LIVRE VINGT-SEPTIÈME

1841

SOMMAIRE.--Je reprends la plume pour consigner encore quelques

souvenirs.--M. de Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son

caractère.--Sa famille.--Ses embarras.--Anecdotes.--Je me détermine à

m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.--Venise.--Place

Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de la puissance

de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les

Murazzy.--Chioggia.--L'Adige.--Digues.--Le

Pô.--Bologne.--Peintures.--Florence.--tableaux.--Gênes.

L'année 1841 apporta un changement douloureux à ma position. Le comte de

Sainte-Aulaire, ambassadeur de France en Autriche depuis près de huit

ans, sollicitait son rappel et un changement d'emploi. Lié avec lui

d'une tendre amitié, chérissant toute sa famille, sa maison était

devenue pour moi une seconde patrie, et j'y oubliais souvent les

douleurs de l'exil.

Personne ne convenait mieux que le comte de Sainte-Aulaire à l'ambassade

d'Autriche. La considération et l'estime méritée qu'on lui témoignait,

sa politesse et sa naissance, lui assuraient toute sorte de succès. Les

bons sentiments de la haute classe de Vienne, autant que celle-ci est

susceptible d'en éprouver (car, si elle prend souvent les apparences de

l'amitié, on s'aperçoit bientôt qu'elle n'en a guère que l'écorce), lui

semblaient acquis; mais le grand éloignement de France rendait rares les

voyages qu'il pouvait faire à Paris. La monotonie toujours croissante de

la vie de Vienne, le peu de sympathie qu'il avait toujours trouvé dans

le salon de la chancellerie, non de la part du prince de Metternich, qui

avait de l'attrait pour lui, mais de la part de la princesse; enfin

l'espérance d'être envoyé à Londres, ou le mouvement intellectuel est

plus en rapport avec ses facultés et ses goûts, étaient des motifs

décisifs pour solliciter un changement. Les affaires les plus graves et

les plus importantes se traitaient d'ailleurs chaque jour entre la

France et l'Angleterre, et il en serait l'intermédiaire. De semblables

motifs étaient trop puissants pour que je ne comprisse pas ses

démarches; mais, tout en me réjouissant de ses succès pour lui, je les

déplorais pour moi.

M. de Sainte-Aulaire était venu à Vienne sous les auspices les plus

défavorables et les plus contraires. Alors la haine pour la Révolution

de juillet était dans toute sa verdeur et toute sa force dans l'esprit

de l'aristocratie de Vienne. Aussi eut-il à surmonter de grands

obstacles. Le moyen qu'il employa pour les vaincre fut une grande

politesse, beaucoup de dignité, beaucoup de réserve, et une maison

convenablement montée. Il fut prévenant auprès de la société, et accepta

avec empressement ce qui lui fut offert, mais sans montrer aucun désir,

aucun besoin d'entrer dans l'intimité de personne. Sa vie habituelle se

passait en famille. Il avait beau jeu, au surplus, pour prendre cette

attitude; car sa famille, qui était fort nombreuse, composait la plus

aimable tribu.

Madame de Sainte-Aulaire, qui la présidait, est assurément une des

femmes les plus distinguées qui aient jamais existé, d'une grâce

charmante, de l'esprit le plus cultivé, mais sans pédanterie, possédant

un coeur aussi noble que son mari. Elle était entourée de trois filles,

élevées sous ses yeux, et dignes d'elle. Une seule était alors mariée.

Elle avait épousé le baron de Langsdorff, premier secrétaire

d'ambassade, homme d'un esprit très-remarquable et d'une grande

capacité. Elle avait près d'elle son fils, le marquis de Sainte-Aulaire,

deuxième secrétaire d'ambassade, homme de bien, instruit, capable, un

des plus estimables hommes que j'aie jamais rencontrés. Aucun individu

ne m'a inspiré une plus grande confiance, et il n'y a aucun secret,

aucun intérêt que je ne lui confiasse, certain qu'il n'en abuserait

jamais. Enfin je ne puis oublier, dans le souvenir de cette noble

famille, la marquise de Sainte-Aulaire, née d'Estourmel, femme de

beaucoup d'esprit, peu jolie, mais charmante de caractère, et digne de

faire partie de cette délicieuse association.

On conçoit qu'avec un point d'appui semblable, avec une pareille base,

M. de Sainte-Aulaire ait pu traverser les ennuis de Vienne pendant

l'espace de huit ans, et que moi, admis et accepté complétement dans cet

intérieur, j'y aie trouvé de grandes consolations.

M. de Sainte-Aulaire a cette délicatesse qui appartient à un homme bien

né et à un noble coeur. Je le peindrai en deux mots, en consignant les

paroles qu'il prononça en me parlant, la première fois que nous nous

rencontrâmes après son arrivée à Vienne. Je l'avais vu à Paris dans le

monde; je le connaissais, mais je n'avais avec lui aucune intimité.

Cependant il me dit immédiatement: «Sur nos rapports futurs, mon cher

maréchal, je serai pour vous tout ce que vous voudrez, et rien que ce

que vous voudrez.» Cette simple phrase en dit assez et n'a besoin

d'aucun commentaire.

M. de Sainte-Aulaire rencontra plus d'une fois de grands embarras dans

les propos inconsidérés et les passions capricieuses de la princesse de

Metternich. Avec un homme moins mesuré, les conséquences pouvaient avoir

beaucoup de gravité. Il sut cependant, sans sortir des bornes de la

modération, y mettre un terme et donner à la princesse une leçon propre

à demeurer dans son esprit. À une fête, la princesse de Metternich,

rayonnante de beauté, de jeunesse et de parure, portait un beau diadème

en diamants, et l'ambassadeur, avec sa galanterie un peu surannée, vint

lui faire compliment sur ce riche ornement. Celle-ci lui répondit

brutalement: «Au moins celui-ci n'est pas volé!» faisant ainsi allusion

à l'usurpation de Louis-Philippe. Ce mot, dit et répété par elle avec

complaisance à plusieurs personnes, fut l'objet des discours de chacun.

