Dolly crut d'abord s'être trompée. Elle regarda à droite, à
gauche. Non! c'était bien ici, à l'angle de Fleet Street, la
maison où elle venait voir Jane Burker...
Dolly mit la main sur ses yeux... Un inexplicable pressentiment
lui serrait le coeur... Elle ne pouvait se rendre compte de ce
qu'elle éprouvait...
La maison de commerce de M. William Andrew n'était pas éloignée.
Dolly, ayant pressé le pas, l'aperçut au détour de la rue. Elle
eut d'abord la pensée de s'y rendre. Non... elle s'y arrêterait en
revenant... lorsqu'elle aurait vu la famille de Zach Fren... Elle
comptait demander l'adresse du marin au bureau des steam-launches,
près de l'embarcadère.
L'esprit égaré, l'oeil indécis, le coeur palpitant, Dolly continua
sa route. Ses regards s'attachaient maintenant sur les personnes
qu'elle rencontrait... Elle éprouvait comme un irrésistible besoin
d'aller à ces personnes, afin de les interroger, de leur
demander... quoi?... On l'aurait prise pour une folle... Mais
était-elle sûre que sa raison ne l'abandonnait pas encore une
fois?... Est-ce qu'il y avait des lacunes dans sa mémoire?...
Mrs. Branican arriva sur le quai. Au delà, la baie se montrait
dans toute son étendue. Quelques navires roulaient sous la houle à
leur poste de mouillage. D'autres faisaient leurs préparatifs pour
appareiller. Quels souvenirs rappelait à Dolly ce mouvement du
port!... Il y avait trois mois à peine, elle s'était placée à
l'extrémité de ce wharf... C'est de cet endroit qu'elle avait vu
le _Franklin_ évoluer une dernière fois pour se diriger sur le
goulet... C'est là qu'elle avait reçu le dernier adieu de John!...
Puis, le navire avait doublé la pointe Island; les hautes voiles
s'étaient un instant découpées au-dessus du littoral, et le
_Franklin_ avait disparu dans les lointains de la haute mer...
Quelques pas encore, et Dolly se trouva devant le bureau des
steam-launches, près de l'appontement qui servait aux passagers.
Une des embarcations s'en détachait en ce moment, poussant vers la
pointe Loma.
Dolly la suivit du regard, écoutant le bruit de la vapeur qui
haletait à l'extrémité du tuyau noir.
À quel triste souvenir son esprit se laissa entraîner alors -- le
souvenir de son enfant, dont ces eaux n'avaient pas même rendu le
petit corps, et qui l'attiraient... la fascinaient... Elle se
sentait défaillir, comme si le sol lui eût manqué... La tête lui
tournait... Elle fut sur le point de tomber...
Un instant après, Mrs. Branican entrait dans le bureau des steam-
launches.
En voyant cette femme, les traits contractés, la figure blême,
l'employé, qui était assis devant une table, se leva, approcha une
chaise, et dit:
«Vous êtes souffrante, mistress?
-- Ce n'est rien, monsieur, répondit Dolly. Un moment de
faiblesse... Je me sens mieux...
-- Veuillez vous asseoir en attendant le prochain départ. Dans dix
minutes au plus...
-- Je vous remercie, monsieur, répondit Mrs. Branican. Je ne suis
venue que pour demander un renseignement... Peut-être pouvez-vous
me le donner?...
-- À quel propos, mistress?»
Dolly s'était assise, et, après avoir porté la main à son front,
pour rassembler ses idées:
«Monsieur, dit-elle, vous avez eu à votre service un matelot nommé
Zach Fren?...
-- Oui, mistress, répondit l'employé. Ce matelot n'est pas resté
longtemps avec nous, mais je l'ai parfaitement connu.
-- C'est bien lui, n'est-ce pas, qui a risqué sa vie pour sauver
une femme... une malheureuse mère...
-- En effet, je me rappelle... mistress Branican... Oui!... c'est
bien lui.
-- Et maintenant, il est en mer?...
-- En mer.
-- Sur quel navire est-il embarqué?...
-- Sur le trois-mâts _Californian_.
-- De San-Diégo?...
-- Non, mistress, de San-Francisco.
-- À quelle destination?...
-- À destination des mers d'Europe.»
Mrs. Branican, plus fatiguée qu'elle n'aurait cru l'être, se tut
pendant quelques instants, et l'employé attendit qu'elle lui
adressât de nouvelles questions. Lorsqu'elle fut un peu remise:
«Zach Fren est-il de San-Diégo?... demanda-t-elle.
-- Oui, mistress.
-- Pouvez-vous m'apprendre où demeure sa famille?...
-- J'ai toujours entendu dire à Zach Fren qu'il était seul au
monde. Je ne crois pas qu'il lui reste aucun parent, ni à San-
Diégo ni ailleurs.
-- Il n'est pas marié?...
-- Non, mistress.»
Il n'y avait pas lieu de mettre en doute la réponse de cet
employé, à qui Zach Fren était particulièrement connu.
Donc, en ce moment, rien à faire, puisque ce marin n'avait pas de
famille, et il faudrait que Mrs. Branican attendît le retour du
_Californian_ en Amérique.
«Sait-on combien doit durer le voyage de Zach Fren? demanda-t-
elle.
-- Je ne saurais vous le dire, mistress, car le _Californian_ est
parti pour une très longue campagne.
-- Je vous remercie, monsieur, dit Mrs. Branican. J'aurais eu
grande satisfaction à rencontrer Zach Fren, mais bien du temps se
passera, sans doute...
-- Oui, mistress!
-- Toutefois, il est possible qu'on ait des nouvelles du
_Californian_ dans quelques mois... dans quelques semaines?...
-- Des nouvelles?... répondit l'employé. Mais la maison de San-
Francisco à laquelle ce navire appartient a déjà dû en recevoir
plusieurs fois...
-- Déjà?...
-- Oui... mistress!
-- Et plusieurs fois?...»
En répétant ces mots, Mrs. Branican, qui s'était levée, regardait
l'employé, comme si elle n'eût rien compris à ses paroles.
«Tenez, mistress, reprit celui-ci, en tendant un journal. Voici la
_Shipping-Gazette_... Elle annonce que le _Californian_ a quitté
Liverpool il y a huit jours...
-- Il y a huit jours!» murmura Mrs. Branican, qui avait pris le
journal en tremblant. Puis, d'une voix si profondément altérée que
l'employé put à peine l'entendre:
«Depuis combien de temps Zach Fren est-il donc parti?... demanda-
t-elle.
-- Depuis près de dix-huit mois...
-- Dix-huit mois!»
Dolly dut s'appuyer à l'angle du bureau... Son coeur avait cessé
de battre pendant quelques instants. Soudain ses regards
s'arrêtèrent sur une affiche appendue au mur, et qui indiquait les
heures du service des steam-launches pour la saison d'été. En tête
de l'affiche, il y avait ce mot et ces chiffres: