DE LA CRISE DE L'ORIENT, ET DE LA POLITIQUE QU'ELLE SEMBLE EXIGER.

«J'ai établi ailleurs mes opinions sur les relations de la Russie et de

la Turquie; sur la dépendance obligée de celle-ci envers la première,

résultat des circonstances naturelles et de la force des choses. Je

crois avoir fait voir, quant à l'autorité à exercer à Constantinople, la

disproportion des moyens entre les puissances d'Occident et cet empire

immense qui grandit sans cesse et s'est placé, par une politique habile,

persévérante et patiente, en moins d'un siècle, à la première place dans

la communauté européenne.

«La carte indique toujours une Turquie, et le sultan est encore compté

au nombre des souverains; mais le moment n'est peut-être pas éloigné où

tout disparaîtra à la fois. Comme cet événement, quelle qu'en soit

l'époque, arrivera certainement un jour, il paraît convenable, pour

traiter la question qui m'occupe, de supposer la catastrophe au moment

de s'accomplir. En constatant ce qu'il faudra faire alors, il sera

facile de conclure la conduite à tenir aujourd'hui; car elle ne doit pas

être en opposition avec les besoins de l'avenir, mais, au contraire,

préparer les moyens de les satisfaire.

«Mes récits d'autrefois, basés sur des faits, amenaient naturellement

les conclusions que j'ai tirées. Des esprits prévenus ont cru voir, de

ma part, un penchant décidé vers la Russie, et on m'accusait d'être

Russe au moment même où je sonnais l'alarme. C'est que la multitude aime

à se repaître d'illusions. Elle s'abandonne facilement aux écarts d'un

orgueil fondé sur l'ignorance, et se nourrit volontiers de chimères.

Mais l'homme sensé, en approfondissant les choses, va de bonne foi à la

recherche de la vérité, et, quand il l'a découverte, il la proclame sans

crainte et sans réserve. En reconnaissant d'avance un grand danger, on

ne prend pas l'engagement d'en subir les conséquences; mais, en le

signalant, on provoque les bons esprits à la recherche des moyens de le

surmonter. Plus tôt ils sont éveillés, et plus promptement on arrive au

but qu'on veut atteindre; car c'est le temps qui manque toujours aux

hommes, et la prévoyance, si nécessaire à toutes choses, a pour effet

et pour principal avantage d'augmenter celui dont ils disposent. Je

répète ce que j'ai dit souvent et depuis longtemps: les moyens de la

Russie sont immenses, mais je ne prétends pas que cette puissance soit

irrésistible. Pour la combattre avec avantage et avec l'espérance de

triompher, il faut seulement choisir un bon champ de bataille.

«Je suppose donc que le gouvernement croule à Constantinople, que le

moment du partage de l'empire soit nécessairement arrivé, et que les

événements qui en seront la conséquence se développent immédiatement. À

coup sûr les Russes arriveront à l'instant même à Constantinople et aux

Dardanelles, point où, depuis plusieurs années, ils considèrent leur

frontière militaire comme placée de ce côté. Ils ne tiennent pas réunis

à Sébastopol une escadre qui s'augmente sans cesse, une flotte de

transport et deux divisions de quarante-huit bataillons prêts à être

embarqués au premier ordre, sans avoir la résolution bien arrêtée de

s'en servir. La prise de possession aura lieu. Il ne nous convient pas

cependant, dans le début, de combattre sur le terrain, je crois l'avoir

démontré ailleurs; car tout y serait à notre désavantage. Mais, si

l'occupation de Constantinople est facile aux Russes, la possession

définitive ne leur en est pas assurée, et ils ne peuvent y rester avec

sécurité qu'en possédant une large base qui assure leurs communications

par terre, et des points d'appui qui la protègent. S'il en est ainsi, eu

égard à la seule ville de Constantinople, à plus forte raison encore

quand il est question de couvrir les Dardanelles. Ce n'est pas un point

isolé qu'il faut aux Russes, mais une position telle qu'aucune partie

des défilés maritimes ne puisse être compromise et occupée par les

troupes des puissances de l'Occident, car un seul point suffit à

celles-ci pour fermer le passage, et c'est la liberté entière du passage

qu'il faut aux Russes et qui est l'objet de leur ambition.

«Les Russes, pour la posséder avec sûreté, ont besoin d'occuper les

trois provinces du Bas-Danube, et de s'y établir, de tenir en force

Silistrie; et, en même temps, il leur est utile de n'être point

inquiétés du coté de l'Asie Mineure et d'y rester maîtres de leurs

mouvements. Ces conditions remplies, toutes les puissances de l'Occident

ne peuvent rien contre eux. Mais, si au contraire l'Autriche occupe la

Valachie, la Moldavie et la Bulgarie; si elle fait de Silistrie une

bonne et forte place; si elle forme un camp retranché permanent sur le

versant des Karpathes, du côté de la Bukowine, en vue du Pruth, et porte

la masse de ses forces de ce côté, elle peut menacer la Russie dans la

possession de Constantinople, la combattre avec de grands avantages et

lui faire la loi. Ce sont donc les trois provinces qui, à mes yeux, sont

la clef de l'Orient; et sans doute, le moment arrivé, il serait dans les

intérêts bien entendus de l'Europe de tout sacrifier pour en assurer la

possession définitive à l'Autriche, tandis que l'Angleterre et la France

s'empareraient des îles de l'Archipel et entretiendraient à Lemnos et à

Ténédos une station permanente qui tiendrait en observation les escadres

russes. Enfin j'ajouterai, sur l'importance des trois provinces du bas

Danube, que la sécurité de l'Europe me paraîtrait moins compromise par

la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens étant

établis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occupé par des

forces anglaises et françaises, les Russes étaient maîtres et fortifiés

dans les principautés; car, dans le premier cas, il nous serait toujours

facile de chasser les Russes de Constantinople, tandis que, dans le

second, ceux-ci auraient toujours le moyen de nous faire quitter cette

ville et de nous y remplacer.

«Sans doute ces vues n'ont pas échappé au gouvernement russe. La preuve

s'en trouve dans la constante jalousie qu'il a montrée pour la Moldavie

et la Valachie, et dans la protection officielle dont il s'est investi à

leur égard. Nul doute aussi que, l'Europe voulant l'en déposséder, il

ne se décidât plutôt à faire la guerre que d'y renoncer. Mais la

question est si grave, et d'une importance si capitale pour le repos et

l'indépendance de l'Europe, les circonstances naturelles sont si

favorables à l'Autriche pour opérer de ce côté, car tout y est pour

elle: bases d'opérations larges et inexpugnables, flancs couverts par

les rivières, direction des fleuves qui coulent dans le sens de la ligne

d'opération, tandis que tout est contraire pour les adversaires; tout,

dis-je, lui est si avantageux, que la guerre, dans ce cas, ne doit point

effrayer, et dans mon opinion la France et l'Angleterre devraient, s'il

le fallait, sacrifier jusqu'à leur dernier écu et leur dernier soldat,

plutôt que de consentir que les trois provinces des bouches du Danube

appartinssent à d'autres qu'à l'Autriche, ou à un souverain particulier

sous la protection de l'Autriche, avec droit et devoir de la part de

celle-ci de tenir garnison à Silistrie et dans les autres forteresses.