Mais M. de Sainte-Aulaire prit la chose au sérieux, et, le lendemain, il

demanda par écrit au prince de Metternich une audience où la princesse

se trouverait. Il s'expliqua avec politesse, mais avec netteté et

autorité; leur développa les conséquences graves qui pourraient résulter

des torts dont chaque jour la princesse se rendait coupable, et qu'il en

chargeait sa conscience. En même temps, il la prévint que, n'étant

nullement d'humeur à recevoir de semblables humiliations, que ses

devoirs et sa dignité lui commandaient de repousser; il la prévint,

dis-je, qu'à l'avenir il rendrait compte en France de ses incartades

avec autant d'exactitude qu'il avait mis jusqu'ici de soin à les cacher

et à les couvrir d'un voile. La princesse lui a gardé rancune de cette

leçon sévère, mais elle en a profité. Depuis ce moment, elle s'est

tenue avec lui dans des termes convenables. De son côté, il a évité

toute intimité qui eût pu amener une dangereuse familiarité, mais sans

montrer aucune aigreur. La seule rigueur qu'il ait exercée depuis envers

elle a été de lui refuser, malgré ses demandes, son portrait, qu'elle

désirait placer dans une collection qu'elle s'est plu à former, et qui

se compose des portraits de toutes les personnes marquantes de l'époque,

ou qui ont fait partie de sa société habituelle.

À cette occasion, je raconterai une fort jolie plaisanterie en forme de

leçon que M. Lamb, ambassadeur d'Angleterre, fit à la princesse.

L'union de la France et de l'Angleterre avait inspiré à la princesse de

Metternich autant de colère contre celle-ci que contre la première.

Ayant pris en passion les intérêts de Charles V en Espagne, la levée du

siége de Bilbao l'avait mise en fureur. Elle s'était exprimée devant

trente personnes, en ma présence, avec une extrême violence. Entre

autres choses, il lui échappa de dire: «Je voudrais voir Lamb pendu, et

j'irais le tirer par les pieds.» Le propos ne pouvait rester secret, et

Lamb en fut informé.

Quelque temps après, la princesse lui fit la demande accoutumée de son

portrait pour sa collection, et l'ambassadeur le lui promit. Mais, au

lieu de le lui apporter dans le format déterminé et de demander à être

placé dans un album, il lui remit un grand portrait dessiné au crayon,

avec un cadre, et il lui annonça qu'il avait choisi cette dimension pour

lui procurer le plaisir de le pendre.....

M. de Sainte-Aulaire quittant Vienne, je résolus d'aller me fixer sous

un climat plus doux, et je choisis Venise. Mais mon départ fut suspendu

de quelques jours par l'arrivée de M. le duc de Bordeaux, qui, après le

terrible accident qu'il avait éprouvé pendant le cours de l'été, s'était

cru dans un état de convalescence assez avancé pour se mettre en route

pour Göritz. Mais, arrivé à Vienne, de nouvelles souffrances le

retinrent une grande partie de l'hiver. Je lui trouvai un esprit calme,

une instruction assez développée, de la modération, de bons sentiments

et le mouvement d'esprit qui convient à la jeunesse. J'eus grand plaisir

à le revoir et à causer longuement avec lui. J'éprouvai un véritable

chagrin que mes arrangements personnels me forçassent à partir et

missent obstacle à ce que je pusse jouir plus longtemps des charmes de

sa présence.

Je me mis en route et partis de Vienne, le 2 novembre 1841, pour me

rendre à Venise, où j'arrivai le 6. Un logement agréable m'y était

préparé sur le grand canal. J'avais laissé l'hiver à Vienne et je

retrouvai l'automne le plus chaud, le plus délicieux. On croit renaître

et revenir à la vie quand on change ainsi, en si peu de moments, de

rigoureux frimas contre la plus douce température. Souvent j'avais

traversé Venise, mais jamais mon séjour dans cette ville n'avait dépassé

une semaine. Toujours une sensation agréable avait accompagné mon

arrivée en voyant cette superbe cité, si belle encore, même au milieu de

ses ruines, quelque déchue qu'elle soit des splendeurs et des

magnificences qui l'ont rendue célèbre. Mais on ne connaît une ville que

lorsqu'on y demeure d'une manière suivie. D'abord l'étude du matériel

exige seul un certain temps pour en garder les souvenirs dans l'esprit.

À Venise, l'art a un caractère original et expressif. L'architecture des

palais sert comme d'interprète à l'histoire de cette reine du moyen âge.

Il faut nécessairement étudier les fastes de la république en même temps

qu'on admire ses monuments. Ici tout se lie, et ce n'est pas, pour un

esprit sérieux, un des moindres charmes de Venise. Il en est ici comme à

Rome: on y trouve la trace des moeurs des différents âges dans les

palais et les ruines que l'on a sous les yeux.

La place et l'église de Saint-Marc reçurent, à juste titre, mes premiers

hommages. Quel bel ensemble et quelle élégance on remarque dans toutes

les constructions! que de richesse dans les matériaux et quelle

recherche dans les moindres ornements! Les Vénitiens ont pris le type de

leur style à Constantinople; mais ils se le sont approprié. Bien qu'il

porte le nom de byzantin, il est cependant autre chose dans ses détails.

L'église Saint-Marc est son chef-d'oeuvre: plus on l'étudie, plus on

l'admire. Son étendue n'a rien de grandiose: elle n'était pas l'église

du patriarche, mais seulement la chapelle du doge de la sérénissime

république. À ce titre, ce monument ne pouvait pas avoir une plus grande

dimension; mais elle renferme les plus riches ornements. On en jugera en

réfléchissant que la coupole principale, environnée de huit coupoles

plus petites, forme son dôme. Toutes sont revêtues, ainsi que les parois

de l'église, dans tout leur développement, de belles mosaïques

représentant des objets de piété. Les dorures les plus riches se mêlent

partout à ces produits de l'art. La direction de la lumière, habilement

ménagée, produit des effets merveilleux. Plus de cinq cents colonnes de

vert antique, de porphyre, de serpentine, de jaspe, etc., etc., etc., se

trouvent réparties dans ce monument. La façade, très-haute et des plus

magnifiques dimensions, malgré les ornements dont elle est surchargée,

réunit le grandiose le plus imposant à la grâce la plus coquette. La

vaste plate-forme qui la surmonte est embellie par les célèbres chevaux

de bronze que la victoire, capricieuse et changeante de sa nature, a

fait beaucoup voyager. Coulés en Grèce et placés d'abord à Corinthe, ils

furent transportés à Constantinople, puis apportés de Constantinople à

Venise, après la conquête de cette ville par les croisés. Ils vinrent à

Paris dans le temps de notre gloire et de notre grandeur, et revinrent,

après nos malheurs et nos désastres, au lieu d'où nous les avions tirés

et où ils avaient séjourné le plus longtemps.

