Révélations

Cependant M. William Andrew désirait et craignait cet entretien

dans lequel Mrs. Branican apprendrait la disparition définitive du

_Franklin_, la perte de son équipage et de son capitaine -- perte

qui ne faisait plus doute à San-Diégo. Sa raison, ébranlée une

première fois, résisterait-elle à ce dernier coup? Bien que quatre

ans se fussent écoulés depuis le départ de John, ce serait comme

si sa mort n'eût daté que de la veille! Le temps, qui avait passé

sur tant d'autres douleurs humaines, n'avait point marché pour

elle!

Tant que Mrs. Branican resterait à Prospect-House, on pouvait

espérer qu'aucune indiscrétion ne serait prématurément commise.

M. William Andrew et le docteur Brumley avaient pris leurs

précautions à cet égard, en empêchant journaux ou lettres

d'arriver au chalet. Mais Dolly se sentait assez forte pour

sortir, et, bien que le docteur ne l'eût pas encore autorisée à le

faire, ne pouvait-elle quitter Prospect-House sans en rien

dire?... Aussi ne fallait-il plus hésiter, et, comme cela avait

été convenu, Dolly apprendrait bientôt qu'il n'y avait plus à

compter sur le retour du _Franklin_.

Or, après la conversation qu'elle avait eue avec M. William

Andrew, Mrs. Branican avait pris la résolution de sortir, sans

prévenir ses femmes, qui auraient tout fait pour l'en dissuader.

Si cette sortie ne représentait aucun danger dans l'état actuel de

sa santé, elle pouvait amener de déplorables résultats, dans le

cas où un hasard quelconque lui ferait connaître la vérité, sans

de préalables ménagements.

En quittant Prospect-House, Mrs. Branican se proposait de faire

une démarche au sujet de Zach Fren.

Depuis qu'elle connaissait le nom de ce marin, une pensée n'avait

cessé de l'obséder.

«On s'est occupé de lui, se répétait-elle. Oui!... Un peu d'argent

lui aura été donné, et je n'ai pu intervenir moi-même... Puis Zach

Fren est parti, il y a cinq ou six semaines... Mais peut-être a-t-

il une famille, une femme, des enfants... de pauvres gens à coup

sûr!... C'est mon devoir d'aller les visiter, de subvenir à leurs

besoins, de leur assurer l'aisance!... Je les verrai, et je ferai

pour eux ce que je dois faire!»

Et, si Mrs. Branican eut consulté M. William Andrew à ce propos,

comment aurait-il pu la détourner d'accomplir cet acte de

reconnaissance et de charité?

Le 21 juin, Dolly sortit de chez elle vers neuf heures du matin;

personne ne l'avait aperçue. Elle était vêtue de deuil -- le deuil

de son enfant, dont la mort, dans sa pensée, remontait à deux mois

à peine. Ce ne fut pas sans une profonde émotion qu'elle franchit

la porte du petit jardin -- seule, ce qui ne lui était pas encore

arrivé.

Le temps était beau, et la chaleur déjà forte avec ces premières

semaines de l'été californien, bien qu'elle fût atténuée par la

brise de mer.

Mrs. Branican s'engagea entre les clôtures de la haute ville.

Absorbée par l'idée de ce qu'elle allait faire, le regard

distrait, elle n'observa pas certains changements survenus dans ce

quartier, quelques constructions récentes qui auraient dû attirer

son attention. Du moins n'en eut-elle qu'une perception très

vague. D'ailleurs, ces modifications n'étaient pas assez

importantes pour qu'elle fût embarrassée de retrouver son chemin,

en traversant les rues qui descendent vers la baie. Elle ne

remarqua pas non plus que deux ou trois personnes, qui la

reconnaissaient, la regardaient avec un certain étonnement.

En passant devant une chapelle catholique, voisine de Prospect-

House, et dont elle avait été l'une des plus assidues

paroissiennes, Dolly éprouva un irrésistible désir d'y entrer. Le

desservant de cette chapelle commençait à dire la messe, au moment

où elle vint s'agenouiller sur une chaise basse dans un angle

assez obscur. Là, son âme s'épancha en prières pour son enfant,

pour son mari, pour tous ceux qu'elle aimait. Les quelques fidèles

qui assistaient à cette messe ne l'avaient point entrevue, et,

lorsqu'elle se retira, ils avaient déjà quitté la chapelle.

C'est alors que son esprit fut frappé d'un détail d'aménagement

qui ne laissa pas que de la surprendre. Il lui sembla que l'autel

n'était plus celui devant lequel elle avait l'habitude de prier.

Cet autel plus riche, d'un style nouveau, était placé en avant

d'un chevet, qui paraissait être de construction récente. Est-ce

que la chapelle avait été récemment agrandie?...

Ce ne fut encore là qu'une fugitive impression, qui se dissipa dès

que Mrs. Branican eut commencé à descendre les rues de ce quartier

du commerce, où l'animation était grande alors. Mais, à chaque

pas, la vérité pouvait éclater à ses yeux... une affiche avec une

date... un horaire de railroads... un avis de départ des lignes du

Pacifique... l'annonce d'une fête ou d'un spectacle portant le

millésime de 1879... Et alors Dolly apprendrait brusquement que

M. William Andrew et le docteur Brumley l'avaient trompée, que sa

folie avait duré quatre ans et non quelques semaines... Et, de là,

cette conséquence, c'est que ce n'était pas depuis deux mois, mais

depuis quatre années que le _Franklin_ avait quitté San-Diégo...

Et, si on le lui avait caché, c'est que John n'était pas revenu...

c'est qu'il ne devait jamais revenir!...

Mrs. Branican se dirigeait rapidement vers les quais du port,

lorsque l'idée lui vint de passer devant la maison de Len Burker.

Cela ne lui occasionnait qu'un léger détour.

«Pauvre Jane!» murmurait-elle.

Arrivée en face de l'office de Fleet Street, elle eut quelque

peine à le reconnaître -- ce qui lui causa plus qu'un mouvement de

surprise, une vague et troublante inquiétude...

En effet, au lieu de la maison étroite et sombre qu'elle

connaissait, il y avait là une bâtisse importante, d'architecture

anglo-saxonne, comprenant plusieurs étages, avec de hautes

fenêtres, grillées au rez-de-chaussée. Au-dessus du toit,

s'élevait un lanterneau, sur lequel se déployait un pavillon dont

l'étamine portait les initiales H. W. Près de la porte s'étalait

un cadre, où l'on pouvait lire ces mots en lettres dorées:

Mistress Branican · 第 20 / 72 题