«Dans des circonstances semblables et sous les auspices d'une alliance

intime entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, une guerre éclate;

le roi de Prusse, cédant aux conseils de la prudence, dans les intérêts

de l'avenir et aux sentiments énergiques dont son peuple et son armée

sont animés contre les Russes, se joindra probablement à un système qui

aurait pour objet d'abaisser une puissance si menaçante pour lui. Alors

il porte son armée principale sur la Vistule, et marche sur Varsovie,

tandis que l'Autriche rassemble cent cinquante mille hommes sur le bas

Danube et porte quatre-vingt mille hommes sur Constantinople et les

Dardanelles. Pendant ce temps les escadres de France et d'Angleterre

stationnent devant les Dardanelles et tiennent en échec les escadres

russes, ou même entrent dans la mer de Marmara, sous la protection du

corps autrichien qui, maître de la Chersonèse, assurerait la liberté de

leur passage. Si, en même temps, une armée égyptienne en bon état,

établie en Syrie, soutenue par un corps auxiliaire de trente mille

Français, débouche sur l'Euphrate, et, arrivée aux sources de ce fleuve,

se porte sur l'Araxe, tandis que les Persans, excités à venger leurs

injures et à réparer leurs pertes, prennent les armes et entrent en

campagne, les Russes, malgré leurs forces immenses et leurs moyens si

redoutables, ne peuvent résister au concours de tant d'attaques

simultanées, et peut-être en deux campagnes seraient-ils rejetés en Asie

au delà du Caucase, sur le Kouban et le Tereck, et en Europe sur le

Dniester et sur le Niémen. Alors, d'un côté, les Circassiens, cette

plaie que vingt-cinq ans d'efforts au milieu de la paix n'ont pu

cicatriser, secourus et délivrés, se raniment, tandis qu'en Europe les

Polonais se réveillent. Le royaume de Grèce reçoit la plus grande

extension possible. Les Autrichiens, après s'être solidement établis sur

le bas Danube et avoir créé une barrière infranchissable, s'emparent de

la Roumélie et de Constantinople. De pareils résultats font disparaître

la Russie comme puissance prépondérante, et des siècles s'écoulent avant

qu'elle puisse revenir à ce point où elle est aujourd'hui.

«Dès ce moment toutes les questions relatives aux détroits sont faciles

à résoudre. Les villes de Constantinople et de Smyrne pourraient devenir

des villes libres se gouvernant par leurs propres lois. L'Asie Mineure,

abandonnée à elle-même, verrait s'élever par la force des choses un

grand nombre de petites souverainetés. Les côtes intérieures, mises sous

la sauvegarde du droit public de l'Europe, deviendraient accessibles à

tout le monde. Le passage des détroits serait ouvert à tout le monde

aussi, et les escadres de toutes les nations iraient, suivant leur

volonté, librement naviguer sur la mer Noire et la Méditerranée, ou bien

on renoncerait, pour les escadres anglaises et françaises, au droit de

naviguer dans la mer Noire en refusant aux escadres russes celui

d'entrer dans la Méditerranée, et chacun resterait dans les eaux qui

semblent plus particulièrement lui appartenir. La Russie jouirait d'une

libre navigation pour son commerce, et l'Europe aurait des garanties

contre son ambition et ses agressions.

«On voit dans l'hypothèse ci-dessus quel appui trouverait l'alliance de

l'Occident dans l'armée égyptienne, et la puissante diversion qui en

résulterait. Si donc elle doit être utile alors, il paraît sage de se

bien garder de porter atteinte à la puissance qui l'a créée, et, loin de

menacer son existence, il faut tout mettre en oeuvre pour la consolider

et assurer son avenir.

«Tout le monde veut de bonne foi la conservation de l'empire ottoman,

mais chacun l'entend à sa manière. La Russie le veut tel qu'il est

aujourd'hui, c'est-à-dire faible et dépendant. Les autres puissances le

voudraient le plus fort possible, et cependant ce sont elles qui

semblent s'opposer à une espèce de restauration. Dans leur conduite,

elles paraissent prendre l'ombre pour le corps. On comprendrait le

système suivi si la Russie le soutenait, mais c'est l'Angleterre qui l'a

adopté et le met en avant. En un mot, l'empire ottoman se compose de

deux parties: l'une est morte, l'autre a un peu de vitalité, et c'est

celle-ci qu'on veut détruire pour ressusciter l'autre! En vérité ne

semble-t-il pas voir un médecin qui, pour rendre le mouvement à un

membre paralysé, ordonnerait d'amputer celui qui remplit bien ses

fonctions?

«L'intervention des puissances de l'Europe avant que la guerre éclatât

était une haute pensée, un acte de politique habile. Empêcher les

Ottomans de s'entre-détruire, conserver les créations nouvelles et

assurer leur avenir, rétablir la paix et amener une réconciliation entre

les individus d'une même famille, cette belle conception devait porter

des fruits; mais, après la bataille, arriver pour mettre en question ce

qui était décidé, et empêcher une révolution morale de s'accomplir, ne

pouvait donner aucun résultat conforme aux espérances conçues, et

peut-être devait amener la confusion. Sans cette intervention, les deux

branches de la famille ottomane étaient réunies. Le vice-roi, satisfait

et content, n'avait plus rien à prétendre et voyait l'avenir de sa

famille assuré. Le départ de Khosrew laissant aux Musulmans la liberté

d'exprimer leurs voeux, un mouvement d'opinion appelait la personne de

Méhémet-Ali à Constantinople. Il s'y rendait et se trouvait probablement

gouverner l'empire ottoman comme grand vizir. Soutenu par la réputation

de son habileté, par les forces positives et matérielles dont il

dispose, il rétablissait une espèce d'empire, sinon bien redoutable, au

moins ayant quelque consistance et possédant les moyens d'ordre.

«Une vérité doit toujours être présente à l'esprit: il n'y a d'autre

point d'appui possible dans ce pays, pour arriver à quelque chose de

satisfaisant, qu'en le prenant en Égypte. Je ne me dissimule pas

l'objection des dangers que ferait courir au sultan l'ambition du

vice-roi, devenu grand vizir; mais, sans nier la validité de l'argument,

je répondrai que, sans doute, ce n'est pas dans l'intérêt unique du

sultan que les puissances veulent le secourir, c'est dans le but

d'opposer une barrière aux Russes; et qu'importe aux dépens de qui elle

s'élève? Et est-il possible d'hésiter entre le choix du moyen qui doit

certainement la créer, et celui qui en offrira à peine la plus faible

image. Je sais que, plus d'une fois, dans l'histoire, on a vu des

ambitieux, après avoir régné sous le nom des derniers rejetons d'une

race abâtardie, s'emparer de la couronne pour leur propre compte; mais

d'abord un certain nombre d'années est nécessaire pour préparer les

esprits et rendre possible cette usurpation, et Méhémet-Ali est bien

vieux; et puis, quand cela arriverait, Méhémet ne ferait que recommencer

ce qui s'est fait, non-seulement fréquemment en Asie, mais en Europe, et

même en France à deux reprises dans le moyen âge: sous la première race

quand l'avilissement du souverain amena le sang glorieux de

Charles-Martel à remplacer sur le trône le sang dégénéré de Clovis, et

qui se renouvela quand le fils de Hugues le Grand s'empara de la

couronne au préjudice des héritiers du faible Louis V.

«Un des inconvénients de l'intervention est de se présenter sans

ensemble ni harmonie entre les puissances, et sans moyens de répression.

Aucune d'elles, excepté la Russie, ne peut exercer une action redoutable

pour Méhémet-Ali. Trois d'entre elles seules sont en contact avec lui:

la France et l'Angleterre par leurs vaisseaux, et la Russie, quoique

éloignée par ses armées, mais au moyen d'une marche longue, pénible,

après avoir surmonté de grandes difficultés de diverse nature, et en

employant un temps considérable avant d'entrer en action et de joindre

Ibrahim-Pacha en Syrie. Les illusions de l'Angleterre seraient grandes

et ses passions la rendraient bien aveugle si elle préférait voir plutôt

les Russes occuper la Syrie que les Égyptiens.

«Si donc une réflexion sage fait répugner à employer le secours d'un

auxiliaire aussi dangereux, que reste-t-il pour attaquer Méhémet-Ali?

