Les hommes de Bloede étaient prêts. Ils s'avancèrent au nombre de
mille, revêtus de hauberts, vers le lieu où Dancwart était à
table avec les varlets. La plus grande animosité éclata entre les
guerriers.
Quand le sire Bloede passa devant les tables, Dancwart, le
maréchal, le reçut avec empressement: «Soyez le bien-venu ici,
mon seigneur Bloede. Je m'étonne de ce qui se passe, et
qu'allez-vous m'apprendre?
«--Il ne t'est point permis de me saluer, dit Bloede, car ma
venue doit t'apporter la mort, à cause de ton frère Hagene qui a
tué Sîfrit. Il faut que les Hiunen t'en fassent porter la peine à
toi et à maint autre guerrier.
«--Oh! non pas, seigneur Bloede, dit Dancwart, car ainsi nous
pourrions bientôt nous repentir de notre voyage à cette cour.
J'étais encore un petit enfant quand Sîfrit perdit la vie;
j'ignore ce que me reproche la femme du roi Etzel.
«--Je ne puis t'en dire davantage à ce sujet, tes parents Gunther
et Hagene commirent le crime; maintenant défendez-vous,
étrangers. Vous ne pouvez en réchapper. Il faut que votre mort
serve de satisfaction à Kriemhilt.
«--Ainsi vous ne voulez point renoncer à vos projets? dit
Dancwart. J'ai regret de mes excuses. J'aurais mieux fait de me
les épargner.» Le guerrier rapide d'un bond se leva de table. Il
tira une épée acérée qui était forte et longue, et il asséna sur
Bloede un coup si prompt de cette épée, qu'à l'instant sa tête
vola à ses pieds. «Ce sera là la dot, dit Dancwart le héros, pour
la fiancée de Nuodunc, à qui tu voulais offrir ton amour.
«On peut la fiancer demain à un autre époux, et s'il veut avoir
le don des fiançailles, on le traitera de la même façon.» Un
Hiune qui lui était dévoué lui avait dit que la Reine leur
préparait de mortelles embûches.
Quand les fidèles de Bloede le virent étendu mort, ils ne
voulurent point épargner plus longtemps les étrangers.
Dancwart cria à haute voix à tous les gens de la suite: «Vous
voyez bien, nobles varlets, comme il en ira avec nous. Ainsi
donc, étrangers que nous sommes, défendons-nous bien. Certes nous
sommes en péril, quoique Kriemhilt nous ait invités si
gracieusement.»
Ceux qui n'avaient point d'épée prirent les bancs et soulevèrent
de dessous les pieds maints longs escabeaux. Les varlets
burgondes ne voulaient point reculer. Les lourdes chaises
bosselèrent maintes cuirasses.
Ah! comme ces serviteurs, loin de leur patrie, se défendirent
furieusement! Ils repoussèrent les gens armés hors du bâtiment.
Cinq cents d'entre ceux-ci ou même plus restèrent morts sur la
place. Tous les gens de la suite étaient humides et rouges de
sang.
Cette terrible nouvelle fut racontée aux guerriers
d'Etzel,--c'était pour eux une amère douleur,--que Bloede et ses
hommes avaient été tués, et que c'étaient le frère de Hagene et
les varlets qui l'avaient fait.
Avant que le Roi s'en aperçût, les Hiunen animés par la haine se
réunirent au nombre de deux mille ou même plus. Ils allèrent aux
varlets,--il devait en être ainsi,--et de toute la suite n'en
laissèrent pas échapper un seul.
Les infidèles amenèrent une puissante armée devant ce bâtiment.
Les serviteurs étrangers se défendirent bravement, mais à quoi
bon leurs valeureux efforts? ils devaient succomber. Peu de temps
après, on en vint à une terrible catastrophe.
Vous pouvez ouïr des merveilles d'un événement épouvantable. Neuf
mille serviteurs étaient couchés à terre massacrés, ainsi que
douze chevaliers hommes-liges de Dancwart. On le vit tout seul
résister encore aux ennemis.
Le bruit s'apaisa; le fracas cessa. Dancwart, la bonne épée,
regarda par-dessus son épaule et s'écria: «Malheur! que d'amis
j'ai perdus! Maintenant je dois tout seul, hélas! tenir tête à
l'ennemi.»
Les coups d'épée tombaient pressés sur son corps. Mainte femme de
héros pleura ce moment: levant son bouclier il en serra plus fort
les courroies et fit ruisseler des flots de sang sur plus d'une
cotte de mailles.
