APPENDICE

Après avoir fait le récit des créations de Méhémet-Ali et présenté le

tableau de la puissance qu'il avait élevée par son irrésistible volonté,

on peut être étonné de la faible résistance qu'il a opposée à l'attaque

dont il a été l'objet; je crois donc à propos de chercher la cause de sa

chute et d'en faire connaître les circonstances.

Aucune exagération n'a existé dans le jugement que j'ai porté en sa

faveur.

Les troupes égyptiennes avaient acquis une consistance qui leur donnait

une valeur réelle. Ses différentes armes étaient suffisamment instruites

pour combattre, et les batailles de Homs, de Beylan et de Konieh en ont

donné la preuve. L'examen circonstancié auquel je me suis livré, en

inspectant les troupes qui m'ont été présentées, a confirmé mes

premiers aperçus, et je déclare de nouveau que particulièrement

l'artillerie et la cavalerie pouvaient être comparées à des troupes

européennes. Une bonne organisation, bien calculée, avait été donnée à

cette armée et ajoutait à sa valeur. La campagne faite aux sources de

l'Euphrate et la bataille de Nézib, gagnée, le 24 juin 1839, sur l'armée

ottomane, fort supérieure en nombre et en artillerie, la destruction

complète de celle-ci et la perte de tout son matériel ont confirmé de

nouveau le jugement porté et les éloges donnés.

Mais, si des soins intelligents, une forte volonté, avaient créé cette

armée, les soins d'entretien lui avaient complétement manqué. Sans solde

pendant plus d'une année, misérablement nourrie, vêtue de toile au

milieu des neiges du Liban pendant l'hiver, elle fondit à vue d'oeil et

perdit bientôt son énergie. Aucune armée européenne n'aurait supporté

mieux qu'elle cette difficile épreuve; car, si l'on peut exiger de

bonnes troupes de résister à de grandes souffrances et de grandes

privations, ce ne peut être que pendant un temps assez court dont on

aperçoit la limite et dans de rares et grandes circonstances. Les forces

de l'homme ont des bornes, et une armée est une chose si artificielle,

que, pour la conserver au milieu des éléments de destruction qui ne

cessent de se faire sentir, il ne faut jamais renoncer un seul jour à

chercher à l'améliorer. Méhémet-Ali était Turc et en avait conservé les

moeurs. Si, sous certains rapports, son intelligence s'était élevée

au-dessus de la leur, sous d'autres il était resté à leur niveau. Avide,

il ne concevait pas des bénéfices qui ne fussent pas pour lui. Prêt à

tout sacrifier, et sans mesure, pour opérer et exécuter ce qui était

l'objet de sa passion, il se livrait à la plus grande parcimonie pour en

assurer la conservation. C'est une grande preuve de civilisation pour un

gouvernement que de savoir dépenser à propos et avec mesure. Ainsi,

quand l'Europe se préparait à intervenir, par la force des armes, dans

la querelle turco-égyptienne, l'armée égyptienne était dans un état

misérable; et, au lieu de pourvoir à ses besoins, il faisait de

nouvelles levées qui n'avaient et ne pouvaient avoir aucune valeur.

Ensuite Ibrahim-Pacha avait dispersé ses forces d'une manière peu

judicieuse. La plus grande partie était sur l'Euphrate, en présence de

quelques troupes ottomanes nullement menaçantes ni dangereuses; d'autres

à Balbec, et un fort petit nombre sur le versant occidental de la chaîne

du Liban, tandis que c'était là, en présence des Européens, qu'il devait

réunir ses meilleures troupes. L'escadre anglaise n'avait à son bord, il

est vrai, que six mille Turcs, douze cents Anglais et trois cents

Autrichiens. Ces troupes ne paraissaient pas bien redoutables par leur

nombre; mais elles étaient nouvelles pour les Égyptiens, dont les forces

étaient tellement éparpillées, qu'ils ne purent opposer aucune

résistance sérieuse; de manière qu'une action d'un moment entre quelques

milliers d'hommes, une fiction de combat, donna la victoire aux troupes

de débarquement. Mais ce qui, indépendamment des mauvaises combinaisons

du général égyptien, paralysa ses moyens, ce fut l'insurrection des

Maronites. Là était le seul véritable danger de Méhémet-Ali, danger

qu'il avait été le maître de prévenir et d'éviter en administrant avec

modération et douceur les habitants de la Syrie en général et les

Maronites en particulier, ainsi que je lui en avais démontré si souvent

l'importance. Ces populations l'avaient appelé de leurs voeux, l'avaient

reçu comme un libérateur, et s'étaient soumises à ses lois avec

empressement et reconnaissance, à cause de leur éloignement pour les

Turcs de Constantinople, qui leur étaient odieux par suite de leurs

exactions. Méhémet-Ali devait tout employer pour se les attacher, et il

avait beau jeu; il n'avait besoin pour cela que de modérer les impôts et

de flatter leur amour-propre. Enfin, avec une politique plus habile et

moins d'avidité, il eût pu faire des Maronites l'appui fondamental de

son autorité en Syrie et rendre cette province le bouclier de l'Égypte.

Une fois la révolte du Liban devenue générale, l'armée égyptienne

s'occupa à se réunir. Elle évacua ses positions et se rapprocha de

l'Égypte. Les mouvements furent lents et décousus. On avait négligé les

dispositions les plus vulgaires pour mettre Saint-Jean-d'Acre en mesure

de résister à un bombardement; de manière qu'un armement

très-considérable, mais fait sans intelligence, ne produisit aucune

espèce d'effet sur l'escadre, qui, en peu d'heures, détruisit toutes les

défenses et fit sauter le magasin à poudre. La partie de l'armée qui

était venue de Balbec et de Beyrouth, au lieu d'être en arrière, à peu

de distance de Saint-Jean-d'Acre, pour soutenir le moral de la garnison

en conservant sa communication avec elle, s'était éloignée sans motifs

et sans raison, sans se lier avec le gros de l'armée, qui, rassemblée à

Damas et complétement isolée, dut faire sa retraite par le désert, sur

Petra et Suez, au moyen d'une marche de plus de six semaines, soumise

aux rigueurs du froid le plus intense, d'un manque presque absolu d'eau

et de vivres, et après avoir souffert tout ce que l'histoire peut

présenter dans ses récits de plus déplorable et l'imagination concevoir

de plus triste. En peu de jours, l'armée égyptienne perdit toute sa

puissance réelle et tout son prestige. Aussi Méhémet-Ali n'eut-il plus

qu'à implorer les conditions les moins dures et à s'y soumettre. Toute

résistance était devenue impossible. Le sort de l'Égypte était fixé.

Maintenant j'entreprendrai l'examen de la politique suivie par les

puissances de l'Europe, et je chercherai à reconnaître d'abord si elle a

été équitable et si elles n'ont pas foulé aux pieds les droits de

Méhémet-Ali, qu'elles-mêmes avaient reconnus et consacrés.

En 1832, les débats survenus entre Méhémet-Ali et Abdalla-Pacha

amenèrent la guerre entre eux, et, au lieu de punir l'agresseur, qui

avait tort, le Grand Seigneur prit son parti. La guerre fut heureuse

pour le pacha d'Égypte, et son armée, après une suite de victoires dont

j'ai exposé les circonstances, arriva jusqu'à Konieh, où il fit

prisonnier le grand vizir Reschid-Pacha. Après chaque succès,

Ibrahim-Pacha s'était arrêté, attendant le moment de rentrer dans

l'ordre naturel de soumission qu'il devait à son souverain, mais avec

les garanties nécessaires à sa sûreté. De Konieh, il eût pu se rendre à

Scutari sans obstacle, et le sultan était à sa discrétion; car les

secours que l'empereur de Russie lui envoya de Crimée, n'étant pas

arrivés, n'auraient pu empêcher des entreprises plus graves, mais il ne

voulait que la paix. Les puissances européennes étant intervenues dans

ces débats, un traité fut signé qui laissait à Méhémet-Ali

l'administration des pays au delà du Taurus, avec un tribut dont la

quotité fut fixée; la soumission et l'obéissance furent rétablies entre

le vassal et le souverain, et tout rentra dans l'ordre.