Des vaisseaux? mais ce moyen est stérile, et, excepté un blocus, dont

l'effet se réduirait à gêner les opérations administratives du vice-roi,

il ne peut lui faire aucun mal. Il ne faut d'ailleurs pas juger les

effets de la pénurie d'argent comme on le ferait pour l'Europe. J'ai vu

l'armée égyptienne avec quatorze mois d'arriéré de solde, et personne ne

se plaignait. On sait se passer d'argent en Égypte, et les moyens de

nourriture, étant surabondants, peuvent pendant longtemps suffire à

tout. Mais, quant à une action directe des vaisseaux sur l'escadre

renfermée dans le port, on se demande à quel point d'ignorance et

d'orgueil sont arrivés les ministres anglais, quand ils ont cru pouvoir

ordonner à l'amiral Stafford d'aller arracher la flotte du capitan-pacha

du port d'Alexandrie. Précisément les circonstances fâcheuses de ce port

le mettent à l'abri de toute insulte. Les difficultés d'y entrer et d'en

sortir sont telles, que l'art et une liberté absolue dans les mouvements

dirigés par les meilleurs pilotes peuvent seuls faire surmonter le péril

auquel l'on s'expose. C'est un coffre-fort qu'on ne peut ouvrir sans en

avoir la clef, et, si lord Palmerston a donné l'ordre que les journaux

ont rapporté, semblable à ces despotes de l'antiquité dont l'histoire a

consacré les aberrations, il a cru que sa volonté suffirait pour

maîtriser les forces de la nature. Toutes les escadres du monde ne

peuvent rien contre le vice-roi. Je ne parle pas d'un bombardement

maritime, moyen inefficace dont j'ai reconnu moi-même l'impuissance dans

le même lieu. Il y a plus de quarante ans, deux mille bombes jetées sur

Alexandrie, au commencement de 1799, quand j'y commandais, ne

produisirent aucun dommage.

«Des troupes de terre sont seules redoutables pour Méhémet-Ali. Une

armée de débarquement pourrait sans doute être à craindre, mais d'abord

il la faut considérable. Sans cela aucune chance de succès, et certes

une expédition de cette importance, conduite à cette distance, est un

peu chère pour satisfaire un caprice de ministre; car ici l'intérêt bien

entendu de l'Angleterre est tout à fait opposé à la marche suivie. Et

puis cette escadre, où arriverait-elle? et où débarquerait l'armée? En

Syrie?--Mais il n'y a pas un port, pas une bonne rade sur cette côte

inhospitalière.

«On parle d'attaquer Saint-Jean-d'Acre; mais on ignore donc son peu

d'importance et le peu d'utilité dont serait sa possession. Cette place

peut servir aux Égyptiens pour y conserver des magasins, pour être le

centre d'un grand camp retranché que l'armée pourrait venir occuper en

cas de soulèvement du pays. Mais, environnée de bas-fonds, elle n'a

aucune importance maritime, et un mauvais mouillage, un mauvais point de

débarquement, sont seuls à six lieues, au pied du mont Carmel.

«Une fois les troupes anglaises maîtresses de Saint-Jean-d'Acre, que

feraient-elles? avec quels moyens avanceraient-elles dans ces montagnes

de Judée, si arides, et où, à chaque pas, elles rencontreraient des

obstacles de tous les genres, et des souffrances de toute espèce? On

compterait sur une insurrection des habitants? pure chimère! Jamais les

musulmans ne se révolteront contre Méhémet-Ali en faveur des chrétiens.

Une armée de Turcs venus de Constantinople, parlant au nom du chef

suprême de la religion et de l'empire du padischa, qui représente le

calife, n'a pu rien opérer. Qu'on juge de l'effet produit par une armée

d'infidèles!

«Irait-on attaquer Alexandrie? Je comprendrais davantage cette

opération; car enfin un succès donnerait des résultats importants, et on

combattrait près des vaisseaux et à portée de ses moyens. Mais

l'opération est difficile. Alexandrie, sans être une place proprement

dite, est cependant fortifiée. Sa position ajoute à sa force. Elle est

environnée d'un désert où les assiégeants, en hostilité avec l'intérieur

du pays, ne trouveraient des ressources d'aucune espèce. Méhémet-Ali

entretient ordinairement dans cette ville cinq ou six mille hommes de

bonnes troupes de terre. Le personnel de son escadre lui donne au moins

huit mille marins disponibles. Il a trois mille ouvriers dans l'arsenal,

et les Turcs du capitan-pacha, marins et troupes de guerre, s'élèvent à

plus de douze mille hommes. Le vice-roi a donc au delà de trente mille

hommes à mettre sur les remparts d'Alexandrie. Méhémet-Ali, placé au

milieu de ces moyens, pourvu d'artillerie et de vivres en abondance, me

paraît assez redoutable pour penser qu'il convient d'y réfléchir à deux

fois avant de se décider à venir l'attaquer.

«Il faut donc en revenir aux Russes; mais de ce côté encore il ne manque

pas de difficultés. Afin d'opérer avec confiance, il faut qu'ils se

présentent sur l'Euphrate avec quarante mille hommes. Or il y a, des

bords de l'Araxe à la frontière de Syrie, plus de cinquante marches à

travers de hautes montagnes âpres et difficiles, dans un pays pauvre, au

milieu d'une population hostile et fanatique. Pour faire arriver l'armée

à sa destination, pour s'y soutenir et l'empêcher d'être compromise, il

faut mettre en mouvement cent vingt mille hommes et faire des

préparatifs immenses. La misère et les souffrances des troupes

serviraient beaucoup la cause des Égyptiens. Elles seraient encore

augmentées par les dévastations ordonnées. La multitude des Arabes

bédouins et les habitants qui auraient couru aux armes, car les Turcs de

l'Asie ne sont pas, comme ceux de l'Europe, familiarisés avec la

domination russe, rendraient les communications difficiles, et, l'armée

égyptienne se retirant à quelques marches, le sort de l'armée russe

empirerait chaque jour. Arriverait cependant le moment où les Égyptiens

se trouveraient assez forts pour oser combattre, et peut-être, sous de

tels auspices, remporteraient-ils la victoire. Alors une défaite des

Russes, avancés si loin, entraînerait leur destruction et l'expédition

serait à recommencer; d'abord avec les mêmes obstacles et de plus avec

les chances contraires dont l'opinion serait frappée et chez les Russes,

et chez les populations musulmanes, et chez les soldats égyptiens.

«Tel est donc l'état des choses, et, si je me suis expliqué clairement,

je crois avoir démontré que la destruction de Méhémet-Ali, aujourd'hui

l'homme de l'Orient et le véritable chef des musulmans, est uniquement

dans l'intérêt russe; que sa conservation et les garanties données à son

avenir, tout en conservant l'unité de l'empire ottoman, entrent dans les

éléments d'une sage résistance combinée, que les envahissements de la

puissance russe rendront indispensable un jour. Aujourd'hui que l'empire

ottoman ne peut être ressuscité, il faut au moins lui conserver les

parties qui ont un peu de vie, et qui, en s'organisant, semblent devoir

acquérir de la force et des moyens de durée. Enfin il faut reconnaître

que l'arrivée de Méhémet-Ali à la puissance, événement véritablement

providentiel, offre aux hommes d'État de l'Europe l'occasion et le

moyen de jeter les bases d'un système qui réparerait en partie les

fautes de leurs devanciers.»

La conférence de Londres poursuivait lentement et péniblement ses

travaux, et semblait ne devoir produire aucun résultat. Elle se montrait

comme une pâle imitation de cette autre conférence dont les travaux sans

fin n'ont abouti qu'à fatiguer et à ennuyer l'Europe, en traitant

pendant plusieurs années les affaires de la Belgique. Cependant le

dénoûment approchait, et, quand on le croyait encore relégué dans un

vague absolu, le traité du 15 juillet, préparé dans le silence et signé

dans le mystère, fut conclu.

