pays burgonde.
Quand les Tenen et les Duringen virent leurs maîtres morts, une
épouvantable mêlée s'engagea devant le palais avant que par la
force de leurs bras ils pussent atteindre la porte. Maints
heaumes et maints boucliers furent hachés en cet endroit.
«Arrière, s'écria Volkêr, et laissez-les entrer; ils ne
parviendront jamais au but qu'ils poursuivent. En peu de temps
ils succomberont dans la salle, et ils gagneront en mourant les
présents qu'a promis la Reine.»
Quand ces hommes audacieux eurent pénétré dans la salle, plus
d'un eut la tête abattue et trouva la mort sous leurs coups
précipités. Il se battit bien, le hardi Gêrnôt; ainsi fit
également Gîselher, la bonne épée.
Mille et quatre étaient entrés dans le palais. Les épées rapides
en tournoyant lançaient des éclairs. Tous ceux qui étaient entrés
furent tués. On put raconter des merveilles des Burgondes.
Le fracas s'apaisa: le silence se fit. De toutes parts le sang
des guerriers morts coulait par les ouvertures et par les trous
destinés à dégager les eaux. Voilà ce qu'avaient faits les bras
puissants des hommes du Rhin.
Ceux du pays burgonde s'assirent pour se reposer. Ils déposèrent
leurs armes et leurs boucliers; mais le hardi ménestrel se tenait
toujours debout devant le palais. Il attendait que quelqu'un osât
encore venir l'attaquer.
Le Roi se lamentait désespéré et ainsi faisait la Reine. Vierges
et femmes avaient l'âme déchirée. Je crois vraiment que la mort
était liguée contre eux. Bientôt les étrangers tuèrent encore
plus d'un guerrier.
* * * * *
«Maintenant déliez vos casques, dit Hagene le guerrier, moi et
mon compagnon nous veillerons sur vous. Et si les hommes d'Etzel
veulent encore tenter l'assaut, j'avertirai mes chefs le plus tôt
que je pourrai.»
Maints bons chevaliers désarmèrent leur front. Ils s'assirent
dans le sang, sur les corps meurtris de ceux que leurs mains
avaient tués. Les nobles étrangers étaient surveillés par leurs
ennemis.
Avant le soir, le Roi et la Reine firent en sorte que les
guerriers Hiunen pussent tenter l'assaut avec plus de succès. On
voyait réunis à leurs côtés plus de vingt mille hommes, qui
devaient se rendre au combat.
Une épouvantable tempête se déchaîna contre les étrangers.
Dancwart, le frère de Hagene, cet homme très-rapide, quitta ses
maîtres et bondit devant la porte, en face des ennemis. On crut
qu'il était tué; mais il reparut sain et sauf.
La terrible lutte dura jusqu'à ce que la nuit y mît fin. Les
étrangers se défendirent, ainsi qu'il convient à de bons héros,
pendant tout un long jour d'été contre les hommes d'Etzel. Ah!
que de braves combattants tombèrent morts devant eux!
Ce fut au solstice d'été que ce grand massacre eut lieu, et que
dame Kriemhilt vengea ses afflictions de coeur sur ses plus
proches parents et sur maints guerriers. Depuis lors le roi Etzel
ne connut plus la joie.
Elle n'avait point prévu un si grand carnage. Dans son coeur,
elle avait espéré mener les choses à ce point que nul autre que
le seul Hagene n'eût perdu la vie. Mais le mauvais démon étendit
le désastre sur tous.