Mais l'humiliation du sultan avait profondément blessé son coeur, et, en

signant le traité, il n'était occupé que d'arriver au moment où il

croirait pouvoir le détruire. Lorsqu'en 1834 j'étais à Constantinople,

je fus frappé des bruits de guerre qui y régnaient et des projets

hautement avoués de recommencer les hostilités. Les ambassadeurs et les

ministres étrangers n'étaient occupés qu'à empêcher le gouvernement turc

d'entrer dans une voie si funeste, et à calmer une ardeur si peu

opportune. Ils obtinrent de lui de suspendre ses projets, mais il était

hors de leur puissance d'en détruire le germe.

À mon arrivée en Égypte, Méhémet-Ali, parfaitement instruit de toutes

ces choses, répugnait à payer des tributs qui étaient destinés à fournir

les moyens de l'écraser. Mais la moindre observation et son bon sens

naturel lui firent bientôt sentir que rien ne serait plus contraire à

ses intérêts que d'hésiter à remplir ses engagements, attendu qu'eux

seuls fondaient ses droits à la position exceptionnelle qu'il occupait.

Le traité de Kutayeh, auquel avaient pris part toutes les puissances et

qu'elles avaient garanti, lui donnait place dans le droit public de

l'Europe, qui, dès lors, lui servait de garantie. Il a été fidèle à ce

parti et a enlevé au Grand Seigneur tout prétexte de le combattre et de

chercher à détruire sa puissance. Mais le sultan avait augmenté le

nombre de ses troupes, et, poussé par les intrigues des Anglais, il se

décida tout à coup à commencer des hostilités et attaqua l'armée de

Méhémet-Ali. La punition de ce manque de foi ne se fit pas attendre, et

l'armée turque fut anéantie à Nézib. Alors le sultan comprit la

conséquence de sa conduite et le danger dont il était menacé. Il se hâta

de réparer la faute capitale qu'il avait commise et parla le langage de

la paix. Elle était convenue et au moment d'être signée quand

l'intervention des puissances de l'Europe en suspendit la conclusion, et

l'on s'occupa, non pas de protéger les droits et les intérêts de celui

qui avait été fidèle à ses engagements, mais au contraire de celui qui

les avait violés. Si l'Europe ne fût pas intervenue, tout rentrait dans

l'ordre, suivant les stipulations du traité de Kutayeh. La vice-royauté

de l'Égypte se consolidait, achevait son organisation, et le sultan

aurait aujourd'hui un grand vassal, capable de le soutenir et de le

défendre. Tous les éléments de forces rassemblés, qui chaque jour

pouvaient s'accroître, ont disparu, là même où ils avaient le plus de

chance de développement. Les ennemis de Méhémet-Ali répondent qu'au lieu

de cela le sultan aurait péri renversé par son vassal. Nullement, erreur

complète: jamais le vice-roi n'a conçu la pensée, éprouvé le désir de

détrôner son maître. Le sang d'Othman a encore trop d'éclat en Orient

pour cesser de régner. Ce lien peut être plus ou moins serré, mais on ne

peut le rompre; il se confond, en quelque sorte, avec celui de la

religion, qui joue un si grand rôle parmi ces peuples.

L'empire turc, depuis près d'un siècle, présente le spectacle de la

faiblesse, du désordre et de l'anarchie. Sa puissance ne peut être

rétablie dans son ensemble que lorsque l'ordre régnera dans ses

principales parties, que l'obéissance y sera habituelle, à l'état

normal, et l'intelligence en voie de développement. C'est le seul moyen

de le rendre à la vie; mais il est trop étendu et trop vaste pour que

l'action centrale puisse se faire sentir d'une manière efficace à ses

extrémités avant qu'on les ait préparées à la recevoir; pour y parvenir,

il faut que plusieurs centres d'actions, d'où partent des efforts

simultanés, agissent dans ce but. C'est à l'Égypte, dont la population

est arabe, qui, par sa position géographique et les rapports de tous

les temps, possède une action facile sur tout ce qui est Arabe, à

remplir cette mission sur tout le midi de l'empire, à le réorganiser et

à le rendre puissant; et, cette mission remplie, elle réagira

puissamment sur le nord et en deviendra l'auxiliaire le plus utile.

L'Égypte rendue faible, tout reste dans le désordre et l'anarchie, aucun

progrès utile ne peut être espéré; et, comme rien n'est stationnaire

dans ce monde, les éléments de faiblesse et de destruction s'accroîtront

toujours là où Méhémet-Ali avait trouvé le secret de créer une autorité

irrésistible, car sa volonté ne rencontrait aucun obstacle qu'il ne pût

vaincre; on lui obéissait ponctuellement dans toute l'étendue de ses

domaines, et tellement, que du mont Taurus aux frontières de

l'Abyssinie, les communications étaient parfaitement sûres, au grand

étonnement des voyageurs. Quel moyen de civilisation, d'amélioration

matérielle et morale des peuples qu'un instrument semblable agissant

dans toute sa force et sa liberté.

L'intérêt de l'empire ottoman bien entendu voulait donc la conservation

de la puissance de Méhémet-Ali, et l'Europe aurait dû chercher à exercer

sur cet homme extraordinaire une influence salutaire et à le diriger

sans s'occuper à le détruire; il pouvait devenir l'élément principal de

la réorganisation et de la force de l'empire ottoman. Méhémet-Ali

jouissait d'ailleurs d'un grand avantage, celui d'agir sur l'esprit

d'une population intelligente, impressionnable, susceptible de progrès

rapides, ardente, passionnée, la première de l'Asie; car la population

arabe, enfin, n'en est pas à faire ses preuves de capacité. N'a-t-elle

pas précédé les Européens dans la civilisation, dans les sciences, dans

la pratique des moeurs sociales généreuses et dans la culture des

sentiments qui honorent le coeur humain.

Assurément, si on compare l'élément méridional de l'empire ottoman à

l'élément septentrional, tout est à l'avantage du premier. Une

population presque homogène l'emporte d'ailleurs toujours de beaucoup

sur celles qui sont divisées par les races et les religions. Les

millions de chrétiens placés au milieu des Osmanlis rendront toujours,

quoi qu'il arrive, cette partie de l'empire la plus vulnérable. Elle est

plus près des ennemis les plus dangereux de l'empire ottoman, tandis que

l'autre assez près de la première pour la secourir dans toutes ses

provinces, ne peut être attaquée dans le centre de sa puissance et peut

être mise très-facilement hors de toute atteinte.

Les puissances de l'Europe, dont les conférences sur les affaires

d'Orient n'amenaient aucun résultat, avaient des vues différentes, car

la France voulait la conservation de la puissance de Méhémet-Ali, tandis

que l'Angleterre avait la passion de la détruire; aussi se

séparèrent-elles, et tout à coup le traité du 15 juillet, qui consacrait

une alliance hostile à l'Égypte, fut signé entre l'Angleterre,

l'Autriche et la Russie. On avait réclamé l'adhésion de la France, sans

la mettre dans le secret absolu des conventions arrêtées, mais non

encore signées. La légèreté de l'ambassadeur de France et une sorte de

hauteur dédaigneuse l'empêchèrent d'ajouter foi aux avis confidentiels

qui lui furent donnés par le ministre d'Autriche. Le gouvernement

français apprit avec étonnement qu'il était exclu d'un concours où il

aurait pu exercer une influence utile.

