On tente un accommodement; Kriemhilt s'y oppose; elle veut le sang
d'Hagene à tout prix. Le jeune Gîselher son frère intercède auprès
d'elle.
Gîselher, le jeune, de Burgondie, parla: «Vous, héros d'Etzel,
qui êtes encore vivants, quel reproche avez-vous à m'adresser?
Que vous avais-je fait? Je suis venu vers ce pays en ami.
«--Oui, répondirent-ils, c'est votre bonté qui a rempli ce burg
et toutes nos terres de désolation! Ah! nous souhaiterions que
vous ne fussiez jamais venu de Worms d'outre-Rhin. Hélas! que
vous avez fait d'orphelins en ce pays, vous et vos frères!»
L'âme irritée, Gunther, la bonne épée, répliqua: «Voulez-vous,
quittant cette violente haine, en venir à un accommodement avec
nous, chefs étrangers? cela sera bon pour nous tous. Nous n'avons
pas mérité tout ce qu'Etzel nous fait subir.»
Le roi parla à ses hôtes: «Mes maux et les vôtres ne sont pas
égaux. La cruelle nécessité à laquelle j'ai été réduit, les
dommages sans nombre que j'ai soufferts, voilà les motifs pour
lesquels nul de vous ne doit revoir sa patrie!»
Le fort Gêrnôt parla au roi: «Que Dieu puisse nous inspirer de
nous traiter amicalement. Voulez-vous nous tuer, nous étrangers,
laissez-nous descendre avec vous dans la plaine. Ainsi il vous en
reviendra de l'honneur!
«Là le sort qui nous attend se décidera vite. Vous avez encore
tant d'hommes valides prêts à nous combattre, que nous ne
pourrons leur échapper, nous qui sommes fatigués de la lutte.
Combien de temps pourrions-nous résister dans cette mêlée?»
Le jeune Gîselher prit la parole: «O ma très-charmante soeur, je
m'attendais bien peu à une semblable extrémité, quand tu
m'invitas à traverser le Rhin pour venir en ce pays. Comment
ai-je mérité la mort de la part des Hiunen?
«Je t'ai toujours été fidèle, jamais je ne te fis aucun mal. Je
me suis rendu à ta cour dans la pensée que tu m'étais dévouée, ô
ma soeur chérie. Pense à nous avec cette affection que tu ne peux
nous refuser.
«--Je ne puis avoir de miséricorde pour vous; je n'ai que de la
haine. Hagene de Troneje m'a causé tant de tourments! Aussi
longtemps que je vivrai, il n'y aura ni oubli, ni composition, il
faut que vous me le payiez tous, s'écria la femme d'Etzel.
«Voulez-vous me livrer le seul Hagene comme prisonnier? je ne
refuserai point de vous laisser la vie; car vous êtes mes frères
et les enfants de ma mère. Alors je parlerai de réconciliation
ainsi que tous ces guerriers qui m'entourent.»
«--Le Dieu du ciel ne le veut point, dit Gêrnôt. Quand nous
serions mille, nous succomberions tous, nous, tes parents et tes
fidèles, avant que nous te livrions un seul homme prisonnier.
Cela ne sera jamais.
«--Il nous faut plutôt mourir, s'écria Gîselher. On n'enlèvera
personne de notre garde de chevaliers. Que ceux qui veulent nous
attaquer sachent que nous sommes ici; car je ne trahirai ma foi
envers aucun de nos amis.»
Le hardi Dancwart parla,--il ne lui convenait pas de se taire:
«Mon frère Hagene ne sera pas seul. Il pourra en arriver malheur
à ceux qui nous refusent ici la paix; nous vous le ferons bien
sentir, je vous le dis en vérité.»
La Reine prit la parole: «Vous, guerriers adroits, approchez-vous
des degrés et vengez mon offense. Je vous en serai toujours
obligée, comme je devrai l'être en effet. Oui, par moi,
l'outrecuidance de Hagene recevra son salaire.
«N'en laissez pas sortir un seul de la salle, je ferai mettre le
feu aux quatre coins du palais. Ainsi je saurai venger toutes mes
offenses.» Bientôt tous les guerriers d'Etzel furent prêts.
Ils repoussèrent dans la salle, à coups d'épée et à coups de
javelots, ceux qui étaient dehors. Ce fut un grand fracas. Mais
les princes et leurs hommes ne voulurent point se séparer. Ils ne
pouvaient renoncer à la fidélité qu'ils se devaient les uns aux
autres.
Alors la femme d'Etzel fit mettre le feu à la salle. On tortura
par les flammes les corps de ces héros. Bientôt, par suite du
vent, l'incendie embrasa tout le palais. Jamais guerriers, je
crois, ne subirent pareil supplice.
Beaucoup criaient: «Hélas! cruelle extrémité! mieux nous eût valu
trouver la mort dans le combat. Que Dieu ait pitié de nous! Nous
sommes tous perdus. Maintenant la Reine fait tomber sur nous sa
colère d'une façon effroyable!»