«Malheur à moi! quelle souffrance, s'écria le fils d'Aldriân.
Maintenant reculez, guerriers Hiunen! Laissez-moi prendre de
l'air; que le vent me rafraîchisse, car je suis fatigué du
combat.» Et l'on vit le héros s'avancer bravement.
Ainsi épuisé de la lutte, il s'élança hors de ce logis. Que
d'épées résonnèrent sur son heaume! Ceux qui n'avaient pas vu les
merveilles faites par son bras, bondirent à l'encontre du
guerrier du pays burgonde.
«Dieu veuille, dit Dancwart, que je puisse avoir un messager,
pour faire savoir à mon frère Hagene en quelle extrémité me
réduisent ces assaillants. Il me délivrerait d'eux ou il
tomberait tué à mes côtés.»
Les Hiunen répondirent: «Tu seras, toi, le messager, quand nous
te porterons mort devant ton frère. Alors l'homme-lige de Gunther
connaîtra enfin la douleur. Tu as causé ici tant de maux au roi
Etzel!»
Il reprit: «Cessez vos menaces et éloignez-vous de moi, ou je
rendrai encore la cuirasse de plus d'un humide de sang. J'irai
raconter moi-même la nouvelle à la cour et je me plaindrai à mon
seigneur de vos furieuses attaques.»
Il se défendit si vigoureusement contre les hommes d'Etzel qu'ils
n'osèrent plus attaquer avec l'épée. Ils lancèrent leurs piques
dans son bouclier, qui en devint si lourd, qu'il dut le laisser
tomber de son bras.
Ils crurent bien le vaincre, maintenant qu'il ne portait plus son
bouclier. Mais que de profondes blessures il leur fit à travers
leurs heaumes! Maint homme hardi tomba devant lui. L'audacieux
Dancwart en acquit beaucoup de gloire.
Des deux côtés ils s'élancèrent sur lui, mais plus d'un s'était
avancé trop vite au combat. Il courut devant ses ennemis, comme
devant les chiens fuit le sanglier dans la forêt. Pouvait-il se
montrer plus brave?
Il marqua sa route, en la rendant humide du sang qu'il versait.
Un seul guerrier a-t-il jamais combattu ses ennemis mieux qu'il
ne le fit? On vit le frère de Hagene se diriger fièrement vers la
cour.
Sommeliers et échansons entendant le retentissement des épées,
jetèrent hors de leurs mains le vin et les mets qu'ils apportent
aux convives. Il rencontra devant les degrés maint ennemi
vigoureux.
«Comment donc! sommeliers, dit le héros fatigué, songez à servir
convenablement vos hôtes, apportez de bons mets à ces seigneurs
et laissez-moi porter des nouvelles à mes maîtres chéris.»
Parmi ceux qui, confiants en leur force, s'avancèrent devant les
marches, il en frappa quelques-uns de si lourds coups d'épée, que
tous par crainte remontèrent les degrés. Sa force puissante avait
accompli de grands prodiges.
Quand l'audacieux Dancwart pénétra sous la porte, il ordonna à la
suite d'Etzel de reculer. Tout son vêtement était couvert de
sang; il portait nue en sa main une épée très-acérée.
Au moment même où Dancwart se présentait à la porte, on portait
çà et là, de table en table, Ortlieb, le prince de haute lignée.
Ces horribles nouvelles causèrent la mort du petit enfant.
Dancwart cria à haute voix au guerrier: «Frère Hagene, vous
restez trop longtemps assis. Je me plains à vous et au Dieu du
ciel de notre détresse. Chevaliers et varlets ont été massacrés
en leur logis.»
L'autre lui répondit:
«Qui a fait cela?
«--C'est le sire Bloede avec ses hommes. Mais aussi il l'a payé
cher, je veux bien vous le dire: de ma main je lui ai abattu la
tête.
«--C'est un léger malheur, dit Hagene, quand on vous apprend
qu'un guerrier a perdu la vie par la main d'un héros. Les belles
femmes auront d'autant moins à le plaindre.
«--Mais, dites-moi, frère Dancwart, comment êtes-vous si rougi de
sang? J'imagine que de vos blessures vous souffrez grande
douleur. Qui que ce soit, dans ce pays, qui vous les a faites,
quand le mauvais démon lui viendrait en aide, il devrait le payer
de sa vie.
