Chaque jour je rencontrais l'empereur, et chaque jour il me renouvelait

l'expression de sa bienveillance. Mais je ne fus pas admis à le voir en

particulier, ni M. de la Ferronnays non plus, qu'il aime beaucoup, parce

qu'il ne voulait pas laisser supposer qu'il se livrait à quelques

intrigues. Il entretint seulement ce dernier deux fois mystérieusement

dans le jardin pour lui parler du duc de Bordeaux, une fois avant le

voyage que M. de la Ferronnays fit à Kirchberg, et une fois à son

retour. Et, chose surprenante, avec l'apparence d'une résolution

constante qui doit tout renverser, il se laisse arrêter journellement

par les plus petits obstacles et les plus minces considérations. Il

reconnaît le gouvernement de Louis-Philippe, et a de bons rapports

politiques avec lui, en même temps qu'il ne peut se résoudre à prononcer

son nom. Il rencontre deux hommes qu'il aime et qu'il estime, la

Ferronnays et moi; il leur témoigne ses sentiments; mais il ne peut leur

accorder le charme d'une intimité qu'il apprécie beaucoup, de peur de se

compromettre. Avec un esprit distingué, une instruction étendue, et un

caractère qui, dans les circonstances importantes, montre une grande

force, il y a quelque chose d'incomplet en lui. Je me contentai donc de

profiter de toutes les occasions de le voir, de l'approcher et de

satisfaire les besoins d'une vive affection qui avait été l'unique objet

de mon voyage.

L'impératrice resta deux jours seulement à Toeplitz; l'empereur, après

avoir pris les bains, se mit en route, le 10 août, pour la rejoindre aux

eaux de Kreis, en Bavière, où elle s'était rendue. Deux jours après, je

quittai Toeplitz, où je n'avais plus rien à faire et j'entrepris un

petit voyage en Saxe, pour y vivre encore de souvenirs; car telle est la

seule nourriture morale et intellectuelle qu'il me soit permis de

prendre avec plaisir aujourd'hui.

Je me rendis à Dresde, par Culm et Peterswald, lieux de si tristes

souvenirs pour moi. À peine arrivé à Dresde, je courus revoir le champ

de bataille célèbre où la fortune nous réservait ses dernières faveurs.

Je reconnus avec facilité et avec un certain plaisir tous les lieux. Les

événements se représentaient nettement à ma pensée. Jamais le point

élevé d'où nous sommes tombés ne se montra ainsi à moi d'une manière

plus éclatante. Une fois ce devoir rempli envers ma vie passée et les

temps héroïques de ma jeunesse, je résolus de consacrer plusieurs jours

à voir ce que Dresde renferme de plus curieux, et le pays de choses

intéressantes.

Avant de commencer cette tournée, j'allai faire ma cour au roi et à la

famille royale et dîner à Pilnitz, résidence d'été. Le château est

célèbre dans nos annales et rappelle nos premiers troubles, et les

projets insensés que les souverains de l'Europe conçurent contre notre

indépendance et notre liberté, mais dont le résultat fut si loin de

répondre à leurs espérances. Ce château, d'une construction bizarre,

paraît peu agréable à habiter. Il se compose d'une suite de pavillons et

d'appartements qui ne forment pas de système. De vastes carrés, dont le

milieu est rempli de verdure, forment les alentours du château et

présentent un spectacle agréable à la vue. Je trouvai le roi un homme

instruit, poli, aimable, et toute la famille royale d'une grande

bienveillance. Là est un naturaliste distingué, le prince Jean, son

père, un poëte, et la princesse Amélie, un auteur dramatique dont les

ouvrages ont du succès sur tous les théâtres de l'Allemagne. La famille

royale était augmentée de l'archiduchesse Sophie, dont la vue me fut

très-agréable. Comme mon séjour habituel à Vienne me met souvent dans le

cas de la rencontrer, elle me traita avec une extrême bienveillance. Je

vis aussi cette pauvre princesse Augusta, fille du feu roi, victime de

sa fidélité à Napoléon. Elle me parla avec tristesse de l'époque où je

lui avais été présenté, époque bien voisine des désastres qui devaient

tous nous accabler.

On peut appliquer à la Saxe un proverbe italien qui semble avoir été

fait pour les princes qui l'ont gouvernée: «_I principoni hanno soldati

e cannoni, i principini palazzi e quadri._» Que de richesses accumulées

dans cette ville; que d'objets d'art y sont réunis! N'ayant vu Dresde

qu'au milieu des événements de la guerre, je n'en avais qu'une

très-faible idée.

Je commençai par visiter la superbe galerie de tableaux qui s'y trouve

et j'y consacrai trois jours.

Après la galerie de Paris et les deux galeries de Florence, celle des

Offici et celle du palais Pitti, celle de Dresde est sans contredit la

plus belle de l'Europe. Les plus rares chefs-d'oeuvre y sont réunis;

mais on ne peut que déplorer le peu de soins qui préside à leur

conservation. Plus de cinq cents tableaux de l'école italienne s'y

trouvent réunis, et à leur tête on voit la célèbre Madone de San Sisto,

l'un des plus beaux ouvrages de Raphaël. On ne peut se lasser de

l'admirer. Aucune _Vierge_ de Raphaël n'a plus de dignité, de grandeur,

et n'est, à mon avis, plus en harmonie avec la destination divine

qu'elle a reçue. Celle de la Sedia a peut-être plus de douceur, mais

elle est plus femme; celle de Dresde est plus divine.

Des Corrége admirables abondent dans cette galerie, et entre autres la

_Sainte Nuit_, puis un _Saint Georges_, où la force et la grâce sont

réunies. Paul Véronèse, dont le style est si pur, a fourni un grand

nombre d'ouvrages, et l'_Adoration des Mages_ est sans doute un de ses

chefs-d'oeuvre que j'ai vus et revus, et toujours avec le même plaisir.

Les _Noces de Cana_, du même auteur; une admirable _Sainte Cécile jouant

de l'orgue_, de Carlo Dolce; une superbe _Vénus_ de Palma Vecchio; la

_Femme adultère_, de Marone; deux de Palma Vecchio; une _Esther à genoux

devant Assuérus_, de il prete Genovese; un _Saint Matthieu

l'Évangéliste_, d'Annibal Carrache; l'_Ascension de la Vierge_, du même

auteur, sont les tableaux qui m'ont le plus frappé; mais il y en a

encore un grand nombre qui sont dignes d'être comparés à ces

chefs-d'oeuvre, il faudrait écrire un livre entier pour rendre compte de

toutes ces richesses. Indépendamment de ces admirables tableaux de

l'école italienne, il y en a aussi un grand nombre de très-estimés de

l'école allemande, et entre autres d'Albert Dürer. Tout en appréciant

beaucoup leur beauté, je me dispenserai d'en dire davantage ici: mais un

voyageur amateur de peinture devrait consacrer au moins quinze jours à

voir ces chefs-d'oeuvre pour les graver dans son souvenir.

J'allai visiter le trésor, objet digne de la plus grande curiosité.

Nulle part il n'existe, réunies, autant de choses précieuses en objets

d'or du moyen âge et des quinzième, seizième et dix-septième siècles. On

y voit des vases de vermeil de la plus belle forme, des coupes de toutes

les espèces et de toutes les dimensions. Parmi les choses curieuses, il

y a un globe terrestre, soutenu par Atlas, monté sur un pied qui

renferme une mécanique cachée, destinée à le mettre en mouvement. Le

globe se divise, et la partie inférieure, servant de tasse à boire,

vient se présenter d'elle-même successivement à chaque convive. On ne

pouvait pas donner des dimensions plus grandioses à la débauche. On se

rappelle que l'électeur de Saxe, roi de Pologne, était aussi

remarquable par son faste que par ses moeurs dissolues.

Beaucoup d'ouvrages des premiers maîtres de la Renaissance sont dans

cette collection, et entre autres des Benvenuto Cellini. Les diamants

sont d'une rare beauté. Leur valeur, comme gage (car ils ont été

plusieurs fois employés à procurer passagèrement des ressources

financières), est de quatre millions, ce qui porte leur valeur marchande

à six millions, ou vingt-quatre millions de francs. Le trésor de la

couronne de France n'est estimé que quinze millions.

