1839-1841.
SOMMAIRE.--Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec
Méhémet-Ali.--Confidences.--Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un
intermédiaire utile.--Opinion du prince de Metternich.--Situation de
Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la
Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.--Mémoire sur
la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et de la
politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne par le
traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en
campagne.--Ibrahim-Pacha et
Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec
l'Égypte.--Appendice.
J'ai raconté de suite la manière dont j'ai passé les dernières années
qui viennent de s'écouler. Je n'ai pas parlé des rapports que j'avais
conservés avec l'Égypte. Cet épisode faisant un tout, et se liant avec
les affaires d'Orient qui se sont déroulées l'année dernière d'une
manière si pénible, si douloureuse et malheureusement si honteuse pour
la France, j'ai cru devoir en faire le récit à part; et, afin d'entrer
dans tous les détails qui s'y rattachent avec des circonstances qui sont
inconnues, avant de lire ce qui va suivre, j'engage à prendre
connaissance de ce que j'ai écrit sur l'Égypte et sur Méhémet-Ali.
J'ai consigné dans mes récits les conseils que je lui ai donnés. Ils
étaient sincères et, je crois, très-opportuns. Je n'ai caché qu'une
chose, c'est que, dans nos conversations, il m'avait confié, dès mon
arrivée, que, ne pouvant douter des intentions hostiles du sultan,
sachant l'esprit de haine qui régnait contre lui au sérail, et voyant
même des préparatifs qui avaient pour but de le déposséder des droits
qu'on lui avait reconnus et des provinces qu'on lui avait accordées, il
trouvait contraire à la raison de fournir des secours à son ennemi et de
lui envoyer de l'argent; que, par conséquent, il était disposé à refuser
le tribut et à se déclarer indépendant.
Méhémet me demanda mon avis sur la conduite à tenir. Je lui répondis que
l'accueil qu'il m'avait fait, l'idée que je m'étais formée sur lui et
mon propre caractère m'imposaient l'obligation de lui parler avec
franchise et sincérité; qu'en conséquence je n'hésitais pas à lui
déclarer que le parti vers lequel il semblait incliner lui serait
funeste, s'il l'adoptait. Je lui dis: Je passe condamnation sur les
sentiments hostiles que vous supposez au sultan. J'allai même jusqu'à
les lui certifier, car je n'avais entendu parler à Constantinople que
des projets guerriers de la Porte et du désir d'en appeler aux armes. Je
savais, par l'ambassadeur de France et l'internonce d'Autriche, que leur
influence tout entière, consacrée à empêcher une levée de boucliers qui
devait amener la perte du sultan et à calmer une ardeur et une colère
qui pouvaient avoir pour résultat la crise la plus fâcheuse et la plus
fatale, semblait quelquefois devoir être impuissante.
Ainsi j'étais parfaitement d'accord avec Méhémet-Ali sur le point de
départ de sa politique et sur la situation des choses; mais j'ajoutai
bien vite: «Malgré cela, vous ne pouvez suivre sans péril la marche que
vous indiquez. Vous perdriez aux yeux de l'Europe les droits que vous
avez acquis et qu'on vous reconnaît. La puissance de fait, toute grande
qu'elle soit, et particulièrement en Turquie, où souvent elle s'élève au
détriment de la puissance de droit, ne fait pas disparaître celle-ci. Ne
renoncez donc pas à un auxiliaire utile. Vos droits datent du traité de
Kutaieh, où toute l'Europe est intervenue, et, grâce à ce traité, vous
avez place dans le droit public de l'Europe. Mais, à quel titre, à
quelle condition, avez-vous reçu l'investiture des provinces que vous
gouvernez? à titre de vassal, soumis à un tribut et à des conditions.
Tant que vous les remplissez, vous avez l'opinion du monde pour vous. Si
vous voulez vous en affranchir, vous déchirez de vos propres mains le
titre de votre puissance, et l'Europe vous devient hostile, et d'autant
plus qu'on ne veut pas l'affaiblissement de l'Empire ottoman. Quoiqu'il
soit divisé en deux fractions, dont l'une vous est subordonnée, les
hommes impartiaux, en remarquant l'ordre qui règne dans la partie que
vous gouvernez, loin de voir un affaiblissement de la monarchie dans cet
état de choses, le considèrent, au contraire, comme une réorganisation,
un élément de forces. Le traité de Kutaieh déchiré, qu'êtes-vous? Un
simple pacha révocable! Je sais bien que cette révocation ne vous
renversera pas; mais, aux yeux des peuples, elle ébranlera votre
puissance et peut-être la compromettra si une nouvelle crise survient.
Le droit est immense aux yeux des hommes; ne le mettez pas contre vous.
Vous pouvez, quant au tribut, en retarder le payement sous divers
prétextes ou le faire partiellement; mais ne déclarez jamais que vous ne
voulez plus le payer. Faites tous les actes d'un sujet fidèle, tant que
vos intérêts ne seront pas compromis d'une manière directe et immédiate
par des hostilités effectives. Cette politique n'a rien de nouveau, elle
est suffisamment connue en Orient. Réfléchissez que le sang d'Othman,
malgré tant de révolutions et d'événements qui auraient dû le flétrir,
est encore le seul dans l'empire qui soit l'objet d'un culte religieux.