«--Vous me voyez sain et sauf. Mes habillements sont humides de
sang. Mais cela m'est venu des blessures d'autres guerriers. J'en
ai tué un si grand nombre aujourd'hui, que je ne saurais les
compter, dussé-je faire mon serment.»
Hagene parla:
«Frère Dancwart, garde-nous la porte et ne laisse pas sortir un
seul de ces Hiunen. Je veux parler à ces guerriers, ainsi que la
nécessité nous y oblige. Nos gens de service ont reçu d'eux une
mort imméritée.
«--Puisque je suis camérier, répondit l'intrépide jeune
homme,--et il me semble que je saurai bien servir de si puissants
rois,--je garderai ces marches à mon honneur.» Rien ne pouvait
être plus funeste pour les guerriers de Kriemhilt.
Hagene reprit la parole:
«--Je m'étonne grandement de ce que ces Hiunen murmurent entre
eux. Je pense qu'ils se passeraient volontiers de celui qui garde
la porte et qui a apporté ici aux Burgondes la fatale nouvelle.
«--Il y a longtemps que j'ai entendu dire que Kriemhilt ne
pouvait oublier ses afflictions de coeur. Maintenant buvons à
l'amitié et payons l'écot du vin du roi. Et d'abord, au jeune
prince des Hiunen!»
Et Hagene, ce brave héros, frappa l'enfant Ortlieb si
terriblement, que le sang jaillit le long de son épée sur ses
mains, et que la tête sauta jusque sur les genoux de sa mère.
Alors commença parmi ces guerriers un grand et effroyable
carnage.
Il asséna sur le maître qui soignait l'enfant un si fort coup de
son épée, qu'à l'instant sa tête tomba devant la table. C'était
une triste récompense qu'il donnait là à ce maître.
Voyant près de la table d'Etzel un ménestrel, il s'élance vers
lui, dans sa fureur, et lui abat la main droite sur sa viole:
«--Voilà pour ton message dans le pays des Burgondes.
«--Hélas! mes mains, s'écria Werbel. Seigneur Hagene de Troneje,
que vous ai-je fait? Je vins en toute loyauté au pays de vos
maîtres. Et maintenant que j'ai perdu ma main, comment ferai-je
résonner les accords?»
Et quand il n'eût jamais plus joué de la viole, qu'importait à
Hagene! Plein de fureur, il fit aux guerriers d'Etzel de
profondes et mortelles blessures et en tua beaucoup. Ah! dans
cette salle il en mit tant à mort!
Volkêr, le très-agile, se leva de table d'un bond, et son archet
résonnait fortement en sa main. Le ménestrel de Gunther joua des
airs effrayants. Ah! que d'ennemis il se fit parmi les Hiunen
hardis!
Les trois nobles rois se levèrent aussi de table; ils auraient
aimé séparer les combattants, avant que de plus grands malheurs
n'arrivassent. Mais, malgré toute leur bonne volonté, ils ne
purent rien empêcher, tant était terrible la colère de Volkêr et
de Hagene.
Le seigneur du Rhin, voyant qu'il ne pouvait arrêter le combat,
fit lui-même maintes larges blessures à travers les cottes de
mailles polies de ses ennemis. C'était un héros adroit: il le fit
voir d'une effroyable façon.
Le fort Gêrnôt s'élança aussi dans le combat. Avec l'épée
tranchante que lui avait donnée Ruedigêr, il mit à mort plus d'un
Hiune. Il causa de terribles maux aux guerriers d'Etzel.
Le plus jeune fils de dame Uote se jeta aussi dans la mêlée. Il
poussa son glaive magnifique à travers les heaumes des fidèles
d'Etzel, du Hiunen-lant. La main du valeureux Gîselher accomplit
maints prodiges.
Quelque braves qu'ils fussent tous, les rois et leurs hommes, on
vit avant tous les autres, Gîselher, ce bon héros, se tenir au
premier rang en face des ennemis! Il en renversa plus d'un dans
le sang avec une force terrible.
Les hommes d'Etzel se défendirent aussi vigoureusement. On voyait
les étrangers parcourir la salle royale, hachant autour d'eux
avec leurs épées étincelantes. De tous côtés on entendait un
effroyable bruit de cris et de clameurs.
Ceux qui étaient dehors voulaient pénétrer à l'intérieur, où
étaient leurs amis. Mais ils gagnaient peu de terrain du côté de
la porte. Ceux qui étaient dans la salle en auraient voulu
sortir; mais Dancwart n'en laissa aucun ni monter ni descendre
les degrés.