On doit dire cependant que l'Autriche essaya une tentative pour terminer

la question d'une manière amicale avec la France, en faisant faire par

le baron Neumann, ministre d'Autriche à Londres, une ouverture à

l'ambassadeur de France, dont l'objet était de lui proposer de s'appuyer

sur elle pour faire assurer à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et la

possession viagère des provinces d'Asie, moins Adana et un district de

la Syrie. Le cabinet français répondit d'une manière évasive. Mais, vu

la gravité des circonstances et les conséquences de la décision qui

serait prise, peut-être eût-il été d'une sage politique de parler

catégoriquement et, avant de signer le traité du 15 juillet, de donner

confidentiellement connaissance de la résolution où l'on était de le

conclure. Au lieu de cela, on garda un profond mystère en approchant du

moment critique. On agit dans l'ombre. D'un côté, cette résolution

hardie qui n'était nullement en harmonie avec les habitudes du

gouvernement autrichien, de l'autre, la légèreté et la fatuité

française, enfin les insurrections éclatées dans le Liban, servirent

merveilleusement les désirs de ceux qui voulaient en amener la

réalisation. Il fut signé, à l'étonnement universel de toute l'Europe.

Jamais peut-être acte de politique n'était moins fait pour amener le

résultat désiré par les parties contractantes, à l'exception de la

Russie, qui avait un but spécial qu'elle atteignit tout d'abord. Les

autres allaient directement dans un sens opposé. L'Angleterre voulait

détruire la puissance de Méhémet-Ali, et, avec les moyens qu'elle devait

employer, il était démontré, aux yeux de tous les gens raisonnables,

qu'elle ne pouvait y parvenir. L'Autriche voulait terminer une question

qui, un jour ou l'autre, pouvait amener la guerre en Europe, et elle a

été au moment de la faire éclater. Enfin la Prusse, étrangère aux

intérêts et aux affaires de l'Orient, se jetait, sans motif et sans

raison, dans des complications et des discussions dont elle aurait pu

s'épargner les dangers; mais la vanité propre à la puissance

prussienne, qui, en réalité puissance du second ordre, veut marcher de

pair avec celles du premier, l'a entraîné à signer un acte européen. Je

souhaite pour elle qu'elle se défie une autre fois de sa fortune, car

elle pourrait devenir victime d'une conduite aussi légère. Bien que la

supériorité et les merveilles de son administration éclairée et l'esprit

de son peuple l'autorisent à se placer plus haut que le chiffre de sa

population et de ses revenus ne l'indique, elle doit, plus que toute

autre puissance, ne jamais perdre de vue que la politique la meilleure,

celle dont un gouvernement éclairé ne doit jamais se départir, c'est

celle des intérêts positifs. Celle de sentiment et de complaisance tient

de la folie ou de la faiblesse. Cette doctrine n'est pas nouvelle pour

la Prusse. Elle lui a dû sa fortune et son élévation; et plus tard,

quand elle lui a été infidèle, un gouffre s'est ouvert devant elle, et

un miracle seul a pu la sauver. Les États prussiens ne sont pas de force

et constitués de manière à renouveler souvent une pareille expérience.

L'Autriche était placée dans une condition tout autre. Grande puissance,

libre de ses actions et de ses mouvements, personne ne peut avoir l'idée

de la contraindre. Ses intérêts lui commandent de protéger l'Égypte,

dont la prospérité est un des éléments de la sienne, et elle doit

désirer sincèrement tout ce qui donnera de la force à l'empire ottoman.

Or il est incontestable que, si cet État, qui croule par la faiblesse et

le désordre, peut retrouver un peu la vie, c'est par la portion que

gouverne Méhémet-Ali. Nulle prospérité possible avec le désordre. Or le

vice-roi a détruit l'anarchie. L'autorité est le premier besoin des

peuples, et la tyrannie d'un seul vaut mille fois mieux pour les masses

que celle de plusieurs. Celle-ci n'a ni règles ni limites, se modifie de

toutes les manières, se multiplie et se reproduit sous toutes les

formes. Le pacha a rappelé la vie dans les pays qu'il gouverne. Je sais

bien que c'est à son profit et que ses sujets jouissent d'un bonheur

fort limité; mais le moindre adoucissement dans son régime peut amener

une civilisation véritable, progressive et durable. Il a habitué le

peuple à travailler. Qu'il partage avec lui, dans une proportion

équitable, les produits qu'il obtient, et le sort de l'Égypte est

complétement changé. Le cultivateur, arrivé à l'aisance, aura la faculté

de satisfaire à ses besoins. Les besoins augmenteront avec la richesse;

dès lors le mouvement est imprimé, et les résultats sont infaillibles.

La marche de la civilisation est celle-ci:--Chassez le désordre;

disciplinez les barbares; donnez-leur des chefs instruits et créez-leur

des besoins; tout ira ensuite de lui-même.

La conservation de l'empire ottoman intéresse l'Autriche de plus d'une

manière. Placée la première des puissances de l'Europe en face de la

Russie, la chute de l'empire ottoman, quels que soient les avantages que

lui assure le partage, lui sera plus funeste qu'à tout autre. Arrivée au

point de puissance que l'on peut conserver avec les éléments qui en

garantissent le progrès, la Russie n'aura besoin, pour l'exercer, que

d'avoir les débouchés dont le sultan est en possession. Ainsi tout ce

qui contribuera à reconstruire cet État, si vaste et si faible, est dans

les intérêts de l'occident et du midi de l'Europe.

Mais la puissance des États et la création de leurs moyens d'action ne

peuvent avoir que deux origines: celle qui vient du gouvernement, ou

celle qui vient du peuple. Dans le premier cas, la puissance naît de la

conquête, avec l'enthousiasme et les intérêts qu'elle produit, et encore

ne dure-t-elle que si le gouvernement a assez de lumières pour la

constituer sur des bases durables et solides; ou bien d'un génie

supérieur qui se trouve tout à coup l'apanage d'un souverain respecté et

obéi. Dans l'autre cas, qui est le plus ordinaire, la puissance se

trouve dans les éléments de la société même, dans ses besoins et dans

les agglomérations qui en sont la conséquence.

Une ville, un arrondissement, une province, peuvent servir de point de

départ. Méhémet-Ali, par la domination qu'il exerce, a créé un élément

puissant. L'ordre régnait dans ses États, et il ne fallait, pour assurer

une marche rapide vers des moeurs plus douces, que modérer un peu son

avidité et son amour de l'argent.

La civilisation n'est autre chose que l'ordre public, l'exercice de la

justice, la reconnaissance des droits du faible avec la protection

qu'ils réclament, et le développement des connaissances dans les

sciences et dans les arts. Les créations de Méhémet-Ali étaient donc

utiles à la puissance du sultan. Ses querelles passagères étaient sans

conséquence pour l'avenir, et les dangers de nouvelles hostilités

venaient plutôt du Grand Seigneur que de son vassal.

Toute la politique de la partie de l'Europe qui tient à la conservation

de l'empire ottoman devait donc avoir pour unique objet d'assurer

l'obéissance du vassal envers le souverain. C'était chose aisée pourvu

que l'existence du vassal ne fût pas mise en question ou incertaine. Il

ne pouvait vouloir davantage. Aspirer au pouvoir suprême était

intempestif. Beaucoup d'années doivent précéder l'arrivée sur le trône

d'un homme né sujet, que des circonstances extraordinaires désignent

pour l'occuper. L'opinion des peuples exige toujours ces longs délais.