J'allai voir ensuite la collection des armes anciennes. Elle est

complète et rangée avec art, et, comme tout le reste, sur une échelle

immense. On voit dans cette collection les armures de tous les princes

de la maison de Saxe qui ont régné, des garnitures de chevaux souvent en

pierres de couleur, et en particulier un équipage de cheval très-beau,

avec une paire de pistolets donnés par Louis XIV, un sabre et une armure

de Sobieski. Ce sabre est d'une longueur démesurée et en même temps

recourbé. Enfin on y remarque des souliers d'une Comnène et des hottes

de Napoléon (placées sous verre).

Le conservateur prétend que les petites armes à feu ont été inventées à

Dresde, et il montre un pistolet sans bois, qu'il assure avoir été le

premier fabriqué. Le feu y prend par une forte friction d'une verge dans

un canal étroit. Les pistolets et les fusils à rouet étaient à peu près

dans le même cas; un mouvement rapide du cylindre sur des lames d'acier

produisait des étincelles. Une princesse de Saxe, fille d'Auguste le

Fort, a laissé à ce musée une partie de sa toilette.

Il me restait à voir les statues et la collection des porcelaines,

réunies dans un palais dit du Japon, belle maison, située sur le bord de

l'Elbe à Neustadt. Elle renferme quatre cents statues ou bustes, presque

tous antiques. Ces divers objets ont été achetés fort anciennement et se

composent d'abord d'une collection d'un premier cardinal Albani et d'une

autre venant d'un cardinal Pignatelli. On me l'avait beaucoup trop

dépréciée. J'y trouvai des choses fort belles, à mon avis au moins,

mêlées avec un assez grand nombre de médiocrités. J'admirai

particulièrement un groupe composé d'un hermaphrodite et d'un satyre;

ils luttent ensemble, et l'hermaphrodite renverse le satyre:

l'expression est vraie et énergique. Une statue rappelant la Vénus de

Médicis et lui ressemblant à s'y méprendre, sauf les restaurations

considérables dont elle a été l'objet, me plut beaucoup. Des bustes des

empereurs Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, Lucius, une belle statue d'un

faune dans l'attitude de verser à boire; de beaux bas-reliefs en bronze,

des statues trouvées à Herculanum, les premières, dit-on, qui furent

déterrées, ou pour mieux dire enlevées du bloc de lave qui couvre cette

ville, complètent cette collection que, malgré son peu de réputation,

j'ai eu un grand plaisir à visiter.

Je descendis pour voir les porcelaines placées dans la partie inférieure

des bâtiments. On connaît la richesse, la variété et le nombre

extraordinaire des pièces qui la composent. On trouve d'abord des

porcelaines de la Chine et du Japon. Leur célébrité est résultée de ce

qu'elles étaient anciennement les seules au monde. Elle est devenue

ensuite un effet de caprice; car, comme objet d'industrie et avec les

conditions mises à la bonne porcelaine, elles sont inférieures à tout ce

qui se fabrique en Europe; mais les formes et la peinture sont

remarquablement belles. Les plus admirables au monde sont celles de

Saxe, dont la pâte est la plus fine et la plus douce. Viennent ensuite

celles de Vienne et de Sèvres, qui sont aussi très-bonnes, et enfin

arrivent celles d'Angleterre, qui ne sont guère que du verre et ne

peuvent être comparées à aucune des autres.

La fabrique de Saxe est la plus ancienne de l'Europe. Elle fut établie à

Dresde, en 1704, par Frédéric Becker, né en 1652, et peu après, en

1710, transportée à Meissen, où elle est restée depuis. D'abord on fit

de la porcelaine rouge mat, et non vernie; ensuite de la porcelaine

polie et vernie. En 1726, elle avait acquis sa perfection. En 1763, on

inventa le biscuit, où le quartz est en plus grande quantité. Depuis

cette époque, ce travail est resté constamment le même. On m'a montré la

collection des roses bleues, achetées au roi de Prusse par Auguste, pour

une compagnie de grenadiers. J'ai vu aussi de la porcelaine de la Chine

du dixième siècle, semblable à celle d'aujourd'hui. Elle est d'un vert

clair et faite au moule; les fleurs peintes ont un léger relief. J'ai

appris en cette circonstance que jamais les Japonais n'emploient plus de

deux couleurs pour peindre leur porcelaine: le rouge et le bleu, sans

compter le blanc, qui est la couleur naturelle de la pâte. Ainsi, quand

le vert, le jaune, le violet, se trouvent sur un vase venu de ce pays

lointain, on peut être sûr qu'il est de fabrique chinoise.

Je ne voulais pas quitter Dresde sans parcourir les environs, et il me

restait à visiter la Suisse saxonne et les établissements de Freyberg,

si célèbre par son école et par les mines de cuivre et d'argent qui

s'exploitent dans ces contrées par les meilleurs procédés connus.

On appelle Suisse saxonne le pays situé sur la rive droite de l'Elbe et

s'étendant jusqu'à la frontière de la Bohême. Malgré sa physionomie

pittoresque, ce nom est fort mal choisi, car on n'y trouve rien qui

ressemble à la Suisse. Celle-ci se compose de chaînes de montagnes, et

ici il n'y en a pas trace. Un plateau élevé constitue ce pays, et ce

plateau, déchiré par les eaux, coupé dans différentes directions,

présente de jolies vallées prises dans l'épaisseur du plateau, et non

pas résultant de lignes de montagnes superposées. Les vallées de ce pays

ne sont que de larges et longs fossés creusés par la nature, qui donnent

cours à de belles eaux. La succession des siècles en a couvert les

pentes d'une belle végétation et de belles forêts.

En me rendant à la Suisse saxonne, je remontai la rive gauche pour

visiter le camp célèbre de Pirna, dont parle Frédéric, et où l'armée

saxonne se renferma au moment où la guerre de Sept-Ans éclata. Je ne

comprends pas comment il a été regardé comme inexpugnable. Aujourd'hui

une armée aussi inférieure que l'armée saxonne devant l'armée prussienne

n'y serait pas en sûreté. Au surplus, Frédéric avait du temps devant

lui. Il comptait faire entrer dans les rangs de son armée les

prisonniers saxons qui allaient tomber entre ses mains. Il était donc

sage à lui d'éviter de les combattre et de tuer ces hommes qui devaient

le servir, en sacrifiant ses propres soldats. Il fit bien d'attendre le

moment où la faim les forcerait à mettre bas les armes.

De Pirna je me rendis à Koenigstein, forteresse imprenable, mais dont

l'importance me paraît médiocre. Au dessus du plateau, dont le

commencement est le Sonnenstein, s'élève un rocher de trois cents pieds,

autour duquel on a construit un rempart qui suit ses sinuosités et

bouche quelques crevasses. La surface a une superficie de quinze à

dix-huit arpents, couverte de bois et de jardins. En sacrifiant les

arbres, on pourrait y cultiver assez de pommes de terre pour assurer la

nourriture de la faible garnison de cinq cents hommes nécessaire à sa

défense. Un puits de sept cents pieds de profondeur, creusé dans le

rocher, assure la possession de l'eau nécessaire. Le but particulier de

cette forteresse est de maîtriser le cours de l'Elbe; mais elle est si

élevée, que, malgré quelques batteries basses, malgré la disposition des

affûts qui permet de tirer sous un angle considérable, au-dessous de

l'horizon, elle gênerait médiocrement la navigation pendant le jour, et

n'y mettrait aucun obstacle pendant la nuit. Ce fort est un coffre-fort

où l'on peut mettre en sûreté ses richesses et placer des

approvisionnements pour une armée qui opère. En 1813, une garnison

française l'occupait, mais il ne fut pas dans le cas de jouer un rôle

important.