Ne sacrifiez point, par une démarche imprudente, le certain pour
l'incertain, et ne prenez pas l'ombre pour le corps.»
Méhémet-Ali entendit ces paroles avec peine, et souvent rougissait quand
je lui parlais. Il finit en répétant quelques objections qui étaient
plutôt inspirées par la passion que par la raison, et nous nous
quittâmes sans qu'il eût changé d'avis. Deux jours après, il me dit
qu'il avait profondément réfléchi à ce que je lui avais dit, que mes
conseils étaient sages, qu'il en reconnaissait l'opportunité et qu'il
était résolu à les suivre. Il n'y a pas manqué; il n'a jamais autorisé
les accusations que gratuitement on a dirigées contre lui, et il n'a pas
un moment pensé à renverser le trône du sultan ni à marcher sur
Constantinople. Ces explications devaient précéder ce qui va suivre.
Les fils de deux de mes amis, le duc de Mortemart et le duc de Périgord,
se disposant à faire un voyage en Égypte, me demandèrent une lettre de
recommandation pour le pacha. J'écrivis à Boghos-Bey, conformément à
leur désir. Quelque temps après, je reçus la lettre ci-jointe, qui se
rapportait aussi à l'ouvrage que j'avais publié sur l'Égypte.
«Alexandrie, le 15 septembre 1838.
«Monsieur le maréchal,
«MM. de Périgord et de Mortemart, heureusement arrivés, m'ayant remis
la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 2 juin dernier, je me suis
fait un devoir de la soumettre à Son Altesse le vice-roi mon maître.
«Les sentiments d'amitié que vous avez inspirés à Son Altesse lors de
votre bref séjour ici, et qu'elle se flatte d'avoir partagés, lui font
une loi de vos moindres désirs. Ces deux voyageurs, déjà distingués sous
beaucoup d'autres rapports, sont ici l'objet d'une attention
particulière. Ils ne pourront qu'être satisfaits d'avoir été porteurs
d'une pareille recommandation. Je regrette, monsieur le maréchal, de ne
point avoir reçu, parmi les divers exemplaires qui me sont parvenus de
l'ouvrage que vous avez publié, celui qui avait été destiné pour Son
Altesse.
«Le vice-roi, qui en a ordonné la traduction, s'est plu à reconnaître,
en ce qui concerne l'Égypte, le coup d'oeil exercé de celui qui a brillé
en administration aussi bien qu'à la tête des armées, et a hautement
apprécié l'impartialité qui a présidé à sa rédaction.
«Rien ne pouvait être aussi agréable à Son Altesse que l'intérêt que
vous lui témoignez, monsieur le maréchal, en écrivant que vous lisez le
récit des événements qui se passent dans ses États et que vous faites
des voeux sincères pour ses succès. Aussi a-t-elle dit que la
Providence, en vous inspirant l'idée d'un voyage dans ces contrées,
avait peut-être résolu de lui accorder un puissent auxiliaire.
«Je crois inutile de vous prémunir contre tout ce qui s'imprime en
Europe sur le vice-roi et sur l'Égypte dans les feuilles périodiques.
Vous devez assez connaître quelle foi méritent certaines correspondances
des journaux. Les affaires de Syrie sont heureusement et complétement
terminées, et, quoique la topographie de cette province et le caractère
de ses habitants se prêtent à ces échauffourées, elles n'auront jamais
aucun résultat sérieux. Le commerce d'importation et d'exportation a
triplé sous le gouvernement actuel. Les masses sont satisfaites. Quant à
l'extérieur, vous devez avoir acquis, monsieur le maréchal, par la
connaissance personnelle du sultan Mahmoud et de Son Altesse
Méhémet-Ali, la conviction intime qu'il n'y a pas d'arrangement à
espérer entre eux sans l'intervention des puissances européennes.
«La haute position sociale que vous occupez vous met en relation avec
les diplomates les plus influents, et votre caractère particulier vous a
valu des témoignages non équivoques de l'affection que vous portent
d'augustes personnages. La vérité et les besoins réels de l'Égypte ne
peuvent être mieux appréciés que lorsqu'ils sont annoncés par une voix
impartiale et digne de toute croyance.
«Éviter une complication entre les puissances de l'Europe pour la
question d'Orient est le but qui a guidé le vice-roi, lorsqu'il a
déclaré tout récemment à leurs consuls généraux ici, qu'il se
contenterait de voir assurée la succession de sa famille. Il a toute
confiance que sa demande modérée sera comprise, et que, revenant à des
opinions plus favorables, les cours de l'Europe accorderont à l'Égypte
une existence positive en récompense des immenses travaux du vice-roi
pour le bonheur du pays. En attendant, le tribut partira pour
Constantinople, le 17 courant, avec le paquebot-poste français.
«Enfin Son Altesse le vice-roi espère, monsieur le maréchal, que
l'intérêt que vous lui portez ne sera pas entièrement passif, et qu'au
fait des opinions particulières émises à Toeplitz par d'augustes
souverains vous aurez l'extrême bonté de lui faire connaître les
modifications qu'elles pourront avoir subi, éclairant Son Altesse sur la
marche à suivre dans sa position précaire, désormais insoutenable.