Si, dans le système que j'établis, les enfants ou les petits-enfants de

Méhémet-Ali, gouvernant bien leurs peuples, eussent été appelés, par

l'opinion de l'Orient, à remplacer un jour la race dégénérée d'Osman,

quel inconvénient en serait-il résulté pour le monde? L'histoire

n'est-elle pas remplie d'événements semblables? Plusieurs des principaux

souverains de l'Europe ne descendent-ils pas d'ancêtres à qui les

nécessités de l'époque où ils ont vécu, plus que leurs droits, ont fait

prendre la couronne?

Je crois avoir établi d'une manière incontestable l'aspect sous lequel

le gouvernement autrichien aurait dû envisager la question d'Orient;

mais l'Angleterre part d'un point de vue tout différent. Elle ne veut

pas que l'Égypte soit forte et que ce pays, poste intermédiaire entre

elle et ses possessions d'Asie, puisse résister à ses caprices. Elle

veut, au contraire, pouvoir lui dicter des lois et y trouver un appui et

un concours utile à tous les besoins de son commerce. En un mot, nous

avons intérêt à ce que l'Égypte soit forte et une utile alliée pour

nous, et les Anglais veulent le contraire. Nous avons intérêt à ce que

le sultan soit maître chez lui, et la Russie veut qu'il soit à ses

ordres. De là l'alliance et l'harmonie qui règnent en ce moment entre

ces deux puissances rivales, et l'opposition entre ces deux puissances

et la France survenue en même temps.

On comprend et l'on ne peut blâmer l'affection de l'Autriche pour

l'Angleterre. Les deux États n'ont pas un seul intérêt en opposition.

Chacun d'eux a un rôle particulier, qui se trouve être le complément de

l'autre. L'Autriche est puissante par sa nombreuse armée et sa grande

population. Sa marine est sans importance. L'Angleterre est puissante

par sa marine, et son armée est secondaire. L'une est riche par un

commerce étendu, ses colonies et son industrie; l'autre, par son

agriculture et son industrie, qui n'a rien à redouter de celle de

l'Angleterre. Il y a donc des rapports naturels entre ces deux pays, et,

des rapports naturels à l'amitié et à l'alliance, il n'y a pas loin. Les

siècles ont consacré ces relations. Elles n'étaient qu'interrompues

depuis dix ans. Le prince de Metternich a tenu à les rétablir. Il y a

aussi un autre point de vue qui mérite d'être remarqué; c'est que la

Russie est l'ennemie naturelle de l'Autriche comme de l'Angleterre, et

qu'à ce titre les intérêts de l'Autriche et de l'Angleterre se

confondent, tandis que la France, nécessairement rivale et ennemie de

l'Angleterre, peut avoir une politique variable qui la rapproche

accidentellement de la Russie. À ce titre, le gouvernement autrichien

devait être porté à resserrer ses liens avec la puissance britannique;

mais il y a des limites aux concessions, et certes on ne doit jamais

s'unir avec la perspective fondée d'une humiliation probable et les

chances d'une guerre pour laquelle on n'a pu rien préparer et dont les

conséquences étaient impossibles à calculer. Le concours de l'Autriche,

dans la circonstance qui nous occupe, ne peut donc et ne doit pas être

excusé, et le seul moyen de le justifier aurait été d'en faire une

déclaration formelle à la France avant la signature, au lieu d'avoir

gardé avec elle un profond silence et apporté un mystère impénétrable

dans cette transaction. Cette démarche eût été un acte de déférence et

d'amitié qui rendait moins amère une politique isolée, et le résultat

infaillible de cette communication eût été d'empêcher la séparation de

la France; car il est certain que jamais Louis-Philippe, dans sa

position, avec les opinions et toutes les circonstances qui

l'environnent, n'aurait voulu consentir à courir les chances que la

signature du traité amènerait probablement. C'est donc le silence gardé

pendant huit jours par l'Autriche, avant le 15 juillet, que la France

peut lui reprocher. Le reste la regarde. Les erreurs dans lesquelles

elle est tombée ne blessent que ses intérêts propres et son avenir.

L'Angleterre, seul véritable auteur du mouvement qui se préparait, et

entraînée par une passion acharnée à la destruction de Méhémet-Ali,

entrait en lice avec des moyens que l'on peut, malgré le succès obtenu,

taxer de ridicules. Il n'était pas un seul homme en Europe, excepté lord

Palmerston peut-être, qui crût le succès possible avec les armements qui

s'effectuaient. Le prince de Metternich n'attendait aucun résultat

favorable d'une entreprise exécutée avec si peu de moyens; et, plus

tard, quand un succès inespéré est venu étonner l'Europe, il n'a pas

changé de langage. C'était un acte de complaisance envers l'Angleterre

auquel il avait cru devoir consentir; et, comme il répugnait à l'emploi

de moyens plus puissants, il avait regardé les hostilités comme sans

conséquence et devant être de courte durée. Peut-être lord Palmerston

avait-il l'arrière-pensée de le mener plus loin; peut-être aussi y

serait-il parvenu; mais tout cela était un jeu dangereux; car l'orgueil

de l'Angleterre, humiliée par un non-succès, avait aussi de graves

inconvénients, et l'avenir, à tout homme prévoyant, devait paraître

couvert de sombres nuages. La politique insensée de la France, réunie

aux illusions et aux mauvaises combinaisons de Méhémet-Ali, et les

turpitudes d'Ibrahim-Pacha, sont venues bientôt les dissiper.

Il est évident, pour tout Français raisonnable et instruit, que

l'intérêt bien entendu de la France était de ne pas se séparer de

l'alliance, afin d'influer d'une manière importante sur les décisions du

conseil européen. M. Guizot[3] s'est laissé tromper et a été dupe de

l'Angleterre. Sa suffisance naturelle l'a mal inspiré. Nul doute que

Louis-Philippe, informé de la résolution des puissances d'agir

séparément, ne se fût rattaché à la proposition de l'Autriche dont j'ai

parlé, afin d'obtenir un résultat pacifique. Mais, une fois la faute

commise, une fois le traité signé et la France exclue de l'alliance et

isolée, elle devait bien se garder de tenir le langage qu'elle a adopté.

