Gelpfrât en effet accourt; il combat Hagene qui finit par l'immoler.
Arrivés sur les terres de Ruedigêr, ils y sont reçus en frères par cet
ancien ami; il donne la main de la princesse sa fille à Gîselher, fils
de Gunther. Le détail de la toilette des femmes et des fêtes qui
signalent ces noces est de l'épique le plus gracieux. Volkêr, le brave
ménestrel, ami de Hagene, chante son lai aux femmes. Ruedigêr les
accompagne avec cinq cents chevaliers.
Le seigneur, en partant, embrassa tendrement son amie; ainsi fit
aussi Gîselher, comme le lui conseillait sa vertu. Ils baisaient
leurs belles femmes, les tenant dans leurs bras. Depuis lors les
yeux de maintes jeunes dames versèrent des larmes.
Partout les fenêtres s'ouvrirent. Ruedigêr avec ses hommes allait
monter à cheval. Leur coeur leur prédisait d'affreux malheurs.
Maintes femmes pleuraient et aussi maintes vierges.
Elles avaient grand regret de leurs amis bien-aimés, que depuis
elles ne revirent plus jamais à Bechelâren. Et pourtant ils
chevauchaient joyeusement sur le sable, descendant la Tuonouwe
vers le Hiunen-lant.
Le très-vaillant chevalier, le noble Ruedigêr, parla aux
Burgondes: «Annonçons, sans plus tarder, la nouvelle que nous
approchons de la terre des Hiunen. Jamais Etzel n'aura appris
rien d'aussi agréable.»
Le messager chevaucha rapidement, descendant à travers
l'Osteriche. Il annonçait partout aux gens que les héros de Worms
d'outre-Rhin arrivaient. Rien ne pouvait être plus agréable aux
fidèles du Roi.
Les messagers apportaient donc en toute hâte la nouvelle que les
Nibelungen se rendaient chez les Hiunen. «Tu les recevras bien,
Kriemhilt, ma femme, dit Etzel; ils viennent à ton grand honneur,
tes frères très-chéris.»
Dame Kriemhilt se tenait à une fenêtre. Elle attendait ses
parents; ainsi fait un ami pour ses amis. Elle vit venir maint
homme de sa patrie. Le Roi, également instruit de leur venue, en
souriait de joie.
«Quel bonheur! quel plaisir pour moi, dit Kriemhilt, mes parents
apportent avec eux maints boucliers neufs et des hauberts
éblouissants. Que celui qui veut prendre mon or, pense à mes
afflictions, et je lui serai toujours attachée.
«Quoi qu'il en puisse arriver après, je ferai en sorte que ma
vengeance frappe en cette fête l'homme cruel qui m'a enlevé mes
joies. Maintenant j'en aurai satisfaction.
«--Je vous donnerai un conseil, dit Hagene: priez le seigneur
Dietrîch et ses bons chevaliers de vous mieux expliquer quelles
sont les intentions de dame Kriemhilt.»
Ils se mirent à parler entre eux, les trois puissants rois,
Gunther, Gêrnôt et le sire Dietrîch: «Maintenant, dites-nous,
noble et bon chevalier de Vérone, comment vous avez connu les
dispositions de la Reine?»
Le seigneur de Vérone parla: «Que vous dirai-je? J'entends chaque
matin la femme d'Etzel pleurer, les sens perdus, et se plaindre
au Dieu du ciel de la mort du fort Sîfrit.
«--Maintenant nous ne pouvons éviter les dangers dont vous nous
parlez, dit l'homme hardi, Volkêr, le joueur de viole; nous irons
à la cour et nous verrons bien ce qui peut nous arriver chez les
Hiunen, à nous, guerriers agiles.»
Les intrépides Burgondes chevauchèrent vers la cour. Ils
s'avancèrent magnifiquement, suivant la coutume de leur pays.
Maint brave guerrier parmi les Hiunen admirait la prestance et
l'armure d'Hagene de Troneje.
Comme on faisait le récit,--il circulait partout,--qu'il avait
tué Sîfrit du Nîderlant, le plus fort de tous les hommes, l'époux
de Kriemhilt, on s'interrogeait beaucoup touchant Hagene.
Ce héros était bien fait, cela est certain. Il était large
d'épaules; ses cheveux étaient mêlés d'une teinte grise; ses
jambes étaient longues, son visage effrayant, sa démarche
imposante.
On installa les chefs burgondes dans leurs logements. La suite de
Gunther fut éloignée d'eux: c'était un conseil de la Reine, qui
lui portait une violente haine. Il en résulta que plus tard on
égorgea les serviteurs dans leur logis.
Dancwart, le frère de Hagene, était maréchal. Le Roi lui
recommanda instamment sa suite, afin qu'il en prît soin et qu'il
lui donnât à profusion ce dont elle avait besoin. Le héros des
Burgondes leur portait à tous un coeur dévoué.
Kriemhilt, la belle, alla, suivie de ses compagnes, recevoir les
Nibelungen avec une âme fausse. Elle baisa Gîselher et le prit
par la main. Voyant cela, Hagene de Troneje attacha plus
fortement son casque.