L'Angleterre était seule passionnée dans cette question; l'Autriche et

la Russie agissaient de complaisance, et peut-être croyaient-elles sans

danger pour Méhémet-Ali les faibles armements dont il était menacé, et

qui, effectivement, semblaient peu redoutables. Mais la France, qui

voulait le sauver et qui par son isolement était maîtresse de ses

actions, s'effraya trop du danger de faire éclater, par une attitude

ferme et décidée, une guerre dont personne ne voulait. Une seule

démonstration eût tout terminé à notre gloire. Il fallait, au lieu de

rappeler l'escadre à Toulon, l'envoyer à Alexandrie avec de doubles

équipages pour remplacer à bord de l'escadre ottomane les matelots turcs

que l'on aurait fait débarquer; envoyer trois mille hommes d'infanterie

française avec un général intelligent et de choix à Saint-Jean-d'Acre

pour y tenir garnison; leur présence eût assuré le repos et l'obéissance

des Maronites et prévenu l'insurrection générale du Liban, véritable

danger de Méhémet-Ali.

Le début de la lutte eût été terrible pour l'alliance par suite de notre

grande supériorité; et, si les Anglais, avant de commencer la guerre, se

fussent décidés à réunir plus de moyens et à ajourner les hostilités, la

saison avancée forçait de les remettre au printemps. Pendant l'hiver,

les esprits se seraient calmés; tout se serait pacifié; la puissance de

Méhémet-Ali était sauvée, et le but que se proposait lord Palmerston

avec tant d'audace était manqué.

J'ai dit que l'Égypte, source de richesses inépuisables, peut être mise

à l'abri de toute attaque et devenir, pour les forces ottomanes, comme

un réduit dont il ne cesserait de sortir de puissants secours, qui

viendraient en aide à l'empire, comme le feraient ses alliés d'Europe

s'il était attaqué. Alexandrie peut devenir une place imprenable. Pour

parvenir à la rendre telle, il suffit de rétablir le lac Maréotis, en y

introduisant les eaux de la mer, et de fortifier l'espace étroit par

lequel serait établie sa communication avec la mer. Cette mer

intérieure, portant une flottille, conserverait à cette place, à plus de

trente lieues dans l'intérieur de l'Égypte, des communications d'où elle

pourrait toujours tirer les secours dont elle aurait besoin. Quelques

fortifications entre Aboukir et le Nil suffiraient pour empêcher toute

descente. Un débarquement est impossible sur la côte du Delta; il en est

presque de même au-dessous de Damiette. Reste donc le désert de Syrie,

qui se trouve impossible à traverser pour peu qu'il soit défendu par

quelques forts véritables qui assurent la possession des puits. Ainsi,

par toutes ces circonstances, il entrait dans les intérêts bien entendus

de la force de l'empire ottoman de conserver Méhémet-Ali puissant et

grand, assuré qu'une fois tranquille sur son existence politique il

consacrerait pour le soutien de son maître et la défense de l'empire

dont il faisait partie toutes ses forces et tous ses moyens, ainsi qu'il

l'avait déjà fait avec empressement lors de la guerre contre la Grèce

révoltée, quand le sultan lui fit la demande de son armée et de sa

flotte. C'était cependant toujours au nom de l'intérêt et du salut de

l'empire ottoman que l'on s'occupait de détruire son meilleur appui,

celui qui aurait pu et dû être le bras droit du sultan.

L'Angleterre était conduite dans sa politique haineuse et ardente contre

Méhémet-Ali tout à la fois par ses passions contre la France et par un

intérêt d'ambition. Elle voulait la destruction du vice-roi, jalouse des

préférences dont la France était l'objet en Égypte, et rêvant la

possession de ce pays. Sans le langage énergique de la France et de

l'Autriche, elle eût obtenu ce résultat. Ce but manqué, lord Palmerston

voulait au moins enlever à l'Égypte tout moyen de résister quand la

situation de l'Europe lui laisserait la faculté de s'en emparer.

Si quelques doutes pouvaient subsister à cet égard, ils seraient

facilement levés si on réfléchit avec quelle instance et quelle ténacité

le gouvernement anglais demande et exige la concession d'un chemin de

fer pour établir sa communication entre Alexandrie et le Caire. On avait

eu la pensée d'en construire un entre le Caire et Suez; mais il paraît

qu'on y a renoncé. J'ai démontré dans le cours d'un autre ouvrage

combien cette construction était inutile, difficile et inopportune; et

cependant ce projet, quoique peu judicieux, serait moins insensé que

celui de la vallée du Nil. S'il a pour objet spécial de diminuer le

temps nécessaire aux communications entre l'Europe et l'Inde, comme le

temps nécessaire pour effectuer ce voyage est déterminé par la marche

des bâtiments à voile et à vapeur sur les différentes mers à parcourir,

on demande quel avantage il pourrait y avoir à économiser un ou deux

jours sur un voyage de plus de six semaines dont le temps général ne

peut être raccourci. S'il est question du mouvement et de la circulation

dans l'intérieur de l'Égypte, la chose est pire encore, parce qu'aucune

marchandise d'Europe n'arrive en Égypte pour y être vendue. Ce pays ne

consomme à peu près rien: des toiles suffisent pour l'habillement du

peuple, et, pour la classe élevée, fort peu nombreuse, des draps

fabriqués sur place. Pour l'exportation, elle ne consiste qu'en produits

du sol, et le Nil est plus que suffisant pour donner le moyen de les

conduire à Alexandrie. Dans la haute Égypte, les transports ne peuvent

s'éloigner de son cours, à cause même du peu de largeur de la vallée.

Dans le Delta, les deux branches du Nil et quelques canaux y pourvoient.

Trois ou quatre petits bateaux à vapeur suffiraient et au delà à tout le

mouvement commercial de l'Égypte. Quant aux transports des individus, il

suffit d'avoir entrevu l'Égypte pour être assuré qu'aucun fellah ne

payera jamais rien pour entrer dans un waggon, le prix d'une course

fût-il réduit à un médin, dont la valeur est au-dessous des deux tiers

d'un centime de France. Un chemin de fer n'a donc aucune utilité, aucun

emploi possible; et, par conséquent, l'idée de le construire est

complétement dépourvue de bon sens et de raison.

Il y a sans doute cependant un but caché, et il ne peut être que

d'établir partout des ateliers anglais, de multiplier les établissements

anglais, d'accoutumer les Égyptiens à voir partout des Anglais commander

et s'impatroniser, afin que, le moment venu, et après avoir pris une

espèce de possession, ils puissent se déclarer les maîtres du pays.

Voilà le véritable motif; il ne peut y en avoir d'autre, et le divan de

Constantinople l'a sans doute bien senti quand il a multiplié ses

efforts pour refuser une concession que Méhémet-Ali n'avait jamais voulu

accorder.

Au surplus, il y a encore une autre raison, et elle est de tous les

temps et de tous les pays: c'est de gagner de l'argent en vendant des

matériaux aux Égyptiens, matériaux qui ne leur serviront à rien, et en

exécutant des travaux chèrement payés, qui ne donneront aucun résultat

utile. On voit, dans tous les temps, des trompeurs et des trompés; mais,

assurément, ce ne seront pas des compagnies anglaises qui fourniront

les capitaux nécessaires pour créer et établir un chemin de fer dans la

vallée du Nil; elles sont trop habiles dans leurs calculs pour régler

ainsi leurs intérêts.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE VINGT-SIXIÈME

«Alexandrie, le 6 août 1839.

«Monsieur le maréchal,

«Une lettre reçue par le bateau à vapeur français, arrivée ici le 4 de

ce mois, et datée de Carlsbad, le 9 juin écoulé, m'a fourni l'occasion

de soumettre à Son Altesse le vice-roi quelques expressions amicales et

très-flatteuses que vous avez bien voulu lui adresser, monsieur le

maréchal. Son Altesse y a été doublement sensible et par l'autorité de

leur source et par le témoignage de bon souvenir. Elle m'a spécialement

chargé d'invoquer pour l'Égypte la continuation de cette amitié si

précieuse à laquelle les circonstances actuelles peuvent fournir un bien

noble aliment. Son Altesse espère aussi qu'ayant différé le voyage de

Russie et de Prusse, pour le moment, il vous sera loisible, monsieur le

maréchal, de lui faire parvenir de Vienne assez souvent de vos écrits,

qu'elle ambitionne infiniment. Loin de vous oublier, monsieur le

maréchal, l'Égypte compte parmi ses plus beaux moments celui où vous

l'avez honorée de votre présence: on y connaît aussi que «l'amitié d'un

grand homme est un bienfait des dieux.» Elle a toute confiance dans vos

sentiments.

