Le 4 décembre, nous vîmes la voie Ostensienne et les antiquités placées
aux environs. Nous commençâmes par l'église de Saint-Paul hors des murs.
Elle fut détruite par un incendie il y a dix ans; mais la piété des rois
de l'Europe et le zèle des papes en ont commencé la restauration. Cette
église, bâtie par Constantin, embellie et augmentée par Honorius et
Arcadius, était l'objet d'une dévotion particulière. Elle renferme les
restes de saint Paul, inhumé dans remplacement où elle est bâtie. C'est
à peu de distance du lieu de son supplice, les Trois-Fontaines, qui est
consacré par un monastère et deux églises.
Le couvent attenant à l'église de Saint-Paul est de l'ordre des
Bénédictins et a été la demeure de Pie VII, alors simple moine. Cette
église était d'une richesse extrême en matériaux. Des colonnes de
porphyre, de granit d'Égypte et de marbre de Grèce la décoraient. Un
incendie violent a presque tout anéanti. Le plafond, en bois de cèdre,
devenu très-sec par la succession des siècles, s'enflamma si
promptement, qu'en peu de moments tout fut réduit en cendres et qu'aucun
secours ne put arrêter le mal. La chute de ces bois enflammés produisit
entre les murs une telle chaleur, que toutes les colonnes furent ou
détruites ou en grande partie altérées, et la porte de bronze, qui était
d'un beau travail, entra elle-même en fusion. Ces colonnes de marbre ne
laissent intacts que des débris, dont la réunion a servi à rétablir
quatre colonnes, destinées à rappeler, par leurs dimensions et leurs
ornements, les anciennes colonnes, qui étaient au nombre de dix-huit.
Les colonnes nouvelles sont de granit du Simplon, des plus grandes
dimensions, des plus admirables proportions, ainsi que du travail le
plus parfait. Elles ont été fournies par l'empereur d'Autriche et
transportées par le canal de Pavie, le Pô, la mer et le Tibre. Le
travail est conduit avec une grande activité, et, dans une douzaine
d'années, cette église sera terminée et plus belle qu'elle n'était. Elle
sera pavée avec les débris des anciennes colonnes de granit. La
colonnade du portail sera changée; une autre colonnade extérieure, de
trente-six colonnes, la décorera, et masquera ou déguisera ce que les
contre-forts ont de désagréable et de défectueux à la vue. Enfin elle
reprendra sa place parmi les plus beaux monuments de la chrétienté.
C'est la plus grande église de l'Italie après Saint-Pierre et la
troisième de l'Europe. Des belles mosaïques du style byzantin qui
existaient, la plus grande partie a échappé aux ravages de l'incendie;
elles ont été parfaitement réparées. Le corps de saint Paul a été sauvé
et est resté intact au milieu des désastres. La dépense des
constructions est de trois cents écus romains par semaine; ainsi la
main-d'oeuvre coûtera encore, en supposant un travail de douze ans, une
somme de huit cent soixante-trois mille francs. On assure que les fonds
nécessaires sont faits ou à peu près.
En retournant à la ville, M. Visconti nous a fait remarquer une petite
chapelle, où un bas-relief représente saint Pierre et saint Paul
s'embrassant et se disant adieu au moment où l'un et l'autre marchaient
au supplice: saint Paul vers remplacement des trois fontaines qui
surgirent, dit-on, tout à coup dans les lieux qu'arrosa son sang; saint
Pierre vers le Janicule. Saint Paul, étant citoyen romain, fut décollé;
saint Pierre, étant Juif, fut crucifié.
La porte de la ville a des tours rondes, bâties par Bélisaire. Le
tombeau de Caïus Cestius, citoyen romain qu'aucune dignité n'a fait
connaître, vivait du temps d'Auguste. Il ordonna, par son testament, de
construire la pyramide qui porte son nom pour lui servir de tombeau.
Elle dut être achevée dans une année et recouverte en beau marbre de
Grèce. Le massif est composé de tuf réduit en poudre, mêlé avec de la
chaux, ce qui en fait un corps dur et compacte. La chambre sépulcrale
était peinte, et il reste encore des fresques intactes, représentant des
Victoires, figures allégoriques se rapportant à la secte philosophique à
laquelle appartenait Caïus Cestius. Cette secte considérait la vie comme
un combat et la mort comme un triomphe. Un beau sarcophage en porphyre
s'y trouvait; il est maintenant chez le prince Borghèse. C'est le pape
Alexandre VII qui a fait ouvrir ce tombeau et découvrir les environs.
