XXV

Les hommes de Bloede étaient prêts. Ils s'avancèrent au nombre de

mille, revêtus de hauberts, vers le lieu où Dancwart était à

table avec les varlets. La plus grande animosité éclata entre les

guerriers.

Quand le sire Bloede passa devant les tables, Dancwart, le

maréchal, le reçut avec empressement: «Soyez le bien-venu ici,

mon seigneur Bloede. Je m'étonne de ce qui se passe, et

qu'allez-vous m'apprendre?

«--Il ne t'est point permis de me saluer, dit Bloede, car ma

venue doit t'apporter la mort, à cause de ton frère Hagene qui a

tué Sîfrit. Il faut que les Hiunen t'en fassent porter la peine à

toi et à maint autre guerrier.

«--Oh! non pas, seigneur Bloede, dit Dancwart, car ainsi nous

pourrions bientôt nous repentir de notre voyage à cette cour.

J'étais encore un petit enfant quand Sîfrit perdit la vie;

j'ignore ce que me reproche la femme du roi Etzel.

«--Je ne puis t'en dire davantage à ce sujet, tes parents Gunther

et Hagene commirent le crime; maintenant défendez-vous,

étrangers. Vous ne pouvez en réchapper. Il faut que votre mort

serve de satisfaction à Kriemhilt.

«--Ainsi vous ne voulez point renoncer à vos projets? dit

Dancwart. J'ai regret de mes excuses. J'aurais mieux fait de me

les épargner.» Le guerrier rapide d'un bond se leva de table. Il

tira une épée acérée qui était forte et longue, et il asséna sur

Bloede un coup si prompt de cette épée, qu'à l'instant sa tête

vola à ses pieds. «Ce sera là la dot, dit Dancwart le héros, pour

la fiancée de Nuodunc, à qui tu voulais offrir ton amour.

«On peut la fiancer demain à un autre époux, et s'il veut avoir

le don des fiançailles, on le traitera de la même façon.» Un

Hiune qui lui était dévoué lui avait dit que la Reine leur

préparait de mortelles embûches.

Quand les fidèles de Bloede le virent étendu mort, ils ne

voulurent point épargner plus longtemps les étrangers.

Dancwart cria à haute voix à tous les gens de la suite: «Vous

voyez bien, nobles varlets, comme il en ira avec nous. Ainsi

donc, étrangers que nous sommes, défendons-nous bien. Certes nous

sommes en péril, quoique Kriemhilt nous ait invités si

gracieusement.»

Ceux qui n'avaient point d'épée prirent les bancs et soulevèrent

de dessous les pieds maints longs escabeaux. Les varlets

burgondes ne voulaient point reculer. Les lourdes chaises

bosselèrent maintes cuirasses.

Ah! comme ces serviteurs, loin de leur patrie, se défendirent

furieusement! Ils repoussèrent les gens armés hors du bâtiment.

Cinq cents d'entre ceux-ci ou même plus restèrent morts sur la

place. Tous les gens de la suite étaient humides et rouges de

sang.

Cette terrible nouvelle fut racontée aux guerriers

d'Etzel,--c'était pour eux une amère douleur,--que Bloede et ses

hommes avaient été tués, et que c'étaient le frère de Hagene et

les varlets qui l'avaient fait.

Avant que le Roi s'en aperçût, les Hiunen animés par la haine se

réunirent au nombre de deux mille ou même plus. Ils allèrent aux

varlets,--il devait en être ainsi,--et de toute la suite n'en

laissèrent pas échapper un seul.

Les infidèles amenèrent une puissante armée devant ce bâtiment.

Les serviteurs étrangers se défendirent bravement, mais à quoi

bon leurs valeureux efforts? ils devaient succomber. Peu de temps

après, on en vint à une terrible catastrophe.

Vous pouvez ouïr des merveilles d'un événement épouvantable. Neuf

mille serviteurs étaient couchés à terre massacrés, ainsi que

douze chevaliers hommes-liges de Dancwart. On le vit tout seul

résister encore aux ennemis.

Le bruit s'apaisa; le fracas cessa. Dancwart, la bonne épée,

regarda par-dessus son épaule et s'écria: «Malheur! que d'amis

j'ai perdus! Maintenant je dois tout seul, hélas! tenir tête à

l'ennemi.»

Les coups d'épée tombaient pressés sur son corps. Mainte femme de

héros pleura ce moment: levant son bouclier il en serra plus fort

les courroies et fit ruisseler des flots de sang sur plus d'une

cotte de mailles.

«Malheur à moi! quelle souffrance, s'écria le fils d'Aldriân.

Maintenant reculez, guerriers Hiunen! Laissez-moi prendre de

l'air; que le vent me rafraîchisse, car je suis fatigué du

combat.» Et l'on vit le héros s'avancer bravement.

Ainsi épuisé de la lutte, il s'élança hors de ce logis. Que

d'épées résonnèrent sur son heaume! Ceux qui n'avaient pas vu les

merveilles faites par son bras, bondirent à l'encontre du

guerrier du pays burgonde.

«Dieu veuille, dit Dancwart, que je puisse avoir un messager,

pour faire savoir à mon frère Hagene en quelle extrémité me

réduisent ces assaillants. Il me délivrerait d'eux ou il

tomberait tué à mes côtés.»

Les Hiunen répondirent: «Tu seras, toi, le messager, quand nous

te porterons mort devant ton frère. Alors l'homme-lige de Gunther

connaîtra enfin la douleur. Tu as causé ici tant de maux au roi

Etzel!»

Il reprit: «Cessez vos menaces et éloignez-vous de moi, ou je

rendrai encore la cuirasse de plus d'un humide de sang. J'irai

raconter moi-même la nouvelle à la cour et je me plaindrai à mon

seigneur de vos furieuses attaques.»

Il se défendit si vigoureusement contre les hommes d'Etzel qu'ils

n'osèrent plus attaquer avec l'épée. Ils lancèrent leurs piques

dans son bouclier, qui en devint si lourd, qu'il dut le laisser

tomber de son bras.

Ils crurent bien le vaincre, maintenant qu'il ne portait plus son

bouclier. Mais que de profondes blessures il leur fit à travers

leurs heaumes! Maint homme hardi tomba devant lui. L'audacieux

Dancwart en acquit beaucoup de gloire.

Des deux côtés ils s'élancèrent sur lui, mais plus d'un s'était

avancé trop vite au combat. Il courut devant ses ennemis, comme

devant les chiens fuit le sanglier dans la forêt. Pouvait-il se

montrer plus brave?

Il marqua sa route, en la rendant humide du sang qu'il versait.

Un seul guerrier a-t-il jamais combattu ses ennemis mieux qu'il

ne le fit? On vit le frère de Hagene se diriger fièrement vers la

cour.

Sommeliers et échansons entendant le retentissement des épées,

jetèrent hors de leurs mains le vin et les mets qu'ils apportent

aux convives. Il rencontra devant les degrés maint ennemi

vigoureux.

«Comment donc! sommeliers, dit le héros fatigué, songez à servir

convenablement vos hôtes, apportez de bons mets à ces seigneurs

et laissez-moi porter des nouvelles à mes maîtres chéris.»

Parmi ceux qui, confiants en leur force, s'avancèrent devant les

marches, il en frappa quelques-uns de si lourds coups d'épée, que

tous par crainte remontèrent les degrés. Sa force puissante avait

accompli de grands prodiges.

Quand l'audacieux Dancwart pénétra sous la porte, il ordonna à la

suite d'Etzel de reculer. Tout son vêtement était couvert de

sang; il portait nue en sa main une épée très-acérée.

Au moment même où Dancwart se présentait à la porte, on portait

çà et là, de table en table, Ortlieb, le prince de haute lignée.

Ces horribles nouvelles causèrent la mort du petit enfant.

Dancwart cria à haute voix au guerrier: «Frère Hagene, vous

restez trop longtemps assis. Je me plains à vous et au Dieu du

ciel de notre détresse. Chevaliers et varlets ont été massacrés

en leur logis.»

L'autre lui répondit:

«Qui a fait cela?

«--C'est le sire Bloede avec ses hommes. Mais aussi il l'a payé

cher, je veux bien vous le dire: de ma main je lui ai abattu la

tête.

«--C'est un léger malheur, dit Hagene, quand on vous apprend

qu'un guerrier a perdu la vie par la main d'un héros. Les belles

femmes auront d'autant moins à le plaindre.

«--Mais, dites-moi, frère Dancwart, comment êtes-vous si rougi de

sang? J'imagine que de vos blessures vous souffrez grande

douleur. Qui que ce soit, dans ce pays, qui vous les a faites,

quand le mauvais démon lui viendrait en aide, il devrait le payer

de sa vie.

