XXII

Gelpfrât en effet accourt; il combat Hagene qui finit par l'immoler.

Arrivés sur les terres de Ruedigêr, ils y sont reçus en frères par cet

ancien ami; il donne la main de la princesse sa fille à Gîselher, fils

de Gunther. Le détail de la toilette des femmes et des fêtes qui

signalent ces noces est de l'épique le plus gracieux. Volkêr, le brave

ménestrel, ami de Hagene, chante son lai aux femmes. Ruedigêr les

accompagne avec cinq cents chevaliers.

Le seigneur, en partant, embrassa tendrement son amie; ainsi fit

aussi Gîselher, comme le lui conseillait sa vertu. Ils baisaient

leurs belles femmes, les tenant dans leurs bras. Depuis lors les

yeux de maintes jeunes dames versèrent des larmes.

Partout les fenêtres s'ouvrirent. Ruedigêr avec ses hommes allait

monter à cheval. Leur coeur leur prédisait d'affreux malheurs.

Maintes femmes pleuraient et aussi maintes vierges.

Elles avaient grand regret de leurs amis bien-aimés, que depuis

elles ne revirent plus jamais à Bechelâren. Et pourtant ils

chevauchaient joyeusement sur le sable, descendant la Tuonouwe

vers le Hiunen-lant.

Le très-vaillant chevalier, le noble Ruedigêr, parla aux

Burgondes: «Annonçons, sans plus tarder, la nouvelle que nous

approchons de la terre des Hiunen. Jamais Etzel n'aura appris

rien d'aussi agréable.»

Le messager chevaucha rapidement, descendant à travers

l'Osteriche. Il annonçait partout aux gens que les héros de Worms

d'outre-Rhin arrivaient. Rien ne pouvait être plus agréable aux

fidèles du Roi.

Les messagers apportaient donc en toute hâte la nouvelle que les

Nibelungen se rendaient chez les Hiunen. «Tu les recevras bien,

Kriemhilt, ma femme, dit Etzel; ils viennent à ton grand honneur,

tes frères très-chéris.»

Dame Kriemhilt se tenait à une fenêtre. Elle attendait ses

parents; ainsi fait un ami pour ses amis. Elle vit venir maint

homme de sa patrie. Le Roi, également instruit de leur venue, en

souriait de joie.

«Quel bonheur! quel plaisir pour moi, dit Kriemhilt, mes parents

apportent avec eux maints boucliers neufs et des hauberts

éblouissants. Que celui qui veut prendre mon or, pense à mes

afflictions, et je lui serai toujours attachée.

«Quoi qu'il en puisse arriver après, je ferai en sorte que ma

vengeance frappe en cette fête l'homme cruel qui m'a enlevé mes

joies. Maintenant j'en aurai satisfaction.

«--Je vous donnerai un conseil, dit Hagene: priez le seigneur

Dietrîch et ses bons chevaliers de vous mieux expliquer quelles

sont les intentions de dame Kriemhilt.»

Ils se mirent à parler entre eux, les trois puissants rois,

Gunther, Gêrnôt et le sire Dietrîch: «Maintenant, dites-nous,

noble et bon chevalier de Vérone, comment vous avez connu les

dispositions de la Reine?»

Le seigneur de Vérone parla: «Que vous dirai-je? J'entends chaque

matin la femme d'Etzel pleurer, les sens perdus, et se plaindre

au Dieu du ciel de la mort du fort Sîfrit.

«--Maintenant nous ne pouvons éviter les dangers dont vous nous

parlez, dit l'homme hardi, Volkêr, le joueur de viole; nous irons

à la cour et nous verrons bien ce qui peut nous arriver chez les

Hiunen, à nous, guerriers agiles.»

Les intrépides Burgondes chevauchèrent vers la cour. Ils

s'avancèrent magnifiquement, suivant la coutume de leur pays.

Maint brave guerrier parmi les Hiunen admirait la prestance et

l'armure d'Hagene de Troneje.

Comme on faisait le récit,--il circulait partout,--qu'il avait

tué Sîfrit du Nîderlant, le plus fort de tous les hommes, l'époux

de Kriemhilt, on s'interrogeait beaucoup touchant Hagene.

Ce héros était bien fait, cela est certain. Il était large

d'épaules; ses cheveux étaient mêlés d'une teinte grise; ses

jambes étaient longues, son visage effrayant, sa démarche

imposante.

On installa les chefs burgondes dans leurs logements. La suite de

Gunther fut éloignée d'eux: c'était un conseil de la Reine, qui

lui portait une violente haine. Il en résulta que plus tard on

égorgea les serviteurs dans leur logis.

Dancwart, le frère de Hagene, était maréchal. Le Roi lui

recommanda instamment sa suite, afin qu'il en prît soin et qu'il

lui donnât à profusion ce dont elle avait besoin. Le héros des

Burgondes leur portait à tous un coeur dévoué.

Kriemhilt, la belle, alla, suivie de ses compagnes, recevoir les

Nibelungen avec une âme fausse. Elle baisa Gîselher et le prit

par la main. Voyant cela, Hagene de Troneje attacha plus

fortement son casque.