Elle ne devait ni parler d'une insulte qui n'existait pas ni supposer

une coalition contre la France dont personne n'avait eu l'idée. Elle

devait traiter la question d'une manière isolée et comme une chose

déterminée. Elle devait déclarer que le traité du 15 juillet, dont le

but était la destruction de Méhémet-Ali, lui paraissait un traité

préliminaire de partage de l'empire ottoman; les événements qui se

préparaient étaient trop graves à ses yeux pour qu'elle se dispensât

d'intervenir; toute hostilité contre l'empire égyptien était donc une

cause de guerre à ses yeux. En faisant cette déclaration, il fallait

l'appuyer d'armements puissants de terre et de mer; en déclarant

toutefois à l'Allemagne que, étrangère à ces débats, elle ne pouvait

être l'objet d'aucun changement de relations avec la France, et ne faire

aucune espèce de dispositions sur la frontière du Rhin qui fît naître

les plus légères inquiétudes, mais en même temps envoyer sans retard à

Alexandrie l'escadre française avec trois mille hommes de débarquement

et trois ou quatre mille matelots, destinés, en cas de besoin, à monter

l'escadre turque, et en même temps ordonner le rassemblement d'une armée

de cent mille hommes à Lyon, destinée à entrer en Italie à la première

hostilité en Orient, et faire faire une déclaration formelle à cet égard

au prince de Metternich; mais se bien garder d'éveiller les passions

révolutionnaires, de faire chanter la _Marseillaise_ et de menacer les

bords du Rhin. Il fallait que l'attitude prise par la France fût nette,

juste, modérée et motivée, et c'est là le cachet de la force.. L'effet

en eût été immense. On devait ajouter, pour faire connaître les

véritables intentions du cabinet français, que tous les armements

seraient abandonnés au moment même où l'on assurerait à Méhémet-Ali,

comme vassal de la Porte, héréditairement la jouissance de la Syrie et

de l'Égypte. Par ces dispositions, nous avions dans les mers du Levant,

au moment où les hostilités auraient pu éclater, trente vaisseaux de

ligne, dont vingt français et dix égyptiens. Notre armement si

supérieur et la possession de Saint-Jean-d'Acre, que les trois mille

hommes d'infanterie française auraient occupé, eussent imposé aux

populations du Liban une crainte salutaire. Personne n'eût bougé. Les

armements en France eussent continué, parce que les Anglais auraient

ordonné les leurs; et une supériorité de vingt vaisseaux nous assurait

pour longtemps la possession exclusive de la Méditerranée. L'Europe eût

été aux pieds de la France, et celle-ci, ne poussant pas ses avantages

au delà des limites de la raison, aurait dicté des lois sans tirer un

seul coup de canon. Le ministère de Palmerston eût été renversé, et

l'Autriche, surprise dans une situation qu'elle n'avait pas su prévoir,

eût mis tout en oeuvre pour prévenir une guerre dont elle devait

éprouver les premières calamités.

[Note 3: Ministre de France à Londres.]

J'étais à Vienne quand le traité du 15 juillet et les armements qu'il

occasionna en France furent connus. Jamais impression de terreur, de

mécontentement universel, n'eut lieu dans aucun pays au même degré. On

se demandait à quel titre et pourquoi on s'était mis brusquement en

opposition et en hostilité avec la France. Le crédit disparut dans un

moment, et les actions de la Banque, sorte de fonds publics, tombant de

trente pour cent, amenèrent diverses catastrophes commerciales. L'état

du crédit était tel, qu'il n'était pas possible de concevoir l'idée d'un

emprunt, et le gouvernement manquait d'argent.

L'armée, entièrement sur le pied de paix, et ne pouvant pas être mise

sur le pied de guerre sans moyens financiers, restait à la discrétion de

l'armée française, qui pouvait, avant l'hiver, envahir la Lombardie et

venir occuper Milan. Le comte de Kollowrath, peu ami du prince de

Metternich, se tenait éloigné de Vienne et ne voulait apporter aucun

concours à un collègue qui avait mis l'État dans un si grand péril et

amené une si grande crise par des actes qui lui étaient personnels. Si

la guerre eût éclaté, elle ne pouvait pas être heureuse pour cette

puissance. On eût dit au prince de Metternich: Comment donc! Vous avez

amené la guerre pour des intérêts au moins étrangers aux nôtres, s'ils

n'y sont pas contraires, et vous n'avez su ni la prévenir ni vous

préparer à la faire. L'archiduc Louis blâmait hautement le prince de

Metternich et sympathisait avec Kollowrath. Il n'y avait plus de

gouvernement, et le prince de Metternich, obligé de se retirer, perdait

pour toujours le pouvoir et la réputation d'habileté qu'on lui a faite.

Il disparaissait à jamais de la sphère élevée dans laquelle il était

placé. On peut supposer aisément les efforts qu'il attrait faits pour

empêcher une collision si fâcheuse à son pays, et qui pour lui,

personnellement, eût amené des résultats si funestes. Il est certain que

trois mois ne se seraient pas écoulés avant qu'un traité glorieux, dicté

par la France, eût été signé.

Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement français? Il a appelé aux

armes la nation, en lui annonçant, non pas que ses intérêts le lui

commandaient, mais en faisant croire que sa liberté et son indépendance

étaient menacées. Il ressuscite les passions révolutionnaires qui

amènent les désordres et la confusion. Partout on fait chanter la

_Marseillaise_, comme si les événements qu'elle rappelle étaient un gage

de victoire.

M. Thiers ignore que ce ne sont pas les sentiments révolutionnaires qui

nous ont fait triompher autrefois de si nombreux ennemis; ce n'est pas

avec leur secours, mais malgré eux. Les révolutions sont incompatibles

avec l'ordre, et le désordre amène toujours et partout la faiblesse.

Notre résistance d'autrefois est venue de la faiblesse de l'attaque; et

la Révolution n'a concouru à ce résultat qu'en engendrant la terreur,

dont la violence accumula les défenseurs et peupla nos armées de soldats

innombrables. Bientôt l'esprit belliqueux des Français donna de la

valeur à cette réunion d'hommes; et de bons officiers, de bons généraux,

se formèrent promptement. Voilà tout le mystère des guerres de la

Révolution et des succès qui les ont accompagnées, quand on dépouille

les événements de la fantasmagorie dont on se plaît à les entourer. Les

gens de mon âge se les rappellent, et la jeunesse d'aujourd'hui, pleine

d'erreurs et de préjugés, doit, si elle veut s'instruire, lire le

premier volume des _Mémoires_ du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, où

l'histoire de ces premiers temps est merveilleusement expliquée et

racontée.

Après cette première faute, immense, impardonnable, qui menaçait le

repos public et compromettait le développement régulier de nos forces et

les rendait même dangereuses pour ceux qui devaient les manier, on en a

fait une plus grande encore: celle de menacer l'Europe. Assurément, il

est toujours d'une mauvaise politique d'augmenter volontairement le

nombre de ses ennemis.

Que la France, plutôt que de s'abaisser, essaye de résister à l'Europe

réunie contre elle, c'est sans doute un devoir, malgré le peu de chances

de réussir; mais l'attaquer capricieusement, la défier et menacer le

repos de peuples inoffensifs auxquels nous sommes sympathiques, cette

conduite est insensée. Qu'avaient à faire dans la question d'Orient le

roi de Bavière, le grand-duc de Bade? Injustice aussi monstrueuse de

s'adresser à eux pour réparer des torts dont ils sont innocents

qu'absurde politique de nous rendre hostiles des peuples qui nous

aiment. Et cette éternelle question des rives du Rhin, pourquoi l'agiter

encore? Certes, j'ai plus que personne déploré la perte de nos provinces

de la rive gauche et de la Belgique; peut-être même a-t-il été d'une

mauvaise politique, au congrès de Vienne, de nous enlever des conquêtes

qui n'ajoutaient à l'ancienne France que juste ce qui était nécessaire

pour conserver l'équilibre avec les États qui, tous, depuis cinquante

ans, se sont agrandis. Reprenez ces provinces quand l'occasion sera

favorable, mais n'en parlez pas quand la chose est impossible, et ne

prenez pas pour une résolution magnanime ce qui n'est que de la

jactance.

De cette politique étourdie et insensée est résulté chez les Allemands

le développement d'un sentiment patriotique qui sommeillait. Rien

n'avait été préparé, depuis vingt-cinq ans pour la défense, rien n'avait

été organisé; mais ces peuples, aussi brusquement, aussi brutalement

menacés dans leur repos, dans la jouissance de leurs biens, dans leur

honneur, se sont mis en défense. Ainsi l'on a détruit la confiance que

l'habitude et les intérêts de la paix avaient fondée. Mais, en jetant

ainsi le gant à l'Europe, en résultat, on n'a rien osé, on n'a donné

aucun secours à Méhémet-Ali, et, avec des escadres supérieures à celles

des Anglais, on s'est hâté de regagner le port. On a été fanfaron dans

les paroles, modeste et craintif dans les actions. Il en est des nations

comme des hommes privés: la sagesse commande de craindre les dangers

éloignés; le talent les fait découvrir de bonne heure et prépare les

moyens de les vaincre, et, quand ils sont arrivés, le courage les fait

mépriser et surmonter. Mais faire précisément l'opposé, voilà ce qui

couvre de ridicule et de mépris un souverain et une nation.