«--Vous me voyez sain et sauf. Mes habillements sont humides de

sang. Mais cela m'est venu des blessures d'autres guerriers. J'en

ai tué un si grand nombre aujourd'hui, que je ne saurais les

compter, dussé-je faire mon serment.»

Hagene parla:

«Frère Dancwart, garde-nous la porte et ne laisse pas sortir un

seul de ces Hiunen. Je veux parler à ces guerriers, ainsi que la

nécessité nous y oblige. Nos gens de service ont reçu d'eux une

mort imméritée.

«--Puisque je suis camérier, répondit l'intrépide jeune

homme,--et il me semble que je saurai bien servir de si puissants

rois,--je garderai ces marches à mon honneur.» Rien ne pouvait

être plus funeste pour les guerriers de Kriemhilt.

Hagene reprit la parole:

«--Je m'étonne grandement de ce que ces Hiunen murmurent entre

eux. Je pense qu'ils se passeraient volontiers de celui qui garde

la porte et qui a apporté ici aux Burgondes la fatale nouvelle.

«--Il y a longtemps que j'ai entendu dire que Kriemhilt ne

pouvait oublier ses afflictions de coeur. Maintenant buvons à

l'amitié et payons l'écot du vin du roi. Et d'abord, au jeune

prince des Hiunen!»

Et Hagene, ce brave héros, frappa l'enfant Ortlieb si

terriblement, que le sang jaillit le long de son épée sur ses

mains, et que la tête sauta jusque sur les genoux de sa mère.

Alors commença parmi ces guerriers un grand et effroyable

carnage.

Il asséna sur le maître qui soignait l'enfant un si fort coup de

son épée, qu'à l'instant sa tête tomba devant la table. C'était

une triste récompense qu'il donnait là à ce maître.

Voyant près de la table d'Etzel un ménestrel, il s'élance vers

lui, dans sa fureur, et lui abat la main droite sur sa viole:

«--Voilà pour ton message dans le pays des Burgondes.

«--Hélas! mes mains, s'écria Werbel. Seigneur Hagene de Troneje,

que vous ai-je fait? Je vins en toute loyauté au pays de vos

maîtres. Et maintenant que j'ai perdu ma main, comment ferai-je

résonner les accords?»

Et quand il n'eût jamais plus joué de la viole, qu'importait à

Hagene! Plein de fureur, il fit aux guerriers d'Etzel de

profondes et mortelles blessures et en tua beaucoup. Ah! dans

cette salle il en mit tant à mort!

Volkêr, le très-agile, se leva de table d'un bond, et son archet

résonnait fortement en sa main. Le ménestrel de Gunther joua des

airs effrayants. Ah! que d'ennemis il se fit parmi les Hiunen

hardis!

Les trois nobles rois se levèrent aussi de table; ils auraient

aimé séparer les combattants, avant que de plus grands malheurs

n'arrivassent. Mais, malgré toute leur bonne volonté, ils ne

purent rien empêcher, tant était terrible la colère de Volkêr et

de Hagene.

Le seigneur du Rhin, voyant qu'il ne pouvait arrêter le combat,

fit lui-même maintes larges blessures à travers les cottes de

mailles polies de ses ennemis. C'était un héros adroit: il le fit

voir d'une effroyable façon.

Le fort Gêrnôt s'élança aussi dans le combat. Avec l'épée

tranchante que lui avait donnée Ruedigêr, il mit à mort plus d'un

Hiune. Il causa de terribles maux aux guerriers d'Etzel.

Le plus jeune fils de dame Uote se jeta aussi dans la mêlée. Il

poussa son glaive magnifique à travers les heaumes des fidèles

d'Etzel, du Hiunen-lant. La main du valeureux Gîselher accomplit

maints prodiges.

Quelque braves qu'ils fussent tous, les rois et leurs hommes, on

vit avant tous les autres, Gîselher, ce bon héros, se tenir au

premier rang en face des ennemis! Il en renversa plus d'un dans

le sang avec une force terrible.

Les hommes d'Etzel se défendirent aussi vigoureusement. On voyait

les étrangers parcourir la salle royale, hachant autour d'eux

avec leurs épées étincelantes. De tous côtés on entendait un

effroyable bruit de cris et de clameurs.

Ceux qui étaient dehors voulaient pénétrer à l'intérieur, où

étaient leurs amis. Mais ils gagnaient peu de terrain du côté de

la porte. Ceux qui étaient dans la salle en auraient voulu

sortir; mais Dancwart n'en laissa aucun ni monter ni descendre

les degrés.