«Après de semblables salutations, dit Hagene, de rapides

guerriers peuvent bien prendre souci: on salue différemment le

Roi et ses hommes-liges. Nous n'avons pas fait un heureux voyage,

en nous rendant à cette fête.»

Elle dit: «Soyez le bien-venu pour ceux qui vous voient

volontiers. Moi je ne vous salue pas pour l'amitié que vous me

portez. Dites-moi, que m'apportez-vous de Worms d'outre-Rhin,

pour que vous soyez tellement le bien-venu pour moi?

«--Que signifient ces paroles? répondit Hagene; est-ce que les

guerriers doivent maintenant vous apporter des présents? Je vous

savais très-riche, si j'ai bien compris ce qu'on m'a dit, et

c'est pourquoi je n'ai pas apporté avec moi en ce pays de

présents pour vous.

«--Eh bien! maintenant vous m'en direz davantage. Le trésor des

Nibelungen, qu'en avez-vous fait? Il m'appartenait, vous le savez

très-bien. Voilà ce que vous auriez dû m'apporter, ici, au pays

d'Etzel.

«--En vérité, ma dame Kriemhilt, il y a bien des jours que je

n'ai visité le trésor des Nibelungen. Mes maîtres m'ordonnèrent

de le couler dans le Rhin, et là il doit rester jusqu'au dernier

jour.»

La Reine reprit: «Je l'avais bien pensé! Vous ne m'avez rien

apporté en ce royaume, de tous ces biens qui étaient à moi et

dont je disposais. Et à cause de cela, j'ai eu grande affliction

et mainte sombre journée.

«--Je vous apporte le diable, dit Hagene. Je suis assez chargé de

mon bouclier, de ma cotte de mailles, de mon heaume si brillant

et de mon épée en ma main; voilà pourquoi je ne vous apporte

rien.

«Je ne parle pas de la sorte parce que je désire plus d'or. J'en

ai tant à donner que je puis me passer de vos dons. Un meurtre et

deux vols, commis à mes dépens, voilà ce dont moi, infortunée, je

voudrais recevoir satisfaction.»

Alors la Reine s'adressa à tous les guerriers: «On ne portera

aucune arme dans la salle. Vous, héros, vous me les remettrez. Je

les ferai bien garder.»--Par ma foi, dit Hagene, il n'en sera

point ainsi.

«Non, douce fille de Roi, je ne désire point cet honneur, que

vous portiez au logis mon bouclier et les autres pièces de mon

armure. Vous êtes une Reine! Mon père ne m'apprit pas cela. Je

veux être mon propre camérier!

«--Hélas! ô douleur! dit dame Kriemhilt, pourquoi mon frère et

Hagene ne veulent-ils pas donner à garder leurs boucliers? Ils

sont prévenus. Si je savais qui l'a fait, je le vouerais à la

mort.»

À ces mots le seigneur Dietrîch répondit avec colère: «C'est moi

qui ai averti ces riches et nobles princes et l'audacieux Hagene,

le guerrier burgonde. Mais, femme de l'enfer, vous ne m'en ferez

pas porter la peine.»

La femme d'Etzel fut saisie de confusion. Elle craignait

terriblement Dietrîch. Elle le quitta aussitôt sans dire un mot;

mais elle lança sur ses ennemis des regards furieux.

En ce moment, deux guerriers se prirent par la main. L'un était

le seigneur Dietrîch et l'autre Hagene. Le héros très-magnanime

parla courtoisement: «Votre arrivée chez les Hiunen m'afflige

véritablement, parce que la Reine vous a parlé de la

sorte.»--Hagene de Troneje répondit: «Nous aviserons à tout

cela.» Ils s'avancèrent chevauchant côte à côte, ces deux hommes

vaillants. Ce que voyant, le roi Etzel se prit à interroger:

«Je voudrais bien savoir, dit le Roi très-puissant, quel est le

chef que le sire Dietrîch a reçu là si amicalement. Il porte le

coeur haut: quel que soit son père, il est certes un bon

guerrier!»

Un des fidèles de Kriemhilt répondit au Roi: «Il est né à

Troneje. Son père se nomme Aldriân. Quelque gracieusement qu'il

se comporte, c'est un homme terrible. Je vous ferai bientôt

remarquer, que je ne vous ai pas menti.

«--Comment connaîtrais-je qu'il est si terrible?» dit le Roi: il

ignorait encore tous les piéges cruels dans lesquels la Reine

entraîna depuis ses parents, au point qu'elle n'en laissa pas un

s'en retourner de chez les Hiunen.

«Je connais bien Aldriân, car il fut mon homme-lige. Il s'acquit

ici, près de moi, gloire et grand honneur. Je le fis chevalier et

lui donnai mon or. Comme il m'était fidèle, je lui devais être

attaché; c'est pourquoi je connais tout ce qui regarde Hagene.

Deux beaux enfants étaient en otages chez moi, lui et Walter

d'Espagne. Ici ils devinrent hommes. Je renvoyai Hagene en sa

patrie. Walter s'enfuit avec Heltegunt.»

Il se remémorait ainsi des faits qui s'étaient passés autrefois.

Il revoyait son ami de Troneje, qui dans sa jeunesse lui avait

rendu de grands services. Bientôt, en sa vieillesse, Hagene lui

tua maint ami très-chéri.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 12 / 108 题