Cette belle église, l'un des plus magnifiques monuments de l'Italie,

commencée dans le dixième siècle, ne fut terminée que dans le

dix-huitième.

Rien n'est plus curieux que de rechercher les différentes phases de

cette puissance de Venise, si faible d'abord, et ensuite si redoutable

pendant tant d'années, mais dont il ne reste plus que des souvenirs. La

création de Venise eut pour cause immédiate les malheurs des temps. Elle

fut l'expression des besoins de la société. Des invasions de barbares

avaient, à plusieurs reprises, ravagé le nord de l'Italie. Le besoin de

sécurité décida une partie de la population à venir chercher un refuge

au milieu des eaux. De nombreuses îles couvraient la mer intérieure qui

forme les lagunes, et ceux qui vinrent s'y établir purent y vivre en

paix, à l'abri de leurs ennemis, qui étaient dépourvus de tout moyen

maritime. L'exigence de ses besoins força cette population à se livrer

à une navigation continuelle, qui, d'abord appliquée aux circonstances

de tous les jours, reçut promptement un assez grand développement pour

créer des richesses et assurer leur indépendance.

Il résulta de cet ordre de choses que le génie de ce nouveau peuple fut

tout à la fois navigateur, guerrier et commerçant. Les soins de la

sûreté commune établirent des rapports intimes entre ses diverses

fractions dispersées dans les différentes îles. Il se trouva, dans son

ensemble, composé d'une réunion de petites agrégations distinctes, mais

toutes égales entre elles. La première forme de gouvernement fut, en

conséquence, la démocratie. Mais bientôt les mêmes individus, occupant

habituellement les mêmes emplois, élevèrent leurs familles dans

l'opinion, par le fait même de l'exercice du pouvoir. De là une

considération particulière, qu'une fortune plus grande rehaussa encore.

Il en résulta bientôt que l'État, quoique légalement démocratique,

devint aristocratique par le fait, tandis qu'un chef nommé à vie et

investi d'un grand pouvoir rapprocha beaucoup cet ordre de choses d'une

monarchie élective assistée d'un conseil choisi par le peuple. Sous

cette organisation, les plus grandes choses furent faites; mais plus

d'une révolution arracha du trône celui qui l'occupait. Un ordre

politique semblable, s'il eût existé plus longtemps, eût amené

infailliblement l'établissement du pouvoir héréditaire d'un seul; mais

Pierre Gradenigo, élu doge en 1289, constitua l'aristocratie, en

limitant à un nombre déterminé de familles, qui furent désignées, le

droit d'être élu au grand conseil. Un siècle plus tard, en 1436, après

les ravages de la peste et la diminution des familles, l'usage voulut

que la totalité de ceux qui les composaient entrassent de droit au grand

conseil et sans élection, de manière qu'en elles consista la

souveraineté. Dès ce moment, le gouvernement fut établi sur les bases

les plus solides qu'il appartienne aux hommes de choisir.

Ce fut à ce grand événement que Venise dut la longue durée de son

existence politique. Les aristocraties ont en elles mêmes des principes

de conservation qui leur permettent une très-longue vie. Quand, dans le

cours des siècles, des révolutions interviennent, elles ne font

ordinairement que les rajeunir. Quand un corps héréditaire possède la

souveraineté, deux causes lui en garantissent la conservation. D'abord,

de longues discussions précèdent et préparent les grandes résolutions,

et amènent nécessairement des lumières sur tous les actes importants.

Ensuite, l'immense intérêt que chacun a dans la durée de l'organisation

sociale, et l'impossibilité où il est de gagner à un changement, à moins

de s'emparer du pouvoir suprême, font que le plus ambitieux, abandonné à

ses forces seules, doit préférer de partager le sort commun et réduire

ses efforts à exercer une influence légale que rien ne défend et rien ne

proscrit. Mais, si une aristocratie est viable de sa nature, il faut,

pour exercer une grande puissance à l'extérieur, qu'elle délègue un

grand pouvoir à son chef. C'est ce qu'elle a fait à Venise pendant

longtemps, alors que les doges étaient tout-puissants. C'est sous ce

régime particulièrement que la république a ébloui et vivifié le monde.

Mais, quand une jalousie mesquine s'est emparée des esprits, quand la

crainte, les soupçons, ont caractérise toutes les démarches, dès ce

moment, la république de Venise a tiré sa plus grande force des

souvenirs de son histoire.

La nature de sa puissance, dans le moyen âge, avait créé de grandes

richesses. La navigation établit des rapports fréquents avec l'empire

grec, où la civilisation s'était réfugiée. Le développement des

connaissances, le goût des sciences et des arts s'ensuivit, et Venise

devint le principe de la renaissance morale de l'Italie. Cette puissance

exceptionnelle, car nulle autre n'avait alors en Europe les richesses et

les lumières qu'elle possédait, sa marine et l'étendue de ses relations

lui donnèrent bientôt une suprématie, qu'elle n'a perdue que lorsque

d'autres États, à son exemple, développèrent leurs facultés, et vinrent

partager avec elle les avantages qui lui appartenaient exclusivement.

Quand elle les possédait seule dans le moyen âge, elle jouait un rôle

qui rappelle celui de l'Angleterre de notre temps. L'échelle sur

laquelle est organisé aujourd'hui le monde est beaucoup plus grande sans

doute; mais, dans le rapport de la puissance effective des différentes

nations chrétiennes, les Vénitiens avaient une proportion peut-être plus

grande que celle de l'Angleterre aujourd'hui.

Un grand pouvoir pour l'exécution, basé sur une forte aristocratie

héréditaire, est donc la combinaison sociale la plus favorable à la

durée des gouvernements et à leur puissance extérieure. C'est encore de

ce point que l'on peut établir une juste comparaison entre Venise et

l'Angleterre; mais ici tout est en faveur de l'Angleterre.