De Koenigstein, je me rendis à Schandau, situé sur la rive droite de

l'Elbe, bourg placé au milieu de la Suisse saxonne. Je visitai la

charmante vallée de la Kreuzbach, qui rappelle celle de la

Haute-Autriche et le voisinage du Danube. Schandau renferme des eaux

ferrugineuses d'un goût très-prononcé. Parti de cette petite ville pour

parcourir le pays, je remontai la vallée du Potenbach jusqu'au lieu où

la Sebuste se joint à lui. La vallée, jusque-là, est fraîche et

charmante, d'une faible largeur; la rivière serpente au milieu des plus

belles prairies, en coulant constamment à plein bord, tandis que les

pentes des coteaux bien boisées servent de cadre au tableau qui se

déroule à la vue. Arrivé sur le plateau, presque partout horizontal, on

voit une belle culture. Après en avoir traversé une partie, on rentre

dans des ravins boisés que l'on franchit au moyen de ponts, et je suis

arrivé en vue de la petite ville de Hokenstein, de l'autre côté du

Potenbach qui coule au pied de rochers escarpés. Dans ce lieu, le vallon

est si étroit, qu'il n'y a aucun chemin, même aucun sentier sur les

bords. Cette vue est imposante et très-belle. De là nous avons

rétrogradé pour aller gagner la Bastei. Au village de Radwald, nous

sommes descendus par un ravin qui communique avec le vallon, et au

milieu duquel coule un petit ruisseau dont l'aspect varié présente

toujours un riant tableau. Après avoir passé sous le rocher connu sous

le nom de l'Agneau, parce qu'il en a la forme, et le Frederichstein, et

le Rosenberg, et le Canapé, nous avons gravi le rocher, pour arriver au

lieu connu par le nom de Bastei, où se trouve une auberge située à

l'extrémité du rocher. Quelques saillies permettent de voir

l'escarpement, et de découvrir l'Elbe qui coule à son pied. Ce coup

d'oeil est magnifique et mérite sa réputation.

De la Bastei, nous sommes revenus à pied par la vallée d'Altwald,

composée d'une crevasse entre les rochers. Après une heure de marche

pour arriver à Altwald et ayant monté cent cinquante marches, nous nous

sommes retrouvés sur le plateau, et près de notre voiture qui s'y était

rendue par des chemins constamment d'une égale hauteur, en évitant les

ravins et les tournant à leur naissance. De là on va voir le moulin de

Lokmühle situé à cent cinquante marches au-dessus du plateau, et qu'un

cours d'eau, puissant par sa masse et par sa pente, fait marcher. Cette

rivière s'appelle la Verritz. Tel est l'ensemble de la physionomie du

pays appelé la Suisse saxonne, très-mal nommé, ainsi que je l'ai déjà

dit, mais offrant le spectacle d'un vaste et magnifique jardin anglais,

et méritant la légère fatigue qu'on éprouve en le parcourant. De

charmantes routes, au surplus, ont été exécutées pour en faciliter le

parcours aux curieux et aux voyageurs. Le reste du chemin et le retour

de Dresde s'effectuent par la vallée de l'Elbe. On passe à Pilnitz, et

en peu d'heures on est de retour à Dresde, en traversant Neustadt.

Le lendemain de mon retour à Dresde, je me rendis à Freyberg, muni d'une

lettre de M. de Reschard, ministre du roi, pour M. de Visleben,

directeur. Celui-ci chargea M. Reich, professeur de physique, homme

très-distingué et d'une grande complaisance, de me faire voir tout ce

qui pouvait m'intéresser. L'École de Freyberg est célèbre dans toute

l'Europe. Soixante élèves, dont le plus grand nombre vient de

l'étranger, en suivent l'enseignement. Elle a formé plusieurs

minéralogistes illustres. M. Alexandre de Humboldt en est sorti. Je

visitai la collection complète des minéraux que l'École possède, et

j'allai voir ensuite l'usine consacrée à l'amalgame qui se fait de la

manière la plus avantageuse et la plus parfaite.

L'opération s'exécute ainsi: les minerais réunis sont cassés en petits

morceaux. Après avoir eu soin de mêler les plus riches avec les plus

pauvres pour avoir des produits uniformes, on les place dans des

fourneaux à griller, en les mélangeant avec dix pour cent de sel commun.

On les remue constamment, et on les soumet, pendant un temps déterminé,

à l'action d'un feu vif. Les parties sulfureuses du minerai brûlent, et

il se forme du sulfate de soude et du chlorure d'argent. Refroidi et le

minerai grillé, on le porte au moulin pour le réduire en poudre

impalpable. On place cent livres de ce minerai dans le fourneau, et, en

y ajoutant cinq livres de plomb, il se forme un métal binaire, plomb et

argent. Il y a saturation quand six onces d'argent sont renfermées dans

trente-deux onces de plomb fondu. Cette opération se renouvelle sur les

scories qui renferment encore de l'argent, et elles sont mises dans le

fourneau pour enrichir le minerai. On fait ensuite de l'oxyde de plomb,

et on retire au fur et à mesure la peau qui se forme à la surface des

métaux en fusion dans les chaudières. On accélère cette oxydation au

moyen de soufflets dont le vent est dirigé sur la surface. Le plomb

ainsi enlevé, l'argent reste au fond; mais, à la première fois, il n'est

pas pur, et l'opération est recommencée sur des quantités moindres.

Le produit annuel des mines de Freyberg est de dix mille quintaux de

plomb et de soixante mille marcs d'argent. Cinq mille ouvriers mâles

vivent du produit de ce travail. Les mines appartiennent à divers

particuliers, et la propriété est divisée en actions. Il y a dans cette

usine une pompe à incendie d'une force extraordinaire. Elle lance l'eau

à une très-grande distance par un tube de six pouces de diamètre.

Quatre pompes réunissent leur action, et l'eau cède à une pression de

sept atmosphères. Nous sommes descendus ensuite dans les galeries où se

fait l'exploitation. Il y en a cinq, placées les unes au-dessous des

autres. Des pompes amènent au-dessus de la galerie d'écoulement les eaux

de la partie la plus basse, et, du point d'où elles retombent sur le

moteur, elles contribuent à le faire marcher au moyen d'un supplément de

forces et d'un courant intérieur, qui sert constamment à cet usage.

Le lendemain, j'allai voir une mine de la même espèce, mais qui renferme

un appareil qui était nouveau pour moi, une turbine de la force de trois

chevaux et demi. La chute qui la fait mouvoir est de trois pieds; la

quantité d'eau est de huit cents pieds cubes par minute: dans ces

conditions, une roue ordinaire ne donnerait qu'une force de deux

chevaux. Cependant cette ingénieuse machine n'est utile que dans des

circonstances données. Avec une très-grande chute et peu d'eau, ou avec

très-peu de chute et beaucoup d'eau, elle est avantageuse; mais, avec

des éléments de moyenne force, les roues ordinaires donnent des produits

plus grands. Cette turbine mettait en mouvement une machine soufflante

de nouvelle invention, et composée d'un cylindre en fer battu de neuf

pieds de diamètre. Une vis d'Archimède inclinée sous un angle déterminé,

et le gros bout en bas, est enfoncée aux deux tiers de son diamètre dans

l'eau, et celle-ci, poussant l'air qui entre à chaque tour, produit un

courant régulier avec une pression de trente pouces d'eau.

Je fis à Freyberg une rencontre agréable: j'y trouvai un célèbre

voyageur, Russe de naissance, M. Tchikatchoff, qui a parcouru deux fois

l'Amérique dans sa longueur, en passant plusieurs fois du versant de

l'Atlantique dans celui de la mer Pacifique, et réciproquement. Il se

disposait à continuer ses explorations et avait passé l'hiver à Berlin,

occupé à compléter son instruction pour rendre ses observations plus

utiles. Il comptait se mettre en route l'année suivante pour le Caucase,

et de là sur le plateau de la Tartarie, enfin gravir les pics les plus

élevés de la chaîne du Thibet, voyage que M. de Humboldt avait rêvé,

auquel il s'était pendant longtemps préparé, mais qu'il n'a pu exécuter

et que l'intérêt des sciences réclame encore aujourd'hui.

Je quittai Dresde le 26 août, pour revenir en Bohême et visiter le nord

de cette province en rentrant par Zittau. Je devais ainsi passer à

Bautzen et revoir nos champs de bataille des 21 et 22 mai 1813: c'était

réveiller encore quelques bons souvenirs. Je passai plusieurs heures à

les parcourir, et puis je m'arrêtai à Hochkirch, où Frédéric éprouva un

grand revers, dont son ennemi, le maréchal Daun, ne sut pas profiter.

L'armée prussienne était mal postée. Elle occupait une mauvaise position

en face et à portée de l'armée autrichienne. Elle fut surprise et

battue; elle perdit deux cents pièces de canon; mais, chose presque

incroyable! elle ne fut pas mise en déroute, se retira à deux lieues et

prit position sur la Sprée, où Daun la laissa tranquille, tant l'empire

qu'exerçait sur son esprit le génie de Frédéric était puissant! Cet

événement m'a toujours paru un des faits les plus curieux de l'histoire

de cette guerre si féconde en miracles.