Il en résulta une grande presse vers la porte, et les épées

retentissaient en tombant sur les casques. Le hardi Dancwart fut

en grand danger; mais son frère y veilla, ainsi que le lui

commandait son affection.

Hagene cria très-haut à Volkêr:

«Voyez-vous là-bas, compagnon, mon frère lutter contre les Hiunen

sous leurs coups redoublés? Ami, sauve-moi mon frère, ou nous

perdrons ce héros.

«--Certes, je le ferai,» dit le joueur de viole, et il se mit en

marche à travers le palais, jouant de l'archet. Une épée de fin

acier résonnait en sa main à coups pressés. Les guerriers du Rhin

le remercièrent avec empressement.

Volkêr le hardi dit à Dancwart:

«Vous avez supporté aujourd'hui de terribles attaques; votre

frère me prie d'aller à votre secours. Voulez-vous vous placer

dehors, moi je me mettrai en dedans de la salle.»

Dancwart le rapide se plaça en dehors de la porte, et il

repoussait des degrés quiconque se présentait pour y monter. On

entendait ses armes retentir aux mains du héros. Ainsi faisait à

l'intérieur, Volkêr du pays burgonde.

Le brave ménestrel cria au-dessus des têtes de la foule:

«La salle est bien fermée, ami sire Hagene. Oui, les mains de

deux héros ont mis le verrou à la porte d'Etzel; elles valent

bien mille barreaux.»

Quand Hagene de Troneje vit la porte si bien gardée, il jeta son

bouclier sur l'épaule, le vaillant et illustre guerrier. Puis il

se mit à tirer vengeance du mal qu'on leur avait fait. Alors ses

ennemis perdirent tout espoir de conserver l'existence.

Quand le seigneur de Vérone vit que Hagene, le fort, brisait tant

de casques, il sauta sur son banc, le roi des Amelungen, et

s'écria:

«Oui, Hagene verse la plus déplorable des boissons.»

Le souverain du pays avait de grands soucis, il n'en pouvait être

autrement.--Ah! que d'amis chéris furent tués sous ses yeux,--et

lui-même échappa, à grand'peine, à ses ennemis. Il était assis là

plein d'angoisses: à quoi lui servait d'être roi?

Kriemhilt, la riche, appela Dietrîch:

«Venez à mon aide, noble chevalier, sauvez-moi la vie au nom de

tous les princes du pays des Amelungen, car si Hagene m'atteint,

je serai tuée à l'instant.

«--Comment vous aiderais-je ici, dit le seigneur Dietrîch, ô

noble reine? Je veille pour moi-même! Les hommes de Gunther sont

si animés de fureur, qu'en ce moment je ne puis sauver personne.

«--Oh! si vraiment, sire Dietrîch, noble et bon chevalier,

montrez aujourd'hui votre vertu et votre courage, en m'aidant à

sortir d'ici, ou bien j'y trouverai la mort. La crainte de ce

danger m'oppresse. Oui! ma vie est en danger!

«--Je veux bien essayer si je puis vous être de quelque secours;

car de longtemps je n'ai vu tant de vaillants chevaliers si

furieux. Oui, je vois sous les coups d'épée le sang jaillir à

travers les casques!»

Ce guerrier d'élite se mit à élever une voix si puissante,

qu'elle résonnait comme le son d'une corne de bison et que le

vaste Burg en retentit. La force de Dietrîch était démesurément

grande.

Gunther, entendant crier cet homme dans cette terrible tempête,

se mit à écouter et dit:

«La voix de Dietrîch est venue à mon oreille. Je crois que nos

guerriers lui auront tué quelqu'un des siens.

«Je le vois sur la table faire signe de la main. Amis et parents

du pays burgonde, cessez le combat; laissez-moi voir et écouter

ce que mes hommes ont fait ici à ce guerrier.»

Le roi Gunther priant et commandant, ils arrêtèrent leurs épées

au fort de la mêlée. Il se fit un effort plus grand encore pour

que personne ne frappât plus. Gunther demanda en hâte au chef de

Vérone de quoi il s'agissait, et il dit:

«Très-noble Dietrîch, qu'est-ce que mes amis vous ont fait ici?

Je suis prêt à en faire amende honorable et à composer avec vous.

Quoi qu'on vous ait fait, c'est pour moi une peine très-amère.»

Le seigneur Dietrîch parla:

--«Il ne m'est rien arrivé. Laissez-moi sortir de la salle et

quitter en paix cette rude mêlée avec ma suite. En vérité, je

vous en serai toujours obligé.»

