«Nézib, le 25 juin 1839 (14 rebiul-achar 1211).
«Monsieur le maréchal,
«J'ai reçu, avant mon départ de Saïda, l'ouvrage que vous avez eu la
bonté de m'envoyer, avec une lettre à la date de 1837. Je présume que
l'ouvrage que vous m'avez adressé ne m'est point arrivé, et qu'on en a
substitué un autre. J'ai écrit à Votre Excellence trois ou quatre
lettres, qui toutes sont restées sans réponse. Je présume, et j'ai des
raisons de croire, qu'elles ne vous seront point parvenues. J'avais
préparé à Saïda, pour Votre Excellence, la relation de la guerre des
Druses, et j'y avais joint la carte du pays qui en avait été le théâtre;
mais je n'ai pas eu le temps de la finir, à cause de la guerre qui a
éclaté entre la Turquie et l'Égypte.
Hier, 13 rebiul-achar (24 juin 1839), la bataille a eu lien entre
l'armée égyptienne et l'armée turque. Cette dernière a été battue
complétement et mise en pleine déroute. J'ai fait tout mon possible,
Excellence, pour justifier la haute opinion que vous avez manifestée sur
moi dans votre ouvrage.
«Comme je pense que quelques détails vous feront plaisir, voici en peu
de mots ce qui s'est passé. Je vous prie de m'excuser si le croquis que
je vous envoie est peu soigné. Il a été fait à la hâte. J'espère, à
Saïda, être assez heureux pour vous envoyer quelque chose de plus fini
et de plus exact, que j'aurai l'honneur de vous adresser avec ce que
j'avais déjà préparé sur la guerre des Druses.
«Le 20 juin, nous sommes arrivés au village de Mésar, à une lieue à peu
près de l'armée turque, campée au village de Nézib.
«Le 21, j'ai fait une grande reconnaissance sur sa position avec environ
quinze cents Bédouins, quatre régiments de cavalerie et deux batteries
d'artillerie à cheval. Pendant que nos troupes légères tiraillaient et
que l'artillerie échangeait quelques coups de canon, je me suis porté le
plus près possible de leurs lignes. Je reconnus alors leur position,
trop forte pour être attaquée de front ou de flanc. Leur front était
protégé en arrière par des hauteurs fortifiées et couronnées
d'artillerie, et en avant par trois redoutes; leur droite protégée par
une hauteur assez élevée, où il y avait dans une redoute un régiment
d'infanterie et plus bas une batterie d'artillerie; leur gauche appuyée
à une redoute d'assez grande dimension, et placée sur un mamelon à pente
roide. L'attaque était donc très-difficile sur le front; elle aurait
fait perdre beaucoup de monde et n'aurait pas eu le résultat désirable.
Je me décidai sur-le-champ à tourner l'ennemi par la gauche, par une
marche de flanc.
«Nous rentrâmes au camp dans la nuit; les préparatifs furent faits, et,
le 22 au point du jour, l'armée leva le camp et se mit en marche par une
marche de flanc; par lignes, en colonnes, la droite en tête. Après dix
heures de marche, nous arrivâmes au pont de Hordgan. Dans l'après-midi,
les Turcs présentèrent quelques bataillons sur notre flanc gauche. À
l'instant même j'occupai un mamelon à notre droite, où je pris position
avec deux batteries d'artillerie et deux régiments d'infanterie en ligne
par bataillons en masse, chaque bataillon ployé en double colonne sur le
centre. J'envoyai à notre gauche un régiment d'infanterie et un de
cavalerie, prendre position sur la direction des flancs de ce corps
turc. Ces dispositions lui en imposèrent. Il se retira, et l'armée,
après avoir continué tranquillement sa route, vint prendre position sur
la rive gauche de la rivière. La journée du 25 fut employée à préparer
les armes pour la bataille et aux revues passées à l'artillerie, à
l'infanterie et à la cavalerie.