En approchant de Löbau, le pays est charmant, bien cultivé, et il

s'embellit encore après avoir passé cette petite ville. Je visitai

l'établissement morave, d'une ravissante beauté, et où la prospérité, le

bien-être et la richesse se montrent de toutes parts. Un millier de

personnes composent cette colonie, fondée, il y a environ cent ans, par

un comte de Zizendorff. Dans le principe, elle ne rassemblait qu'une

vingtaine d'individus. Sa principale industrie est celle des toiles;

elle en vend pour cinq cent soixante mille écus par an, ce qui donne à

cette population un bénéfice de sept à huit cent mille francs.

Après avoir couché à Zittau, je me rendis à Friedland, chef-lieu du

duché érigé en l'honneur et au profit de Waldstein par Ferdinand, qui le

lui retira au bout de deux ans, en lui ôtant en même temps la vie.

Le château de Friedland, forteresse de l'époque, construit avec soin par

le chevalier Berka, est élevé sur un rocher de basalte et soumis au

commandement d'une tour de vingt-six toises de hauteur, qui en forme le

donjon. Il est dans une situation pittoresque, mais il n'est guère

habitable aujourd'hui. Sa dimension n'a rien d'extraordinaire. La

chapelle renferme un monument élevé en l'honneur du feld-maréchal baron

de Boedern, qui se distingua dans la guerre contre les Turcs, et mourut

en 1600. Cette terre appartient aujourd'hui à la famille de Clam-Gallas,

héritière du général Gallas, à qui Ferdinand la donna après la mort de

Waldstein et la confiscation de ses biens. Le château de Friedland fut

attaqué, mais sans succès, par les Hussites, en 1428 et 1433. Dans la

guerre de Trente-Ans, il servit de poste militaire, tantôt aux Suédois,

tantôt aux Impériaux. Il ne renferme rien d'intéressant aujourd'hui,

excepté le meilleur portrait connu de Waldstein. Une belle manufacture

de draps existe à peu de distance du château.

De Friedland je me rendis, par un pays de montagnes assez âpres, à

Reichenberg. Ici le paysage s'embellit beaucoup. Cette petite ville est

le siége d'une industrie prodigieuse. Une foule de fabriques de draps,

de filatures de coton et de toiles l'environne. Les fabriques font vivre

une population de dix mille âmes. Ce canton donne l'idée d'une ruche

d'abeilles par l'activité qu'on y remarque; il s'y fait des affaires

pour des sommes fort grandes. Ce débouché pour pénétrer en Bohême est un

des meilleurs, quoique moins ouvert que celui de Peterswald. On reste au

milieu des montagnes pendant plus de dix lieues.

De Reichenberg j'allai à Liebnau et à Turnau, où je couchai. L'industrie

de ces deux petites villes consiste dans la taille et le polissage des

pierres fines de Bohême, que l'on tire des environs de Leitmeritz, et

dans la composition des pierres imitées, faites avec du verre de

couleur. Cette industrie emploie à Turnau seul plus de six mille

ouvriers.

Le lendemain, je me rendis à Koenigsgratz, ville ancienne et bien

fortifiée, placée au confluent de l'Elbe et de l'Alder. Le lieutenant

général Lainal, qui y commandait, me la montra dans ses plus grands

détails. Fortifiée régulièrement, sa grande force lui vient des

inondations, que l'on peut créer à volonté, en peu de moments, au moyen

de ponts-écluses construits sur chacune des deux rivières, inondations

que l'ennemi ne peut pas éloigner. Elle a huit bastions avec de grandes

demi-lunes, des places d'armes retranchées, des couvre-faces revêtus; en

un mot, toutes les richesses de l'art des fortifications s'y trouvent

réunies. Les établissements sont d'une beauté extraordinaire; tous les

magasins sont casematés, et il y a des logements à l'abri de la bombe

pour dix mille hommes et un escadron. Tout a été prodigué pour rendre

cette forteresse imprenable, et on peut dire qu'on y est parvenu, en

remarquant toutefois que les défauts de cette place sont d'avoir une

action difficile à l'extérieur, malgré deux rivières qui la favorisent,

à cause des longs défilés par lesquels il faut sortir. Du reste, des

pâtés placés dans les inondations, mais très-près de leur extrémité,

parent un peu à cet inconvénient, en éloignant l'ennemi et protégeant,

par leur feu, la marche des colonnes sur les chaussées et leur

déploiement.

Cette ville a dix mille habitants; elle est fort ancienne et possède

différents priviléges. Elle montra un attachement et un dévouement

particuliers envers Podiebrad, qui, de simple administrateur subalterne,

devint souverain et monta, avec le titre de roi, sur le trône de Bohême,

en 1458. Un fait qui m'a frappé ici, c'est le prix extrêmement bas des

denrées.

Je vis la garnison et le corps des officiers, et j'allai visiter

l'établissement où mangent en commun, et parfaitement bien, officiers

supérieurs, capitaines et lieutenants. Ils donnent des fêtes aux dames

de Koenigsgratz, et la dépense mensuelle de chacun d'eux ne s'élève pas

au-dessus de cinq florins ou douze francs cinquante centimes. Dans un

pays semblable on est facilement riche, car la richesse n'est pas

absolue: elle résulte de revenus supérieurs aux besoins, et les besoins

ont toujours, quoique variables, une limite déterminée.

De Koenigsgratz, j'allai voir la forteresse de Josephstadt, qui n'en est

éloignée que de six lieues. Elle mérite le voyage d'un homme de guerre,

car c'est un chef-d'oeuvre en fait de fortifications, où l'argent et les

soins ont été prodigués. On demande à quoi il était bon d'élever une

seconde ville de cette importance aussi près de Koenigsgratz, qui

remplit précisément le même objet qu'elle, celui de renfermer des

dépôts, des magasins de toute espèce et de donner à une armée défensive

le moyen de manoeuvrer sur les deux rives de l'Elbe? Mais l'explication

m'en a été donnée, et elle montre le pouvoir magique que les hommes

supérieurs exercent sur les esprits vulgaires. Frédéric II avait campé

sur la position de Josephstadt pendant la guerre de la succession de

Bavière, et cette position très-bonne avait tenu pendant longtemps en

échec l'armée autrichienne. Dès lors on donna une importance

surnaturelle à ce lieu, et l'on construisit sur le plateau la place qui

y est aujourd'hui, uniquement pour empêcher l'ennemi de ne jamais plus

l'occuper. Sa force consiste particulièrement dans des moyens de défense

souterrains, qui y sont distribués avec un grand art et un très-vaste

développement sur les deux tiers de son pourtour, le dernier tiers étant

couvert par des inondations. Elle est certainement, parmi les places de

guerre que de grands accidents naturels ne rendent pas imprenables, une

des plus fortes de l'Europe. Des abris pour d'immenses magasins et pour

mettre à couvert douze mille hommes et trois escadrons sont à l'épreuve

de la bombe. Elle a coûté douze millions de florins (trente millions de

francs) et a été terminée en 1787. Le gouverneur en était le général

baron de Schabler, brave homme et vieux soldat, ayant bien fait la

guerre autrefois à la tête du régiment des dragons de la Tour, qu'il

commandait et qui avait acquis une grande réputation dans l'armée

française. Il avait épousé une femme d'une grande beauté, d'une haute

naissance, Wradislas, et qui lui a donné la plus belle famille que l'on

puisse rencontrer.

Après avoir séjourné vingt-quatre heures à Josephstadt, je continuai mon

voyage par Holitz, où le grand Frédéric a eu son quartier général

pendant longtemps. Je traversai Zwittau et Leutomischl, habitation

royale appartenant aux Waldstein de Duchs, et bâtie en 1568, par un

baron Wradislas, sous la direction du célèbre architecte italien

Battista, et j'arrivai à Brünn le 30 août. J'allai visiter les beaux

établissements métallurgiques du prince de Salm à Plansko, sur la

Zwittauka. Ils se composent de trois hauts fourneaux, douze marteaux et

un laminoir. Les fourneaux produisent beaucoup et marchent jusqu'à

quatre ans de suite sans mettre bas. Leur produit, pour chacun, est de

cinq cents quintaux par semaine. Ils travaillent particulièrement en

sablerie. Les usines ont été mises sur le pied actuel par un célèbre

chimiste, nommé Reichenbach, qui a découvert la créosote, substance qui

entre dans la composition de la fumée et lui donne la propriété de

conserver la chair; découverte d'une importance capitale pour la

médecine et la chirurgie et dont chaque jour les applications seront

plus étendues. Il ne s'est pas borné à soigner les intérêts de sa

gloire, car il est devenu fort riche par suite d'une association qui a

fini par être extrêmement lourde pour le prince de Salm et qui, depuis,

s'est rompue avec éclat.