Louis-Philippe, en adoptant le système qui lui a été suggéré, a perdu en

même temps l'opinion de sagesse dont il jouissait, à bon marché

peut-être, et qu'il devait à la longanimité de son caractère, à l'espèce

de talent que la nature lui a donné, et qui ne dépasse pas le moyen de

conduire une intrigue qui le tire d'un embarras momentané, mais qui ne

s'élève ni à concevoir un système ni à l'exécuter.

Voilà le spectacle que la France a donné à l'Europe et dont j'ai eu

l'âme navrée. Il m'est impossible d'exprimer ici toute la douleur que

j'ai ressentie en voyant la tache que recevaient le nom et le caractère

français.

On sait quel fut l'enchaînement des événements et les complications

intérieures et extérieures qui survinrent. On se rappelle le début des

opérations des alliés avec des moyens si peu en harmonie avec leurs

prétentions. Leur entreprise parut folle et ne pouvait pas réussir.

Cependant on devait regarder comme le principal moyen d'action contre

Méhémet-Ali l'insurrection du Liban. L'insurrection des peuples, surtout

dans les montagnes, est toujours une chose très-grave. Des gens plus

redoutables que les Égyptiens ont souvent succombé dans une lutte

pareille; mais ce que l'on ne pouvait ni supposer, ni prévoir, ni

croire, c'était l'état dans lequel était tombée l'armée égyptienne et

les écarts inouïs de l'administration. Et ici je suis intéressé

personnellement à montrer pourquoi cette armée a répondu si mal aux

espérances qu'elle m'avait fait concevoir, en un mot s'est trouvée si

différente de ce que j'ai dit qu'elle était. J'ai vu ces troupes il y a

sept ans, et le compte que j'en ai rendu était exact. Elles promettaient

de devenir chaque jour meilleures; mais une armée est une création où il

y a tant d'art, où tant de conditions sont à remplir pour la conserver,

que, si l'on ne s'en occupe pas constamment et d'une manière éclairée,

peu de mois suffiront pour détruire les efforts de plusieurs années.

Or Méhémet-Ali, qui n'a que l'instinct des grandes choses, est trop

ignorant pour pouvoir être juge du choix des moyens. Les moeurs turques

se retrouvent toujours chez lui. Dans ces moeurs, l'amour de l'argent,

l'avidité et l'avarice jouent un grand rôle. Il a laissé dépérir son

armée d'une manière déplorable et insensée. Quand lui, né en Macédoine,

trouve très-bien au Caire d'être revêtu dans l'arrière-saison d'une

bonne pelisse, il imagine que les soldats nés en Égypte peuvent exister

en hiver dans les montagnes du Liban, au milieu des neiges, avec des

habits de toile. Il les laisse sans solde. Il les nourrit de biscuit,

souvent gâté, et ne leur fait pas donner de viande. Réduite à un pareil

état de souffrance sans exemple et continuel, une pareille armée se

change en hôpital, sans lits, sans remèdes et sans médecins. La

désaffection s'empare de chacun, et là où on avait trouvé émulation,

zèle, dévouement, bravoure et vigueur, on rencontre faiblesse,

indifférence et lâcheté.

Méhémet-Ali a cru se rendre invincible en augmentant sans cesse ses

forces de nouvelles levées, composées d'hommes mécontents, et commandées

par des officiers que le nombre devait rendre nécessairement mauvais, et

il n'a pas compris que de pareils renforts étaient plutôt une charge

qu'un profit. Au lieu d'avoir une armée exercée, satisfaite, disciplinée

et vivace, il a eu une masse confuse de populations mourantes.

Je lui avais conseillé l'établissement de plusieurs camps permanents, où

les moyens d'instruction, de bien être et de discipline seraient réunis

pour les soldats dans des cantons choisis et unissant les avantages de

la salubrité à ceux d'un site agréable, à portée d'exécuter des travaux

utiles. Mais ces idées, qu'il avait accueillies et qui avaient frappé

son esprit, en étaient sorties, sans doute peu après mon départ, car il

paraît que rien de semblable n'a été exécuté.

Les effets funestes de ces aberrations furent augmentés par l'apathie et

les désordres privés d'Ibrahim-Pacha, qui passait sa vie au milieu des

débauches de la table, et d'autres excès qui l'énervaient, tandis que sa

vanité et sa jalousie lui rendaient suspect et désagréable

Soliman-Pacha, dont les conseils, le concours et l'action avaient

presque uniquement fait ses succès dans d'autres temps.

Soliman-Pacha, éloigné d'Ibrahim, n'a pu avoir aucune influence sur les

dispositions qui furent prises à l'apparition des Anglais. Placé à

Beyrouth avec quelques troupes exténuées et malades, il n'avait aucune

force respectable à ses ordres, et Ibrahim-Pacha, établi à Balbeck, où

il n'avait rien à faire, ne pensait ni à combattre l'ennemi s'il

débarquait, ni à empêcher l'insurrection de naître, ni à disposer ses

forces de manière à la réprimer, si elle venait à éclater. Avec une

pareille conduite et de semblables éléments, les résultats qui sont

survenus étaient infaillibles.

Ibrahim-Pacha eût dû choisir ce qu'il avait de plus disponible dans ses

troupes, et se placer sur le revers du Liban, en face du point de

débarquement des Anglais et à deux ou trois lieues; stimuler ses troupes

par tous les moyens possibles, et faire occuper les points principaux du

Liban par le reste de son armée afin d'imposer une crainte salutaire aux

Maronites. Dix à douze mille hommes qu'il eût eus sous la main lui

auraient donné les moyens de jeter à la mer les cinq ou six mille Turcs

qui s'avançaient réunis à douze cents Anglais, force réelle de

l'expédition. Un masque de troupes, laissé dans le Taurus, suffisait

pour couvrir la Syrie contre le corps turc qui venait de l'Asie Mineure.

La question allait se décider sur le bord de la mer. Les véritables

ennemis étaient les Maronites. Il fallait les contenir et ils se

trouvaient hors d'état de rien entreprendre le jour où les troupes de

débarquement auraient été battues. Osman-Pacha, avec un détachement, fut

dirigé sur le point où Ibrahim, à la tête de ses troupes, aurait dû se

placer lui-même. Les forces d'Osman battues, tout fut dit. L'opinion,

chez les Égyptiens, détruisit tout moyen ultérieur de défense, donna une

confiance sans bornes à la population insurgée, détermina la défection

de l'émir Bechir; tandis que, si la marche offensive des troupes

débarquées eût été repoussée, et que les Anglais eussent été forcés de

regagner leurs vaisseaux, les six mille Turcs débarqués désertaient et

venaient se joindre aux troupes de Méhémet-Ali. C'est donc dans ce

combat misérable, sans importance comme fait d'armes, mais immense sous

le rapport de l'opinion, qu'est la solution de la campagne. Mais, après

cet événement, il y avait encore bien des ressources. Il est vrai que

celui qui n'avait pas compris une chose si simple ne pouvait remédier à

ses fautes en adoptant le système qu'il avait alors à suivre.

Ibrahim-Pacha laissa ses troupes éparpillées sur la côte, dans de

petites places qui toutes furent enlevées successivement, ce qui

augmenta encore l'effet de l'opinion qui lui était contraire.