Il en résulta une grande presse vers la porte, et les épées
retentissaient en tombant sur les casques. Le hardi Dancwart fut
en grand danger; mais son frère y veilla, ainsi que le lui
commandait son affection.
Hagene cria très-haut à Volkêr:
«Voyez-vous là-bas, compagnon, mon frère lutter contre les Hiunen
sous leurs coups redoublés? Ami, sauve-moi mon frère, ou nous
perdrons ce héros.
«--Certes, je le ferai,» dit le joueur de viole, et il se mit en
marche à travers le palais, jouant de l'archet. Une épée de fin
acier résonnait en sa main à coups pressés. Les guerriers du Rhin
le remercièrent avec empressement.
Volkêr le hardi dit à Dancwart:
«Vous avez supporté aujourd'hui de terribles attaques; votre
frère me prie d'aller à votre secours. Voulez-vous vous placer
dehors, moi je me mettrai en dedans de la salle.»
Dancwart le rapide se plaça en dehors de la porte, et il
repoussait des degrés quiconque se présentait pour y monter. On
entendait ses armes retentir aux mains du héros. Ainsi faisait à
l'intérieur, Volkêr du pays burgonde.
Le brave ménestrel cria au-dessus des têtes de la foule:
«La salle est bien fermée, ami sire Hagene. Oui, les mains de
deux héros ont mis le verrou à la porte d'Etzel; elles valent
bien mille barreaux.»
Quand Hagene de Troneje vit la porte si bien gardée, il jeta son
bouclier sur l'épaule, le vaillant et illustre guerrier. Puis il
se mit à tirer vengeance du mal qu'on leur avait fait. Alors ses
ennemis perdirent tout espoir de conserver l'existence.
Quand le seigneur de Vérone vit que Hagene, le fort, brisait tant
de casques, il sauta sur son banc, le roi des Amelungen, et
s'écria:
«Oui, Hagene verse la plus déplorable des boissons.»
Le souverain du pays avait de grands soucis, il n'en pouvait être
autrement.--Ah! que d'amis chéris furent tués sous ses yeux,--et
lui-même échappa, à grand'peine, à ses ennemis. Il était assis là
plein d'angoisses: à quoi lui servait d'être roi?
Kriemhilt, la riche, appela Dietrîch:
«Venez à mon aide, noble chevalier, sauvez-moi la vie au nom de
tous les princes du pays des Amelungen, car si Hagene m'atteint,
je serai tuée à l'instant.
«--Comment vous aiderais-je ici, dit le seigneur Dietrîch, ô
noble reine? Je veille pour moi-même! Les hommes de Gunther sont
si animés de fureur, qu'en ce moment je ne puis sauver personne.
«--Oh! si vraiment, sire Dietrîch, noble et bon chevalier,
montrez aujourd'hui votre vertu et votre courage, en m'aidant à
sortir d'ici, ou bien j'y trouverai la mort. La crainte de ce
danger m'oppresse. Oui! ma vie est en danger!
«--Je veux bien essayer si je puis vous être de quelque secours;
car de longtemps je n'ai vu tant de vaillants chevaliers si
furieux. Oui, je vois sous les coups d'épée le sang jaillir à
travers les casques!»
Ce guerrier d'élite se mit à élever une voix si puissante,
qu'elle résonnait comme le son d'une corne de bison et que le
vaste Burg en retentit. La force de Dietrîch était démesurément
grande.
Gunther, entendant crier cet homme dans cette terrible tempête,
se mit à écouter et dit:
«La voix de Dietrîch est venue à mon oreille. Je crois que nos
guerriers lui auront tué quelqu'un des siens.
«Je le vois sur la table faire signe de la main. Amis et parents
du pays burgonde, cessez le combat; laissez-moi voir et écouter
ce que mes hommes ont fait ici à ce guerrier.»
Le roi Gunther priant et commandant, ils arrêtèrent leurs épées
au fort de la mêlée. Il se fit un effort plus grand encore pour
que personne ne frappât plus. Gunther demanda en hâte au chef de
Vérone de quoi il s'agissait, et il dit:
«Très-noble Dietrîch, qu'est-ce que mes amis vous ont fait ici?
Je suis prêt à en faire amende honorable et à composer avec vous.
Quoi qu'on vous ait fait, c'est pour moi une peine très-amère.»
Le seigneur Dietrîch parla:
--«Il ne m'est rien arrivé. Laissez-moi sortir de la salle et
quitter en paix cette rude mêlée avec ma suite. En vérité, je
vous en serai toujours obligé.»