«La présente lettre est expédiée à mon frère, M. Pietro Joussouf de
Trieste, qui a ordre de la faire parvenir entre vos mains par une
personne de toute confiance, partant pour Vienne dans ce seul but. Elle
sera à votre disposition, monsieur le maréchal, pour le cas où vous
jugeriez devoir la charger d'une réponse. Ce moyen m'a paru le plus
convenable pour la sûreté des dépêches, vous certifiant, de mon côté,
que vous n'aurez à craindre aucune indiscrétion de notre part sur vos
communications ou conseils, de quelque nature qu'ils puissent être.
«Après avoir exécuté dans ce qui précède les ordres de mon maître
bien-aimé, permettez-moi, monsieur le maréchal, de vous présenter
l'hommage du profond respect et de l'admiration avec lesquels j'ai
l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
Cette lettre, rédigée avec soin, raisonnable et motivée sur des faits
incontestables, provoquait, dans l'intérêt du maintien de la paix, le
concours des puissances pour fixer un ordre de choses régulier qui
assurât l'avenir. Les voeux de Méhémet-Ali, fort légitimes, devaient
convenir aux divers gouvernements, et je crus convenable d'en donner
connaissance au prince de Metternich. Il en fut frappé et admit le
principe qu'elle consacrait. Nous discutâmes ensemble quels étaient les
avantages à accorder à Méhémet-Ali et sur lesquels les puissances
pourraient s'accorder. Il n'hésita pas un moment pour l'Égypte
héréditaire; mais il crut que la Syrie viagère était la seule chose que
l'on pût y joindre. J'avoue que je ne partageais pas cette opinion,
parce que c'était rejeter à une époque qui pouvait être peu éloignée, la
mort de Méhémet-Ali, la solution de nouveaux embarras, qui peut-être
deviendrait plus difficile. Ibrahim est d'un caractère passionné et
moins habile politique que son père. Dans ma réponse, j'entrai avec
détails sur la position de Méhémet-Ali et sur la manière dont je
l'envisageais. Je lui démontrai la convenance, dans ses vrais intérêts,
d'accepter l'hérédité de l'Égypte avec la Syrie viagère, si l'on ne
pouvait pas obtenir l'hérédité à l'égard de cette dernière; et, quoique
la lettre de Boghos-Bey fût très-sage, comme je connaissais l'instinct
intérieur de Méhémet-Ali, qui le poussait à prendre un parti extrême, et
que j'en redoutais pour lui les effets, instinct que la voix des
journaux annonçait s'être réveillé, j'insistai beaucoup dans ma lettre
sur l'importance dont il était, pour le vice-roi, de n'enfreindre en
rien le traité de Kutaieh. Je m'expliquais ainsi:
«Monsieur,
«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 septembre
m'a causé un véritable plaisir. Elle me flatte par le prix que le
vice-roi met à mes conseils, et me touche par la confiance qu'il montre
en mes sentiments pour lui. J'y vois aussi la preuve de la constante
amitié dont il m'a donné des témoignages multipliés pendant mon séjour
en Égypte et dont je conserverai toujours le souvenir.
«Je m'associe de coeur à tout ce qui se passe dans vos contrées, et les
nouvelles que j'en reçois sont toujours d'un vif intérêt pour moi.
J'apprécie aussi, monsieur, comme je le dois, les sentiments que vous me
portez, en raison du cas tout particulier que je fais de votre personne.
«Pendant nos longues conversations avec Méhémet-Ali, faites sous vos
auspices, monsieur, je lui ai toujours parlé avec franchise. Le cas que
je fais de son caractère et de ses lumières m'en imposait la loi.
Éloigné de lui, je ne changerai pas de méthode, et je vais répondre à
votre lettre avec le plus grand abandon.
«Les bruits répandus par les journaux sur le projet du vice-roi de se
déclarer indépendant m'ont vivement alarmé pour lui. Quoique je
connaisse sa grande capacité et sa grande énergie, il me semblait peu
digne de sa sagesse de livrer aux hasards de la guerre et aux chances de
la politique une existence toute faite et que chaque jour doit
consolider davantage. Le temps qui s'est écoulé depuis mon retour de
l'Égypte n'a apporté aucun changement aux opinions que je lui ai
manifestées à cet égard. Le traité, en consacrant ses droits, lui impose
des devoirs. Tout est lié dans ce monde. En s'affranchissant des uns, on
sape les autres par leur base; et, quoique le fait constitue réellement
sa puissance, quoique les moyens dont il est le créateur lui assurent la
durée de son pouvoir, la force morale du _droit_ ne peut lui être
indifférente. Elle ajoute d'une manière si directe et si efficace à la
puissance du _fait_, que le temps et une longue suite d'années peuvent
seuls suppléer à ce qui manque en créant le sentiment d'un nouveau droit
dans l'esprit des hommes. À mon avis, le vice-roi a donc fait sagement
de se tenir dans les limites de ses droits reconnus, et fera bien d'y
rester, d'autant plus qu'il est maître absolu chez lui.
«Pour terminer de suite tout ce que cette question d'indépendance peut
suggérer à l'esprit, je dirai que, pour que cette déclaration eût
quelque valeur, il faudrait qu'elle pût recevoir la sanction des grandes
puissances de l'Europe. Or tout me porte à croire qu'elles seraient fort
éloignées de l'accorder, et la reconnaissance même d'une d'elles ne
ferait qu'amener une complication, et peut-être une collision dont
l'Égypte, après avoir été l'occasion, deviendrait peut-être la victime.