«En ce moment, votre présence auprès de personnes augustes ne peut être

que d'un grand effet. Les souverains du Nord, peu habitués à voir surgir

en Turquie des hommes de la trempe de Méhémet-Ali (et ils sont fort

rares, en effet), ont dû apprécier la conduite pleine de convenance, de

modération et de dignité qu'il a tenue dans les circonstances critiques

où le plaçait l'agression sourde et, en dernier lieu, patente du sultan.

La victoire éclatante qui a dissipé l'armée sous les ordres de

Masin-Pacha a dû moins les surprendre, parce que de vous-même, monsieur

le maréchal, ils avaient appris la supériorité en instruction,

discipline et courage des troupes égyptiennes, et ils auraient vainement

cherché un meilleur juge en cette matière; mais ce qui ne doit pas

manquer de produire une sensation propre à provoquer leur sympathie pour

Méhémet-Ali, c'est la modération dont il a fait preuve lorsqu'il s'est

trouvé victorieux et sans obstacles par terre comme sans ennemis par

mer. Loin de profiter de ses avantages et de la position critique de la

Porte Ottomane par suite de la mort du sultan Mahmoud, il sut être

grand, de cette grandeur d'âme qui est le partage des hommes vraiment

prédestinés: toute hostilité cessa au même instant. Ce qu'il demandait

constamment pour sa sécurité et celle de sa famille, pour la

conservation des siens et de ses institutions; ce qu'il pouvait exiger

violemment par la force, l'hérédité pour tous les pays sous sa

domination, aucun excepté, il le demande au nouveau sultan,

Abdul-Medjid, l'arme au bras, en lui déclarant qu'il ne fera point la

guerre pour l'obtenir. Il veut une concession volontaire, honorifique,

méritée, non arrachée par la violence, et promet son concours à la

réorganisation et à la défense de l'empire, qu'il veut, avant tout et

par-dessus tout, uni et formidable.

«Il est vrai qu'en même temps il porte au pied du trône l'expression de

son désir de voir éloigner de la direction des affaires le sadi-arem

actuel, Khosrew-Pacha; mais, en cela, il n'agit point par des motifs de

personnalité. Méhémet-Ali est d'un caractère trop supérieur pour

s'arrêter à l'homme en faisant cette demande; il est convaincu que cet

homme, qui a voué à lui-même et à bien d'autres personnages éclairés une

haine mortelle, ne peut que compromettre le sort de l'empire ottoman,

dans sa position éminente de sadi-arem, avec un sultan si jeune.

Khosrew-Pacha ne sait gouverner que par la férocité, et, pour le

triomphe de ses créatures et de ses convenances, il n'aurait égard ni à

aucune tête respectable ni à aucun principe; tout moyen lui est licite,

dût-il sacrifier ses amis les plus intimes et mettre l'empire à feu et à

sang. Nous ne sommes plus dans un siècle, monsieur le maréchal, où la

puissance d'un pareil grand vizir puisse être maintenue; ceux qui le

soutiennent aujourd'hui, en hommes peu connaisseurs de la Turquie,

s'apercevraient trop tard de leur erreur funeste.

«Méhémet-Ali s'attend à voir ses demandes exaucées pour le bien de tous

et pour la gloire et la force de l'empire; mais, s'il en était

autrement, je puis certifier qu'il n'apportera ni ne recevra aucunes

modifications; il est résolu, et sans retour, de se maintenir dans sa

position actuelle et d'attendre. Il ne fera pas la guerre, mais il ne

pourra fournir des moyens pour agir contre lui; il doit neutraliser les

forces de l'ennemi autant qu'il peut. Si on voulait lui arracher une

portion seulement de ce qu'il possède, il devrait croire qu'on veut

détruire le peu de vitalité qui existe encore dans l'empire et sa

nationalité; il se croirait dans la nécessité d'une résistance d'autant

plus opiniâtre, qu'elle deviendrait infailliblement nationale.

Méhémet-Ali, même avec la certitude de succomber, prouvera ce qu'on peut

faire encore avec du courage et de la résolution.

«Agréez, etc., etc.

«BOGHOS-JOUSSOUF.»

Voici les deux lettres que je lui écrivis en réponse:

«Vienne, le 8 septembre 1839.

«Monsieur,

«J'ai reçu avec un véritable plaisir la lettre que vous m'avez fait

l'honneur de m'écrire, le 6 août, qui vient seulement de me parvenir. Je

me suis identifié avec les intérêts de l'Égypte, avec la cause de

Méhémet-Ali, et j'ai joui du succès de ses armes. Aussi toutes les

nouvelles qui viennent de votre pays sont-elles remplies d'intérêt pour

moi, et, quand elles me sont adressées, elles sont reçues avec

reconnaissance. J'accepte, monsieur, avec empressement la promesse que

vous me faites de m'écrire souvent, et je prends l'engagement de vous

répondre exactement.

«J'ai joui beaucoup de la victoire de Nézib; elle a satisfait mon

penchant et réalisé mes prédictions. J'avais annoncé à tout le monde

ici et répété à satiété que, s'il y avait une collision, l'armée

ottomane serait, non-seulement battue, mais encore dispersée et

détruite, et il me semble que les choses se sont passées précisément

ainsi. J'ai reçu de Soliman-Pacha une relation très-intéressante de la

bataille, que j'ai communiquée à plusieurs personnes; lue avec un grand

intérêt, elle a appris à chacun combien l'armée égyptienne est devenue

manoeuvrière, car on ne pouvait pas exécuter le mouvement décisif qui a

été fait sans avoir des troupes très-instruites et très-disciplinées.

«Vous imaginez bien que toutes les affaires qui vous concernent sont

l'objet de toutes les conversations et l'aliment de tous les discours.

Chacun a son système, et, pour mon compte, je remets à une époque peu

éloignée à vous communiquer mes idées à cet égard, pouvant profiter

alors d'une occasion sûre; mais tout le monde s'accorde à trouver que le

vice-roi a prouvé une grande habileté en montrant une si grande

longanimité avant l'explosion, en apportant ainsi à l'Europe la preuve

qu'il ne voulait pas sortir des limites de ses droits reconnus, et en

s'en tenant à une défensive légitime et nécessaire. En cette

circonstance, il est vrai, il a été servi puissamment par les passions

et l'aveuglement de ses ennemis; mais c'est un auxiliaire précieux pour

arriver à ses fins, dont un homme aussi véritablement habile que Méhémet

ne manque jamais de profiter.

«Le vice roi a grandement raison de vouloir aujourd'hui fonder l'avenir

et la puissance de sa famille; car, assurément, l'occasion est

favorable. Je ne puis qu'applaudir aux assurances qui terminent votre

lettre: elles conviennent à sa position, et je ne puis qu'approuver une

politique que je crois promettre des avantages, ne pas présenter de

véritables dangers; mais il ne doit cependant pas perdre de vue que le

résultat doit être de faire arriver, le plus tôt possible, à un état de

choses définitif. Au surplus, je reprendrai la plume incessamment et je

m'expliquerai d'une manière plus intelligible.

«Soyez assez bon, etc., etc.»

«Vienne, le 10 septembre 1839.

«Monsieur,

«Je tiens ma parole et reprends la plume pour vous parler de nouveau des

intérêts de Méhémet-Ali et du jugement que je porte sur la situation des

choses. Je vous répéterai encore combien j'ai joui de voir le pacha, dès

le début, adopter une marche si sage et montrer une si grande

modération. Cette conduite l'a beaucoup élevé dans l'opinion, et il a

montré en cette circonstance, par son calme, que ses actions sont le

résultat de combinaisons positives et de projets conçus avec autant de

maturité qu'exécutés avec résolution.

