PROMENADES DANS ROME.

La vue de Rome rappelle mille souvenirs. Cette ville fut le siége d'une

immense puissance. L'étude de son histoire et de sa langue remplit

encore nos premières années. Fondée sous les auspices de la violence et

de l'amour du butin, agitée par des révolutions continuelles, Rome

devint la maîtresse du monde et fut la tête d'un ordre social dont

aujourd'hui il ne reste plus de trace. Le colosse tombé, la ville

ressaisit dans le moyen âge une puissance d'opinion qui remplaça en

partie la puissance matérielle qu'elle avait possédée et perdue. Elle

sut, par la majesté et la grandeur de ses souvenirs, imposer une

modération presque miraculeuse aux barbares qui menaçaient de la

détruire. Aujourd'hui elle exerce encore par les idées religieuses une

sorte de suprématie sur l'Europe. Cependant cette ville, la ville

éternelle, ainsi qu'on l'appelle, n'a pas produit d'abord sur mon esprit

la sensation à laquelle je m'attendais. Arrivant de l'Orient, mes yeux

étaient accoutumés à la vue des antiquités que ces pays renferment. Leur

conservation, la beauté des matériaux, leur grandeur et même leur

immensité empêchent de juger sainement ce que l'on voit en Europe. Les

monuments de Rome sont dénués de tout ornement. Ces masses de

construction en briques donnent d'abord l'idée de décombres, de masures,

que la misère et une mauvaise administration ont produits. Ôtez les

noms, et, à quelque exception près, le voyageur ne verra ces ruines

qu'avec une sorte de dégoût.

Il en est tout autrement de la Rome nouvelle. L'église de Saint-Pierre

est le symbole de l'Église triomphante, de même qu'un superbe palais

indique la puissance et la splendeur du souverain qui l'habite.

Saint-Pierre est aussi par excellence le monument des beaux-arts. Il

offre aux yeux la plus belle architecture, le grandiose le plus

développé dans les objets de sculpture et la perfection dans les

peintures. Il est, à cause de cela, pour celui qui aime les beaux-arts,

le lieu le plus digne d'intérêt de la terre. Mais l'homme pieux, l'homme

recueilli et disposé à vivre de méditation, est incommodé par la

splendeur qui y règne. L'éclat de la lumière l'importune. Les grandeurs

de la terre, qui sont si petites devant Dieu, y sont trop en évidence.

Elles le distrayent des sensations sublimes dont il trouve la source

dans son esprit et dans son coeur. À Jérusalem, j'ai vu, avec émotion,

l'Église souffrante, l'Église dans sa misère et dans son humiliation. La

piété y semble naturellement inspirée. La vue et le nom des lieux où de

si grandes choses se sont passées laissent des traces ineffaçables dans

les souvenirs. La vue de Rome, le séjour à Saint-Pierre, devraient, tout

en donnant des idées de puissance et de prospérité, rappeler aussi les

idées tristes qui s'associent naturellement au christianisme et

contribuent à sa grandeur. J'ai parcouru Rome antique; mais, les

circonstances d'alors ne m'ayant pas permis d'y mettre la suite

nécessaire, je n'ai rien écrit pour retracer à ma mémoire ce que j'ai

vu. Aujourd'hui, 18 novembre 1834, je recommence mes excursions sous

les auspices de M. Visconti, et je vais placer ici en résumé ce que j'ai

vu et ce que j'ai entendu de lui.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 24 / 105 题