L'aristocratie anglaise crée et conserve toute la puissance publique;

ses législateurs ont eu en outre une haute prévoyance de l'avenir en

s'occupant d'assurer les moyens de perpétuer dans cette aristocratie

l'esprit qui devait toujours l'animer, en lui permettant d'appeler

incessamment à elle tout ce qui fait la force du pays. Jamais elle n'a

oublié que ses intérêts, comme ceux de l'État, lui commandent d'adopter

les illustrations nouvelles, d'absorber et de s'assimiler tout ce qui

s'élève dans l'opinion. Elle reçoit ainsi constamment des secours

salutaires, se renforce de toutes les influencés utiles, modifie ses

moeurs suivant les temps, et ne repousse rien de ce qui peut ajouter à

son éclat. Ouverte à tous ceux qui ont des titres pour y être reçus,

elle n'est l'objet d'aucune haine, mais devient l'espérance de tous.

Il en est tout autrement d'un pouvoir fondé sur la démocratie. Tout y

est variable et fragile: tout y est incertain; dès lors tout y est

faible. Le gouvernement a-t-il de grands pouvoirs, il s'empare bientôt

d'une autorité sans bornes, aidé par les ambitieux qui, n'ayant rien à

perdre, ont tout à gagner en se réunissant à lui. Est-il faible, le

moindre choc le renverse, et la révolution qui le détruit en appelle

mille autres. Si l'aristocratie renverse le pouvoir qu'elle a créé, le

corps social n'est pas ébranlé dans sa base; car elle n'a fait que

substituer un nom à un autre. Des combinaisons d'intérêt peuvent se

faire facilement entre un nombre borné de familles. Elles sont

impossibles quand on opère sur une multitude confuse, livrée à une foule

de passions qui se combattent et se croisent dans tous les sens. Les

ambitions individuelles, dans un état de choses semblable, amènent

bientôt et nécessairement l'anarchie et la destruction ou la tyrannie.

Il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique; les rochers

résistent à l'action des vents qui remuent facilement les sables. La

Suisse, depuis la création, n'a pas changé de forme, tandis que l'Égypte

est chaque jour la proie du désert remué par la tempête.

La république de Venise a péri, parce qu'aucun ouvrage des hommes n'est

éternel. Elle a péri de vieillesse. Elle est tombée en lambeaux faute

d'avoir conservé une des vertus publiques qui l'avaient tant distinguée

autrefois. Elle a péri sans avoir opposé la moindre résistance avec un

peuple dévoué, avec une armée fidèle, et faute d'avoir voulu vivre.

Malgré les changements survenus dans l'ordre proportionnel des États de

l'Europe, elle eût pu avoir encore une longue existence; mais il eût

fallu que son gouvernement ne s'abandonnât pas lui-même. Son nom et les

souvenirs qui s'y rattachaient auraient seuls suffi; et il existait

entre ses mains des moyens positifs et matériels de puissance que la

moindre prévoyance et une faible énergie auraient pu rendre redoutables.

Jamais puissance ne s'écroula d'une manière plus misérable et moins

digne de son origine.

Il était entré de tout temps dans la politique du gouvernement vénitien

d'isoler complétement de la politique les habitants de Venise. Rien

n'avait été négligé pour faire naître chez eux le goût des plaisirs.

Cette passion avait pris un développement effréné. Les habitudes du

mystère, consacrées d'abord à la politique, avaient été appliquées aux

relations de l'amour. La loi somptuaire, qui avait prescrit de donner la

même forme et la même couleur aux gondoles, servait merveilleusement le

secret que chacun gardait sur les habitudes de sa vie. Le mystère était

tellement dans les moeurs, que les masques étaient d'usage pendant trois

mois de l'année; et ceux qui ne l'appliquaient pas sur leur figure en

portaient un sur leur bras, par respect pour la coutume. Ils étaient à

tous les moments du jour hors de chez eux. La vie de Venise était donc

une vie toute de plaisir et de débauche pour ceux qui n'occupaient pas

les hauts emplois de la république. Il était résulté d'habitudes

semblables, consacrées par les siècles, une grande douceur dans les

moeurs et une sociabilité que l'on ne rencontrait nulle part ailleurs.

Les conséquences s'en font sentir encore aujourd'hui. Quoique l'usage

des masques et des dominos soit passé de mode et qu'on ne fasse plus

maintenant du jour la nuit, nulle part, en Italie, on ne trouve un

peuple plus doux, une société plus hospitalière et plus gracieuse, des

femmes plus attrayantes et plus remplies de séductions.

On peut faire à Venise une remarque qui m'a souvent frappé dans le cours

de ma vie, c'est que les moeurs se modifient d'elles-mêmes par l'empire

des circonstances où la société est placée et des nécessités que

celles-ci amènent avec elles. Je ne suppose pas que la vertu soit plus

générale à Venise qu'ailleurs; mais ce qui est incontestable, c'est que

les crimes y sont infiniment plus rares et que les assassinats y sont

complétement inconnus, lorsqu'ils pourraient s'exécuter si facilement et

se couvrir d'un voile si épais et si difficile à percer. Jamais rien

n'est tenté contre l'ordre public, malgré l'obscurité qui règne

nécessairement dans cette multitude de petites rues, qui forment de

véritables labyrinthes (il y en a deux mille deux cent cinquante), et

sur ces canaux qui serviraient merveilleusement les coupables en leur

donnant le moyen de faire disparaître en un moment les traces de leurs

attentats. Transportez à Venise la population d'une autre ville, de

Milan par exemple, où chaque nuit on ne circule avec quelque sécurité

que sous la protection d'une multitude de sentinelles placées presque en

vue les unes des autres, et de nombreuses patrouilles qui marchent dans

tous les sens, et Venise deviendra réellement en un moment tout à fait

inhabitable.

