Les deux héros dignes de louange se quittèrent, Hagene de Troneje
et le seigneur Dietrîch. L'homme-lige du roi Gunther regarda
par-dessus son épaule pour chercher un compagnon de guerre,
qu'il trouva aussitôt.
Il vit, se tenant près de Gîselher, Volkêr le beau joueur de
viole. Il le pria de l'accompagner, car il connaissait bien son
humeur belliqueuse. Volkêr était de tout point un chevalier bon
et vaillant.
Ils laissèrent les chefs à la cour. On les vit partir seuls, à
eux deux, traverser la cour et se diriger à quelque distance de
là vers un vaste palais. Les guerriers d'élite ne craignaient
l'inimitié de personne.
Ils s'assirent devant cette demeure, sur un banc, en face d'une
salle où se tenait Kriemhilt. Leurs magnifiques armures
répandaient leur éclat autour de leur personne. Beaucoup de ceux
qui les voyaient auraient voulu les connaître.
Les Hiunen considéraient avec stupéfaction les audacieux héros,
comme on considère des bêtes fauves. La femme d'Etzel les regarda
par la fenêtre. L'âme de la belle Kriemhilt fut affligée à leur
vue.
Cela la faisait penser à ses souffrances; elle se prit à pleurer.
Les hommes d'Etzel s'étonnaient de ce qui pouvait ainsi assombrir
son coeur. Elle dit: «Hagene en est la cause, héros vaillants et
bons.»
Ils répondirent à la dame: «Comment cela s'est-il fait? car
naguère encore nous vous avons vue joyeuse. Quelque brave que
soit celui qui vous a affligée, dites-nous de vous venger, et il
lui en coûtera la vie.
«--À celui qui vengera mon offense, toujours je serai obligée. Je
suis prête à lui accorder tout ce qu'il désirera. Je vous en prie
à genoux, ajouta la femme du Roi, vengez-moi de Hagene, et qu'il
perde la vie!»
Aussitôt soixante hommes hardis ceignirent l'épée. Pour l'amour
de Kriemhilt, ils voulaient aller trouver Hagene et tuer ce
guerrier très-vaillant, ainsi que le joueur de viole. Ils se
consultèrent à cet effet.
La Reine, voyant la troupe si peu nombreuse, dit aux guerriers
d'une humeur irritée: «Quittez la résolution que vous avez prise.
Jamais vous ne pourriez lutter en si petit nombre contre le
terrible Hagene.
«Mais quelque vaillant et quelque fort que soit Hagene de
Troneje, celui qui est assis près de lui, Volkêr le joueur de
viole est encore beaucoup plus fort. C'est un homme terrible.
Non, vous ne devez pas attaquer si légèrement ces héros.»
Quand ils entendirent cela, un plus grand nombre d'entre eux,
quatre cents s'armèrent. La superbe Reine se réjouissait à l'idée
du mal qu'elle allait infliger à ses ennemis. Il en résulta
maints soucis aux guerriers.
Quand elle vit sa troupe bien armée, la Reine parla aux héros
rapides: «Maintenant, attendez encore. Demeurez ici en paix. Je
m'avancerai portant la couronne, vers mes ennemis.
«Je reprocherai à Hagene de Troneje, l'homme de Gunther le mal
qu'il m'a fait. Je le connais si outrecuidant qu'il ne me le
déniera pas. Mais aussi le mal qui lui en arrivera ne m'affligera
guère.»
Le joueur de viole, cet homme prodigieusement brave, voyant la
noble Reine descendre les degrés pour sortir du palais, s'adressa
à son compagnon d'armes:
«Voyez, ami Hagene, comme elle s'avance superbe, celle qui nous a
invités traîtreusement en ce pays. Jamais je ne vis avec femme de
roi marcher tant d'hommes portant l'épée à la main et armés en
guerre.
«Savez-vous, ami Hagene, s'ils ont de la haine contre vous? S'il
en est ainsi, je vous conseille de bien veiller à votre vie et à
votre honneur. Oui, cela me paraît sage, car, si je ne m'abuse,
ils ont le coeur irrité.
«Et tous sont larges d'épaules, et il est temps pour celui qui
veut se défendre! Je crois qu'ils portent leurs brillantes cottes
de mailles, mais personne ne m'a dit à qui ils en veulent.»