«Une seule chose m'a étonné après la victoire, c'est qu'il ait confondu

avec une affaire aussi capitale et d'une aussi grande portée que la

possession héréditaire de ses États pour sa famille une question de

personnes, question momentanée et transitoire. Assurément, je sais tout

ce qu'est Khosrew-Pacha, et le peu d'estime qu'il mérite; mais il avait

naturellement une grande influence sur le Divan, et, si son renvoi n'eût

pas été une des conditions imposées par le vainqueur, nul doute que les

demandes de Méhémet-Ali n'eussent été immédiatement accordées. Une fois

le traité fait, signé et accepté, les puissances de l'Europe n'avaient

plus rien à faire. Elles ne pouvaient plus intervenir que pour assurer

l'existence du nouvel ordre de choses, garantir à chacun la jouissance

de ses droits, et fonder d'une manière durable la paix de l'avenir. Au

lieu de cela les puissances sont arrivées assez à temps pour se placer

au milieu d'intérêts qui leur étaient assez étrangers, et elles ont

compliqué la question, sans qu'il puisse en résulter aucun avantage pour

elles, en laissant cependant une chance ouverte à de nouvelles

combinaisons qui peuvent naître à chaque moment. Je trouve donc

qu'autant cette intervention commune était utile, convenable, d'une sage

prévoyance avant la bataille, autant elle est peu à sa place

aujourd'hui. Vous savez sans doute que le concert qui s'établissait, il

y a six mois, pour l'exercer était la conséquence et le résultat des

lettres que vous m'avez écrites, et dont j'avais fait un utile usage

pour éveiller la sollicitude des puissances pour prévenir une collision

et ses suites, et pour contribuer à assurer l'avenir de la famille de

Méhémet-Ali.

«Cependant cette intervention, non-seulement n'est pas opportune à

exercer en ce moment, mais elle perd son caractère par le peu d'accord

qui règne. La Russie paraît se refuser maintenant à en faire partie; le

gouvernement français se prononce d'une manière formelle pour

Méhémet-Ali et se sépare de l'Angleterre dans les mesures hostiles que

celle-ci serait tentée d'employer. L'Autriche, par sa position

géographique, ne peut exercer qu'une influence morale, et le nom de la

Prusse ne doit être prononcé que pour mémoire. Voilà donc de quoi se

compose cette action de l'Europe. Je pense que, dans un semblable état

de choses, le pacha a beau jeu pour tenir le langage qu'il a pris, car

il ne court aucun danger véritable. Encore une fois, la France est son

amie, et la Russie veut rester neutre. Celle-ci cependant pourrait seule

agir d'une manière directe et redoutable sur la Syrie; mais, si le cas

arrivait, l'Angleterre frémirait de rage en voyant les Russes avancer

sur l'Euphrate, et cependant l'Angleterre veut dicter des lois, sans en

avoir les moyens. On ne comprend pas la fureur aveugle de cette

puissance contre Méhémet-Ali, fureur que rien ne motive et rien ne

justifie. Elle prend ici l'ombre pour le corps, et, par des alarmes

imaginaires, elle peut faire naître des événements dont les conséquences

seraient bien plus graves, et d'une bien autre importance pour elle et

le repos du monde que ceux qu'elle redoute en ce moment.

«Je crois donc que le pacha n'a à craindre que la flotte anglaise; mais,

excepté un blocus du côté de l'Égypte, qui pourrait le gêner, et qui,

dans tous les cas, ne saurait être que momentané, je ne vois pas ce qui

le menacerait. C'est aujourd'hui à Méhémet-Ali à calculer le plus ou

moins grand inconvénient qui résulterait pour lui de ce genre

d'hostilité, car il est vrai qu'il a besoin d'une libre navigation pour

assurer l'envoi de ses produits en Europe et en recevoir la valeur.

«Mais, tout en abondant dans le système qu'il suit, j'engage le vice-roi

cependant à ne pas perdre de vue que son but est d'assurer l'avenir de

sa famille et de fonder une dynastie. Or, quelle que soit sa possession

actuelle, le but ne sera atteint que lorsqu'il sera reconnu, sous le

rapport nouveau, par les puissances de l'Europe; car leur concours

unanime, d'accord avec les délibérations du sultan, peut seule mettre la

dernière main à l'édifice qu'il élève. C'est donc à atteindre ce

résultat le plus tôt possible que tous ses efforts doivent tendre; il

faut que Méhémet-Ali se consulte pour savoir sur quoi il peut se

relâcher et le fasse connaître par insinuation et sans éclat. Les

puissances, s'étant engagées dans cette affaire, ne voudront pas, pour

leur propre honneur, renoncer à obtenir de meilleures conditions du

sultan, puisque c'est dans ce but avoué qu'elles se sont mises en avant.

Mais je crois qu'elles se contenteront de peu de chose et saisiront le

premier prétexte pour conclure, et qu'il leur tarde de terminer, au

moins celle dont je suis plus à même de connaître les intentions. Il est

donc dans l'intérêt du pacha de leur en offrir l'occasion. En un mot, je

crois qu'au langage calme et fier que Méhémet a pris, à la résolution

sage de rester en place et d'attendre, il serait bon de faire des

ouvertures secrètes, et de s'adresser ici où rien de malveillant

n'existe, et à la France, dont les sentiments sont énergiquement

prononcés en sa faveur. Quant à la flotte, quels qu'aient été les cris à

cet égard, mon opinion personnelle est tout entière d'accord avec la

conduite qu'a tenue le pacha, et il ne doit s'en dessaisir qu'au moment

où il aura tout terminé.

«Voici, monsieur, une longue lettre; je vous ai dit ma pensée sans

réserve.

«Veuillez bien, monsieur, etc., etc.»

Ces deux lettres furent écrites, la première pour accuser réception, et

l'autre pour leur parler avec abandon des intérêts du pacha, ayant une

occasion sûre pour faire arriver ma lettre à Trieste avant le départ du

bateau à vapeur. Je ne voulus pas envoyer cette lettre par la poste,

quoiqu'elle ne contînt assurément rien que je ne puisse avouer; mais,

les sentiments du prince de Metternich envers le vice-roi n'étant plus

nullement en harmonie avec ceux que je lui portais, je trouvai superflu

de le mettre dans la confidence de ce que je lui écrivais.

Cette correspondance se poursuivit, et je continuai à recevoir de

fréquentes lettres de Boghos-Bey et à lui communiquer mes idées sur la

situation du vice-roi et le parti qu'il avait à prendre. Cette partie de

notre correspondance se compose des lettres suivantes et nous amène

jusqu'au moment de la signature du traité du 15 juillet.

«Alexandrie, le 6 octobre 1839.

«Monsieur le maréchal,

«Je m'empresse de vous faire connaître en mon pouvoir les lettres que

vous avez daigné m'adresser en date des 8 et 10 septembre dernier. Son

Altesse le vice-roi, parti depuis quelques jours pour une tournée dans

la Basse-Égypte, est arrivé au Caire dans la journée d'hier. Nous

l'attendons de retour ici avant peu. Je me vois forcé, monsieur le

maréchal, de retarder une réponse catégorique jusqu'au prochain courrier

du 17 de ce mois; le motif vous en est assez connu.

«Recevez, etc., etc.

«BOGHOS-JOUSSOUF.»

«Alexandrie, le 27 octobre 1839.

«Monsieur le maréchal,

«En date du 6 courant, j'ai eu l'honneur d'accuser réception des lettres

que vous avez bien voulu m'adresser les 8 et 10 septembre, et dont je

différais la réponse catégorique au courrier suivant, à cause de

l'absence de Son Altesse le vice-roi. Par le paquebot du 16, j'ai

prévenu mon frère de Trieste que son arrivée était immédiate; en effet,

Son Altesse fut ici le soir dudit jour, mais le temps était trop court

pour les communications indispensables, et je tiens aujourd'hui ma

promesse.