L'un d'eux prit la parole: «Nous devons succomber; à quoi nous
servent maintenant les salutations que le Roi nous envoya? La
grande chaleur me fait tellement souffrir de la soif, que je
crois bien que ma vie s'éteindra bientôt en ces tourments.»
Hagene de Troneje, le bon guerrier, répondit: «Que ceux qui
souffrent l'angoisse de la soif boivent du sang. Dans une
pareille chaleur, cela vaut mieux que du vin. Il ne peut y avoir
rien de meilleur en ce moment.»
Le guerrier se dirigea vers un mort, s'agenouilla devant lui,
délia son casque, puis se mit à y boire le sang qui coulait des
blessures. Quelque étrange que ce fût, cela parut lui faire grand
bien.
«Que Dieu vous récompense, dit l'homme épuisé, pour l'avis que
vous m'avez donné de boire ce sang. Rarement un meilleur vin m'a
été versé. Si je survis, je vous en serai toujours
reconnaissant.»
Quand les autres entendirent qu'il s'en trouvait bien, il y en
eut beaucoup qui se mirent aussi à boire du sang. Cette boisson
accrut la force de leurs bras. Bientôt maintes belles femmes en
perdirent leurs amis bien-aimés.
Les brandons enflammés tombaient de toutes parts sur eux dans la
salle; mais ils les faisaient glisser à terre, s'en préservant
avec leurs boucliers. La fumée et la chaleur les faisaient
beaucoup souffrir. Je pense que jamais héros ne furent exposés à
d'aussi grands tourments.
Hagene de Troneje leur dit: «Tenez-vous près des murs de la
salle. Ne laissez point tomber les brandons sur les visières de
vos heaumes. Enfoncez-les avec les pieds plus profondément dans
le sang. Ah! c'est une triste fête que la Reine nous offre.»
La voûte qui couvrait la salle préserva beaucoup les étrangers,
et un grand nombre parvint à échapper à la mort. Mais ils
souffrirent des flammes qui pénétraient par les fenêtres. Fidèles
à ce que leur commandait leur courage, ainsi se défendirent ces
guerriers.
La nuit s'écoula pour eux au milieu de ces tourments. Le hardi
ménestrel et Hagene, son compagnon, se tenaient encore devant le
palais, appuyés sur leurs boucliers et attendant de plus rudes
assauts de la part des hommes d'Etzel.
Le joueur de viole dit: «Maintenant, rentrons dans la salle:
ainsi les Hiunen croiront que nous sommes tous morts dans le
supplice qu'ils nous ont fait subir. Mais ils nous verront encore
dans la mêlée tenir tête à plus d'un.»
Le jeune Gîselher de Burgondie parla: «Je crois que le jour va
venir; un vent frais se lève. Le Dieu du ciel nous laissera
encore vivre heureux quelque temps. Ma soeur Kriemhilt nous a
donné une fête épouvantable!»
L'un d'eux dit: «Je vois le jour, et puisque un sort plus
favorable ne nous est pas réservé, armons-nous, et pensons à
défendre notre vie. Bientôt nous verrons venir vers nous la femme
du roi Etzel.»
Le souverain du pays croyait que ses hôtes étaient morts des
suites du combat et par les tortures des flammes. Mais il y avait
encore là vivants, six cents hommes hardis, les meilleures épées
que jamais roi ait eues à son service.
Ceux qui surveillaient les étrangers avaient bien vu que parmi
eux beaucoup étaient vivants, quoi qu'on eût fait pour les faire
souffrir et pour tuer les chefs et leurs hommes. On les voyait
sains et saufs marcher dans la salle.
On dit à Kriemhilt que beaucoup d'entre eux avaient échappé. La
Reine répondit: «Il n'est pas possible qu'aucun d'eux ait survécu
à l'assaut des flammes. Je croirais bien plutôt qu'ils sont tous
morts.»
Les princes et leurs hommes auraient bien voulu échapper à cette
extrémité, si on avait voulu leur faire miséricorde; mais ils ne
purent rencontrer de pitié chez les hommes du Hiunen-lant. Ils
vengèrent leur mort d'un bras indomptable.
Au matin de ce jour, on les salua par des attaques redoublées:
les héros furent en péril. On leur lança maints forts javelots;
mais ces chefs nobles et hardis se défendirent d'une façon
chevaleresque.
Le courage des hommes d'Etzel était singulièrement excité, parce
qu'ils voulaient mériter les présents de Kriemhilt; Ils
désiraient également accomplir les ordres du Roi. Aussi maints
d'entre eux furent bientôt atteints par la mort.
On peut raconter merveille des promesses et des dons de
Kriemhilt. Elle fit apporter de l'or rouge à pleins boucliers.
Elle le distribuait à qui le désirait et à qui le voulait
accepter. Jamais plus grandes récompenses ne furent données pour
attaquer des ennemis.