«Je comprends le désir de Méhémet-Ali d'assurer l'avenir de sa famille.
Rien de plus juste et de plus légitime. Les grandes choses que le pacha
a exécutées ne peuvent donner des résultats permanents et lui survivre
que sous les auspices du pouvoir qui les a créées. Revenant au pouvoir
direct du sultan, l'Égypte rétrograderait rapidement vers le désordre et
l'anarchie. On ne peut se le dissimuler. Cependant, ce pays se liant
chaque jour davantage avec l'Europe, celle-ci a un grand intérêt à ce
que l'ordre y règne et à ce qu'une riche culture mette à sa disposition
d'importants produits. Ainsi les grandes puissances de l'Europe doivent
désirer la stabilité de l'ordre de choses existant, et, si Méhémet-Ali
reste dans des limites sages, je crois qu'il peut compter sur leur
appui. En bornant ses demandes à faire donner, dès ce moment, à son fils
l'investiture des provinces qu'il gouverne, peut-être pourrait-il
l'obtenir; et, cet objet ainsi réglé, le repos de l'avenir semble
assuré. Mais, les puissances bornassent-elles leur concours à assurer
seulement à Ibrahim-Pacha l'Égypte pour héritage, Méhémet-Ali, à mon
sens, devrait s'en contenter et se trouver satisfait; car, quant à lui,
la possession du reste lui est dévolue sans contestations et pour toute
sa vie. Et si, le jour où la Providence l'appellera à elle, ses États
sont tranquilles, son armée en bon état et son trésor rempli, nul doute
que son fils Ibrahim n'obtienne, par la crainte et la nécessité, la
confirmation de la Porte pour la totalité des domaines de son père.
C'est déjà beaucoup, sous le rapport de l'opinion, que d'être d'avance
reconnu comme le maître futur de l'Égypte, véritable et principal
élément de la puissance nouvelle.
«Je conseillerais donc au vice-roi, dans ses intérêts bien entendus, de
renoncer à la pensée de s'affranchir d'une vassalité dont le poids est
léger, et qui contribue cependant à sa puissance réelle, et de se borner
à réclamer l'intervention de l'Europe afin d'obtenir pour son fils
l'investiture des domaines qu'il possède.
«En résumé, la durée de la création de Méhémet-Ali dépend, après lui,
des talents de son fils. Si, comme je le crois, il est digne de son
père, il le continuera; sinon il succombera, et tous les titres du monde
n'empêcheraient pas sa chute, résultat de la force des choses.
«Pour faciliter la transmission de son pouvoir, pour en assurer la durée
dans sa famille après avoir cessé de vivre, Méhémet-Ali doit penser à
trois choses dont je l'ai entretenu déjà plus d'une fois: s'occuper de
maintenir son armée sur le meilleur pied possible, sous le rapport de la
discipline, de l'instruction et de la capacité des officiers; avoir un
trésor richement pourvu; car, dans la position particulière où il est,
le crédit, arme nouvelle des gouvernements, arme puissante, mais d'une
valeur variable, difficile à manier par les vieux gouvernements, n'est
nullement à son usage; en troisième lieu, maintenir la paix chez ses
sujets, et il atteindra avec certitude ce dernier but s'il trouve le
moyen d'améliorer leur condition sans rien changer au système
d'administration que je trouve convenable et même nécessaire aux temps
actuels, mais avec lequel cependant on ne peut parvenir à concilier tous
les intérêts. Ces trois conditions remplies, le pacha peut dormir en
paix et se reposer sans soucis sur l'avenir de ses enfants.
«Je vous remercie, monsieur, et je remercie Son Altesse du bon accueil
fait en Égypte à MM. de Périgord et de Mortemart. J'éprouve un véritable
chagrin que les exemplaires de mon ouvrage, qui vous étaient destinés,
ne vous soient pas parvenus. Je vous réitère, etc.»
Boghos-Bey m'écrivit de nouveau, le 16 décembre 1838. Je lui répondis
sans retard, le 6 février. Voici la lettre de Boghos-Bey.
«Alexandrie, le 16 décembre 1838.
«Monsieur le maréchal,
«Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, m'avait dit, en partant
pour son voyage de la Nigritie: «S'il arrive quelque lettre de mon ami
le maréchal, vous m'en ferez parvenir de suite la traduction partout où
je serai.» Ses ordres ont été ponctuellement exécutés. Un
courrier-dromadaire est parti avec la traduction exacte de la lettre
dont vous avez daigné, monsieur le maréchal, m'honorer, en date du 8
novembre dernier.
«Les opinions de Son Altesse me sont assez connues pour être certain du
plaisir qu'elle éprouvera en lisant la confirmation des sentiments
d'amitié constante que cette lettre exprime, et qu'elle appréciera des
conseils partant de si bonne source, et franchement donnés, pour les
placer comme guides de sa marche future. Son Altesse doit espérer que la
même conviction qui les a dictés pourra être manifestée en sa faveur
auprès des augustes personnages dont le concours est nécessaire à sa
demande juste et modérée, ayant pour but la conservation du fruit de sa
carrière laborieuse.