Près de là sont les tombeaux des individus morts à Rome et n'appartenant
pas à la religion catholique: ce sont particulièrement ceux des Anglais.
Leur réunion présente à l'oeil quelque chose d'élégant et de bon goût.
On y lit les noms de gens connus, entre autres celui de Scheller, ami de
lord Byron; celui du fils de Goethe, enfin de miss Bathurst, qui a péri
par accident au moment où elle allait se marier.
Nous fîmes le tour du mont Testacio. Il est composé uniquement de
l'agglomération de débris de pots de terre. Il y en a beaucoup du modèle
de ceux qui servaient à renfermer les tributs envoyés à Rome. Après les
avoir reçus, on versait l'argent au trésor, et ils étaient brisés. La
montagne entière est composée de ces débris. La surface seulement ayant
été constamment et depuis beaucoup de siècles soumise à l'action de
l'atmosphère, s'est décomposée, et, la végétation ayant produit des
détritus, il en est résulté la formation d'une couche fort mince de
terre végétale. Les Romains modernes y ont pratiqué des caves où des
dépôts considérables de vins sont placés, et ces souterrains sont
précédés de constructions qui forment des celliers fermés avec des
portes. Des fêtes populaires, au mois d'octobre, des espèces de
bacchanales, y sont célébrées par les femmes du quartier transtevérin.
Après le mont Testacio, nous suivîmes la rive gauche du Tibre, et nous
passâmes au pied de l'Aventin. Le plateau est occupé aujourd'hui par une
villa appartenant à l'ordre de Malte. Au pied de l'Aventin, adossées à
la montagne, sont des maçonneries antiques considérables. Ces ruines
sont les restes des anciens magasins de blé qui existaient à Rome.
Placés ainsi près du Tibre, ils étaient bien situés. À peu de distance
est un emplacement consacré autrefois au dépôt des marbres venant de
Grèce. La destination en est toujours la même, mais les marbres
aujourd'hui viennent d'Italie. Le nom même n'est pas changé.
Nous nous arrêtâmes à l'église de la Madonna della Scola. Ce nom lui
vient de ce que saint Augustin y a enseigné. Cette église était
autrefois un temple élevé par Octavie, soeur d'Auguste et femme
d'Antoine, à la pudicité patricienne. Ce monument est d'un beau style,
et les détails de l'architecture sont d'un travail achevé. Comme église,
elle est remarquable, parce qu'elle rappelle l'ancienne hiérarchie dans
toute sa rigueur. La surface de l'église est divisée en trois parties
dans sa longueur, et chacune a un niveau différent. La première, à
l'entrée et la plus basse, était pour le peuple; la seconde, plus
élevée, pour les diacres et les aspirants à la prêtrise; la troisième,
plus élevée encore, renfermant l'autel avec le choeur et environnée
d'une grille basse, était uniquement réservée pour les prêtres. C'était
un sacrilége pour un laïque d'y entrer. Deux chaires en marbre, placées
au milieu de l'église, servaient, l'une pour lire l'épître, l'autre pour
lire l'évangile. Un plateau rond, en marbre sculpté, figurant un masque
et ouvert aux yeux, à la bouche et au nez, est placé sous le péristyle.
Ce plateau servait probablement à l'écoulement des eaux de quelque
égout. Une opinion populaire consacre que, lorsque des individus
coupables de mensonge mettaient la main dans la bouche, ils en étaient
la victime et perdaient la main aussitôt. Cette superstition a fait
donner à cette église le nom de Madonna della Verita.
En face est le temple de Vesta. Il est de forme ronde et entouré de
colonnes cannelées d'une belle conservation. Le marbre dont il est
revêtu prouve qu'il est du temps des empereurs; car, pendant tout le
temps de la république, on n'employa pas cette matière précieuse. Il y a
dix-neuf colonnes en marbre blanc. Ce temple a été converti en une
église sous le nom de Sainte-Marie-du-Soleil.
À peu de distance est un autre temple, le plus ancien de Rome
probablement, élevé par le sixième roi de Rome, Servius Tullius, à la
fortune virile. C'est un hommage rendu au destin qui l'avait protégé et
fait monter sur un trône, lui, de race d'esclave. Ce temple est d'un
goût parfait, d'une architecture pure et élégante. Il a été converti en
église sous le nom de Sainte-Marie-Égyptienne. On a réuni le péristyle
au temple par un mur, ce qui augmente la grandeur de l'église; mais, si
ce mur était détruit, le temple reparaîtrait dans toute sa pureté.