Le guerrier Wolfhart s'écria:
«Pourquoi si vite supplier? Ce ménestrel n'a pas si bien fermé la
porte, que nous ne l'ouvrions assez large pour pouvoir en sortir.
«--Taisez-vous donc, dit le seigneur Dietrîch, vous faites le
diable!»
Le roi Gunther répondit:
«Certes, je veux vous le permettre. Emmenez hors de ce palais peu
ou beaucoup de gens, excepté mes ennemis. Ceux-là resteront ici;
car ils m'ont fait trop de mal ici au pays des Hiunen.»
Quand il entendit cela, Dietrîch prit à son bras la noble reine,
dont l'angoisse était grande, et de l'autre côté il emmena Etzel.
Et maints superbes guerriers l'accompagnèrent.
Le noble margrave Ruedigêr prit la parole:
«Si quelqu'un de plus parmi ceux qui sont prêts à vous servir,
peut sortir de la salle, faites-le nous savoir. Une paix
constante doit régner entre bons amis.»
Gîselher du pays burgonde répondit:
«Paix et concorde régneront entre nous, puisque vous et vos
hommes vous nous êtes fidèles. C'est pourquoi sortez d'ici avec
vos amis sans nulle inquiétude.»
Quand le seigneur Ruedigêr quitta la salle, cinq cents hommes ou
même davantage le suivirent. Les chefs y avaient consenti en
toute confiance. Depuis il en arriva grand dommage au roi
Gunther.
Un guerrier d'entre les Hiunen, voyant Etzel marcher à côté de
Ruedigêr, voulut profiter de l'occasion pour sortir; mais le
joueur de viole lui donna un coup tel que sa tête vola aux pieds
d'Etzel.
Quand le souverain du pays fut enfin hors du palais, il se
retourna, et considérant Volkêr:
«Malheur à moi, à cause de ces hôtes! c'est une horrible calamité
que tous mes guerriers doivent succomber sous leurs coups!
«Malheur à cette fête! dit l'illustre roi; il en est un dans la
salle qui se bat comme un sanglier farouche; il se nomme Volkêr
et c'est un ménestrel. Je n'ai évité la mort qu'en échappant à ce
démon.
«Ses chants ont une harmonie funèbre, ses coups d'archet sont
sanglants, et à ses accords maints guerriers tombent morts. Je ne
sais pas pourquoi ce joueur de viole nous en veut, mais jamais je
n'eus d'hôte qui me fît tant de mal.»
Le seigneur de Vérone et Ruedigêr, ces illustres guerriers, se
rendirent en leur logis. Ils ne voulaient point se mêler de la
lutte, et ils ordonnèrent à leurs hommes de ne point rompre la
paix.
Et si les Burgondes avaient pu prévoir tous les malheurs qui
devaient leur arriver par la main de ces deux hommes, ceux-ci ne
seraient point si facilement sortis du palais. Ils eussent
d'abord fait sentir à ces braves la force de leurs bras.
Ils avaient laissé sortir de la salle ceux qu'ils voulaient.
Alors un effroyable tumulte s'éleva dans cette enceinte. Les
étrangers se vengèrent de tout ce qui leur était arrivé. Que de
casques il brisa, Volkêr le très-hardi!
Gunther, l'illustre roi, se tourna vers l'endroit d'où venait le
bruit:
«Entendez-vous, Hagene, ces chants que Volkêr chante aux Hiunen,
quand ils s'approchent des degrés. Son archet est trempé dans le
sang.
«--Je regrette vivement, dit Hagene, d'être jamais resté en ma
demeure séparé de ce guerrier. J'étais son compagnon et lui le
mien. Si jamais nous rentrons dans notre patrie, je veux être
encore son ami fidèle.
«Maintenant, vois, noble roi, combien Volkêr t'est dévoué; il
mérite largement ton or et ton argent. Son archet coupe le dur
acier. Il brise sur les casques les ornements au loin
étincelants.
«Jamais je ne vis joueur de viole combattre aussi bravement que
l'a fait le guerrier Volkêr aujourd'hui. Ses chansons
retentissent à travers heaume et bouclier. Oui, il doit monter de
bons chevaux et porter de magnifiques vêtements.»
De tous les parents et de tous les amis des Hiunen, aucun n'avait
échappé. Le bruit cessa, car nul ne combattait plus. Ces héros
hardis et adroits déposèrent les épées qu'ils tenaient en leurs
mains.