Je trouvai la société de Venise composée de gens gracieux, et j'y fus

reçu avec bienveillance et empressement. J'y rencontrai des savants

d'une grande distinction. Ils y sont recherchés et honorés. Un institut

venait d'y être fondé. Les savants fixés à Padoue, dans cette ville

consacrée de tout temps aux études, venaient y siéger à des jours

déterminés. Au nombre de ceux dont la réputation est la plus étendue se

trouvait M. Santini, astronome célèbre, directeur de l'observatoire. Je

me liai d'une manière particulière avec un géomètre et un géologue. Le

premier, directeur général des ponts et chaussées, M. Paleocopa, est un

homme d'un savoir profond et d'un esprit aimable, vif et brillant. Élevé

à l'école d'artillerie et du génie de Modène, il avait servi dans le

corps du génie militaire du royaume d'Italie et fait avec nous les

dernières campagnes de l'Empire. Répugnant à servir dans une autre armée

que celle dans laquelle il avait débuté, il entra dans la carrière

civile quand le nord de l'Italie revint à l'Autriche. Il trouva

l'occasion de montrer sa capacité et d'exécuter de beaux et grands

travaux, qui lui font le plus grand honneur. Au nombre de ceux qui

composaient ma société habituelle se trouvèrent le secrétaire de

l'institut, M. Passini, géologue (ses connaissances sont très-étendues

et variées, son activité est très-grande), et un jeune officier de

marine d'une grande distinction, chargé de la direction de

l'observatoire, le baron de Willersdorff.

Je passai ainsi mon hiver d'une manière assez douce, partageant mon

temps entre l'admiration des objets d'art dont Venise est remplie, une

société agréable et un bon spectacle, dont l'admirable salle de la

Fenice double les avantages.

Il serait sans intérêt d'entrer dans le détail de la vie que l'on mène à

Venise. Je me bornerai à dire qu'elle a perdu la fougue et l'activité

qui la caractérisaient autrefois. Elle est plus régulière peut-être que

dans les autres villes d'Italie. Les chroniques galantes sont maintenant

du domaine du passé, et, quoique sans doute le temps présent lui

fournisse encore des aliments, les jouissances de l'esprit sont appelées

à entrer dans les plaisirs journaliers.

Les admirables peintures que renferment les palais des particuliers,

l'Académie des beaux-arts, les églises et les bâtiments publics ne

sauraient être trop visitées; car on y découvre sans cesse de nouvelles

beautés. On reconnaît facilement quel rang on doit donner, parmi les

écoles du moyen âge, à cette école vénitienne, dont le caractère est si

pur, si vrai, l'expression si énergique. On ne peut aussi se lasser de

contempler les objets d'architecture de tous les genres, dont la variété

infinie chasse la monotonie, sans nuire à la beauté. Cependant,

au-dessus de tous ces chefs-d'oeuvre, planent toujours les immortels

ouvrages de Palladio, le seul architecte, peut-être, qui ait rappelé en

Europe, par ses ouvrages, ceux qui ont illustré la Grèce antique. Cinq

mois s'écoulèrent ainsi dans Venise de la manière la plus douce. J'en

sortis au printemps pour entreprendre un agréable voyage en Toscane, où

m'appelait l'arrivée d'une amie de France, madame la comtesse de

Damrémont, qui s'y était rendue pour m'y voir et passer quelque temps

avec moi.

Je partis le 12 avril de Venise, pour me rendre d'abord à Bologne, et je

profitai de ce voyage pour voir en détail les murazzy, les travaux de

Malamocco, et les embouchures des fleuves voisins, si menaçants pour les

provinces qu'ils traversent.

Les lagunes sont séparées de la mer par une bande de terre dont la

largeur varie. Divisée par les intervalles qui unissent les lagunes à la

mer, elle forme plusieurs îles dans la partie méridionale, et elle est

réduite à la plus mince épaisseur. La sûreté de Venise a rendu

nécessaire de créer une défense artificielle. Sans ce rempart,

l'affluence de la mer par les gros temps et les vents du sud aurait

bientôt submergé la ville et l'aurait détruite.

Les murazzy ont donc été construits dans un but de défense et de

conservation. Ce sont des travaux semblables à ceux que l'on voit en

Hollande, avec cette différence que ces derniers ont été construits en

terre et ont pour objet d'isoler complétement le pays de la mer, tandis

que les autres, qui sont en grande partie construits en pierre, ont pour

but de diminuer, de régler et de limiter l'entrée des eaux de

l'Adriatique dans cette mer intérieure et si peu profonde que forment

les lagunes.

Mais, si Venise doit être préservée de l'action des eaux, elle a besoin

de communiquer avec la mer, et de posséder au moins un passage d'une

profondeur suffisante pour permettre l'entrée et la sortie des vaisseaux

d'un certain tirant d'eau. La construction des murazzy a de la beauté et

de la grandeur. On serait tenté de croire que ces travaux remontent à

l'époque glorieuse et puissante de la république. Il en est autrement;

c'est un ouvrage de sa vieillesse et le résultat d'un calcul économique.

C'est vers 1740 que ces travaux furent commencés. Jusque-là, on avait

entretenu l'obstacle au mouvement des eaux au moyen de caisses en bois

remplies de pierres, qui, placées d'une manière contiguë, formaient une

digue et brisaient les vagues; mais, les bois étant devenus rares et

chers, on y substitua un travail plus dispendieux, mais aussi plus

durable, et les murazzy furent commencés. Quoiqu'on n'ait pas cessé d'y

travailler, ils ne sont pas encore achevés aujourd'hui. Ils se composent

de pierres de très-grandes dimensions, qui sont liées entre elles par un

mortier de pouzzolane. Ils forment une digue dont la pente est

très-douce, qui résiste facilement au choc des vagues et présente un

obstacle invincible à l'action de la mer.

