«Monsieur,
«Je viens de recevoir les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 6 novembre, et je vous prie de remercier le vice-roi des
souvenirs qu'il me conserve et du prix qu'il met à mon amitié. Elle est
sincère et me cause en ce moment de véritables chagrins par suite des
événements funestes qui se succèdent en Syrie, événements hors de tous
les calculs et de toutes les prévisions. Je plains sincèrement
Méhémet-Ali, et moins encore des revers de fortune qu'il éprouve que des
circonstances qui les accompagnent; on n'a jamais vu une armée
désorganisée au point où paraît l'être l'armée égyptienne, tant sous le
rapport moral que sous le rapport matériel. Cette armée, dont les succès
sont encore dans tous les souvenirs, a donc été bien abandonnée pour
être devenue en si peu de temps si différente de ce qu'elle était et de
ce que je l'ai vue. Je suis d'autant plus affligé de ce qui se passe,
que ces événements diminuent l'intérêt que les amis du pacha lui
portaient en Europe et leur ferment la bouche. À mon avis, le vice-roi
n'a rien de mieux à faire aujourd'hui que d'en finir promptement et
d'accepter les offres qui lui sont faites en ce moment. La dignité de
son caractère ne peut être compromise, puisqu'il a cédé à la force
irrésistible des choses. Il y a une limite que la raison ne doit pas
dépasser, et, quand tous les moyens dont on dispose fondent entre vos
mains, il faut éviter tout ce qui peut en accélérer la destruction.
«Il me serait difficile de vous répondre avec détail, vu le peu de
sûreté de la correspondance, sur les questions que vous m'adressez dans
votre lettre particulière; mais ce que je peux vous dire ici, c'est que,
dans mon opinion, le changement de politique survenu dans la conduite de
quelques puissances à l'égard de Méhémet-Ali ne vient pas de sentiments
qui lui sont contraires, mais de circonstances qui lui sont étrangères.
En un mot, il n'est pas le but, mais l'occasion d'une nouvelle politique
suivie par elles; et j'ajouterai que je ne doute cependant pas qu'elles
ne désirent sincèrement la conservation de Méhémet-Ali et de sa famille
en Égypte. Les dernières décisions de la conférence de Londres, résultat
de leur influence, en sont une preuve irrécusable. Mais elles désirent
aussi que Méhémet-Ali se prête à arrêter promptement un torrent qui
semble vouloir le renverser.»
«Alexandrie, le 26 décembre 1840.
«Monsieur le maréchal,
«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 novembre
dernier est venue confirmer entièrement nos idées dans les suppositions
qui motivèrent les questions du 6 novembre, et, dans ces sentiments, Son
Altesse le vice-roi se conduisait tout à fait dans la ligne des conseils
que renferme votre susdite, parvenue ici le 15 courant. Des avis
indirects annoncent qu'on se disposait à envoyer de Constantinople un
personnage distingué à Alexandrie; ainsi nous ignorons la décision qui
sera prise et sommes dans l'attente. De notre côté, il ne reste plus
rien à faire. Son Altesse le vice-roi me charge de vous présenter, etc.,
etc.
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
Voici ma réponse à la précédente:
«Vienne, le 23 janvier 1841.
«Monsieur,
«J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez
bien voulu m'écrire le 26 du mois dernier. Vous imaginez la part sincère
que j'ai prise aux malheurs qui ont affligé le vice-roi, en même temps
que j'ai admiré sa sagesse et sa prudence. Un homme d'un esprit aussi
supérieur sait toujours se soumettre à l'empire de la nécessité. J'ai
donc éprouvé une véritable satisfaction de le voir, en dernier lieu, se
décider à prendre un parti que je regardais comme un moyen de salut pour
lui. Je ne puis pas vous dire combien les intrigues dont Constantinople
est le théâtre me causent d'humeur et d'ennuis. Cependant, l'Angleterre
exceptée, je crois pouvoir vous assurer que les dispositions des autres
puissances sont bienveillantes pour Méhémet-Ali et sincères dans leurs
rapports avec lui. Je ne doute donc pas que l'on s'accorde à le faire
investir enfin de l'hérédité qui lui a été promise. Je m'en réjouirai
sincèrement, et fais des voeux pour qu'une fois le calme revenu, un
ordre régulier établi et la paix assurée, le vice-roi s'occupe à réparer
les maux que de longs efforts et de grands sacrifices ont fait éprouver
à l'Égypte. Cette illustre contrée mérite de jouir d'un bien-être qui
assure l'établissement fondé par Méhémet-Ali.
«Je suis reconnaissant du prix que le vice-roi attache à mes conseils;
les circonstances me faisant croire qu'il est opportun de lui en
adresser, je le fais avec empressement, comme je saisirai toujours avec
plaisir l'occasion de lui être utile. Ainsi mon affection pour lui ne
cessera jamais d'être la même.
«Veuillez agréer, etc., etc.»
«Alexandrie, le 6 avril 1841.
«Monsieur le maréchal,
«J'aurais désiré, en reprenant la plume pour vous écrire, pouvoir vous
annoncer quelque chose de positif sur le sort de cette Égypte à laquelle
vous prenez tant d'intérêt. Ce désir a été cause du retard que j'ai mis
à vous accuser réception de votre honorée missive du 23 janvier dernier.
Je ne m'arrêterai point à vous détailler le hatti-schériff que l'on a
envoyé à Son Altesse Méhémet-Ali, ni la manière avec laquelle il a été
reçu. Toute l'Europe en est informée aujourd'hui, et vous avez dû sentir
l'impossibilité d'accepter des conditions de cette nature, aussi bien
que la réserve mise en les repoussant.