Le guerrier Wolfhart s'écria:

«Pourquoi si vite supplier? Ce ménestrel n'a pas si bien fermé la

porte, que nous ne l'ouvrions assez large pour pouvoir en sortir.

«--Taisez-vous donc, dit le seigneur Dietrîch, vous faites le

diable!»

Le roi Gunther répondit:

«Certes, je veux vous le permettre. Emmenez hors de ce palais peu

ou beaucoup de gens, excepté mes ennemis. Ceux-là resteront ici;

car ils m'ont fait trop de mal ici au pays des Hiunen.»

Quand il entendit cela, Dietrîch prit à son bras la noble reine,

dont l'angoisse était grande, et de l'autre côté il emmena Etzel.

Et maints superbes guerriers l'accompagnèrent.

Le noble margrave Ruedigêr prit la parole:

«Si quelqu'un de plus parmi ceux qui sont prêts à vous servir,

peut sortir de la salle, faites-le nous savoir. Une paix

constante doit régner entre bons amis.»

Gîselher du pays burgonde répondit:

«Paix et concorde régneront entre nous, puisque vous et vos

hommes vous nous êtes fidèles. C'est pourquoi sortez d'ici avec

vos amis sans nulle inquiétude.»

Quand le seigneur Ruedigêr quitta la salle, cinq cents hommes ou

même davantage le suivirent. Les chefs y avaient consenti en

toute confiance. Depuis il en arriva grand dommage au roi

Gunther.

Un guerrier d'entre les Hiunen, voyant Etzel marcher à côté de

Ruedigêr, voulut profiter de l'occasion pour sortir; mais le

joueur de viole lui donna un coup tel que sa tête vola aux pieds

d'Etzel.

Quand le souverain du pays fut enfin hors du palais, il se

retourna, et considérant Volkêr:

«Malheur à moi, à cause de ces hôtes! c'est une horrible calamité

que tous mes guerriers doivent succomber sous leurs coups!

«Malheur à cette fête! dit l'illustre roi; il en est un dans la

salle qui se bat comme un sanglier farouche; il se nomme Volkêr

et c'est un ménestrel. Je n'ai évité la mort qu'en échappant à ce

démon.

«Ses chants ont une harmonie funèbre, ses coups d'archet sont

sanglants, et à ses accords maints guerriers tombent morts. Je ne

sais pas pourquoi ce joueur de viole nous en veut, mais jamais je

n'eus d'hôte qui me fît tant de mal.»

Le seigneur de Vérone et Ruedigêr, ces illustres guerriers, se

rendirent en leur logis. Ils ne voulaient point se mêler de la

lutte, et ils ordonnèrent à leurs hommes de ne point rompre la

paix.

Et si les Burgondes avaient pu prévoir tous les malheurs qui

devaient leur arriver par la main de ces deux hommes, ceux-ci ne

seraient point si facilement sortis du palais. Ils eussent

d'abord fait sentir à ces braves la force de leurs bras.

Ils avaient laissé sortir de la salle ceux qu'ils voulaient.

Alors un effroyable tumulte s'éleva dans cette enceinte. Les

étrangers se vengèrent de tout ce qui leur était arrivé. Que de

casques il brisa, Volkêr le très-hardi!

Gunther, l'illustre roi, se tourna vers l'endroit d'où venait le

bruit:

«Entendez-vous, Hagene, ces chants que Volkêr chante aux Hiunen,

quand ils s'approchent des degrés. Son archet est trempé dans le

sang.

«--Je regrette vivement, dit Hagene, d'être jamais resté en ma

demeure séparé de ce guerrier. J'étais son compagnon et lui le

mien. Si jamais nous rentrons dans notre patrie, je veux être

encore son ami fidèle.

«Maintenant, vois, noble roi, combien Volkêr t'est dévoué; il

mérite largement ton or et ton argent. Son archet coupe le dur

acier. Il brise sur les casques les ornements au loin

étincelants.

«Jamais je ne vis joueur de viole combattre aussi bravement que

l'a fait le guerrier Volkêr aujourd'hui. Ses chansons

retentissent à travers heaume et bouclier. Oui, il doit monter de

bons chevaux et porter de magnifiques vêtements.»

De tous les parents et de tous les amis des Hiunen, aucun n'avait

échappé. Le bruit cessa, car nul ne combattait plus. Ces héros

hardis et adroits déposèrent les épées qu'ils tenaient en leurs

mains.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 15 / 108 题