«On attend, de jour en jour, la nouvelle de l'arrivée de Son Altesse à
Kartoum. Ses dernières dépêches étaient de Dongolah. D'après son
itinéraire, elle pourra être de retour au Caire vers la moitié de
février, ne comptant pas s'arrêter longtemps au Tarogdu.
J'ambitionnerais, monsieur le maréchal, de pouvoir lui soumettre
quelques renseignements positifs sur la marche qu'aura faite, à ladite
époque, l'opinion des hommes influents sur la question égyptienne, si
toutefois vous ne jugiez pas indiscrète la demande d'une nouvelle lettre
de votre part.
«L'offre gracieuse et engageante qui termine celle du 8 novembre
m'enhardit, et mon auguste maître, pénétré que ses intérêts ne sauraient
être en de meilleures mains, se trouvera très-flatté que vous daigniez
les prendre sous votre patronage lorsque les circonstances pourront
l'exiger.
«Plein de reconnaissance pour votre bon souvenir et pour tout ce qu'il
vous a plu de m'écrire de bienveillant, je viens vous renouveler,
monsieur le maréchal, mes hommages, tribut de respect et de vénération,
avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
Voici ma réponse à cette lettre.
«Vienne, le 6 février 1839.
«Monsieur,
«J'ai reçu, il y a peu de jours, la lettre que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'écrire, le 16 décembre dernier, et je m'empresse d'y
répondre. Je vous remercie tout à la fois des bonnes nouvelles que vous
me donnez de Son Altesse le vice-roi, et du prix que vous mettez à mes
conseils. Vous avez pu juger de leur sincérité. Ils sont le résultat de
ma véritable amitié pour le pacha, et de la connaissance que j'ai pu
acquérir de l'opinion des principaux cabinets de l'Europe à son égard.
S'il veut en faire l'application, s'il lui convient d'agir dans le sens
que je lui ai indiqué, je pense qu'il pourrait manifester ses désirs aux
consuls généraux qui résident près de lui. Son retour en Égypte lui en
fournirait une occasion toute naturelle. Il rappellerait qu'à son départ
pour le Sennaar, par égard pour les souverains de l'Europe, et malgré
des griefs contre le sultan, qu'il est superflu de rappeler, il a
acquitté le tribut, fait preuve de soumission, et montré son intention
de ne rien faire qui puisse troubler la paix de l'Orient; qu'aujourd'hui
il est autorisé à réclamer les garanties pour son avenir et à demander
la preuve que le sultan ne veut en rien le troubler dans sa possession.
Il trouverait des garanties et le prix de ses longs travaux dans une
disposition qui fixerait le sort futur de sa famille et assurerait ainsi
son repos. Il voudrait donc obtenir, dès ce moment, du sultan, pour son
fils Ibrahim, l'investiture des pays qu'il gouverne, pour en jouir après
lui aux mêmes conditions que son père, et il demande aux consuls
généraux d'en rendre compte à leurs gouvernements respectifs, et de
solliciter de leur part une intervention bienveillante qui assure la
permanence d'un ordre de choses où le bien être de l'Europe et le repos
du monde sont intéressés. Cette démarche me semble devoir être le début
naturel de la négociation et le moyen de provoquer les puissances de
l'Europe à y intervenir.
«Je n'ai pas attendu le moment actuel pour manifester en haut lieu les
opinions que je professe à l'égard du pacha, et je ne cesserai pas de le
faire de nouveau en toute circonstance. C'est précisément à l'occasion
de semblables conversations que j'ai pu fixer mes idées sur la manière
dont est envisagée la position du pacha.
«Si j'étais retourné en France, comme j'en avais le projet, j'y aurais
servi les intérêts de Méhémet-Ali; mais, des motifs particuliers en
ajournant l'époque, j'ai profité d'une circonstance favorable pour agir
dans le même sens sur l'esprit d'augustes personnages. Je suis donc
convaincu que le pacha, en faisant la démarche que je lui conseille,
trouvera partout une disposition bienveillante et favorable à ses
désirs. Se bornât-on à ne vouloir appuyer, pour le moment, que
l'investiture de l'Égypte, je crois que le vice-roi devrait s'en
contenter.
«Je pense, monsieur, avoir répondu aux demandes renfermées dans votre
lettre. Continuez à vous adresser à moi pour tout ce que vous croirez
utile au pacha, et qui sera dans la nature de mes facultés. Je trouverai
toujours un véritable plaisir à remplir ses désirs et à lui prouver
l'amitié que je lui conserve, comme aussi à vous-même, monsieur, etc.»
Je donnai connaissance de ces deux lettres au prince de Metternich, qui,
par suite de mes entretiens, conçut l'idée de provoquer les puissances à
intervenir, au lieu de laisser le pacha tenter des efforts impuissants
auprès des consuls généraux, que leurs gouvernements respectifs
n'écouteraient pas, et qui laisseraient toujours la même incertitude et
le même vague dans les affaires d'Orient. Il fit à cet effet des
communications en France, en Angleterre, en Russie, et proposa de me
charger des intérêts communs, comptant sur l'influence que je pourrais
avoir sur Méhémet-Ali pour l'amener à la modération, espérant ainsi
prévenir tout nouveau conflit et parvenir à fixer définitivement
l'avenir.
