PREMIÈRE PROMENADE.

Nous commençâmes nos «mises en nous rendant au Capitole. De la tour on

voit également bien et la Rome ancienne et la Rome nouvelle. La Rome

ancienne avait à son extrémité le Capitole, comme la Rome nouvelle. À

l'est est la première. À l'ouest est la seconde, qui est bâtie sur le

sol même de l'ancien Champ de Mars. Ce fut sur le mont Palatin que

Romulus fonda sa ville, et cette colline fut la première habitée. Les

débordements du Tibre formaient des marais au pied de ce mont. C'était

dans ces marais même que Romulus et Rémus, son frère, enfants, avaient

été exposés. Un temple de très-petite dimension, fondé dans ce lieu en

mémoire de leur conservation miraculeuse, subsiste encore aujourd'hui.

Il a été transformé en une église de Saint-Théodore.

Autrefois presque toutes les femmes romaines envoyaient leurs enfants

dans ce temple au moment de leur naissance, pour leur assurer une

heureuse destinée. Aujourd'hui encore les gens de la basse classe en

font autant, et il est proverbial de dire quand il arrive malheur à un

enfant: «Il n'a pas été porté dans l'église de Saint-Théodore.» Tant il

est dans la nature des choses, dans le besoin des peuples, de se

conformer aux usages anciens et d'adopter les opinions et les

superstitions de leurs ancêtres! C'est à peine si les temps et les

différences de croyance apportent quelques changements dans l'expression

de ces sentiments.

Un temple de Vesta existait tout près de celui-là. C'est celui où les

vestales veillaient à la conservation du feu sacré. Ce temple est devenu

une église sous le nom de Sainte-Marie-Libératrice.

Le grand cirque était entre le mont Palatin, le mont Aventin et le

Tibre. Là furent donnés par les Romains ces jeux publics fameux qui

attirèrent les populations voisines, et en particulier les Sabins; là

eut lieu l'enlèvement des Sabines. Après une guerre acharnée, les Sabins

et les Romains se rencontrèrent dans l'emplacement du forum, et ils y

conclurent le traité de paix qui rétablit la bonne harmonie entre les

deux peuples. Tatius resta en possession du mont du Capitole, en

observation devant les Romains. Un chemin fut fait pour établir la

communication entre les deux nations, et ce chemin est devenu la _Voie

sacrée_. Les deux peuples n'en firent bientôt plus qu'un seul, et,

Tatius ayant péri dans une expédition dirigée contre le Lavinium,

Romulus resta seul souverain. Le Capitole reçut son nom de la

circonstance qu'une tête représentant celle de Jupiter fut trouvée dans

l'excavation que les travaux nécessitèrent. Il devint la citadelle de

Rome, et fut en outre destiné à recevoir les temples des dieux

supérieurs.

Tullus Hostilius, troisième roi de Rome, ayant soumis les habitants

d'Albe au moyen du combat des Horaces et des Curiaces, et ensuite

détruit cette ville en punition de sa mauvaise foi envers les Romains,

ses habitants furent transportés à Rome, établis sur le mont ou Cælius

et ses principaux citoyens admis dans le sénat.

Numa, deuxième roi de Rome, avait fait occuper le mont Quirinal pour se

défendre contre les Sabins, et des travaux y furent exécutés par Tarquin

l'Ancien dans le même objet. Ce mont Quirinal prit son nom d'un surnom

de Romulus.

Ancus Marcius, quatrième roi, envoya une colonie à Ostie, près de

l'embouchure du Tibre. Il voulut faire un pont sur le Tibre pour

faciliter cet établissement; mais cette rivière, qui séparait le Latium

du pays des Étrusques, était considérée comme un fleuve sacré. Il

institua un sacerdoce dont les membres pouvaient se livrer à ces travaux

sans profanation. Ainsi les premiers faiseurs de ponts chez les Romains

furent des ministres de la religion. Ils prirent le nom de _pontifices_,

et depuis ce nom n'a plus exprimé qu'une fonction religieuse, tandis

que dans l'origine elle n'était qu'accessoire. Ancus Marcius fit aussi

occuper le mont Aventin, et le Janicule de l'autre côté du Tibre.

Le mont Capitolin était plus grand qu'il ne semble aujourd'hui. Il est

masqué par une foule de maisons, et le terrain environnant a d'ailleurs

reçu un exhaussement considérable. Il s'étend jusqu'au Tibre. Dans le

moyen âge, des papes l'encombrèrent de constructions pour empêcher le

peuple de s'y réunir. Ces lieux rappelaient des souvenirs qui pouvaient

mettre en question leur pouvoir. Auguste avait fait de même dans le

Forum, sous prétexte de rendre plus de respects aux dieux. Il le remplit

de temples de grandes dimensions, et diminua ainsi la masse du peuple

qu'il pouvait contenir. Ce fut une habile politique de sa part. Le

peuple ne devina pas son motif, et il atteignit le but qu'il s'était

proposé.

La ville de Rome se trouva composée de sept collines, savoir: 1° du

Palatin, où fut le commencement de la ville; 2° du mont Capitolin; 3° du

mont ou Cælius; 4° du mont Quirinal; 5° du mont Aventin; 6° du mont

Viminal; 7° du mont Esquillin.