J'allai voir aussi une immense manufacture de sucre de betteraves,

établie également par Reichenbach au compte du prince de Salm, à Reis, à

deux lieues de Plansko. Elle est sur une échelle gigantesque, nullement

en rapport avec les moyens de culture à portée de l'approvisionner. Une

autre manufacture de la même espèce, et qui est un modèle de bonne

entente, où l'on trouve de l'économie intelligente pour diminuer la

main-d'oeuvre, fixa aussi mon attention. On y trouve l'application des

meilleures méthodes et l'emploi des machines les plus nouvelles et les

plus perfectionnées. Elle appartient à un négociant français, établi

depuis longtemps à Vienne, qui l'a bâtie à Séglovitz, à deux lieues de

Brünn, sur les terres de l'archiduc Charles. Elle a peu d'étendue; elle

est conduite par deux relais de vingt-six ouvriers, et cependant elle

est calculée pour consommer vingt millions de betteraves, et elle

fabrique un million cinq cent mille livres de sucre. On n'y fait pas

usage de presse: on y emploie le lévigateur. Une machine à vapeur de la

force de quinze chevaux suffit à tous les besoins. Le sucre est si bien

fait, qu'il n'éprouve qu'un déchet de dix pour cent au raffinage. Le

capital employé dans cette fabrique est de cinq cent mille francs.

Je visitai avec soin un établissement d'une triste célébrité, le

Spielberg, maison de détention pour les condamnés. C'est l'ancienne

citadelle de Brünn, qui a été convertie en prison. Elle est parfaitement

tenue, et les prisonniers y sont traités avec beaucoup d'humanité. La

nourriture est suffisante et bonne; les chambres sont saines et propres.

Personne n'habite plus les cachots, que l'empereur François, quelque

temps avant sa mort, avait fait évacuer. Au surplus, de son temps, ils

n'avaient rien de malsain; mais ceux qui étaient habités au temps du

libéral empereur Joseph, et plusieurs du temps de la clémente

Marie-Thérèse, étaient funestes à la vie des prisonniers. Ces cachots

amenaient toujours la mort au bout de six mois, m'a-t-on dit.

Aujourd'hui une philanthropie éclairée préside au régime de cet

établissement, et la seule chose mauvaise que j'aie remarquée, c'est que

les condamnés pour récidive ne sont pas séparés de ceux qui le sont pour

la première fois. Parmi les quatre cents prisonniers, quatre-vingts

seulement sont condamnés à vie ou à plus de dix ans, et cependant cette

prison est le seul lieu de détention pour les provinces des deux

Autriches, de la Moravie, de la Bohême, et correspond aux besoins d'une

population de douze millions d'habitants, chiffre incroyable, et qui

montre la douceur des moeurs et la moralité de ces peuples. Les autres

prisonniers de la monarchie ont leur maison de détention, et il y en a

une au château de Laybach, en Carniole, et une autre à Moukatch, dans

les Karpathes, pour la Hongrie.

Après toutes ces excursions, je me rendis à Eichhorn, chez la princesse

de Wasa, qui m'avait fort engagé à aller la voir. Eichhorn est une bonne

et belle habitation, située sur un rocher escarpé, au pied duquel coule

la Schwarza. Autrefois forteresse des Templiers, elle pourrait devenir

une superbe résidence d'été; le pays, tout sauvage qu'il est, se

prêterait facilement à des embellissements. La princesse en a commencé

qui promettent beaucoup pour l'avenir et donnent déjà des résultats

satisfaisants. Le prince et la princesse de Wasa ont, dans ce séjour,

une bonne et douce existence; ils y sont aimés et reçoivent à merveille

ceux qui viennent les visiter. Les chasses sont étendues, sans être

belles. La vie passe dans ce lieu très-agréablement.

La princesse me fit faire diverses excursions intéressantes dans ce pays

pittoresque. Nous allâmes voir la partie supérieure de la Schwarza, à

Adamsthall, et dîner dans un château appartenant au prince de

Lichtenstein, situé au milieu de beaux bois, de prairies ravissantes, et

à très-peu de distance de grottes d'une très-grande étendue et qu'il

faut longtemps pour visiter en totalité. Nous allâmes en même temps au

caveau de famille des Lichtenstein, établi près de Vrano. Le prince Jean

l'a fait restaurer, augmenter, et l'a agrandi d'un nouveau, communiquant

avec l'ancien. Son premier habitant a été le prince Jean lui-même. Il se

compose d'une église souterraine, placée au-dessous d'une autre fort

belle revêtue en grande partie de marbre, et bâtie il y a environ deux

cents ans. Je quittai bientôt Eichhorn pour revenir à Vienne, mais je

devais y retourner souvent et toujours avec un nouveau plaisir. Il y a

de l'attrait à donner des soins à ceux dont la tête élevée a été frappée

par la tempête, et qui supportent avec calme et dignité l'infortune qui

pèse sur eux.

Je continuai mes excursions et j'allai visiter le prince et la princesse

Palffy dans leur charmant établissement de Marcheck, situé sur la rive

droite de la Marche, limite entre l'Autriche et la Hongrie. C'est la

résidence d'été du chef de cette famille, riche et considérable, mais

déchue de son ancienne puissance, et qui restera dans une sorte

d'infériorité, jusqu'à ce qu'un homme capable arrive au pouvoir, comme

on l'a déjà vu, car elle a fourni plusieurs palatins. Elle est du petit

nombre des familles hongroises qui, toujours scrupuleuses sur le choix

de leurs alliances, peuvent aujourd'hui faire les preuves les plus

étendues.

Le château de Marcheck n'est pas considérable, mais il est arrangé avec

soin. De très-beaux jardins et des bouquets de bois d'une belle venue,

séparés par des prairies toujours vertes, l'environnent. La princesse

Palffy, femme de mérite et d'esprit, recommandable par ses hautes

qualités, en fait les honneurs à merveille. Nous parcourûmes les

environs. Le prince Palffy, qui s'occupe avec succès de ses affaires et

se consacre entièrement à remettre en ordre une grande fortune dérangée

par son père, fortune qui doit retourner à ses neveux, car il n'a pas

d'enfants, me montra ses établissements d'agriculture, qui sont bien

tenus et bien conduits. Une fatalité à la manière des anciens a frappé

sur lui, et une impression profonde de tristesse a donné un cachet

particulier à son humeur et à sa physionomie. Son frère, qu'il aimait,

est mort de sa main à la chasse, et un pressentiment avait annoncé à ce

frère, depuis longtemps, une fin prématurée: on lui avait prédit qu'il

ne dépasserait pas l'an 1830. Il était au moment d'achever cette triste

année lorsque, étant à la campagne, le prince Palffy lui proposa et le

pressa de venir à la chasse, ce dont il ne se souciait pas. Une balle,

en ricochant, l'étendit roide mort. On conçoit qu'un souvenir pareil

empoisonne la vie, et, en vérité, le prince Palffy se nourrit de sa

douleur. Il ne vit que pour ses neveux et se plaît à exagérer ses

devoirs.

Dans nos promenades, nous allâmes voir le château de Teben, placé sur

une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la

Marche dans le fleuve. Sa possession rend maître absolu de la

navigation. Nous avons, à cet effet, occupé ce poste militaire en 1809,

et, en l'évacuant, nous l'avons démantelé. Aujourd'hui ce n'est plus

qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque.

Peu après mon retour à Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein,

dont les établissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la

fortune est peut-être la première du continent de l'Europe. Elle se

compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et

sans un sou de dettes; des terres immenses, bien cultivées, beaucoup de

châteaux en bon état, en un nombre presque ridicule. Sa famille,

très-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours

compté, parmi ses membres, un grand nombre de généraux distingués et de

bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est

un des éléments de la puissance nationale.

Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses nombreux frères et

soeurs. Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mère, la

princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que l'on puisse

rencontrer et qui, sans être jamais sortie de l'Autriche, parle un

français aussi pur et aussi élégant que la personne la plus distinguée

et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gâte tous ces

avantages, et chacun la déplore; c'est une extrême surdité qui lui rend

à charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux

ornements.

Je passai une semaine à Eisgrub. La matinée était employée à la chasse

ou aux courses de curiosité, et la soirée était animée par une agréable

et nombreuse société.

Les principales possessions du prince de Lichtenstein sont en Moravie;

il en a partout, mais c'est là qu'est le siége de ses grandes richesses.

Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg

appartenait autrefois à sa famille, et on prétend qu'un Lichtenstein la

perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. Il y a même, à

peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui

rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le

prince de Lichtenstein, revenant chez lui après cette équipée et ayant

rencontré dans ce lieu sa femme à laquelle il fit la confession de sa

faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut élevée, je ne

sais trop dans quelle intention, pour perpétuer le souvenir de cet

événement.

Les environs d'Eisgrub n'avaient pas été favorisés par la nature. Le

pays, tel qu'il est, a été créé par le prince Jean. Le sol était

autrefois couvert de marais. On en a creusé une partie pour faire de

vastes étangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a élevé les

terres environnantes. D'immenses plantations ont été faites et, grâce à

tout cela, on a eu en même temps des lacs et des forêts. L'habitation

d'Eisgrub ressemble plus à une maison de campagne des environs de Paris

qu'à un château; mais c'est une maison de campagne d'une très vaste

dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la

tenue en est soignée comme s'il était de quelques arpents. Des

corbeilles de fleurs jetées çà et là, une pièce d'eau en face du

château, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles

seraient ailleurs des jardins, la pièce d'eau un lac, et le gazon une

prairie. À la suite de ce magnifique lieu de promenade, du côté de

Luxembourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du côté de

Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice,

la saison ou la nature du gibier, les chasses peuvent être faites dans

des pays clos ou ouverts.

La grande habitation, l'habitation féodale, le véritable château, n'est

cependant pas à Eisgrub: elle est à Felsberg, situé à deux lieues.

Ce château est dans les plus vastes dimensions. Le prince de

Lichtenstein s'y établit à l'époque des grandes chasses. Il peut y

recevoir et y loger soixante à quatre-vingts étrangers, et y mener une

existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le goût n'était

pas sûr, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses idées, se trompait

aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au château de Felsberg

son caractère féodal, il a voulu le moderniser. En détruisant les

contrescarpes, en comblant et en plantant ses fossés, il a défiguré

cette habitation.

Le prince Jean avait un goût désordonné pour les fabriques formant point

de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses

possessions, et particulièrement aux environs de Vienne, il a bâti des

usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux

siècles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire

et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre

peut-être je respecte les souvenirs, et ce qui les fait naître me plaît

et m'inspire. Mais bâtir des ruines, mentir avec prétention, mettre les

rêves de l'imagination à la place des vérités de l'histoire m'a toujours

paru une ridicule aberration de l'esprit. Au surplus, le prince Jean n'a

pas donné dans ces écarts-là à Eisgrub. Il a fait des créations qui

ornent le paysage, et plusieurs sont très-belles, si toutes ne sont pas

de bon goût. Ainsi il a bâti un délicieux pavillon, appelé le pavillon

de la Frontière, parce qu'il est placé, avec son petit jardin de fleurs,

moitié en Moravie et moitié en Autriche. En face est une pièce d'eau de

quelques mille arpents, donnant de très-grands revenus par le poisson

qui s'y nourrit. Elle forme un véritable lac. La maison de la Frontière

est un but de promenade et un lieu où l'on va dîner souvent en été. D'un

autre côté, sur une hauteur et en vue d'Eisgrub, est un arc triomphal

qui sert de rendez-vous de chasse. Il est juste des mêmes dimensions que

l'arc de triomphe de Trajan, à Rome, et revêtu d'assez beaux

bas-reliefs. Dans une autre direction, et toujours en vue d'Eisgrub, est

une salle ronde qui est encore un but de promenade. Autour de la salle

est une vacherie de luxe, et de magnifiques vaches suisses sont vues à

travers de belles glaces. Un monument représentant les propylées

d'Athènes, élevé par le prince Jean à son père et à ses frères, est

placé près de Felsberg. On y voit leurs statues, et, par un caprice

bizarre et une singulière défiance de l'avenir, il y a mis aussi la

sienne. Cette construction n'est pas d'un goût pur.

Enfin, dans une autre direction, il y a un charmant bâtiment appelé

Vohauska, destiné à recevoir les acteurs et les spectateurs, lors de la

chasse au sanglier. Ces animaux, pressés, sont forcés de traverser une

pièce d'eau, et de passer à portée de fusil de la maison d'où on les

tire. Ceux qui échappent arrivent dans une prairie en face du revers de

la maison. Là des cavaliers les attaquent à la lance; combat véritable,

chasse périlleuse, exercice chevaleresque qui doit être d'un grand

intérêt. Deux cavaliers sont toujours réunis pour se soutenir et

s'entr'aider.

On raconte que le célèbre prince Louis de Prusse, tué à Saalfed,

quelques jours avant la bataille d'Iéna, étant venu à Eisgrub, fut

convié à cette chasse. Le prince Jean était son soutien. Le prince

Louis, renversé de son cheval blessé, allait être victime quand le

prince Jean arriva et le délivra en perçant sur son corps le sanglier.

Je terminai mes courses d'automne par une nouvelle visite à Malaczka,

chez le prince et la princesse Palffy. C'est un vaste et immense château

sans architecture, mais chef-lieu d'une terre de vingt mille paysans, et

dont le revenu net est de plus de trois cent mille francs. Le pays est

monotone et triste, couvert de sable, mais aussi de grandes forêts,

dont le produit est considérable à cause du voisinage de Vienne. Sur le

penchant d'un contre-fort des Karpathes, qui borne cette plaine, est

située une belle ruine, Blessenstein, reste d'un château féodal de cette

contrée. C'est dans le voisinage qu'est arrivé l'événement funeste dont

le prince Palffy gémit encore et gémira tout le reste de sa vie.

Tous les hivers de Vienne se ressemblent par la rigueur du climat et la

monotonie de la vie. La fin de celui-ci fut un peu égayée par l'arrivée

du grand-duc de Russie, qui, retenu dans l'occident de l'Europe par un

état de santé qui mettait en danger sa conservation, revenait de

l'Italie, qu'il avait parcourue pendant quelques mois. On fit de grands

efforts pour le bien recevoir, mais toutes les fêtes de la cour

aboutirent à des tableaux qui furent assez agréables et à un spectacle,

l'époque de l'année ne permettant pas de donner un bal. Ce jeune prince

est fort beau et de moeurs très-douces.

Un reste de forces réveillait encore mon ambition: non celle des

grandeurs, il y a longtemps qu'elle est éteinte chez moi, mais celle

plus honorable qui tient au développement des facultés. Je formai le

projet de faire un nouveau voyage en Asie, et mes conversations avec M.

de Humboldt, à Toeplitz, avaient mûri ce projet. Je voulais revoir la

Russie méridionale; remonter le Don et le Volga; aller en Sibérie, en

visitant Casan et l'Oural; de Tobolsk revenir à Orenbourg, pour de là

aller faire un séjour de quelques semaines chez les Tartares, afin de

comparer leurs moeurs et leur manière de vivre avec celles des Arabes

qui, sauf la différence du climat, sont dans des conditions sociales qui

se ressemblent; puis arriver sur la mer Caspienne à Gourief, en suivre

les bords jusqu'à Astrakan; traverser le Caucase; voir la Géorgie;

entrer en Perse; aller à Hérat, puis à Ispahan et au golfe Persique,

pour revenir en Géorgie, en Mingrélie et rentrer en Europe en

m'embarquant pour Odessa à Redout-Kalé. C'était une expédition de

dix-huit mois. Comme une semblable entreprise ne pouvait pas être faite

sans la permission de l'empereur de Russie, et même sans son appui,

j'écrivis au comte de Nesselrode pour le prier d'être l'intermédiaire de

l'expression de mes désirs auprès de son souverain. Il me répondit la

lettre la plus aimable où, en m'annonçant le consentement de l'empereur

et me prévenant que les ordres seraient donnés pour me recevoir d'une

manière conforme à ses sentiments pour moi, il m'engageait, de sa part,

à remettre à une autre époque la partie de mon voyage qui concernait le

Caucase et la Perse. Or cette partie de mon voyage était la principale.