La France répondit d'une manière assez favorable, mais incomplète. La
Russie était d'accord et accepta les propositions; mais l'Angleterre
répondit d'une manière évasive absolument négative.
On était en voie de négociations pour arriver à un résultat, quand tout
à coup la guerre éclata en Orient par suite des intrigues de
l'ambassadeur d'Angleterre, espèce de fou et d'énergumène qui servait
d'une manière aveugle et même avec exagération les folles passions de
lord Palmerston contre nous; car il est bien prouvé que la haine de
l'Angleterre contre Méhémet-Ali avait pour base l'amitié de ce dernier
pour la France et l'ascendant que nous exercions chez lui.
Lord Ponsomby trouva un chemin facile pour ses intrigues et un
auxiliaire utile à leurs succès dans l'aveuglement et les passions de
Mahmoud, dans l'incapacité et l'ignorance confiantes de ceux qui
l'entouraient, et dans la haine ardente que Khosrew-Pacha, chef suprême
de l'armée, portait à Méhémet-Ali. L'armée turque en marche et les
hostilités étant commencés, tout le monde s'alarma. La France,
l'Autriche et la Russie envoyèrent des agents pour chercher à les faire
cesser. Ibrahim-Pacha montra une grande longanimité; mais les intrigues
et l'argent des Anglais soulevaient le pays. La position des Égyptiens
n'était plus tenable, la bataille fut livrée, on se rappelle le
résultat[2].
[Note 2: Peut-être sera-t-on bien aise de connaître la relation de cette
bataille, que Soliman-Pacha m'envoya dès le surlendemain de la victoire:
on la trouvera en note à la fin de l'ouvrage, accompagnée de quelques
réflexions.]
Méhémet-Ali, fidèle à son système et voulant prouver sa modération,
donna l'ordre à son fils de s'arrêter. Il demanda ce qu'il avait réclamé
avant la bataille, la concession, pour lui et sa famille
héréditairement, du pouvoir qu'il exerçait, comme vassal de la Porte,
dans les provinces qui lui avaient été cédées par le traité de Kutaieh.
Mahmoud était mort; la flotte turque, mouillée aux Dardanelles, avait
fait voile pour Alexandrie; tout moyen de défense avait disparu. Le
Divan allait signer un traité qui terminait tout. Malheureusement
Méhémet-Ali avait compliqué la question pour satisfaire ses passions
personnelles contre Khosrew-Pacha.
Jamais inimitié plus vive n'a existé entre deux hommes. Khosrew est
assurément un homme peu recommandable, un malheureux toujours prêt à
vendre l'empire, et à ce titre Méhémet-Ali devait le haïr. Mais, d'un
autre côté, Méhémet-Ali a eu de grands torts envers lui quand il était
pacha d'Égypte, et que lui Méhémet-Ali s'est révolté, étant ben-bachi
sous ses ordres, et l'a renvoyé en lui tirant des coups de fusil. Or,
comme les torts que l'on a envers un individu inspirent souvent plus de
haine que ceux qu'il a envers nous, il y avait chez Méhémet-Ali un
double motif de persécuter Khosrew-Pacha, au moment où la fortune
l'avait rendu maître de sa destiné. Il comprit, dans les conditions de
paix, le renvoi de Khosrew. Cette seule circonstance a changé en un
instant toute sa situation. Sans elle la paix eût été faite un jour;
avec elle on se rebattit: car pour Khosrew, encore tout-puissant, les
intérêts de l'empire n'étaient rien en comparaison de ceux de sa
position personnelle. Cependant la force des choses allait l'emporter.
On était au moment de signer, à Constantinople, l'acceptation des
conditions imposées par Méhémet-Ali quand une intervention funeste,
provoquée par l'Autriche, vint tout arrêter, tout compliquer, tout
ajourner.
La bataille de Nézib avait produit une révolution complète dans l'esprit
du prince de Metternich, et lui qui connaissait les aberrations du
souverain de Constantinople, qui savait parfaitement que les hostilités
n'étaient pas venues de Méhémet-Ali, mais des illusions de Mahmoud; lui
qui avait la preuve de la modération du vice-roi, par l'ordre que
celui-ci avait donné à son fils de s'arrêter, vit, on ne sait pourquoi,
son arrivée comme immédiate à Constantinople. Or il y a quarante marches
de Nézib aux bords du Bosphore. Il oublia tout ce qu'il avait eu
l'intention de faire pour empêcher les affaires d'Orient de devenir le
commencement d'un incendie qui pouvait embraser l'Europe; et, au lieu de
hâter la conclusion des débats intérieurs de l'empire ottoman, il
intervint et fit naître de nouvelles incertitudes, prépara des
complications sans fin et sema les germes d'une confusion dont les
conséquences ne pouvaient pas être calculées.