M. Visconti nous a dit, en nous parlant du temple de Vesta, qu'il y
avait trois espèces de temples dont la forme était toujours circulaire:
1° ceux de Vesta, qui, fille de Saturne, représentait la terre, supposée
ronde par les anciens; 2° ceux du soleil, parce que le soleil, chaque
jour, faisait le tour de la terre; 3° ceux d'Hercule, parce qu'il avait
purgé la terre des brigands et des monstres qui l'habitaient et fait le
tour du monde. À cela je répondrai que les anciens n'avaient nullement
l'idée absolue que la terre fût ronde, et que toutes les géographies
anciennes le prouvent. C'est Christophe Colomb qui, le premier, a eu
cette idée, inspirée par son génie. J'ajouterai que tous les temples
élevés au soleil n'étaient pas circulaires, car celui d'Héliopolis
(Balbeck), le plus grand de tous, n'avait rien de cette forme: au
contraire, il était carré. Ces deux observations me prouvent qu'il ne
faut pas s'abandonner aveuglément aux suppositions, aux observations
trop généralisées et aux systèmes des antiquaires.
Près du temple de Vesta est la maison de Nicolas Rienzi. En 1347,
pendant que Clément VI avait fixé sa résidence à Avignon, et par suite
des maux dont les Romains étaient affligés, il se fit déléguer
l'autorité suprême à Rome sans employer la violence et par la seule
puissance de son éloquence. Ce fut sous le nom de tribun qu'il fut
investi du pouvoir. Il fit de grandes choses; mais son administration,
d'abord salutaire pour les Romains, devint bientôt tyrannique. Renversé
à la suite d'excès dont il s'était rendu coupable, il dut sa
conservation à la fuite. Poursuivi par le pape Clément VI et menacé de
périr, il ne dut son salut qu'au nouveau pape, Innocent VI, dont il
gagna la confiance. Investi du même pouvoir, il en abusa de nouveau et
fut assassiné au Capitole en 1354. Il fut le contemporain et l'ami de
Pétrarque. On voit dans la construction de sa maison un indice du réveil
des beaux-arts et une espèce de renaissance du goût.
En face est le pont rompu. C'était le pont sénatorial où se passaient
des cérémonies dans quelques circonstances. Il est situé à un coude du
Tibre, au-dessus de la Cloaca Massima. Réparé plusieurs fois, il a
toujours été renversé. À ce point où la direction du fleuve change, le
courant fait effort. C'est une construction romaine. On montre, à
quelque distance, les piles du pont où Horatius Coclès arrêta les
troupes de Porsenna, et donna le temps aux Romains de rompre le pont
derrière lui.
L'île située au-dessus était du temps des Romains consacrée à recevoir
les malades qui venaient y chercher la santé. Elle renferme encore
aujourd'hui le meilleur hôpital de Rome.
Nous terminâmes notre course en visitant le Janus, double arc, ayant
quatre côtés que Septime-Sévère avait fait construire au milieu d'une
place destinée au commerce, pour servir, pendant la pluie, d'abri aux
négociants. C'est un beau monument, riche d'ornements; il était revêtu
de quatre-vingt-seize statues de petite dimension. Très-près de là est
un autre monument élevé par le commerce à Septime-Sévère, en
reconnaissance de la construction de Janus. Ce monument présente deux
choses remarquables: d'abord le dessin de tous les instruments employés
aux sacrifices, dont plusieurs ont servi de type aux ornements et aux
objets employés dans notre culte; ensuite une inscription où Géta, fils
de Septime-Sévère, avait son nom. Elle fut remplacée, sous le règne de
Caracalla, son frère et son assassin. On reconnaît le travail qui a
effacé, et ce qui fut substitué en caractères de dimension moins grande.
Des louanges sont prodiguées au fratricide. On voit aussi vide la place
que l'image de Géta occupait sous les aigles des légions. Le Janus a été
conservé, parce que les Frangipanis en firent une forteresse. Le
monument du commerce a été sauvé, parce qu'il a servi de contre-fort à
un clocher. Enfin, nous vîmes la Cloaca Massima, ouvrage de Tarquin,
magnifique égout où un char chargé de foin pouvait passer. Il a éprouvé
un grand ensablement; cependant, aujourd'hui, il sert encore à l'usage
auquel il fut d'abord destiné; il est même indispensable à la salubrité
de Rome.