Je tenais à fixer mon opinion sur cette grande question de guerre entre

les Russes et les Anglais en Asie. Aussi je renonçai à mon voyage. En

répondant au comte de Nesselrode, je le priai de remercier Sa Majesté de

ses nouvelles bontés pour moi, et j'ajoutai que j'attendais, pour en

faire usage, qu'elles fussent sans limites. Or, à mon âge, un

ajournement est un abandon.

En général, le gouvernement russe paraît redouter que des hommes en état

de juger parcourent cette partie de ses frontières. Les Russes y ont une

existence si précaire, un pouvoir si mal assis, et peut-être si menacé,

qu'ils ne veulent pas permettre que les étrangers puissent y regarder,

pour publier ensuite le résultat de leurs observations. Au surplus, la

question des Anglais et des Russes me paraît fort éclaircie depuis que

les Anglais, intéressés à tout laisser dans l'obscurité, ont démontré,

bien imprudemment à mon sens, la possibilité d'aller les trouver dans

les Indes en traversant eux-mêmes l'Indus pour s'emparer de Caboul; car,

s'ils ont pu venir à cette immense distance, dans un pays pauvre qui

leur est hostile, à plus forte raison les Russes peuvent-ils aller dans

l'Inde, pays de ressources et où ils trouveraient de nombreux alliés.

Peut-être l'entreprise que je formais, et qui exigeait dix-huit mois de

voyage, demandait-elle plus de forces qu'il ne m'en reste. Toutefois ce

dernier épisode a clos ma carrière un peu plus tôt que je ne l'avais

pensé, et à présent, de toutes manières, je la regarde comme finie. Tout

l'intérêt de ma vie doit se trouver placé dans mes relations avec

quelques amis intimes.

Depuis ce changement dans mes projets, j'ai recommencé mes courses en

Bohême et dans la Haute-Autriche; mais, avant de partir pour cette

nouvelle tournée, un agréable épisode embellit mon été.

M. le duc de Bordeaux, que je désirais vivement revoir, vint à Vienne

après avoir parcouru une partie de la Hongrie pour son instruction. Il

était accompagné de plusieurs personnes que j'aime et que j'estime,

entre autres du général Foissac-Latour, un des meilleurs officiers de

l'armée française, et qui a longtemps servi sous moi. M. le duc de

Bordeaux passa une semaine à Vienne, et je le vis beaucoup. Je le menai

sur le champ de bataille de Wagram, et lui expliquai, sur place, les

mouvements des deux armées et les circonstances de la bataille. Il

comprit tout avec facilité et intelligence. Mes rapports avec lui me

furent fort agréables. Je lui trouvai un esprit juste, des manières

aisées et de l'instruction. Enfin il me parut tel que ses amis doivent

désirer qu'il soit, et remplissant les conditions que sa difficile

position lui impose. Je ne sais pas ce que le ciel lui réserve, mais il

me paraît que, s'il est appelé à jouer un rôle, il est bien préparé pour

le remplir. Je l'ai revu il y a peu de mois, et il m'a paru justifier

complétement l'opinion que je viens d'exprimer, et qui date déjà de plus

de deux ans.

Je passai une saison à Carlsbad en bonne et agréable compagnie. J'allai

à Marienbad, revoir Koenigswart. Je fus chez le comte de Kollowrath,

dans une terre qu'il habite quelquefois dans le voisinage de Vienne;

puis je retournai à Toeplitz, où je devais rencontrer pour la dernière

fois le feu roi de Prusse, qui mourut peu de temps après. C'était un

homme de bien et de conscience, élevé à l'école du malheur, et qui a eu

ensuite la force de supporter une grande prospérité. Je revins dans la

Haute-Autriche, où je passai tout le reste de mon automne chez des amis

qui habitent cette belle contrée, et je rentrai à la fin de novembre à

Vienne, où j'arrivai le lendemain de la mort presque subite de la

duchesse de Sagan, femme dont les histoires, la vie et les aventures ont

été, quoique assez vulgaires, remarquables dans le temps des choses

extraordinaires.

Le printemps m'apporta de nouvelles douleurs. Madame la comtesse

Esterhazy, cette amie dont la conservation m'est si chère, fut en danger

de mort pendant quarante jours. Elle seule m'a fait connaître dans

toute son étendue la profonde douleur que peut causer la crainte d'être

séparé pour toujours d'une personne que nous aimons autant que nous la

respectons profondément.

L'année précédente, un maître de forges de Bourgogne, M. Maître, dont

les intérêts avaient été autrefois communs avec les miens, et dont je

n'avais aucun motif de suspecter ni les lumières ni la bonne foi,

m'avait écrit pour me faire part d'une découverte importante faite dans

la fabrication des fers au moyen de fourneaux marchant sans machines

soufflantes et par les courants d'air naturels. Il avait reçu des

renseignements précis sur le succès des expériences, qui, s'il n'avait

pas été complétement obtenu, était de nature à inspirer toute confiance.

On avait obtenu des fontes d'une qualité supérieure, des produits

très-considérables, une grande économie de combustible, et la facilité

d'en employer de toute nature. Enfin il en résultait la facilité de

construire des usines partout sans courants d'eau, sans machines à

vapeur, et, par conséquent, soit sur les mines, soit au milieu des bois

et dans le lieu le plus avantageux. La fabrication se faisait

d'elle-même et par l'action seule des forces naturelles et des courants.

Elle était réglée par la force du tirage. Tout cela était bien

séduisant, et les expressions employées dans les lettres de M. Maître

étaient tellement précises, que, malgré les objections que mon esprit me

suggérait et le doute que la réflexion faisait naître, je finis par y

croire. M. Maître faisait construire un fourneau sur une mine de charbon

de terre dans les environs d'Autun. Il devait me tenir au courant de ses

travaux et des expériences qu'il renouvelait. Après s'être entendu avec

l'inventeur, il m'engageait à faire prendre un brevet d'invention par

l'Autriche.

J'attendais avec impatience les nouvelles que M. Maître devait me

donner, mais j'attendis en vain. Son fourneau fut construit, mais le

mauvais temps avait mis obstacle à ce que les expériences pussent être

faites d'une manière complète, et il les avait remises au printemps.

Tous ces délais répugnaient à mon impatience, et je conçus l'idée de les

faire moi-même et de construire, dans une usine impériale, à Neiberg en

Styrie, un fourneau assez grand pour essayer cette fabrication. Je

modifiai les plans qu'on m'avait envoyés et je mis en action toutes les

ressources de mon esprit pour arriver à un résultat favorable.

Les travaux une fois avancés, je me rendis sur les lieux et je m'y

établis, pour en diriger moi-même l'achèvement. Là, méditant sur le plan

et remarquant le canal de communication qui liait le corps du fourneau

avec la cheminée d'appel, l'idée d'employer les flammes qui sortaient du

fourneau à puddler la fonte me vint à l'esprit, et je fis construire un

four à puddler sur le canal et une seconde cheminée d'appel, afin de

pouvoir, à volonté, diriger les gaz par l'une ou l'autre cheminée,

suivant que le four à puddler travaillerait ou ne travaillerait pas. Le

fourneau fut mis en feu et la combustion se fit de la manière la plus

active et la plus complète, malgré des charges de trente pieds. Le

minerai fut réduit, fondu; mais la partie inférieure du fourneau, le

creuset, étant resté froide, le métal se prit, et, les tuyères s'étant

obstruées, le courant d'air fut intercepté et le fourneau s'arrêta. Je

fis rétrécir l'orifice intérieur des tuyères et leur donner une

direction plus inclinée, en même temps que je fis rétrécir le creuset

pour y concentrer davantage la chaleur; mais les résultats furent les

mêmes. Je fis construire au milieu du creuset une colonne creuse, qui

formait le commencement d'un canal souterrain qui venait à la cheminée

d'appel. Un tirage allant de haut en bas s'établit et échauffa le

creuset annulaire qui environnait la colonne; l'anneau entier se remplit

de métal qui se refroidit. Cette disposition fut renouvelée sur une plus

grande dimension, et alors le creuset devint suffisamment chaud; car,

élevant les tuyères de plusieurs pieds au-dessus de la pierre du fond,

tout le tirage se faisant par en bas, la partie supérieure du fourneau

fut froide, la réduction du minerai n'eut pas lieu, et la fusion ne

s'effectua pas. Je divisai les courants et partageai leur action de

manière qu'une partie du tirage se fît par en haut et l'autre par en

bas; mais alors les deux effets furent manqués. Les dépenses que ces

expériences m'occasionnaient se trouvaient au-dessus de mes moyens, je

dus les arrêter. Mais les lumières qu'elles m'ont données ont fixé mon

opinion sur la possibilité et la grande probabilité d'un résultat

avantageux; elles m'ont permis de constater les principes ci-après que

je crois incontestables.