«Ces conditions, si elles sont l'ouvrage de la Porte elle-même, des
hommes du Divan, prouvent leur ineptie et leur parfaite insouciance du
bien ou du mal de l'empire. Si elles sont dictées ou conseillées par
quelques puissances étrangères, à part le blâme sévère qui tombe sur les
ministres ottomans, elles doivent éveiller l'attention des autres
puissances européennes sur le but et le moyen qui tendent également à la
destruction, et les obliger à se demander: À qui le profit? à qui le
dommage?
«Beaucoup de personnes impartiales désireraient qu'une occasion pût se
présenter pour faire cesser l'isolement de la France dans la question
d'Orient, isolement assez naturel d'après la manière de voir que le
gouvernement français peut avoir acquise sur l'indépendance et
l'intégrité de l'empire ottoman, par les relations véridiques et
exemptes de passion de ses agents. Il était impossible de prévoir qu'une
occasion aussi favorable se présenterait pour ce rapprochement; car
toute puissance désirant sincèrement la paix demeurera convaincue des
raisons qu'avait la France de s'abstenir, et trouvera en cela même une
occasion de ralliement pour le bien-être de l'Orient et de l'Europe
entière.
«L'Égypte doit compter beaucoup sur la position que la France a prise,
parce que les faits n'ont point tardé à justifier que sa manière de voir
était la plus exacte et la plus en rapport avec la véritable situation
de l'Orient; aussi elle a appris qu'une politique plus adaptée aux
circonstances surgira du chaos dans lequel on s'est jeté, qu'on ne
voudra plus sacrifier le peu qui existe à des principes, lorsqu'ils
manquent d'appui moral dans le pays où l'on veut les imposer. Cependant
cet espoir pourrait être déçu, dans l'incertitude des choses humaines.
Toutes les puissances sont aujourd'hui armées extraordinairement; une
étincelle peut tout embraser, et alors n'est plus neutre qui veut. Son
Altesse a recours à vos lumières et à votre expérience, monsieur le
maréchal, pour tracer la conduite de l'Égypte, ne fût-ce que dans un
billet séparé et sous le plus grand secret, et cela ajouterait encore à
la reconnaissance qui vous est vouée.
«Méhémet-Ali m'a dit: «Le maréchal m'a honoré du titre d'ami; l'amitié
ne fait pas défaut en des temps difficiles. Écrivez-lui, et je suis sûr
qu'il trouvera moyen de nous faire parvenir ses bons conseils.»
«Daignez agréer, etc.»
Je lui répondis:
«Monsieur,
«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6
avril. Vous imaginez sans peine le chagrin véritable que j'ai ressenti
en voyant les embarras nouveaux du vice-roi, les exigences de la Porte
envers lui, et les conditions peu convenables qu'elle a voulu lui
imposer. Méhémet-Ali a pris, dans les circonstances où on l'a placé, le
seul parti raisonnable, et suivi la seule conduite qu'il y eût à
adopter. Il n'y a pas de personne sensée, en Europe, qui ne l'approuve
dans les refus qu'il a faits; et, en cela, il prouve l'intention de
remplir ses engagements: car, pour pouvoir le faire, il ne faut prendre
que des engagements exécutables. Je pense donc que, dans ses intérêts
bien entendus, il doit conserver l'attitude qu'il a prise; montrer au
sultan un grand respect, et accepter toutes les conditions exécutables
et compatibles avec sa sécurité et un avenir tranquille. Ma conviction
intime est que toutes les puissances veulent l'hérédité effective dans
la famille de Méhémet-Ali, avec la suzeraineté réelle du Grand Seigneur.
Et, si les intrigues à Constantinople ont pu faire croire à la mauvaise
foi du gouvernement ottoman, les décisions de la conférence de Londres
donnaient en même temps la preuve d'un tout autre esprit. Aussi, quand
l'hérédité stipulée dans le hatti-schériff ouvrait une large porte aux
intrigues et à la corruption, et, par suite, aux désordres, la
conférence voulant que l'hérédité fût simple et par ordre de
primogéniture, je crois que les trois objets les plus importants sont
fixés aux yeux des cabinets de l'Europe: succession établie et acquise
par droit de naissance, et qu'une incapacité démontrée pourrait seule
supprimer; nomination réservée à Méhémet-Ali des officiers de son armée
jusqu'au grade de colonel inclusivement; garantie de sa sûreté; tribut
établi par abonnement et évalué à une somme fixée, seule manière de
terminer cette question, dans laquelle un contrôle est impossible sans
amener la confusion. Ces trois points, sur lesquels tout le monde me
paraît d'accord, concédés par la Porte, le vice-roi doit se rendre
facile sur tout le reste: sa position est grande et son avenir assuré.
Mais, en même temps et dans tous les cas, je l'engage beaucoup à ne rien
négliger pour tenir en bon état et compacts son armée et son trésor, en
adoucissant, autant que possible, le sort de ses sujets; car, quels que
soient les droits reconnus et les titres légitimes dont on est revêtu,
le moyen le plus sûr de leur durée et de leur force, c'est de posséder
la puissance de les faire respecter.
«J'espère donc que Méhémet-Ali pourra bientôt se livrer à des travaux
intérieurs et à des améliorations qui ne seront pas sans gloire et sans
utilité pour lui.
«Recevez, monsieur, etc.»