TROISIÈME PROMENADE.

Le 27 novembre, nous fûmes, avec M. Visconti, voir la villa Adrienne à

Tivoli. La campagne de Rome me semble toujours belle dans toutes les

directions. Le pays est ondulé, et présente à la vue des lignes

agréables. L'Anio, qui serpente dans la plaine, anime ces belles lignes.

Ses champs sont d'une fertilité extrême. La terre est excellente et rend

vingt-cinq pour un de la semence en froment. Il ne faut que des bras, de

la culture et des arbres pour en faire le plus beau pays de la terre.

Nous traversâmes deux fois l'Anio. La seconde fois on passe auprès du

tombeau élevé à Plautius, ancien gouverneur de l'Illyrie, par ordre du

sénat. Le discours à sa louange, tenu par l'empereur Vespasien, est

gravé sur le marbre. Ce tombeau est dans la forme et des dimensions

approchant de celui de Cecilia Metella. Il a été converti en poste

militaire du temps de Paul II, pour la défense des approches de Tivoli,

et cette circonstance l'a conservé.

Les monuments anciens échappés à la destruction n'ont été sauvés que

lorsque l'opinion religieuse ou les besoins matériels sont venus les

protéger. Ainsi les temples, transformés en églises et surmontés d'une

croix, sont devenus sacrés. Le théâtre de Marcellus, devenu une

habitation et une forteresse des Orsini, existe encore aujourd'hui. Il

n'y a que le Colisée qui fasse exception. Encore, pendant un certain

nombre d'années, a-t-il joué le rôle de forteresse entre les mains des

Frangipani; mais ensuite, pendant bien des siècles, il a été livré à la

destruction, et c'est bien tard qu'une main protectrice s'est étendue

sur lui.

De là nous sommes allés à la ville Adrienne, située à peu de distance du

tombeau de Plautius. Elle fut construite par l'empereur Adrien au retour

de ses campagnes et de ses voyages. Il eut la singulière pensée de la

composer de monuments qui rappelaient les lieux qu'il avait visités. Il

bâtit le Poecile tel qu'il existait à Athènes. C'était une double

galerie ouverte, dont le toit était supporté d'un côté par des colonnes.

Le mur qui séparait les deux galeries était couvert de peintures

semblables à celles existant dans le même lieu à Athènes et représentant

les Grecs illustres. Ce mur est encore debout dans toute son étendue. Il

bâtit aussi le Lycée, l'Académie, etc. Il creusa une vallée, qu'il nomma

la vallée de Tempé, et où il amena une branche de l'Anio. Il imita aussi

les monuments de Canope, et y conduisit des eaux pour représenter la

branche canopienne du Nil. Il construisit un bain de Vénus. C'est comme

une espèce de naumachie, où il y avait des chambres sous l'eau,

consacrées, dit-on, aux plaisirs de l'amour. Les ruines du palais

proprement dit, comme celles de toutes ces constructions capricieuses,

sont immenses et présentent de très-grandes masses. Le pays, qui est

fort accidenté, offre de très-belles vues. L'enceinte des jardins était

de sept ou huit milles. Dans une cour du palais, on a trouvé l'immense

cuve de porphyre placée au musée du Vatican. Cette villa d'Adrien était

remplie d'une foule de statues. Caracalla les fit transporter à Rome

pour décorer les bains qu'il y fit bâtir.

Nous fûmes ensuite à Tivoli. Rien n'est plus pittoresque que la vue du

cours de l'Anio, de la cascade, du canal double, nouvellement creusé

pour assurer la conservation de la ville. Il a donné naissance à une

nouvelle cascade, très-abondante et très-belle. Le temple de Vesta, dont

la colonnade est bien conservée, embellit beaucoup le paysage et lui

donne un caractère tout particulier. Je descendis et je m'approchai de

la grotte de Neptune, qu'une forte crue a détruit depuis. Je revins au

temple de Vesta. Le petit temple de la Sybille qui le touche, a été

transformé en une église sous l'invocation de saint Georges.

Le temps était mauvais et la journée avancée; je ne fus pas voir les

cascatelles et les usines; mais, à un autre voyage, j'allai les

contempler. Leur effet est admirable. Elles sont produites par une

branche de l'Anio, qui, en traversant par un canal souterrain toute la

montagne de Tivoli, tombe d'une grande hauteur, et fait mouvoir de

nombreuses usines, établies dans le palais de Mécène, encore debout. Je

vis la villa d'Este, appartenant autrefois au cardinal d'Este,

protecteur de l'Arioste. La position est très-belle, et la vue

extrêmement remarquable. Les grands accidents de terrain, les

escarpements, les eaux abondantes, de beaux arbres et de prodigieux

cyprès, font un ensemble rempli de grandiose; mais la plupart des

statues, des bas-reliefs et des divers ornements du jardin sont du plus

mauvais goût. Il y a cependant quelques fresques estimées dans la

maison.

Dans cette journée, j'ai encore vu deux choses remarquables. La première

est la colonne élevée devant Sainte-Marie-Majeure, au lieu où

l'ambassadeur de Henri IV fit abjuration, au nom de ce prince, et reçut,

dans la posture la plus humiliante et la corde au cou, l'absolution du

pape Sixte V. L'autre, aux trois quarts du chemin de Rome, à Tivoli, est

un ruisseau d'eau sulfureuse, qui ressemble à une rivière, et pourrait,

près de sa source, servir à des établissements de bains d'une grande

importance. Ces eaux étaient fréquentées autrefois; elles ont rendu la

santé à Auguste. Des embarras dans leur écoulement avaient formé un lac,

où des dépôts successifs ont formé une couche de pierre, une croûte dure

qui couvre la terre et s'oppose à la végétation. Un canal, fait aux

dépens du cardinal d'Este, a donné une issue aux eaux, et la plaine

s'est trouvée depuis à découvert; mais elle est improductive. En

enlevant la croûte de dépôt, on retrouve la terre végétale et la

fertilité.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 27 / 105 题