Mais, procurer à la passe de Malamocco, naturellement la meilleure, la

profondeur nécessaire aux besoins de la navigation, était chose plus

difficile. Après un long examen et une discussion approfondie des

meilleurs ingénieurs, on a arrêté, pour être placé sous la direction du

chevalier Paleocopa, l'un des ingénieurs les plus distingués de

l'Italie, si riche en individus de cette espèce, un système de travail

dont l'achèvement est presque complet au moment où j'écris. Les opinions

qu'avait manifestées autrefois notre célèbre ingénieur Prony ont

prévalu. Les atterrissements de la passe viennent de deux causes: de

l'action extérieure et de l'action intérieure. Pour arrêter ceux-ci, on

a construit une digue qui a déplacé le passage et produit complétement

l'effet désiré. Elle a été exécutée sous le gouvernement français. On

vient maintenant d'exécuter une digue extérieure, perpendiculaire à la

côte, de deux mille cent mètres, qui arrête les sables que les courants

du sud amènent, et qui, en redressant et contenant les courants qui

deviennent plus rapides dans les mouvements des marées, les force à

déblayer et à creuser constamment la passe, comme il arrive en France

dans certains ports de la Manche au moyen des écluses de chasse. Ce beau

travail rendra le port de Venise d'un facile accès. Dans quelques

siècles sans doute, les mêmes inconvénients se renouvelleront; mais

alors de semblables travaux, repris et continués, remédieront de nouveau

au mal.

Je visitai Chioggia, petite ville de pêcheurs située à l'autre extrémité

des lagunes. Son nom se rattache à une époque de grands désastres, mais

peut-être aussi à la plus glorieuse époque de la république. Réduite à

la défense de la ville même, elle sut résister à ses ennemis, et, quand

elle semblait au moment de périr, elle prit une attitude offensive qui

la délivra tout en se défendant, et humilia profondément Gênes sa

rivale.

En sortant de Chioggia, on entre dans un pays constamment menacé par les

eaux, souvent envahi par elles, et qui serait complétement submergé si

des travaux continuels ne parvenaient à le garantir. Il est curieux

d'étudier les circonstances qui ont amené cet état de choses. Les

anciens Vénitiens, dont la sécurité était fondée sur leur éloignement de

la terre ferme, avaient établi en principe que la conservation des

lagunes était de premier intérêt et de première nécessité. En

conséquence, la direction donnée aux fleuves au voisinage de leurs

embouchures les en avait constamment écarté, afin d'empêcher les

atterrissements qui auraient fini par les combler. D'abord se trouvait

la Brenta, dont la direction naturelle tombait sur le milieu des

lagunes. Elle fut déviée dans son cours et dirigée de manière à arriver

directement à la mer. Mais il en résulta que la pente, répartie sur un

développement beaucoup trop grand, rendit son cours trop lent, et que

les eaux s'épanchèrent en fréquentes inondations, qui mettaient à l'état

de marécages un pays riche et fertile. Ce mal était augmenté par la

réunion de deux petites rivières, le Bacchiglione et le Gorzone, qui

affluaient dans le lit de la Brenta et se rendaient également à la mer

par l'embouchure de Brondolo, tandis qu'un canal navigable établissait

la communication entre les lagunes de Chioggia et l'Adige. Le pays

compris entre le Bacchiglione et le Gorzone étant en grande partie

inondé, un canal de desséchement, dit le canal des Cuori, fut creusé

pour porter les eaux dans le lit des fleuves réunis. Le baron Testus a

entrepris ensuite le desséchement de ce territoire, composé de

soixante-cinq mille campi ou vingt-quatre mille hectares, dont une

partie est inondée accidentellement, l'autre plus fréquemment, et une

dernière partie ne se compose que de marais. Il calcula que l'emploi de

six machines à vapeur, de la force réunie de cent vingt chevaux, le

débarrasserait de trois mille mètres cubes d'eau par minute et que le

travail ne devrait pas durer plus de soixante-dix à quatre-vingts jours.

Ce calcul s'est trouvé complétement erroné. Il n'a obtenu que des effets

médiocres avec des moyens très-dispendieux. Le simple bon sens semble

indiquer la marche à suivre, qui est celle-ci: diviser le terrain en

deux parties par une digue, savoir, celle qui est au-dessus du niveau de

la mer basse, et celle qui est au-dessous; conduire les eaux de la

première à la mer par un canal, au moyen de portes-écluses qui

permettent aux eaux de s'écouler à la mer basse, et qui se ferment à la

mer haute pour empêcher l'invasion de la mer quand elle monte; ensuite,

n'appliquer les machines d'épuisement qu'à la deuxième partie, dont les

eaux ne peuvent avoir par elles-mêmes aucun écoulement. Des travaux

semblables se voient partout en Hollande, et leur système, inspiré par

le plus simple bon sens, donne constamment les résultats les plus

satisfaisants.

Nous avons remonté la rive gauche du Gorzone, puis passé cette rivière

pour nous rendre sur l'Adige qui vient aussi la traverser. De là nous

sommes arrivés sur l'Adigetto qui, autrefois, était une dérivation de

l'Adige. Réuni au Tartaro, dont les sources sont près de Vérone, et

grossi de la Molinella qui passe à Castellaro, près de Mantoue, il forme

un cours d'eau qui prend le nom de canal Blanc et communique avec

l'Adige. L'Adigetto a pris son nom de la prise d'eau faite à son

origine; mais la prise d'eau a été supprimée, et le nom lui est resté.

Le canal arrive à Adria, d'où il continue jusqu'à la mer, dans laquelle

il débouche par un ancien bras du Pô, séparé aujourd'hui du fleuve, et

qui porte le nom de Pô-di-Levante. Il communique avec le Pô véritable

par la Cavanella, que l'on ouvre d'abord pour la navigation, et ensuite

pour l'écoulement des eaux dans le Pô quand le fleuve est plus bas que

le canal Blanc.

Nous couchâmes à Adria, jolie petite ville, très-ancienne, aujourd'hui

éloignée de plusieurs lieues de la mer, et autrefois port de mer qui

donna son nom au golfe Adriatique. Une circonstance remarquable des pays

situés sur les deux rives de l'Adige, et qui les met constamment en

péril, c'est que le fond du lit du fleuve, constamment plus élevé que la

campagne, la domine de deux à trois pieds. Les eaux s'élèvent

quelquefois jusqu'à trente pieds. Que l'on juge combien est menaçante

cette puissante masse d'eau en mouvement!