«Dans la nuit du 23 au 24, à peu près vers minuit, l'ennemi amena deux
batteries d'obusiers dans la direction de notre gauche, et jeta environ
deux cent cinquante obus dans le camp. Il y eut quelques désordres; un
de mes aides de camp eut son cheval blessé d'un éclat d'obus, et nous
eûmes sept à huit hommes tués et une trentaine de blessés. Il paraît que
l'ennemi avait reconnu la direction de ma tente, car le plus grand
nombre des obus vint tomber autour de moi. À l'instant même je me portai
aux avant-postes, et leur feu fut bientôt éteint par un feu roulant
d'artillerie, que la veille, de crainte de surprise, j'avais disposée à
cet effet tout autour du camp. Comme je l'ai su plus tard, ils eurent
plusieurs canonniers tués et blessés, et ils se retirèrent dans leur
camp en désordre, infanterie, cavalerie et artillerie. Pendant ce temps
j'avais fait prendre les armes à toute l'armée. À mon retour, chacun
reprit son poste, et nous attendîmes le jour. À peine il commençait, que
l'armée se mit en marche, toujours par ligne en colonnes, la première
ligne formant la première colonne et marchant par divisions à distances
entières; la deuxième ligne, deuxième colonne, marchant par bataillons
en doubles colonnes sur le centre et à intervalles de déploiement; la
troisième ligne, réserve, troisième colonne, marchant par bataillons en
doubles colonnes, avec intervalles de deux divisions entre les
bataillons. Six régiments de cavalerie marchant en colonne serrée, par
régiment, en avant et sur la direction de la troisième ligne, deux
régiments de cavalerie à l'arrière-garde. En ouvrant la marche, je
marchai quelques mille pas sur une direction presque perpendiculaire à
la ligne de bataille turque, pensant que peut-être ils déboucheraient
dans la plaine pour accepter la bataille en rase campagne.
«Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement, j'exécutai un changement de
direction à gauche, et marchai, parallèlement à leur ligne, à peu près
deux mille pas, faisant toujours attention s'ils prenaient quelques
dispositions pour manoeuvrer en conséquence. Ayant reconnu leur
intention bien prononcée d'accepter la bataille sur l'emplacement où ils
se trouvaient, je changeai de direction à gauche, et me dirigeai sur un
mamelon qui se trouvait à hauteur de leur droite, devenue leur gauche
par leur face en arrière. J'avais l'intention d'attaquer avec ma droite,
en refusant mon centre et ma gauche. En conséquence, je me dirigeai
obliquement par rapport à leur ligne de bataille. Mon but était, dans le
cas où je n'aurais pas réussi avec la droite, de la retenir sous la
protection de ma cavalerie et d'attaquer avec ma gauche et mon centre.