«Après de semblables salutations, dit Hagene, de rapides
guerriers peuvent bien prendre souci: on salue différemment le
Roi et ses hommes-liges. Nous n'avons pas fait un heureux voyage,
en nous rendant à cette fête.»
Elle dit: «Soyez le bien-venu pour ceux qui vous voient
volontiers. Moi je ne vous salue pas pour l'amitié que vous me
portez. Dites-moi, que m'apportez-vous de Worms d'outre-Rhin,
pour que vous soyez tellement le bien-venu pour moi?
«--Que signifient ces paroles? répondit Hagene; est-ce que les
guerriers doivent maintenant vous apporter des présents? Je vous
savais très-riche, si j'ai bien compris ce qu'on m'a dit, et
c'est pourquoi je n'ai pas apporté avec moi en ce pays de
présents pour vous.
«--Eh bien! maintenant vous m'en direz davantage. Le trésor des
Nibelungen, qu'en avez-vous fait? Il m'appartenait, vous le savez
très-bien. Voilà ce que vous auriez dû m'apporter, ici, au pays
d'Etzel.
«--En vérité, ma dame Kriemhilt, il y a bien des jours que je
n'ai visité le trésor des Nibelungen. Mes maîtres m'ordonnèrent
de le couler dans le Rhin, et là il doit rester jusqu'au dernier
jour.»
La Reine reprit: «Je l'avais bien pensé! Vous ne m'avez rien
apporté en ce royaume, de tous ces biens qui étaient à moi et
dont je disposais. Et à cause de cela, j'ai eu grande affliction
et mainte sombre journée.
«--Je vous apporte le diable, dit Hagene. Je suis assez chargé de
mon bouclier, de ma cotte de mailles, de mon heaume si brillant
et de mon épée en ma main; voilà pourquoi je ne vous apporte
rien.
«Je ne parle pas de la sorte parce que je désire plus d'or. J'en
ai tant à donner que je puis me passer de vos dons. Un meurtre et
deux vols, commis à mes dépens, voilà ce dont moi, infortunée, je
voudrais recevoir satisfaction.»
Alors la Reine s'adressa à tous les guerriers: «On ne portera
aucune arme dans la salle. Vous, héros, vous me les remettrez. Je
les ferai bien garder.»--Par ma foi, dit Hagene, il n'en sera
point ainsi.
«Non, douce fille de Roi, je ne désire point cet honneur, que
vous portiez au logis mon bouclier et les autres pièces de mon
armure. Vous êtes une Reine! Mon père ne m'apprit pas cela. Je
veux être mon propre camérier!
«--Hélas! ô douleur! dit dame Kriemhilt, pourquoi mon frère et
Hagene ne veulent-ils pas donner à garder leurs boucliers? Ils
sont prévenus. Si je savais qui l'a fait, je le vouerais à la
mort.»
À ces mots le seigneur Dietrîch répondit avec colère: «C'est moi
qui ai averti ces riches et nobles princes et l'audacieux Hagene,
le guerrier burgonde. Mais, femme de l'enfer, vous ne m'en ferez
pas porter la peine.»
La femme d'Etzel fut saisie de confusion. Elle craignait
terriblement Dietrîch. Elle le quitta aussitôt sans dire un mot;
mais elle lança sur ses ennemis des regards furieux.
En ce moment, deux guerriers se prirent par la main. L'un était
le seigneur Dietrîch et l'autre Hagene. Le héros très-magnanime
parla courtoisement: «Votre arrivée chez les Hiunen m'afflige
véritablement, parce que la Reine vous a parlé de la
sorte.»--Hagene de Troneje répondit: «Nous aviserons à tout
cela.» Ils s'avancèrent chevauchant côte à côte, ces deux hommes
vaillants. Ce que voyant, le roi Etzel se prit à interroger:
«Je voudrais bien savoir, dit le Roi très-puissant, quel est le
chef que le sire Dietrîch a reçu là si amicalement. Il porte le
coeur haut: quel que soit son père, il est certes un bon
guerrier!»
Un des fidèles de Kriemhilt répondit au Roi: «Il est né à
Troneje. Son père se nomme Aldriân. Quelque gracieusement qu'il
se comporte, c'est un homme terrible. Je vous ferai bientôt
remarquer, que je ne vous ai pas menti.
«--Comment connaîtrais-je qu'il est si terrible?» dit le Roi: il
ignorait encore tous les piéges cruels dans lesquels la Reine
entraîna depuis ses parents, au point qu'elle n'en laissa pas un
s'en retourner de chez les Hiunen.
«Je connais bien Aldriân, car il fut mon homme-lige. Il s'acquit
ici, près de moi, gloire et grand honneur. Je le fis chevalier et
lui donnai mon or. Comme il m'était fidèle, je lui devais être
attaché; c'est pourquoi je connais tout ce qui regarde Hagene.
Deux beaux enfants étaient en otages chez moi, lui et Walter
d'Espagne. Ici ils devinrent hommes. Je renvoyai Hagene en sa
patrie. Walter s'enfuit avec Heltegunt.»
Il se remémorait ainsi des faits qui s'étaient passés autrefois.
Il revoyait son ami de Troneje, qui dans sa jeunesse lui avait
rendu de grands services. Bientôt, en sa vieillesse, Hagene lui
tua maint ami très-chéri.