«Son Altesse a été extrêmement flattée de la part que vous avez prise au

succès de l'armée égyptienne, qui a rempli vos prophéties. Elle a agréé

de bien bon coeur vos félicitations et m'a exprimé le désir, monsieur le

maréchal, de voir que vous lui continuiez vos bons offices auprès des

personnes augustes et influentes qui vous honorent de leur confiance.

«Puisque vous m'invitez à une correspondance sur les affaires courantes,

j'ai l'honneur de vous écrire, monsieur le maréchal, qu'il n'est plus

question en ce moment de la restitution préalable de la flotte; que la

France désirerait que l'hérédité dans la famille de Méhémet-Ali fût

limitée à l'Égypte, Syrie et Arabie, expliquant toutefois que les

frontières de la Syrie seraient portées à l'Euphrate, qui, avec le

Taurus, formerait une barrière naturelle; que l'île de Candie et le

district d'Adana, exclus de l'hérédité, seraient néanmoins conservés par

Son Altesse jusqu'à sa mort.

«Méhémet-Ali, persuadé, comme vous voulez bien l'écrire, monsieur le

maréchal, et certainement d'après des inspirations puissantes, qu'il

devait se relâcher en quelque chose de ses demandes, quoique justes,

bien fondées et bien défendues, pour faciliter un arrangement

convenable aux puissances qui se sont mises en avant pour une

intervention que je m'abstiendrai de qualifier, mais dont il n'y avait

certainement pas la moindre nécessité, a saisi cette occasion pour

prouver qu'il continuait dans son système de modération, et a répondu

verbalement à M. le consul général de France, et que, relativement à

Adana, il consentait à renoncer, pour lui et les siens, à l'hérédité de

ce pays et du territoire jusqu'à Lamanos, à condition que le

gouvernement en serait confié par la Porte à un de ses enfants, «qui

n'hériterait pas du gouvernement d'Égypte, Syrie et Arabie; que (la

possession devenant continue et non temporaire) il s'en remettait à la

médiation du gouvernement français pour l'indemnité qu'il jugerait

nécessaire d'accorder à la Porte en sus de ce qu'on paye pour ce

district.

«Que, relativement à l'île de Candie, Son Altesse consentait à ce

qu'elle fût rendue à la Porte après sa mort.»

«Vous jugerez, certes, monsieur le maréchal, que ces concessions sont

très-importantes dans l'état de la cause du vice-roi et dans sa position

avec la nation musulmane. Il fait la volonté des autres relativement à

Candie; mais il ne peut livrer les clefs du Taurus à d'autres qu'à un

des siens, et s'y résigne dès aujourd'hui, pour éviter un complot

quelconque dans une époque plus éloignée, parce qu'il vise à consolider

ses institutions de son vivant, afin qu'elles soient durables.

«Khosrew-Pacha, bien qu'il en inspire aujourd'hui par son hypocrisie,

fille de la peur, ne sera jamais homme à travailler pour sa nation. Elle

a tout à craindre de lui et de ses créatures; s'il a gardé le masque,

c'est qu'il y était contraint par l'opposition franche de Méhémet-Ali.

Aujourd'hui que les puissances européennes sanctionnent l'arrangement de

l'Égypte avec la Porte, qu'on n'a plus à traiter simplement avec un

grand vizir de mauvaise foi, on n'insiste plus sur sa démission comme

nécessaire; et, privé de cet intérêt, Khosrew-Pacha ne peut durer

longtemps.

«L'opinion européenne n'a pas encore rendu justice entière au

capitan-pacha, qui, pour prévenir une guerre désastreuse et fatale à sa

nation, divisée en deux camps, n'a pas voulu se ranger avec sa flotte

sous les ordres de Khosrew-Pacha. L'opinion du capitan-pacha était

partagée par tous les officiers de navire qui l'ont suivi; il n'a point

forcé ceux qui étaient dans d'autres sentiments et sont rentrés à

Constantinople; il n'a point conduit sa flotte à un ennemi, ne l'a pas

employée contre son souverain. Il a accéléré par sa venue ici la

solution d'une question qui aurait été terminée en huit jours, sans

l'intervention annoncée par les ambassadeurs, et a agi en bon patriote,

en bon musulman, non seul, mais de concert, ainsi que je l'ai dit, avec

les officiers de la flotte, lesquels n'ont fait entendre ni

protestations ni murmures, bien que stimulés à chaque courrier par des

agents de Khosrew-Pacha; et, forts de leur conscience, ils souffrent

patiemment d'être loin de leurs familles, très-satisfaits d'avoir pu

concourir à la pacification malgré eux retardée, et d'avoir réalisé

presqu'au lendemain de la bataille de Nézib la fraternisation des Turcs

avec les Égyptiens, que l'on poussait les uns contre les autres à

s'entre-détruire.

«Monsieur le maréchal, je vous écris _currente calamo_ et avec tout

l'abandon; votre position à Vienne, vos titres, vos relations, vos

connaissances administratives et militaires, enfin tout en vous peut

concourir avec succès à faire rallier les opinions des personnes

dirigeant la politique actuelle, qu'elles soient au nord, au sud; et,

comme vous aviez influé pour un congrès avant les événements, vous

pourrez influer pour un arrangement prompt et définitif, d'après le

contenu de la présente. Permettez-moi, monsieur le maréchal, d'espérer

que vous n'y serez pas étranger, et agréez, etc., etc.

«BOGHOS-JOUSSOUF.»

Voici la lettre que je répondis:

«Bergheim, le 24 novembre 1839.

«Monsieur,

«J'ai reçu, hier au soir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de

m'écrire le 27 octobre. Sa lecture m'a fait un plaisir extrême. Je ne

puis que vous répéter combien est grande mon admiration pour la sagesse,

la fermeté et la haute habileté du vice-roi dans la conduite de ses

affaires. Le bon vouloir du gouvernement français pour lui et

l'initiative qui en a été la suite me paraissent de la plus haute

importance, et, par ses concessions, le vice-roi a su concilier les

intérêts bien entendus de sa sécurité et de son avenir avec la déférence

qu'on doit à une grande puissance amie. Qu'il persévère dans son

système, et la force des choses amènera nécessairement une solution

conforme à ses désirs et vaincra les résistances qu'a créées la haine

aveugle de lord Palmerston, haine réellement insensée, car les intérêts

bien entendus de l'Angleterre, loin d'être opposés à ceux de

Méhémet-Ali, leur sont au contraire homogènes.

«J'ai reçu des nouvelles de Paris, qui m'annoncent que le mémoire dont

je vous ai parlé et dont l'envoi y a été fait, il y a environ six

semaines, a produit une vive sensation; il servira ainsi à corroborer

les opinions déjà adoptées par le gouvernement.

«Absent de Vienne depuis le commencement du mois, pour chasser et jouir

des derniers moments du beau temps, je compte retourner dans cette ville

dans deux jours, pour ne plus la quitter pendant tout l'hiver. Je ne

puis donc vous donner aucune nouvelle; mais je vous renouvelle

l'assurance de ne pas négliger une seule occasion de servir les intérêts

du vice-roi, ni de montrer tout à la fois l'inutilité et le danger de

nouveaux délais et l'avantage de hâter le moment d'une solution qui,

mettant chacun à sa véritable place, peut et doit être le principe d'un

grand bien pour l'avenir. Si j'ai déjà pu, par mes paroles et mes

écrits, être utile au vice-roi, et si je puis encore contribuer d'une

manière efficace à ramener un résultat définitif conforme à ses voeux,

j'en éprouverai une grande joie, car personne ne fait pour lui et sa

prospérité des voeux plus sincères et plus ardents que moi.

«Mes hommages bien empressés à Son Altesse.»

«Alexandrie, le 27 novembre 1839.