Puisqu'il avait laissé éclater la révolte du Liban, et que les troupes

ne voulaient pas combattre, il devait les éloigner et les réunir, afin

de les retremper par l'ascendant de son autorité et les moyens de toute

espèce qu'il avait encore à sa disposition. Il devait évacuer sans

retard le Taurus et toute la côte, excepté Saint-Jean-d'Acre, Jaffa et

Gaza, et placer toute son armée en Palestine, sur les bords du Jourdain

à Nazareth, à Jérusalem, ayant ses avant-postes jusque sous les murs de

Saint-Jean-d'Acre. Un corps de huit à dix mille hommes serait resté à

Damas pour lui assurer les ressources de cette ville importante, et, se

trouvant à l'est de l'Anti-Liban, ce corps aurait pu conserver la libre

communication avec l'armée. La principale force de la cavalerie eût été

réunie dans la plaine d'Esdrelon, d'où elle aurait pu se porter dans

toutes les directions. La communication avec l'Égypte se trouvait

assurée. On pouvait en recevoir des secours. Saint-Jean-d'Acre, ainsi

appuyé, était difficile à prendre.

Je sais bien que, vu la manière dont les choses se sont passées à

l'égard de cette ville, toutes ces dispositions n'eussent pas empêché

l'ennemi de s'en emparer; mais il était facile de la mettre en meilleur

état de défense. D'abord il fallait blinder le magasin à poudre, afin de

le mettre à l'abri des bombes, et, à cet égard, les Turcs, même les

anciens Turcs, en savent autant que nous. Cette explosion ne devait donc

pas avoir lieu. Ensuite, jamais défense maritime n'a été moins bien

préparée. En visitant Saint-Jean-d'Acre, j'avais remarqué le mauvais

système de batteries placées sur des terrasses voûtées, protégées

seulement par un parapet en pierre, et je me suis fatigué à répéter à

Méhémet-Ali que ces sortes de défense ne signifient rien; que la

maçonnerie, en fortifications, pour être utile, doit être couverte, et

que ce qui est en vue du canon de l'ennemi doit être en terre et

suffisamment élevé, pour mettre à l'abri les défenseurs; qu'ainsi, à

Saint-Jean-d'Acre, si l'on ne pouvait pas régulariser la défense, il

fallait placer extérieurement des batteries sur le bord de la mer, en

avant des remparts; mais tout cela a été oublié. Les canonniers

cependant sont restés à leur poste et se sont fait tuer bravement. On ne

peut concevoir de quelle stupidité était doué leur commandant, puisque,

ayant vu, la veille de l'attaque, des chaloupes ennemies établir des

bouées dans des points déterminés, il pensa que c'était l'indication du

lieu où les vaisseaux devaient s'embosser, tandis que c'était celle des

bas-fonds qu'il fallait éviter. Il fit, dès ce moment, pointer les

canons de la forteresse sur les points où personne ne devait se

présenter, et, le lendemain, les vaisseaux s'avançant beaucoup plus près

qu'il ne l'avait supposé, il n'imagina pas de faire pointer plus bas.

Toute l'artillerie égyptienne tira par-dessus les vaisseaux, et, ne les

atteignant pas, se borna, par son feu, à percer quelques voiles et à

endommager quelques manoeuvres.

Si, au contraire, Saint-Jean-d'Acre eût été mieux disposé contre

l'attaque d'une flotte, celle-ci eût éprouvé des périls, et la ville eût

moins souffert. La garnison, en liaison avec l'armée, eût été

encouragée. Comme, pour prendre une place maritime qui se défend, il

faut d'abord débarquer et l'envelopper, jamais les Anglais et les Turcs

n'auraient osé exécuter leur descente et s'éloigner de la côte, parce

que, dans un pays ouvert, sans cavalerie, et loin de leurs alliés, les

Maronites, qui n'auraient pas osé quitter les montagnes, ils pouvaient

être accablés. Dès ce moment, la résistance de Saint-Jean-d'Acre

rétablissait tout. La campagne se prolongeant, et l'hiver étant arrivé,

les Anglais, forcés de s'éloigner d'une côte dangereuse et sans abri,

devaient remettre au printemps la suite de leurs opérations.

On avait alors du temps devant soi, et tout était changé. L'armée

égyptienne, renforcée par les envois de l'Égypte, reprenait, après le

départ des Anglais, possession des pays qu'elle avait évacués. Les

insurgés du Liban auraient pu être châtiés, et, l'année suivante, tout

était à recommencer de la part des alliés.

Jamais, je le répète, une pareille suite d'aberrations, d'ineptie et de

combinaisons stupides n'est intervenue dans le destin d'une campagne et

le sort d'une armée. Le plan ci-dessus développé pendant les opérations,

je croyais fermement qu'Ibrahim-Pacha le suivrait, et j'en ai entretenu

alors le prince de Metternich. L'armée égyptienne avait toujours sa

retraite sur l'Égypte. Elle ne pouvait courir aucun danger et restait

maîtresse de ses mouvements dans la bonne comme dans la mauvaise

fortune.

Je ne doute pas que Soliman-Pacha, dont la tête est militaire, n'ait

conçu et voulu ce système d'opérations; mais, éloigné de son chef, il

n'a pu exercer sur lui une salutaire influence.

Je n'écris pas l'histoire de cette misérable et déplorable campagne.

Ainsi je n'entrerai pas dans plus de détails à cet égard. On sait ce qui

arriva; on connaît cette retraite par le désert, au milieu de l'hiver,

avec les froids les plus rigoureux et une disette absolue, qui

entraînèrent la perte d'un grand nombre de ceux qui furent réduits à

suivre cette direction. Soliman-Pacha, chargé du commandement de cette

colonne, a montré, par la force d'âme et l'énergie qu'il a déployées,

tout ce qu'il vaut, et il a justifié pleinement le cas que je fais de

lui et les éloges que je lui ai donnés.

Les éléments de résistance étaient devenus nuls pour Méhémet-Ali, et il

était évident que cette fatalité, ces illusions et cette force de

l'opinion qui l'avaient poursuivi en Syrie consommeraient bientôt sa

perte en Égypte. Mais l'honneur de la France voulait qu'il ne succombât

pas, et cette circonstance, au moment où il était obligé de combattre

corps à corps les passions de lord Palmerston, le sauva malgré la

mauvaise foi de celui-ci, qui ne se démentit pas un seul moment.

Le prince de Metternich vint alors loyalement au secours de la

politique de la France. Il vit les choses avec calme dans les intérêts

de la paix du monde, et, satisfait d'avoir échappé aux épouvantables

chances qu'il avait courues, il s'abstint de braver de nouveaux hasards.

Plus qu'un autre, il avait peine à croire aux résultats que la

combinaison politique dans laquelle il était entré, peut-être bien

légèrement, avait amenés, à l'étonnement du monde entier. Aucun, au

surplus, de ceux qui y ont concouru n'a porté un jugement différent sur

cette issue; mais lui n'a pas manqué une occasion de le proclamer.

Ma correspondance continuait avec Boghos-Bey. Elle terminera ce livre.

Dans l'instant où la décomposition de l'armée égyptienne s'était opérée,

il n'était plus possible d'espérer des chances favorables pour

Méhémet-Ali.

Je l'engageai donc à accepter tout de suite, sans plus de difficultés,

les propositions qui lui étaient faites, en prenant cependant des

garanties pour qu'elles fussent exécutées de bonne foi, et ces conseils

ne lui ont pas été donnés en vain. Les changements survenus dans la

situation des choses ayant fait renaître naturellement nos conversations

avec le prince de Metternich, il donna, par mon entremise et par voie

indirecte, les mêmes conseils au vice-roi. Il fut convenu qu'il me

répondrait une lettre à la communication que je lui avais faite, et que

je l'enverrais en original à Boghos-Bey, comme par suite d'une

indiscrétion. Depuis ce moment, tous les débats ont été terminés. Les

arrangements entre le Grand Seigneur et Méhémet-Ali ont été conclus, et

il ne reste plus qu'un voeu à former, c'est que Méhémet-Ali emploie les

années qu'il lui reste à vivre à assurer la durée de ses oeuvres, en

s'occupant avec efficacité du bien-être et du bonheur des peuples qu'il

gouverne et qu'il léguera à ses enfants.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 15 / 105 题