Il donna l'ordre à l'internonce de présenter sur-le-champ une note à la
Porte pour engager le gouvernement ottoman à ne pas se soumettre aux
exigences de Méhémet-Ali et à réclamer l'assistance des envoyés des
grandes puissances pour concourir à sa sûreté, et, comme il craignait
que le ministre de Russie, M. de Boutenieff, ne refusât sa
participation, il le fit inviter d'une manière pressante, en son nom (se
faisant fort, auprès de son souverain), par M. Itruve, chargé d'affaires
de Russie auprès de l'Autriche, à se joindre à la démarche qu'il
prescrivait à M. de Sturmer. Il l'obtint de sa complaisance. L'amiral
Roussin, ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, était hostile
à Méhémet-Ali, s'empressa de s'y associer. L'Angleterre la désirait
ardemment; la Prusse suivit naturellement le mouvement imprimé, et une
démarche collective, faite avec des éléments qui n'avaient aucune
homogénéité et dans des vues contradictoires, empêcha, non seulement la
signature d'un traité qui rétablissait la paix le même jour, mais
encore fit naître la confusion dans les affaires d'Orient, confusion
dont les conséquences auraient pu être si graves et si funestes.
Une circonstance qu'il est bon de remarquer, c'est que la politique
suivie était si loin de convenir au cabinet de Saint-Pétersbourg, que la
proposition d'intervenir, qui lui fut faite directement, éprouva son
refus, tandis que M. de Boutenieff, par suite des influences dont j'ai
rendu compte, suivait une marche absolument contraire; ce qui offrit le
singulier spectacle de deux actes opposés exécutés en même temps par un
gouvernement et son ministre.
À la question d'intervention des puissances se liait nécessairement
sur-le-champ le moyen de l'exercer. Le prince de Metternich, voulant
l'établir avec l'omnipotence dont il se croit investi, décida qu'en cas
d'appel à Constantinople de l'escadre de l'armée russe les flottes
anglaise et française s'y rendraient également. Il n'avait pas pensé à
la manière dont les Russes envisagent les Dardanelles. Elles sont pour
eux l'arche sainte; personne ne peut y toucher. Il n'avait pas compris
que la question de leur clôture pour toutes les puissances de l'Europe
est tellement grave pour eux, qu'une décision favorable et une
reconnaissance de leur droit exclusif d'y commander ne seraient pas trop
payés par les efforts et les sacrifices d'une longue guerre, puisque ce
détroit couvre leurs immenses provinces de l'Asie et du midi de
l'Europe, tandis que la faculté de s'en servir à leur gré et toutes les
fois que des circonstances importantes leur présenteront de grands
avantages ne peut leur être enlevée tant que la puissance chargée de les
garder sera faible et sous leur dépendance; faculté qui leur donne des
moyens offensifs au coeur de l'Europe.
Cette proposition, adressée à Saint-Pétersbourg, reçut l'accueil qu'un
homme moins prévenu aurait pu prévoir. L'empereur Nicolas en eut un des
accès de colère auxquels un souverain s'abandonne rarement. Jupiter ne
faisait pas trembler l'Olympe plus violemment, Neptune n'agissait pas
sur les flots avec plus de pouvoir que ne le fit l'empereur de Russie
sur l'ambassadeur d'Autriche. Il déclara qu'il voyait dans cette
conduite du prince de Metternich une véritable trahison, et que peu s'en
fallait qu'il ne fît entrer immédiatement une armée en Gallicie!
Le comte de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche, comprit sur-le-champ les
conséquences graves qui pourraient résulter d'une semblable impression,
et il fit de longs rapports au prince de Metternich; mais, malgré leur
étendue, les trouvant encore insuffisants, et après mûre réflexion, il
se décida, prétextant un congé, à les porter lui-même à Vienne, où il
arriva d'une manière tout à fait inopinée. Cette apparition subite et
l'explication qu'il en donna glacèrent d'effroi le prince de Metternich.
Fiquelmont lui dit que l'intervention avait paru utile en Russie avant
la bataille, pour empêcher une collision; mais, depuis, la bataille de
Nézib avait résolu la question, et les puissances n'avaient plus rien à
faire. Telle était la manière de voir du gouvernement russe; mais que, à
l'égard du mode à intervention, l'empereur Nicolas avait vu ses intérêts
les plus chers lésés, et regardait comme une hostilité directe contre la
Russie le projet qui avait été libellé et qu'on lui avait soumis. La
sensation éprouvée par le prince de Metternich fut si douloureuse et si
profonde, qu'il entra dans son lit le même jour et fit une maladie de
vingt jours, où sa vie fut dans le plus grand danger.
J'étais à Carlsbad lorsqu'arriva la nouvelle de la bataille de Nézib. Je
trouvai, en arrivant à Vienne, le prince de Metternich presque mourant.
Des soins assidus et son bon tempérament parvinrent à le remettre. Je le
vis dans sa convalescence, et il soutenait avec obstination l'utilité de
l'intervention qu'il avait provoquée, et dont, au fond du coeur, il
regrettait bien, je crois, d'avoir eu l'idée. Dès ce moment, il conçut
sa politique comme appuyée sur la base unique de l'Angleterre. Il se
trouvait compromis avec la Russie, et la France ne lui offrait guère de
sécurité. L'Angleterre, au surplus, est l'amie naturelle de l'Autriche,
parce qu'il n'y a ni intérêts opposés entre ces deux puissances, ni
point de contact qui puissent les faire naître. Dès lors il devint le
très-humble serviteur de Palmerston.