«Arrivée à quatre cents pas du mamelon, l'armée prit son ordre de
bataille, la deuxième et la troisième ligne par un changement de
direction par le flanc droit pour faire face au pont; la cavalerie par
des changements de direction par régiments à gauche. Pendant que l'armée
exécutait ces divers mouvements, je fis sur-le-champ occuper par une
batterie de gros calibre le mamelon, clef du champ de bataille. Les
Turcs, sentant l'importance de cette position, ouvrirent leur feu
d'artillerie, ce qui ne m'empêcha pas d'assurer la position de la
batterie et d'indiquer moi-même aux canonniers sur quelle direction ils
devaient tirer. Je redescendis à la droite et ordonnai à l'artillerie de
se porter en avant et d'ouvrir ses feux. Deux régiments d'infanterie et
quatre de cavalerie furent envoyés sur notre extrême droite pour
protéger mon mouvement, et la fusillade et la canonnade s'engagèrent de
toutes parts sur ce point. Il y eut un moment d'hésitation, et nos
troupes furent un instant ramenées sur la droite. Cependant nous tînmes
bon, et la gauche turque fut forcée de se replier. En apercevant ce
mouvement, j'en profitai pour porter en avant toute ma droite, et
j'envoyai l'ordre sur-le-champ au centre et à la gauche d'arriver sur la
ligne des feux et de développer les siens. L'armée turque ne put
résister à toutes ces attaques successives et faites avec beaucoup
d'ensemble, et elle se mit en retraite sur son ancien camp. Elle fut
poursuivie par notre artillerie de première ligne et par les première et
deuxième lignes d'infanterie. La troisième ligne d'infanterie et
d'artillerie de réserve prit position sur les hauteurs qui couronnaient
le camp turc. C'est à cet instant que l'armée turque fut mise en pleine
déroute. C'est une belle et glorieuse victoire, mais c'est une des plus
sanglantes que j'aie vues. Pour mon compte, j'y ai éprouvé une
très-grande fatigue, mais pas autre chose; un de mes aides de camp a été
enlevé par un boulet à l'instant où je me portais avec toute ma droite
sur l'ennemi; un autre a eu son cheval tué. Nous avons pris dans le camp
cent quarante-quatre pièces de canon avec leurs caissons, trente-cinq
pièces de gros calibre dans les redoutes de Biredjeck, abandonnées par
les Turcs; toutes les tentes, depuis celle de Hafer-Pacha jusqu'à celle
du dernier soldat; armes, instruments, pelles, pioches, etc., etc.; de
dix-huit à vingt mille fusils, et de douze à quinze mille prisonniers,
qui ont été sur-le-champ envoyés dans l'endroit qu'ils ont choisi, soit
chez eux, soit autre part. Le soir de la bataille, les régiments m'ont
fait hommage des drapeaux qu'ils ont pris à l'ennemi, et je ne vous
cache pas, Excellence, que je me suis surpris être un peu fier, entouré
de ces nobles trophées.
«Agréez, etc., etc.
«SOLIMAN.»
NOTA. La lecture de cette relation et la vue du plan qui l'accompagne
donnera suffisamment la preuve de la stupidité sans exemple du général
de l'armée turque. L'armée ottomane est placée sur une forte position,
rendue meilleure encore par des batteries couvertes et des
rehaussements; elle a sur son front un ruisseau dont les bords sont
escarpés, et qu'on ne peut passer que sur un pont situé à peu de
distance de sa gauche, et qui est dominé par un plateau situé sur la
même rive qu'elle, et elle laisse l'armée égyptienne maîtresse de ses
mouvements, sans entreprendre de l'arrêter, et sans l'attaquer quand
elle est divisée. Si, voyant le mouvement décidé de l'armée ennemie
entière pour tourner sa gauche, le général turc eût envoyé une division
pour défendre le passage du pont, il eût donné une nouvelle direction
aux opérations; ou si, après avoir laissé passer la moitié de l'armée,
il l'eût attaquée avec toutes ses forces, il l'eût détruite. Au lieu de
cela, il laisse, pendant deux jours, l'armée égyptienne le contourner et
se mettre en bataille, non plus sur son flanc, mais parallèlement à son
front et sur ses derrières, de manière que pour la combattre il faut
qu'il fasse demi-tour. On ne conçoit pas qu'un être humain ait pu se
livrer à de pareils calculs. Soliman-Pacha, de son côté, a manoeuvré
avec une immense imprudence: il devait périr dans cette opération. Sans
doute il devait tourner l'ennemi, mais il avait deux précautions à
observer: 1° opérer son mouvement de conversion plus loin de l'armée
turque, de manière à passer le ravin à une plus grande distance et
arriver sur elle formé en colonnes parallèles et prêt à se déployer; 2°
se déployer perpendiculairement à son front, afin de forcer les Turcs à
prendre une nouvelle ligne de bataille, et à conserver, en supposant un
échec, une libre retraite s'il eût été battu; car, dans ce cas, et après
ce mouvement étrange, un échec l'eût perdu.