XXVII

On tente un accommodement; Kriemhilt s'y oppose; elle veut le sang

d'Hagene à tout prix. Le jeune Gîselher son frère intercède auprès

d'elle.

Gîselher, le jeune, de Burgondie, parla: «Vous, héros d'Etzel,

qui êtes encore vivants, quel reproche avez-vous à m'adresser?

Que vous avais-je fait? Je suis venu vers ce pays en ami.

«--Oui, répondirent-ils, c'est votre bonté qui a rempli ce burg

et toutes nos terres de désolation! Ah! nous souhaiterions que

vous ne fussiez jamais venu de Worms d'outre-Rhin. Hélas! que

vous avez fait d'orphelins en ce pays, vous et vos frères!»

L'âme irritée, Gunther, la bonne épée, répliqua: «Voulez-vous,

quittant cette violente haine, en venir à un accommodement avec

nous, chefs étrangers? cela sera bon pour nous tous. Nous n'avons

pas mérité tout ce qu'Etzel nous fait subir.»

Le roi parla à ses hôtes: «Mes maux et les vôtres ne sont pas

égaux. La cruelle nécessité à laquelle j'ai été réduit, les

dommages sans nombre que j'ai soufferts, voilà les motifs pour

lesquels nul de vous ne doit revoir sa patrie!»

Le fort Gêrnôt parla au roi: «Que Dieu puisse nous inspirer de

nous traiter amicalement. Voulez-vous nous tuer, nous étrangers,

laissez-nous descendre avec vous dans la plaine. Ainsi il vous en

reviendra de l'honneur!

«Là le sort qui nous attend se décidera vite. Vous avez encore

tant d'hommes valides prêts à nous combattre, que nous ne

pourrons leur échapper, nous qui sommes fatigués de la lutte.

Combien de temps pourrions-nous résister dans cette mêlée?»

Le jeune Gîselher prit la parole: «O ma très-charmante soeur, je

m'attendais bien peu à une semblable extrémité, quand tu

m'invitas à traverser le Rhin pour venir en ce pays. Comment

ai-je mérité la mort de la part des Hiunen?

«Je t'ai toujours été fidèle, jamais je ne te fis aucun mal. Je

me suis rendu à ta cour dans la pensée que tu m'étais dévouée, ô

ma soeur chérie. Pense à nous avec cette affection que tu ne peux

nous refuser.

«--Je ne puis avoir de miséricorde pour vous; je n'ai que de la

haine. Hagene de Troneje m'a causé tant de tourments! Aussi

longtemps que je vivrai, il n'y aura ni oubli, ni composition, il

faut que vous me le payiez tous, s'écria la femme d'Etzel.

«Voulez-vous me livrer le seul Hagene comme prisonnier? je ne

refuserai point de vous laisser la vie; car vous êtes mes frères

et les enfants de ma mère. Alors je parlerai de réconciliation

ainsi que tous ces guerriers qui m'entourent.»

«--Le Dieu du ciel ne le veut point, dit Gêrnôt. Quand nous

serions mille, nous succomberions tous, nous, tes parents et tes

fidèles, avant que nous te livrions un seul homme prisonnier.

Cela ne sera jamais.

«--Il nous faut plutôt mourir, s'écria Gîselher. On n'enlèvera

personne de notre garde de chevaliers. Que ceux qui veulent nous

attaquer sachent que nous sommes ici; car je ne trahirai ma foi

envers aucun de nos amis.»

Le hardi Dancwart parla,--il ne lui convenait pas de se taire:

«Mon frère Hagene ne sera pas seul. Il pourra en arriver malheur

à ceux qui nous refusent ici la paix; nous vous le ferons bien

sentir, je vous le dis en vérité.»

La Reine prit la parole: «Vous, guerriers adroits, approchez-vous

des degrés et vengez mon offense. Je vous en serai toujours

obligée, comme je devrai l'être en effet. Oui, par moi,

l'outrecuidance de Hagene recevra son salaire.

«N'en laissez pas sortir un seul de la salle, je ferai mettre le

feu aux quatre coins du palais. Ainsi je saurai venger toutes mes

offenses.» Bientôt tous les guerriers d'Etzel furent prêts.

Ils repoussèrent dans la salle, à coups d'épée et à coups de

javelots, ceux qui étaient dehors. Ce fut un grand fracas. Mais

les princes et leurs hommes ne voulurent point se séparer. Ils ne

pouvaient renoncer à la fidélité qu'ils se devaient les uns aux

autres.

Alors la femme d'Etzel fit mettre le feu à la salle. On tortura

par les flammes les corps de ces héros. Bientôt, par suite du

vent, l'incendie embrasa tout le palais. Jamais guerriers, je

crois, ne subirent pareil supplice.

Beaucoup criaient: «Hélas! cruelle extrémité! mieux nous eût valu

trouver la mort dans le combat. Que Dieu ait pitié de nous! Nous

sommes tous perdus. Maintenant la Reine fait tomber sur nous sa

colère d'une façon effroyable!»