L'enceinte fut construite par Servius Tullius. Elle resta constamment la

même jusqu'à Aurélien, qui l'agrandit beaucoup. L'enceinte de Servius

Tullius fut tout entière sur la rive gauche du Tibre. Elle enveloppait

immédiatement les sept collines, et le cours du Tibre en faisait partie.

Le mont Janicule a toujours été extérieur. Les trois quarts de la

population, sous Auguste, étaient en dehors des murs. L'amphithéâtre

flavien, bâti par Vespasien, et connu aujourd'hui sous le nom de

Colisée, était considéré comme étant à peu près au centre de la ville.

La situation de la population sur des collines élevées rendit nécessaire

la construction d'aqueducs pour lui fournir de l'eau. Rien de plus

grand, de plus majestueux que les travaux dont on voit encore les

débris, et qui traversent cette immense campagne pour joindre, par des

pentes régulières, la ville aux montagnes. Il y en a qui ont jusqu'à

soixante-quatre milles de développement. En général, jamais les Romains

n'ont reculé devant les difficultés quand ils ont reconnu une grande

utilité publique à les vaincre.

Ce fut Ancus Marcius qui fit construire le premier aqueduc. Il y en eut

jusqu'à quatorze. La masse d'eau qu'ils apportaient s'élevait, d'après

des calculs certains, à un million deux cent mille mètres cubes par

vingt-quatre heures. Aujourd'hui il n'en reste plus que trois, dont le

produit est de cent cinquante mille mètres cubes par vingt-quatre

heures, c'est-à-dire la huitième partie de la quantité ancienne, et

cependant Rome est encore la ville de l'Europe la plus riche et la mieux

dotée en eau.

Quand les barbares et les guerres civiles eurent détruit en partie les

aqueducs, la population de Rome, manquant d'eau, descendit des collines,

et vint s'établir près du Tibre. Elle couvrit le champ de Mars de ses

maisons. Les eaux de la fontaine de Trévi, amenées à Rome par Agrippa,

gendre d'Auguste, aboutissaient dans la plaine du champ de Mars et

n'avaient jamais cessé de couler. Ce fut une raison de plus pour ce

changement. Voilà l'explication de remplacement actuel de Rome. Quand le

pape Sixte V eut fait rétablir les aqueducs, les eaux furent dirigées

dans les lieux habités, et la ville est restée sur le nouvel emplacement

qu'elle avait choisi. Ainsi il y a dans l'enceinte de Rome deux villes

bien distinctes: la ville nouvelle, bâtie dans l'ancien champ de Mars,

et la ville ancienne qui se compose de ruines, de monticules et de

maisons de campagne. Le petit nombre d'antiquités existant dans la

partie de Rome habitée aujourd'hui vient des temples construits du temps

d'Auguste, et postérieurement dans le champ de Mars, et dont l'objet

était encore d'en diminuer l'étendue pour gêner les grandes réunions du

peuple.

Après avoir jugé de l'ensemble de Rome du haut de la tour du Capitole,

nous sommes allés sur la voie Appienne. Cette route conduisait jusqu'à

Brindisi et traversait les Apennins. Elle prit son nom d'un Appius,

censeur, qui la fit construire. Nous avons visité le tombeau de Cecilia

Metella, femme de Crassus, qui fit partie, avec César et Pompée, du

premier triumvirat, et qui périt dans la guerre contre les Parthes. Ce

tombeau a de la grandeur et avait de la beauté quand les riches

matériaux dont il était couvert et rempli se trouvaient encore à leur

place.

Toute la voie Appienne était garnie de tombeaux de gens célèbres, la

plupart élevés aux frais de la république, comme honneur, les autres aux

frais des familles. Ils se composaient en général de massifs en

maçonnerie de briques, avec une chambre sépulcrale, et l'extérieur

revêtu eu marbre sculpté et orné. Ces tombeaux avaient environ trente

pieds d'élévation. Celui de Metella, qui est plus grand et plus élevé, a

servi de forteresse aux Gaetani dans le moyen âge. Ils avaient bâti un

château dont les dépendances, formant une vaste enceinte, se liaient

avec le tombeau de Metella. Celui-ci en était comme le donjon et la

citadelle. M. Visconti nous a fait remarquer une chose curieuse: c'est

la disposition des fenêtres des bâtiments du moyen âge. Elle indiquait à

quel parti, des Guelfes ou des Gibelins, appartenait le propriétaire.

Chez les Gibelins, il y avait un signe d'unité: c'était une colonne

placée au milieu. Chez les Guelfes, il y avait une croix, qui, divisant

la construction en quatre parties égales, était supposée le symbole de

l'égalité. De cette croix aux fenêtres est venu pour nous le mot croisée

pour le mot fenêtre. Tous les châteaux, en Allemagne, ont des fenêtres à

une colonne, parce que l'on y était Gibelin. Les créneaux étaient

simples ou divisés en deux parties, suivant qu'on était Gibelin ou

Guelfe.

Une circonstance particulière à l'ouverture du tombeau de Cecilia

Metella mérite d'être rapportée ici. Le corps de cette Romaine se trouva

intact; et, comme le peuple, à Rome, prend pour un signe de sainteté ces

conservations extraordinaires, on craignit que le corps de la prétendue

sainte n'occasionnât des troubles. Le pape le fit jeter dans le Tibre.

C'est sous Paul III Farnèse que cette ouverture eut lieu. Le sarcophage

de Cecilia Metella est encore aujourd'hui déposé dans la cour du palais

Farnèse.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 25 / 105 题