Cet état de choses est venu de ce que ces pays ont été trop tôt habités

et trop tôt cultivés. La nature a destiné les fleuves à dessécher les

marais, en élevant leur sol par des alluvions. Mais, quand on se décide

à cultiver un terrain bas, traversé par un fleuve, il faut de toute

nécessité diguer la rivière pour en contenir les eaux. Dans ce cas, et

dans l'intérêt de l'avenir, afin d'empêcher des résultats tels que ceux

que nous voyons, il faudrait adopter un double système de digues,

c'est-à-dire placer d'abord de petites digues propres à resserrer le

fleuve, et ensuite élever de grandes digues de défense, qui, placées à

une certaine distance, lui ouvrent une grande surface pour s'étendre, ce

qui diminuerait l'élévation des eaux dans les crues, et ralentirait

beaucoup l'élévation du sol en offrant un plus grand espace pour

recevoir les alluvions; mais c'est une prévoyance que nulle part on n'a

eue autrefois. C'est un tort qu'on a eu particulièrement en Hollande, où

on rencontre une analogie réelle avec ce que l'on voit ici: chaque

année, l'existence des deux pays est également menacée par les eaux, et

par les mêmes causes. Cette Haute-Italie, si belle, a été si

anciennement habitée et cultivée, et à une époque si barbare, qu'il

n'est pas étonnant que des mesures semblables de précaution n'aient été

ni prises ni conçues. Une fois la culture développée, les populations

fixées sur les bords du fleuve s'y sont trouvées enchaînées. Leur

sécurité de chaque jour les a forcées à ajouter chaque année à la

hauteur des digues, à mesure que le fond du fleuve se rehaussait

lui-même, et on en est venu à ce que l'on voit aujourd'hui.

Le 12, nous avons visité le Pô et examiné les épis construits dans le

double but de préserver ses bords, et de diriger les courants dans

l'intérêt de la navigation. Un des épis construits en pierre ressemble

par son importance et sa dimension à un môle de port de mer. Le Pô, tout

menaçant qu'il est pour la campagne, car il s'élève beaucoup dans les

crues, est cependant moins effrayant que l'Adige, parce que le fond de

ce fleuve est partout plus bas que le niveau de la campagne. Nous

visitâmes la Cavanella dont j'ai parlé déjà, extrémité du canal de

communication entre Chioggia et le Pô. Il y a deux écluses de sept pieds

de hauteur, qui sont placées à la suite l'une de l'autre. Ce canal sert

aussi de dégagement des eaux du canal Blanc dans le Pô, quand celui-ci

est bas, et dans tous les temps pour la navigation, soit pour entrer

dans le Pô, soit pour en sortir. Lorsque la différence des niveaux des

eaux est de six à sept pieds, on réunit les deux écluses, et on les

traite comme une seule; quand la différence est de quinze pieds, on les

ouvre successivement. Plus bas, le canal Blanc communique, par une

autre écluse, avec le canal des Cuori qui réunit les eaux du Gorzone et

du Bacchiglione. Enfin une dernière porte s'ouvre et fait entrer les

bateaux dans le canal de Chioggia, et c'est ainsi que la navigation

intérieure est établie entre Venise et le Pô.

Nous rentrâmes à Adria, et, le 13, j'allai visiter les travaux de

l'Adige. Ses dignes avaient été rompues. Une grande invasion des eaux

avait couvert la campagne; un village avait été emporté. Ces accidents

se renouvellent malheureusement trop souvent. À chaque accident

semblable, on redresse les digues; on les reconstruit avec un plus grand

soin. Le moyen employé pour leur donner de la solidité est de les

établir sur un lit de fascines. Les eaux y pénètrent et y déposent un

limon d'alluvion, qui empêche les infiltrations. Or c'est toujours par

des infiltrations que les digues viennent à percer. On n'a souvent que

du sable pour les construire; aussi les eaux s'y frayent assez

facilement un passage. On voit d'abord se former une fontanelle sur le

revers; puis, peu de temps après, arrive une catastrophe.

Après avoir examiné ces travaux importants, que malheureusement on est

obligé de reprendre très-souvent, j'ai de nouveau été coucher à Adria.

Dès le lendemain, je me mis en route pour Rovigo, Ferrare et Bologne.

Je passai le Pô à la Mezzola, domaine d'une très-grande valeur,

appartenant au pape. Pendant la possession française, elle était devenue

un bien national. Elle avait été donnée à des fournisseurs. Avec le

temps, elle est revenue à son ancien propriétaire. À peu de distance

sont les grandes pêcheries de Comacchio. Dans ces pêcheries, on élève le

poisson sur une très-grande échelle. Les poissons extrêmement petits,

qui viennent de naître, sont pris dans la mer avec des filets dont les

mailles sont très-étroites. On les place ensuite dans de vastes espaces

isolés de la mer par des digues, mais communiquant avec elle par des

portes et des grillages, ils grandissent dans ces enceintes pendant

plusieurs années. C'est un établissement de même nature que les vallées

des lagunes, car c'est ainsi qu'on les nomme. Ces vallées sont au nombre

de soixante-dix. Elles touchent, dans une partie de leur développement,

à la terre ferme. Elles ont, dans leur ensemble, plusieurs milliers

d'hectares de superficie. Dans tous ces établissements, et à Comacchio

surtout, on élève une quantité immense d'anguilles que l'on sale, et qui

servent à l'approvisionnement des vaisseaux. Une seule de ces vallées

rapporte, à ma connaissance, à son propriétaire plus de cinquante mille

francs par année.

Les tableaux de l'école des Beaux-Arts, à Bologne, sont peu nombreux,

mais d'un choix excellent. Ce sont des chefs-d'oeuvre des plus grands

maîtres. On y trouve beaucoup de Carraches. Une réunion, immense par le

nombre, admirable par le mérite, et qui semble au-dessus des moyens d'un

particulier, forme la galerie du comte Zambeccari. Elle se compose de

neuf cents tableaux, dont un Raphaël et des Titiens.

Les environs de Bologne sont charmants. Le pays est riche et varié. Une

multitude d'élégantes maisons de campagne, et le voisinage immédiat des

collines, ajoutent à la beauté du paysage. Mais une chose unique au

monde, le Campo Santo, mériterait seul le voyage pour un homme instruit

et curieux. Nulle part on n'a eu une semblable pensée, ou, au moins,

nulle part on ne l'a exécutée avec un semblable grandiose. On s'est

servi pour le fonder d'une ancienne chartreuse, dont on a conservé et

restauré l'église avec un soin tout particulier. De vastes carrés vides

forment des cloîtres qui se succèdent. Contre ces murs sont placés les

monuments des particuliers, et les restes de ceux auxquels ils sont

consacrés. Les vides de carrés sont destinés à l'enterrement des

personnes du commun; mais on a placé à chaque tombe un numéro qui

correspond à celui du registre, de manière qu'au bout de quelques

années on peut retrouver les restes que l'on veut transporter ailleurs.

