Le 25 novembre s'exécuta une seconde course avec M. Visconti. Nous
sortîmes par la _porta Pia_, qui mène dans la Sabine. Nous fûmes, sans
nous arrêter, jusqu'au mont Sacré, petite hauteur située sur la rive
droite de l'Anio. C'est sur ce point que le peuple romain se retira,
mécontent du traitement qu'il recevait des patriciens, et résolu
d'abandonner Rome et de se retirer dans le pays des Sabins, dont ses
ancêtres étaient sortis. C'est en l'an 268 de la fondation de Rome
qu'eut lieu cet événement. Il se renouvela en 305, lors du meurtre de
Virginie. Des négociations eurent lieu entre le sénat et le peuple. On
lui promit des magistrats spéciaux pour défendre ses droits. De là
l'institution des tribuns du peuple. Deux tombeaux sont au pied du mont
Sacré et sur le bord de la route. Ils furent élevés, l'un à Ménénius
Agrippa, qui avait ramené le peuple, l'autre à Anna Perenna, qui l'avait
nourri pendant son séjour sur le mont Sacré, et dont le nom pourrait se
traduire par union perpétuelle. En commémoration de l'événement du mont
Sacré, il y avait des jeux et des distributions de vivres au peuple aux
frais des patriciens. La rivière l'Anio, venant de Tivoli, où elle a
formé des cascades, serpente dans la plaine et va se joindre au Tibre
plus bas. En arrière sont les coupures et les escarpements exécutés pour
rendre défensifs ces coteaux. Le pont qui y est bâti se nommait
autrefois Nomentanus. Détruit par les Goths et rétabli par Narsès, leur
vainqueur, il prit le nom de ce général. Le pape Nicolas V fit
construire la tour qui en rend maître.
En nous rapprochant de la ville, nous vîmes un colombarium découvert
depuis peu d'années. Un grand espace paraît avoir été consacré à en
recevoir plusieurs. Celui que nous visitâmes renfermait quatre cents
urnes. Des peintures et des inscriptions le décorent. Il y a des
inscriptions philosophiques, d'autres touchantes. Une femme, qui avait
déposé les cendres de son fils, âgé de vingt-deux ans dit: «Je fais pour
toi ce qu'il eût été dans l'ordre que tu fisses pour moi.» Une autre
dit: «Celui dont les cendres sont recouvertes a vécu quatre-vingts ans,»
et ajoute: «C'est bien.»
Après le colombarium, nous fûmes voir l'église de Sainte-Agnès, garnie
de colonnes antiques de dimensions et d'ordres différents, tirées de
monuments plus anciens. Elle est d'une belle proportion et agréable à
l'oeil. Il y a des travées supérieures. Elles étaient, dans la primitive
Église, exclusivement occupées par les femmes. Cette église fut bâtie
par Constantin. La statue représentant la sainte était en albâtre
oriental; on lui a substitué une tête, des mains et la partie inférieure
du corps en bronze. Une tête très-belle, très-expressive, dernier
ouvrage de Michel-Ange, se trouve dans cette église. À côté est un
ancien hippodrome, aussi construit par Constantin. L'enceinte et tous
ces monuments renfermaient les tombeaux de sa famille. Ils sont tous
détruits, excepté celui de Constance, son gendre, parce qu'il fut
converti en église. C'est une rotonde charmante faite avec des colonnes
dépareillées. Elle rappelle l'église située près de Noura, dans le
royaume de Naples, on bien le beau péristyle du palais de Caserte,
au-dessus de l'escalier. Il y a des fresques et des mosaïques dans cette
rotonde, comme aussi des mosaïques du style byzantin dans l'église de
Sainte-Agnès.
En rentrant en ville, M. Visconti nous fit remarquer que la porte sous
laquelle nous passions était inachevée. Il nous raconta, à cette
occasion, que le dessin en avait été fourni par Michel-Ange au pape Pie
IV, du nom de Médicis. Ce pape n'était point de la maison de Médicis,
mais fils d'un barbier de Milan. Une querelle avec Michel-Ange l'avait
rendu son ennemi. Il lui demanda un projet, et ce projet, dans un but de
vengeance, contenait comme ornement les attributs de la profession du
père du pape. On s'aperçut de l'intention avant la fin des travaux, et
ils furent suspendus.
Nous terminâmes notre journée en visitant la villa Colonna. Le mont
Quirinal avait été coupé à pic par Néron, du côté qui regardait le champ
de Mars. Cet escarpement était revêtu en marbre. Sur la plate-forme
était un temple au soleil construit tout en marbre blanc. Deux immenses
morceaux de quatre ou cinq cents pieds cubes chacun, faisant partie du
fronton et de l'architrave, sont encore sur place et ornés du plus beau
travail. Près de là sont les thermes de Constantin, excavés dans la
montagne et construits dans les plus grandes dimensions. Ils sont
devenus une propriété de la maison Colonna. En général, les grandes
maisons se sont attribué, dans le moyen âge, les édifices publics. C'est
à ce titre que le théâtre de Marcellus est resté la demeure en même
temps que la forteresse de la maison des Orsini.
C'est aux catacombes existantes auprès de l'église de Sainte-Agnès que
l'on proposa à Néron en fuite de se cacher. Il s'y refusa en disant que,
tant qu'il serait vivant, il ne renoncerait pas volontairement à voir la
lumière. Il passa l'Anio, se réfugia dans la maison de Phaon, son
affranchi, et se donna la mort. La maison de Phaon était dans
l'emplacement où se trouve aujourd'hui la villa du cardinal del
Gregorio.
Le séjour des catacombes était respecté, à Rome, par les dépositaires du
pouvoir. Le malheur auquel s'étaient condamnés ceux qui les habitaient
les rendait en quelque sorte sacrées. Peut-être aussi craignait-on
d'empiéter sur les droits des dieux infernaux en les poursuivant dans
leur empire.