Dans les fourneaux sans soufflerie, les courants d'air sont le résultat

de la différence des températures. On peut en augmenter la vitesse par

une hauteur plus grande de tirage, comme, dans les fourneaux ordinaires,

on y parvient par des machines plus puissantes, qui projettent l'air

avec une force plus grande. Dans les uns, on agit par aspiration, et,

dans les autres, par pression. Ainsi la quantité d'air nécessaire à la

combustion est également assurée dans l'un et dans l'autre système. Les

interstices des charges laissent un intervalle suffisant au passage de

l'air, et la pression, que l'on a représentée comme une chose

nécessaire, ne sert qu'à donner une quantité convenable d'air dans un

temps déterminé. Mais la grande différence des deux modes constate en

ceci: avec les fourneaux sans soufflerie, on a nécessairement la

combustion et les courants d'air dans la ligne droite que déterminent

par leur position respective les orifices d'entrée et de sortie, tandis

qu'avec des machines soufflantes, l'action étant mécanique, on fait

arriver l'air d'où l'on veut, parce qu'il est lancé avec une force de

projection constante, dont on peut à volonté faire varier la direction.

Ainsi c'est à diriger les courants dans le but d'avoir la chaleur où

elle est nécessaire que tous les calculs doivent tendre pour les

fourneaux sans machines soufflantes.

Je pense, après avoir étudié la question avec soin et suivi les

phénomènes qui se sont passés sous mes yeux, qu'on doit regarder comme

constants les faits énoncés ci-après. Le tirage, une fois établi,

traverse sans peine les plus épaisses charges de combustibles et de

minerai, si surtout le minerai n'est pas en poussière. En réduisant les

fourneaux de quinze à dix-huit pieds et employant des minerais fusibles,

on ne trouve jamais d'obstacle de ce côté.

La chaleur nécessaire pour opérer la réduction et la fusion est obtenue

en se servant de la totalité des gaz et du calorique pour cet objet.

En divisant les courants, on n'en a plus assez pour produire un effet

satisfaisant; et je conclus que l'on doit réussir parfaitement avec un

fourneau de petite dimension, en établissant la totalité des courants de

haut en bas; et pour cela voici les constructions que j'exécuterais.

Je construirais un fourneau avec une tour de quinze à dix-huit pieds,

dans la forme consacrée par l'usage, avec un creuset carré de vingt

pouces de côté. Je fermerais le gueulard au moyen d'un chapeau mobile

qui s'ouvrirait pour placer les charges; je ferais construire une

douzaine de tuyères à quatre pieds au-dessous du gueulard, autour du

fourneau, et je donnerais seulement quatre pouces carrés d'ouverture aux

orifices intérieurs; enfin j'ouvrirais le creuset d'un côté jusqu'à un

pied ou quinze pouces de hauteur à partir de la pierre du fond, et je

mettrais à la suite un four à peu près semblable aux fours à réchauffer,

avec un floux de six pouces en hauteur et après une cheminée de rappel

de dix-huit pouces d'ouverture placée presque horizontalement, de

manière à pouvoir y placer aussi un four à puddler qui prendrait les

flammes pour les rendre à la cheminée, ou les y laisserait passer

extérieurement, selon le besoin.

Je ne doute pas un moment d'un succès complet, car tous les

inconvénients remarqués seraient prévenus. Ce four à la suite, à voûte

surbaissée, serait fermé par une dame et deviendrait le véritable

creuset, et une porte serait disposée pour faire la coulée. Toute la

chaleur et les gaz du fourneau seraient employés: 1° à réduire le

minerai et à le fondre; 2° à échauffer le creuset, qu'ils traverseraient

en totalité. Aucun engorgement ne serait plus à craindre.

Pendant mes expériences, je dirigeai les flammes du fourneau par le four

à puddler et j'essayai le puddlage, qui réussit parfaitement bien. Ce

succès fit grande sensation parmi tous les industriels occupés de

métallurgie.

Je pensais qu'ayant pris un privilége pour l'emploi des flammes perdues

je trouverais dans cette invention un grand dédommagement de l'échec que

j'avais éprouvé; mais il en fut tout autrement, et l'on me disputa le

mérite d'avoir eu le premier cette idée en Autriche et d'en avoir fait

l'application. Je n'avais apporté aucun mystère dans mes travaux, et

moins auprès des employés du gouvernement qu'envers aucun autre, puisque

c'était dans une usine impériale et avec l'appui de l'administration que

j'opérais; mais l'idée d'appliquer les flammes perdues des hauts

fourneaux à puddler avait frappé le directeur de Mariazell, un sieur

Lait, homme capable, mais intrigant. Sans compter pour rien la priorité

de mes idées sur les siennes et de mes travaux en pleine exécution, il

se mit à construire de son côté, et il intéressa l'amour-propre du

prince Lobkowtz, directeur du département des mines et fonderies dans

son entreprise.

Je ne pris aucune précaution contre un tel procédé, ne pouvant pas

supposer un moment que l'on se servirait des travaux de Mariazell contre

mes intérêts. On soutint que ce n'était pas la même chose, puisque

j'avais employé un fourneau marchant sans machine soufflante, tandis que

l'on s'était servi de fourneaux avec soufflerie, comme si ma première

pensée n'avait pas été de consacrer mon procédé à ces mêmes usines,

comme si mon brevet de privilége n'en faisait pas expressément mention.

On se rabattit sur ce que mes plans étaient peu détaillés et le mémoire

peu explicatif, et on prétendit que le gouvernement, plus libéral que

moi, voulait donner à chaque particulier la facilité de faire librement

chez lui ces améliorations sans payer aucun droit. Pour défendre les

miens, il eût fallu soutenir un procès et faire de grands frais. Ma

position ne comportait guère un procès entre moi et le gouvernement, et

je dus céder.

L'administration racheta mon privilége, et, convaincue enfin que mes

travaux avaient donné une impulsion utile à l'industrie, elle décida

que mes frais d'expérience me seraient remboursés. Les employés

triomphèrent dans leur amour-propre; mais, comme il fallait que le

triomphe de leur intérêt pécuniaire eût son tour, on découvrit qu'un M.

Fabre-Dufour avait puddlé dans Wurtemberg avec des flammes perdues, et

l'on proposa au prince de Lobkowtz de lui acheter son appareil et de le

privilégier en Autriche; de manière que l'administration, qui, à mon

égard, prétendait avoir inventé en même temps que moi et annoncé qu'elle

défendait les droits de tous en m'empêchant de jouir de mon privilége,

déclara plus tard qu'elle n'avait rien inventé, et reconnaissait M.

Fabre-Dufour comme inventeur, en lui achetant le privilége de se servir

de ce procédé et non pas pour tous les fabricants de la monarchie, mais

seulement dans les usines impériales, abandonnant ainsi les droits du

public qu'elle avait prétendu protéger. Ce récit est assez clair et n'a

pas besoin de commentaire.

Fatigué de la vie monotone de Vienne et de son climat rigoureux, privé

de la présence de personnes qui m'étaient chères et qui voyageaient en

France, je pris le parti d'aller passer mon hiver à Venise, où une

grande liberté, la jouissance d'une bonne température, un excellent

spectacle et une société agréable et hospitalière, réunissaient des

avantages précieux pour un homme qui, comme moi, tient de l'ermite et

n'a pas encore complétement cependant renoncé au monde. C'est sous ces

influences, et à Venise même, que j'écris en ce moment ces lignes.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 13 / 105 题