Il y a dans ces dispositions un grand respect pour les morts, une idée

morale qui rend l'idée de la fin moins douloureuse et moins triste.

Une galerie couverte, de quatre milles d'Italie de longueur environ,

établit une communication facile et praticable dans tous les temps entre

le Campo et la ville, et donne à chacun la facilité d'aller faire des

actes de piété au milieu de ces tombeaux. Cet ensemble, je le répète,

qui est unique au monde, honore beaucoup les magistrats de Bologne qui

l'ont fondé et qui le maintiennent avec le plus grand soin. Une autre

chose digne de remarque à Bologne est la transformation en bibliothèque

publique des bâtiments de l'ancienne université, qui n'existe plus.

Aujourd'hui on lui donne un style sévère, simple et beau. Un usage

ancien voulait que tous ceux qui avaient fait leurs études classiques à

l'université de Bologne, étrangers ou nationaux, laissassent leurs armes

peintes sur les murs des salles avec leurs noms. Le temps avait dégradé

tous ces blasons. On les restaure en ce moment avec le plus grand soin;

il y en a des milliers, et chacun peut y trouver des souvenirs de ses

ancêtres. En général, Bologne est remarquable par l'esprit de

patriotisme de ses habitants.

Une ancienne et fidèle amie, madame la comtesse de Damrémont, m'avait

donné rendez-vous à Florence, et je partis pour m'y rendre après avoir

séjourné deux jours à Bologne. J'ai parlé ailleurs de Florence avec

quelque peu de détail; je n'en dirai rien ici; mais je répéterai qu'elle

est du nombre des villes privilégiées que l'on revoit toujours avec un

nouveau plaisir. Les arts y sont plus honorés qu'ailleurs et y sont

cultivés avec plus de goût et de succès. Madame de Damrémont, possédant

le goût des beaux-arts au plus haut degré, jouissant plus qu'un autre de

ce qui tombe sous ses regards, portait sur ce qu'elle voyait un jugement

éclairé, développait le mien et m'expliquait mes propres sensations. On

ne doit pas voir seul les objets d'art d'une grande beauté. On ne juge

convenablement que lorsqu'on peut communiquer à d'autres ses remarques,

s'éclairer réciproquement par la critique et motiver une admiration

réfléchie.

La collection de tableaux que présentent le palais Pitti et les Uffizi

est composée de tant de chefs-d'oeuvre, qu'elle forme sans doute une

réunion unique au monde; mais on ne saurait aussi trop admirer les

dispositions qui sont prises pour faire valoir ces merveilles. On voit

qu'on rend en Toscane un véritable culte aux beaux-arts. Cependant

l'école moderne de peinture semble morte aujourd'hui à Florence. La

sculpture a pris sa place, et, comme dans toute l'Italie, elle y est

cultivée avec beaucoup plus de succès. Bartolini est le plus grand

sculpteur des temps modernes. Je le crois bien supérieur à Canova. Ses

compositions sont plus vraies et leur simplicité est plus dans la

nature. La vérité y a moins d'apprêt que chez ses devanciers. Rien de

plus beau que la statue d'Astyanax, s'il parvient jamais à l'achever;

car chez lui là est la difficulté.

Après deux mois d'un séjour rempli de charmes et qu'embellissaient les

jouissances d'une vive amitié, je me mis en route pour me rendre à

Gênes, où d'autres affections bien anciennes encore m'appelaient aussi.

Je visitai Livourne, Lucques et la côte orientale de Gênes, que je

n'avais jamais parcourue. L'État de Lucques me parut charmant. Il est le

type de ces principautés qui dispensent les souverains des soins

laborieux du gouvernement et leur donnent les jouissances attachées à la

possession d'une belle propriété indépendante. C'est un pays délicieux,

où l'on trouve le voisinage de la mer, une belle ville, un beau palais

autrefois rempli de tableaux de choix, une belle forêt, des eaux

thermales où l'on accourt de toutes parts, et une population

intelligente et spirituelle. Un duc de Lucques, philosophe et instruit,

animé de l'amour des sciences, pourrait voir écouler sa vie dans

l'idéal du bonheur; mais il faudrait qu'il fût quelque chose par

lui-même et qu'il pût baser son existence sur le sentiment de ses

facultés heureusement appliquées.

Je continuai ma route en parcourant cette rivière du Levant, si célèbre.

On la compare naturellement à celle du Ponant. Nulle ressemblance ne se

retrouve cependant entre elles. La rivière du Levant, couverte de villes

riches et peuplées, admirablement bien cultivée et commerçante, est tout

autre chose que l'autre, qui, sauvage encore, n'est habitée que de loin

en loin. Mais une admirable localité militaire en rend la possession

précieuse; le golfe de la Spezia, un des plus beaux du monde par son

étendue et la sûreté qu'il offre aux vaisseaux contre l'action des vents

de la mer; une source d'eau douce jaillissante, abondante et

représentant par sa richesse une rivière souterraine, fontaine

artésienne naturelle, mais de la plus grande dimension, donne la

facilité à toute une flotte de faire de l'eau en peu de moments. Enfin,

sa facile entrée et sa libre sortie de la passe, et sa position centrale

sur la cote d'Italie, complètent ses avantages. De grands travaux

projetés par Napoléon devaient en faire notre établissement principal de

marine sur cette partie des côtes de la Méditerranée, et il voulait la

mettre à l'abri de toute attaque directe de la part de l'ennemi. En

deux jours d'un voyage intéressant et agréable, j'arrivai à Gênes la

Superbe.

Pendant mon séjour assez long dans cette ville, je fus témoin de fêtes

brillantes qui eurent lieu pour le mariage du duc de Savoie. De là, je

me rendis en Suisse, où m'attendaient des amis. J'y passai un été

délicieux. À la fin de l'automne, j'allai revoir les merveilles de

Munich, d'où je retournai à Venise pour y passer l'hiver.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 20 / 105 题