«Monsieur le maréchal,

«Je m'empresse d'accuser réception, monsieur le maréchal, de votre

très-honorée lettre du 24 octobre dernier, qui s'est croisée avec celle

que j'ai pris la liberté d'écrire le 27 du même mois.

«N'ayant point reçu jusqu'à ce jour celle qui a été remise à M. Abro, et

dans l'incertitude qu'on puisse l'avoir bientôt, je dois vous adresser

la prière, monsieur le maréchal, de m'en expliquer, par la prochaine, le

contenu, dans le cas qu'il fût d'un intérêt majeur pour les

circonstances du moment.

«Nous connaissons ici que ce serait à Vienne où raisonnablement

pourraient recevoir une solution les affaires de l'Orient, par

l'intervention européenne, soit par sa position centrale et proche de la

Turquie, soit par l'influence du grand diplomate qui est à la tête du

cabinet, soit enfin parce que les opinions opposées des autres

gouvernements y seraient pesées en juste balance et modifiées. C'est sur

cette base, aussi bien que pour répondre à l'amitié et à la confiance

dont vous avez donné, monsieur le maréchal, des témoignages à Son

Altesse le vice-roi, que j'avais reçu l'ordre de vous communiquer, ainsi

que je l'ai fait dans ma précédente du 27 octobre, sa réponse aux

ouvertures faites par le cabinet français.

«Ladite communication allant au-devant de l'offre gracieuse contenue

dans votre lettre précitée du 28 du mois dernier, il est à croire

qu'elle pourra être employée utilement; car, si l'on veut un

arrangement stable dans les affaires turco-égyptiennes, pour arriver

ensuite à s'entendre sur les affaires orientales en général, qui sont

d'une portée bien plus élevée, il est indispensable que les défilés du

Taurus, s'ils ne doivent pas appartenir à l'héritier de la Syrie et de

l'Égypte, soient au moins entre les mains de quelqu'un qui n'ait pas

intérêt à lui nuire, et, en proposant que le district d'Adana dût être

rendu à la Porte à la mort du vice-roi, on manifeste une arrière-pensée

qui soulèvera une autre guerre.

«J'aime à me persuader, monsieur le maréchal, que vos lumières pourront

éclairer les hommes d'État à qui la question turco-égyptienne ne serait

point assez familière, et leur faire comprendre que Son Altesse le

vice-roi ne pourrait accepter un arrangement qui, à l'époque de sa mort,

remettrait en question ce qu'il aurait obtenu pour sa famille. La

possession par la Porte du district d'Adana servirait admirablement

toute arrière-pensée, comme je l'ai déjà dit, et l'on doit éviter ces

conséquences.

«J'ai l'honneur de vous renouveler, etc., etc.

«BOGHOS-JOUSSOUF.»

Voici maintenant ma réponse:

«Vienne, le 27 décembre 1839.

«Monsieur,

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date

du 27 novembre. Je voudrais pouvoir vous annoncer des nouvelles

favorables et décisives pour les intérêts du vice-roi, mais tout est à

peu près stationnaire sur la question d'Orient, et les seuls changements

survenus semblent se borner à indiquer une tendance à une meilleure

harmonie entre les puissances. L'Angleterre seule renferme des éléments

hostiles à Méhémet-Ali; on ne peut ni comprendre l'aveuglement de sa

conduite ni les erreurs de sa politique; mais le fait n'existe pas

moins, on ne peut se le dissimuler. S'il n'y avait pas eu dans ce

cabinet une passion violente contre le vice-roi, depuis longtemps les

affaires d'Orient seraient terminées à la satisfaction de celui-ci, par

suite de l'active bienveillance et de l'intérêt sincère que lui porte le

gouvernement français, intérêt qu'il m'est agréable de penser que j'ai

contribué à développer et à rendre durable.

«Le vice-roi est sans doute fort bien instruit de l'état des choses en

général, et peut-être ne lui apprendrai-je rien de nouveau à cet égard.

Cependant je lui dirai quelles sont mes croyances sur la marche

probable des événements. C'est à lui à suivre ensuite la politique qu'il

croira la plus convenable à ses intérêts. La France est donc l'amie

sincère de Méhémet-Ali; son gouvernement suit une politique qui est

d'accord avec les sympathies du pays. Le vice-roi peut et doit compter

de ce côté sur un appui moral constant et sur une intervention utile

toutes les fois que les circonstances en fourniront l'occasion; mais le

gouvernement français ne se brouillera pas avec l'Europe pour lui.

«Il servira toujours ses intérêts quand il pourra le faire sans grand

inconvénient pour lui-même, et, dans aucun cas, ne lui sera contraire;

voilà les limites dans lesquelles il s'est placé, et dont il ne sortira

pas. Les puissances sont en voie de s'entendre pour l'occupation des

mers intérieures de Constantinople en cas d'événements majeurs qui

appelleraient les Russes dans cette ville. Jusqu'à présent, je vois une

harmonie plus en projet qu'en réalité, et plutôt une espérance qu'un

fait accompli; car il y a des difficultés de détail à résoudre qui me

paraissent compromettre le principe. Cependant on ne peut se refuser à

reconnaître, ainsi que je l'ai déjà dit, une tendance amicale et une

disposition à s'entendre.

«Malgré les passions de l'Angleterre, il paraît qu'on a renoncé à toute

espèce de moyens d'action contre Méhémet-Ali, et que toutes les mesures

se réduiront au _statu quo_. Mais, d'un autre côté, il paraît bien

arrêté qu'on ne veut traiter avec lui qu'au moyen de sacrifices

considérables pour l'avenir. En excluant une partie de la Syrie de

l'hérédité, les puissances de l'Europe garantiraient à la famille de

Méhémet-Ali la possession de l'Égypte et de ses autres domaines. Dans le

cas contraire, et sans cette concession, elles laisseraient son sort

dans l'incertitude de l'avenir et soumis aux éventualités que le temps

peut faire naître. Cette double combinaison peut faire réfléchir le

vice-roi. Une garantie des puissances de l'Europe est, à coup sûr, un

avantage réel pour lui: elle place sa famille dans une position

exceptionnelle et la met hors de pair; mais il ne faut pas payer cet

avantage trop cher, et, quel que soit le prix qu'on doive y attacher, il

est à propos d'en reconnaître les effets. Avant tout, on doit voir, dans

la question de l'avenir, une chose de fait. C'est dans la force et une

puissance effective que les successeurs de Méhémet-Ali trouveront de

véritables garanties pour fonder leur sécurité; et, si la puissance

égyptienne se trouvait dépourvue d'une bonne armée et privée d'argent,

tandis que le sultan, étant parvenu à réunir et à organiser des moyens

d'action redoutables, essayerait de reconquérir l'Égypte, je doute que

les puissances de l'Europe missent une grande activité et une grande

énergie à protéger cet État au moment de succomber. Quelques démarches

insignifiantes et sans résultat les acquitteraient, à leurs yeux, de

leurs engagements, et les successeurs de Méhémet-Ali disparaîtraient de

la scène du monde.

«Pour déterminer la conduite à tenir par Méhémet-Ali, _tout dépend, à

mes yeux, de l'état de ses moyens matériels et de ses ressources

intérieures_. S'il peut soutenir d'une manière indéfinie le _statu quo_

je crois qu'il est dans ses intérêts de s'y conformer et de ne pas se

départir de la frontière qu'il demande, et qui est nécessaire à sa

sûreté. S'il est fort, quoique non reconnu, son existence sera plus

assurée que s'il était faible et placé sous la protection de l'Europe;

et puis mille circonstances peuvent intervenir et lui offrir des chances

favorables et faire désirer aux puissances d'en finir sur cette question

d'Orient, qui est toujours un motif d'inquiétude et d'agitation. Je

crois donc que le vice-roi doit accepter le _statu quo_, si quelques

motifs intérieurs ne le lui rendent pas trop à charge, et en même temps

ne rien négliger pour arriver à une transaction avec Constantinople;

car, une fois obtenue, les gouvernements de l'Europe seront trop heureux

de la ratifier pour assurer le repos de l'avenir et réparer ainsi la

faute qu'ils ont commise de se mêler intempestivement d'une question qui

ne les regardait pas: s'ils s'en étaient abstenus, depuis longtemps il

n'en serait plus question.