Le prince de Metternich partit pour le Johannisberg et laissa le comte
de Fiquelmont à la tête du ministère des affaires étrangères, chargé des
rapports avec les ambassadeurs, mais avec l'instruction de faire passer
par le Johannisberg les courriers chargés des réponses qu'il croirait
devoir faire aux notes qui seraient remises, afin que les réponses
reçussent son approbation avant de paraître. Une note de la France
proposait de reconnaître l'hérédité de l'Égypte dans la famille de
Méhémet-Ali et la possession viagère des provinces d'Asie. Ce système si
modéré, si sage et conforme à ce que le prince de Metternich avait
trouvé juste d'accorder au pacha avant la victoire, aurait dû lui
convenir aujourd'hui; car une bataille gagnée aussi complétement, suivie
d'une conduite pleine de modération et de sagesse, ne pouvait pas faire
descendre Méhémet-Ali aux yeux des puissances. Le comte de Fiquelmont,
homme d'un esprit éclairé, d'une instruction étendue et d'un très-grand
mérite, n'hésita pas à accepter des propositions aussi conformes à la
justice et à la raison. Il expédia le courrier avec une réponse
affirmative et une proposition conforme à l'Angleterre; mais sa marche
fut arrêtée à Johannisberg. Le prince de Metternich désapprouva un
système qu'il savait ne plus convenir à Palmerston, et il y fit
substituer un projet de conférences qui devaient avoir lieu à Londres,
et dont les effets étaient d'ajourner à un temps indéterminé la décision
d'une affaire urgente sur laquelle le repos de l'Europe était fondé.
La conférence fut instituée, et les protocoles se succédèrent sans qu'on
pût s'entendre; les courriers traversaient fréquemment l'Europe sans
amener aucun résultat. La Russie, dès le principe, avait pris l'attitude
la plus sage et la plus convenable: elle s'était abstenue de vouloir
intervenir. Forte de sa position et des avantages qui résultent des
conditions géographiques dans lesquelles elle est placée par rapport à
la Turquie et à l'Europe, elle sait bien que, héritière principale et
nécessaire de cet empire ottoman sur lequel elle exerce une influence
irrésistible, elle dictera des lois à tous au moment de la chute. Mais
elle entrevit dans les divergences d'opinion des cabinets anglais et
français le moyen de rompre une alliance qui l'offusquait; et, dès ce
moment, elle se décida, au prix de beaucoup de sacrifices, à donner à la
conférence de Londres une nouvelle physionomie en se rapprochant de
l'Angleterre, bien que celle-ci fût gouvernée par les whigs. Ainsi,
l'antipathie de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, quoique forte et
motivée, étant moins vive que celle qu'il portait à Louis-Philippe, il
regarda comme une grande victoire de rompre une alliance qu'il avait
prise en grande haine, et il trouva une jouissance indicible à séparer
deux alliés que des intérêts opposés divisent et d'anciennes haines
séparent depuis bien des siècles, mais que des circonstances passagères
avaient rapprochés. Aucune complaisance envers l'Angleterre ne lui parut
devoir l'arrêter pour y parvenir. Tel est le principe de la brusque
séparation qu'a amenée le traité du 15 juillet. Mais, si ce traité
s'explique de la part de l'Angleterre par son intérêt et sa jalousie
contre la France, et de la part de la Russie par les passions
personnelles de l'empereur Nicolas, rien ne l'excuse de la part de
l'Autriche et de la Prusse, qui n'avaient ni intérêts ni passions qui
pussent les entraîner.
Je reçus, au commencement de septembre 1839, une lettre de Boghos-Bey à
laquelle je répondis sur-le-champ, et dès ce moment une correspondance
régulière s'établit entre nous. On la trouvera tout entière à la suite
de cet écrit. On sera sans doute curieux de la lire. Les lettres de
Boghos-Bey sont bien faites. Elles font connaître Méhémet-Ali, et l'on
trouvera, j'espère, que mes conseils étaient dictés par la raison et se
trouvaient d'accord avec ses véritables intérêts.
Cette grande affaire d'Orient étant le point de contact d'intérêts si
variés, si graves, et qui intéressaient la France d'une manière toute
particulière, la connaissant peut-être plus qu'un autre, puisque je
l'avais étudiée sur les lieux, je m'occupai de la rédaction d'un mémoire
où je la traitai à fond et avec tous les développements qu'elle
comporte. J'entretins de ce travail le prince de Metternich, dans l'idée
que peut-être il me demanderait à le connaître; mais il n'en fit rien,
et je devais m'y attendre, car il croit à sa prévoyance et à son
infaillibilité. Il m'en avait déjà donné une preuve, il y a quelques,
années, lorsqu'à mon retour d'Égypte et de Constantinople il ne me
demanda pas les observations et les remarques que j'y avais faites, mais
essaya de m'apprendre, non pas ce que j'avais dû y voir, mais même ce
que j'y avais vu. Cette divergence d'opinions entre le prince de
Metternich et moi modifia pendant quelque temps nos relations d'amitié
et de confiance malgré leur ancienneté. Nos conversations intimes
devinrent rares et gênées. Nous partions de points trop opposés pour
pouvoir nous entendre.
Le comte de Fiquelmont m'exprima, lui, le désir de connaître ce travail.
Je le lui lus, et il en fut frappé. Je crus de mon devoir de bon
Français d'en faire remettre une copie au maréchal Soult, alors
président du conseil, afin que le gouvernement eût des notions positives
sur les éléments qui devaient servir de base à sa politique. Il m'en fit
faire de grands remercîments. J'en donne ici la copie exacte.