Hagene, l'homme hardi, répondit l'âme ulcérée: «Je sais bien que
c'est pour m'attaquer qu'ils ont pris en main leurs armes
brillantes; mais je puis encore leur échapper et retourner au
pays des Burgondes.
«Maintenant, dites-moi, ami Volkêr, consentez-vous à me secourir,
si les hommes de Kriemhilt veulent m'attaquer? Au nom de l'amitié
que vous me portez, répondez; moi désormais je vous serai
toujours fidèlement dévoué.
«--Certes, je vous viendrai en aide, dit le joueur de viole. Et
quand je verrais marcher contre nous le Roi avec tous ses hommes,
tant que je vivrai, je ne reculerai pas d'un pied de vos côtés,
par crainte.
«--Maintenant, très-noble Volkêr, je rends grâces au Dieu du
ciel. Quand ils m'attaqueraient, quel autre secours dois-je
désirer? Puisque vous voulez me venir en aide, ainsi que je
l'apprends, l'affaire deviendra très-périlleuse pour ces
guerriers.
«--Levons-nous de notre siége, ajouta le joueur de viole. Elle
est reine. Si elle passe devant nous, rendons-lui honneur, c'est
une femme noble. Et ainsi on prisera davantage nos personnes.
«--Non, pour l'amour de moi, dit Hagene. Ils pourraient croire,
ces hommes, que j'agis par crainte et que je veux m'en aller.
Jamais, pour aucun d'entre eux, je ne me lèverai de mon siége.
«Certes il nous convient de laisser là cette courtoisie. Pourquoi
ferais-je honneur à qui me porte de la haine? Jamais je ne le
ferai, tant que la vie me restera. Et d'ailleurs je m'inquiète
peu de l'inimitié de la femme du roi Etzel.»
L'arrogant Hagene pose sur ses genoux une épée très-brillante;
sur le pommeau se détache un jaspe éclatant, plus vert que
l'herbe. Kriemhilt reconnut bien que c'était celle de Sîfrit.
En reconnaissant l'épée, toute sa douleur la reprit. La poignée
était d'or, le fourreau, un galon rouge. Cela lui rappela ses
malheurs; elle se mit à pleurer. Je pense que Hagene le hardi
avait ainsi agi à dessein.
Volkêr le rapide plaça près de lui sur le banc un archet
puissant, long et fort, tout semblable à un glaive large et
acéré. Les deux chefs superbes étaient là assis sans nulle peur.
Ces deux hommes audacieux étaient si altiers, qu'ils ne voulurent
point se lever de leur siége par crainte de qui que ce fût. La
noble Reine passa devant eux et leur fit un salut plein de haine.
Elle parla: «Maintenant, sire Hagene, qui vous a envoyé quérir,
que vous ayez osé chevaucher en ce pays, vous, qui savez bien
tout le mal que vous m'avez fait. Avec un peu de bon sens, vous
eussiez bien pu renoncer à ce voyage.
«--Personne ne m'a envoyé quérir, répondit Hagene, mais on a
invité en ce pays trois chefs qui sont mes maîtres. Je suis leur
homme-lige, et en de semblables voyages de cour, je suis
rarement resté en arrière.»
Elle reprit: «Mais dites-moi plus: pourquoi avez-vous agi de
façon à toujours provoquer ma haine? Vous avez tué Sîfrit, mon
époux bien-aimé, dont je déplorerai de plus en plus la mort
jusqu'à ma fin.»
Il dit: «En voilà assez, n'en dites pas davantage. Oui, je suis
ce Hagene, qui a tué Sîfrit, le héros au bras puissant. Ah! comme
il a payé cher les paroles injurieuses que dame Kriemhilt a
adressées à la belle Brunhilt!
«Oui, sans mentir, cela est ainsi, puissante Reine; c'est moi qui
suis la cause de tous vos maux. Maintenant en tire vengeance qui
veut, homme ou femme. Je ne veux pas le nier, je vous ait fait
grand dommage.»
Elle reprit: «Vous l'entendez, guerriers, il ne désavoue pas tous
les maux qu'il m'a causés. Maintenant, hommes d'Etzel, je ne
m'inquiète plus de ce qui pourra en résulter pour lui.» Ces
guerriers audacieux commencèrent de s'entre-regarder.