«Voilà, monsieur, dans mon opinion, l'état des choses et la conduite à

tenir par le vice-roi. Je le regarde comme invulnérable. Il a pris une

bonne position, et les événements ne peuvent qu'amener des chances

favorables dont il saura profiter avec son habileté accoutumée. Il faut

attendre. Si j'apprends quelque chose qu'il lui soit utile de savoir, je

m'empresserai de vous en informer. Je vous renouvelle l'assurance de ne

jamais perdre une occasion de parler en sa faveur et de plaider

constamment ses intérêts avec la même chaleur. En me conduisant ainsi,

j'agirai dans ma conviction et trouverai un véritable plaisir à lui

prouver la sincère affection avec laquelle, etc., etc.»

«Alexandrie, le 16 janvier 1840.

«Monsieur le maréchal,

«Mon premier devoir, aussitôt reçue l'honorable dépêche dont il vous a

plu de me favoriser en date du 27 décembre dernier, a été d'en soumettre

une traduction exacte à Son Altesse le vice-roi, qui, ayant trouvé une

parfaite conformité d'idées avec celles que lui suggère sa position,

s'est plu à rendre hommage à l'attachement que vous lui témoignez en

disant: «M. le maréchal a fait abstraction de ce qui l'entoure pour se

placer un instant dans ma position; je lui en sais bon gré, car cela

prouve qu'il pense réellement à moi, qui suis sincèrement son ami.»

«Rien ne gêne le gouvernement égyptien dans son intérieur; ses troupes

et ses employés sont presque soldés; les agents du gouvernement payés;

aucune dette arriérée à l'extérieur ou à l'intérieur, les recettes de

l'année passée faisant face à l'exercice courant, et au delà; les

recettes de cette année, plus abondantes que jamais pour l'année

prochaine. Aussi Son Altesse a-t-elle refusé les propositions d'emprunt

qui lui étaient adressées de la part des capitalistes français et de

celles de plusieurs banquiers puissants de Francfort-sur-Mein, pour ne

pas charger d'une dette son pays sans nécessité. La récolte des

céréales, déjà favorable l'année dernière, et dont les exportations

continuent, sera extrêmement plus abondante cette année-ci, et le pays

sera à son aise, quoi qu'il en soit du dehors.

«Son Altesse le vice-roi s'étonne à bon droit qu'on veuille lui supposer

une ambition sans bornes et des vues sur Constantinople, tandis qu'il a

prouvé, après les affaires de Nézib et par son système de défense,

qu'il était loin d'avoir de pareilles intentions; car, s'il les avait

eues, il n'aurait pas manqué de profiter des circonstances. Cependant on

devrait facilement comprendre que celui qui a tant fait doit aspirer,

dans son âge avancé, à conserver seulement, à transmettre à ses

héritiers.

«À part les conquêtes que Son Altesse a faites de ce pays insoumis à la

Porte, les services qu'il a rendus à Candie, en Morée, et ceux bien

autrement chers en Arabie pour reprendre et conserver à l'islamisme les

lieux saints, auraient mérité un témoignage éclatant du souverain envers

sa famille. En se défendant contre d'injustes attaques, ouvertes et

cachées, il s'est trouvé possesseur d'autres pays qui lui ont été

garantis sa vie durant. On le força de se défendre encore. Il pouvait

conquérir, bouleverser l'empire, et il s'en est bien gardé, parce que,

animé d'un esprit national, il a voulu épargner l'effusion du sang

précieux qu'il était intéressé à conserver pour rendre l'empire ottoman

fort et indépendant, quoiqu'il en eût menacé feu le sultan Mahmoud,

parce que, le premier de tous, il avait reconnu que l'intégrité de

l'empire était nécessaire à sa conservation.

«Les déclarations des cabinets ne sont venues qu'après coup, comme leurs

forces ne se réunirent que trop tard pour s'opposer d'une manière

sérieuse à ce qu'il aurait pu entreprendre s'il avait jamais eu les

intentions qu'on lui prête. Il est impossible de ne pas croire

aujourd'hui à son union franche et loyale avec le sultan et à son désir

de l'assister dans la régénération de ses peuples.

«Méhémet-Ali, ayant ce qu'il possède en hérédité (hormis Candie et sauf

les exceptions consenties à l'égard de l'Arabie dans sa note à la

Turquie, remise à M. le consul de France à la mi-décembre, et dont la

traduction est ci-jointe), sera fidèle vassal de son suzerain, qui

pourra compter sur son secours en paix comme en guerre; mais, si on veut

l'humilier et le punir de sa modération et de ses bonnes intentions,

l'état souffrant de la Turquie sera prolongé malgré lui; il attendra et

se maintiendra. La pensée d'attaquer ne trouve pas plus de place

aujourd'hui que dans les époques les plus favorables; il se défendra,

et, pour faire tout ce qui dépend de lui pour éviter la guerre et la

rendre moins longue si on l'y forçait absolument, il vient d'ordonner

que la ville d'Alexandrie fournira deux régiments de milice pour sa

défense avec les soldats de la marine. Toutes les troupes régulières

disponibles en Égypte, infanterie, cavalerie et artillerie, ainsi que

les troupes irrégulières et les cavaliers bédouins, sont réunis dans la

Basse-Égypte pour former un camp de quarante à cinquante mille hommes,

qui, en quelques heures, pourront se porter sur les points de la côte

menacés.

«Les compagnies d'ouvriers de l'arsenal d'ici, de celui du Caire, des

différentes fabriques de l'Égypte, formeront un contingent de quelque

importance d'hommes robustes, dévoués et disciplinés.

«Il est prescrit à Son Altesse Ibrahim-Pacha de se tenir constamment sur

le même système de défense.

«Ces mesures ont été prises en conséquence de quelques rumeurs répandues

ici par des correspondants du dehors qu'une puissance maritime se

chargeait seule, et à défaut du concours des autres, d'employer des

mesures pour faire agréer des propositions inacceptables au vice-roi.

«Il serait temps que ceux qui s'intéressent de coeur à la sûreté, à

l'intégrité et à la force de l'empire ottoman reconnussent enfin qu'on

peut amender une faute commise en agissant franchement: qu'agir contre

Méhémet-Ali n'aura d'autre effet, si l'on y parvient, que de rendre

toujours plus faible l'empire ottoman que l'on veut relever, parce qu'on

détruira ses meilleurs matériaux et on le laissera à la merci des

étrangers, surtout du plus puissant voisin; il serait temps qu'ils

reconnussent qu'ils travaillent précisément en opposition de principes

par eux-mêmes établis; qu'ils se persuadent que ce que l'on parviendrait

à arracher à Méhémet-Ali ne pourra jamais donner de la force au sultan,

tandis qu'en confirmant au premier ce qu'il possède, moyennant

l'hérédité, on est sûr d'avoir, par l'organisation de ce qui existe, une

bonne organisation de l'autre moitié de l'empire. Il pourra alors se

suffire à lui-même sans secours de protecteurs, et devenir en peu

d'années cette nation forte, intermédiaire, qui sera la sauvegarde de

l'Europe.

«Méhémet-Ali a fait toutes les concessions compatibles avec sa position

pour obtenir l'hérédité; il ne lui reste plus qu'à déplorer de voir ses

bonnes intentions travesties ou sans croyance, et à se défendre s'il

était attaqué; sa longue carrière militaire lui en fait une loi, et,

s'il était écrit qu'il dût succomber, ce sera du moins au champ

d'honneur, après avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour régénérer

sa nation.

«Daignez, monsieur le maréchal, agréer, etc.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 16 / 105 题