L'un d'eux prit la parole: «Nous devons succomber; à quoi nous

servent maintenant les salutations que le Roi nous envoya? La

grande chaleur me fait tellement souffrir de la soif, que je

crois bien que ma vie s'éteindra bientôt en ces tourments.»

Hagene de Troneje, le bon guerrier, répondit: «Que ceux qui

souffrent l'angoisse de la soif boivent du sang. Dans une

pareille chaleur, cela vaut mieux que du vin. Il ne peut y avoir

rien de meilleur en ce moment.»

Le guerrier se dirigea vers un mort, s'agenouilla devant lui,

délia son casque, puis se mit à y boire le sang qui coulait des

blessures. Quelque étrange que ce fût, cela parut lui faire grand

bien.

«Que Dieu vous récompense, dit l'homme épuisé, pour l'avis que

vous m'avez donné de boire ce sang. Rarement un meilleur vin m'a

été versé. Si je survis, je vous en serai toujours

reconnaissant.»

Quand les autres entendirent qu'il s'en trouvait bien, il y en

eut beaucoup qui se mirent aussi à boire du sang. Cette boisson

accrut la force de leurs bras. Bientôt maintes belles femmes en

perdirent leurs amis bien-aimés.

Les brandons enflammés tombaient de toutes parts sur eux dans la

salle; mais ils les faisaient glisser à terre, s'en préservant

avec leurs boucliers. La fumée et la chaleur les faisaient

beaucoup souffrir. Je pense que jamais héros ne furent exposés à

d'aussi grands tourments.

Hagene de Troneje leur dit: «Tenez-vous près des murs de la

salle. Ne laissez point tomber les brandons sur les visières de

vos heaumes. Enfoncez-les avec les pieds plus profondément dans

le sang. Ah! c'est une triste fête que la Reine nous offre.»

La voûte qui couvrait la salle préserva beaucoup les étrangers,

et un grand nombre parvint à échapper à la mort. Mais ils

souffrirent des flammes qui pénétraient par les fenêtres. Fidèles

à ce que leur commandait leur courage, ainsi se défendirent ces

guerriers.

La nuit s'écoula pour eux au milieu de ces tourments. Le hardi

ménestrel et Hagene, son compagnon, se tenaient encore devant le

palais, appuyés sur leurs boucliers et attendant de plus rudes

assauts de la part des hommes d'Etzel.

Le joueur de viole dit: «Maintenant, rentrons dans la salle:

ainsi les Hiunen croiront que nous sommes tous morts dans le

supplice qu'ils nous ont fait subir. Mais ils nous verront encore

dans la mêlée tenir tête à plus d'un.»

Le jeune Gîselher de Burgondie parla: «Je crois que le jour va

venir; un vent frais se lève. Le Dieu du ciel nous laissera

encore vivre heureux quelque temps. Ma soeur Kriemhilt nous a

donné une fête épouvantable!»

L'un d'eux dit: «Je vois le jour, et puisque un sort plus

favorable ne nous est pas réservé, armons-nous, et pensons à

défendre notre vie. Bientôt nous verrons venir vers nous la femme

du roi Etzel.»

Le souverain du pays croyait que ses hôtes étaient morts des

suites du combat et par les tortures des flammes. Mais il y avait

encore là vivants, six cents hommes hardis, les meilleures épées

que jamais roi ait eues à son service.

Ceux qui surveillaient les étrangers avaient bien vu que parmi

eux beaucoup étaient vivants, quoi qu'on eût fait pour les faire

souffrir et pour tuer les chefs et leurs hommes. On les voyait

sains et saufs marcher dans la salle.

On dit à Kriemhilt que beaucoup d'entre eux avaient échappé. La

Reine répondit: «Il n'est pas possible qu'aucun d'eux ait survécu

à l'assaut des flammes. Je croirais bien plutôt qu'ils sont tous

morts.»

Les princes et leurs hommes auraient bien voulu échapper à cette

extrémité, si on avait voulu leur faire miséricorde; mais ils ne

purent rencontrer de pitié chez les hommes du Hiunen-lant. Ils

vengèrent leur mort d'un bras indomptable.

Au matin de ce jour, on les salua par des attaques redoublées:

les héros furent en péril. On leur lança maints forts javelots;

mais ces chefs nobles et hardis se défendirent d'une façon

chevaleresque.

Le courage des hommes d'Etzel était singulièrement excité, parce

qu'ils voulaient mériter les présents de Kriemhilt; Ils

désiraient également accomplir les ordres du Roi. Aussi maints

d'entre eux furent bientôt atteints par la mort.

On peut raconter merveille des promesses et des dons de

Kriemhilt. Elle fit apporter de l'or rouge à pleins boucliers.

Elle le distribuait à qui le désirait et à qui le voulait

accepter. Jamais plus grandes récompenses ne furent données pour

attaquer des ennemis.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 17 / 108 题