VOYAGE EN BOHÊME

Je n'avais pas visité la Bohême, ce pays si curieux et si intéressant.

L'été de 1837 arrivé, je me déterminai à entreprendre ce voyage.

J'observai avec le plus grand détail une partie de cette province et

j'admirai la vigueur avec laquelle l'industrie s'y développe.

L'agriculture prospère dans certains cantons, mais dans d'autres elle

est assez négligée. En somme, cette province du royaume jouit d'une rare

prospérité qui va toujours croissant. La nature l'a dotée de richesses

naturelles très-grandes, et son industrie est déjà fort ancienne. Depuis

un demi-siècle elle fabrique, au plus bas prix, des cristaux supérieurs

à tout ce qui se fait en France, en Angleterre et dans les autres pays.

Des fabriques de toiles de coton et de toiles peintes, semblables à

celles qui existent dans notre Alsace, s'y sont élevées de tous les

côtés. Le combustible est partout au plus vil prix, car on peut

disposer, non-seulement de forêts qui semblent indestructibles, mais

encore de mines de charbon de terre de bonne qualité que l'on peut

regarder comme inépuisables. Le cercle de Pilsen n'est qu'un seul bloc

de charbon qui pourrait suffire à toute la consommation des fabriques

d'Europe. À côté de ces charbons, et partout, on trouve des minerais de

fer fort riches, qui alimentent une multitude de hauts fourneaux. Aussi,

de toutes parts, il s'en élève de nouveaux, et, malgré un accroissement

de produits qui paraît fabuleux, ils ne peuvent suffire aux besoins. Le

gouvernement est obligé d'accorder sans cesse la permission d'introduire

des fers étrangers. Un seul mot donnera un aperçu de cet état de choses.

Il y a vingt-cinq ans, la totalité de la fabrication des États

autrichiens, hormis la Hongrie, ne dépassait pas quatre cent cinquante

mille tonnes, et aujourd'hui elle est évaluée à plus de deux millions

cinq cent mille tonnes, et chaque jour on étend l'emploi du fer dans les

constructions civiles.

J'allai visiter d'abord les établissements du prince de Schwarzenberg,

et je partis de Vienne à la fin de juin. Les terres dont quelques

familles ont la possession sont dans des dimensions gigantesques,

tellement grandes, que ceux qui habitent la France auront peine à croire

à mes récits. Cependant ces domaines, tels grands qu'ils soient en

Bohême, en Moravie, en Gallicie, ne sont rien en comparaison de ceux de

Hongrie. Il faut excepter de cet état de choses l'Autriche haute et

basse et le Tyrol; car ces pays sont constitués tout autrement. Dans ces

dernières provinces les seigneurs ont conservé des droits seigneuriaux,

mais presque aucune propriété, et les paysans possèdent à peu près tout

le sol. Une influence fâcheuse sur les seigneurs, une erreur de

l'administration, ont contribué à multiplier outre mesure les colons.

Les grands propriétaires, qui sont le principe et le mobile de la bonne

agriculture, ont disparu sans retour. Il s'est fait au profit de

beaucoup de paysans de la Haute-Autriche de petites agglomérations,

parce que cette population, investie de grands priviléges, est devenue

riche; mais ailleurs, avec un bien-être suffisant, il n'en est pas de

même, et ni les seigneurs ni les paysans ne dépassent une certaine

aisance.

Les terres du prince de Schwarzenberg sont immenses, mais elles sont

loin d'être arrivées partout à toute leur valeur. Le climat de cette

partie de la Bohême est d'ailleurs le plus mauvais. Quoique situé au

midi de la province, son élévation la rend très-froide. La base de ces

vastes domaines consiste dans le duché de Krumau, qui lui donne de

très-belles prérogatives, entre autres celle d'avoir des troupes;

prérogative, au surplus, qu'il n'exerce pas et à laquelle il paraît

avoir renoncé par le fait. Les forêts qui couvrent les montagnes lui

appartiennent. Dans ces cantons, il en réunit cent quarante mille jochs,

c'est-à-dire à peu près cent mille hectares, dont l'exploitation se fait

par des coupes rases. L'aménagement est de cent et cent vingt ans;

système qui me paraît moins bon que celui suivi en France, où l'on

établit une réserve d'arbres de différents âges; mais peut-être est-il

convenable pour des forêts composées entièrement d'arbres verts, dont la

croissance est lente. Chaque joch de seize cents toises carrées donne un

produit de cent vingt cordes de cent huit pieds cubes.

Je me rendis à un charmant château destiné à l'habitation de printemps,

à Rothenhof, où je trouvai le prince et la princesse de Schwarzenberg.

J'avais traversé la ville de Budweis, située au milieu d'une immense

plaine, que possède presque en entier le prince de Schwarzenberg. La

ville de Budweis ressemble à toutes les villes de troisième ordre

d'Allemagne, toutes bâties sur le même plan.--Une place immense, des

arcades tout autour, des maisons bariolées avec pignon sur la façade,

voilà ce qui les compose. Cette ville renferme un dépôt d'artillerie. On

ne comprend pas pourquoi on a choisi pour cet objet une ville ouverte et

assez près de la frontière.

De Budweis je fus à Krumau, petite ville de six mille âmes, et chef-lieu

de duché. Ici le pays devient triste et sévère. Le château, bâti sur un

rocher escarpé entouré de la rivière qui, quoique encore près de sa

source, est bientôt navigable, domine la contrée. C'est une immense

maison sans architecture. Un assez grand jardin français est placé sur

les montagnes voisines. Pour parvenir à les lier avec le château, on a

construit, sur des voûtes superposées et qui traversent le vallon, un

corridor d'une largeur prodigieuse et qui sert de route couverte pour

s'y rendre.

C'est une belle chose que le château, comme monument de famille. Il est

d'un bon effet à voir et à montrer; mais, comme habitation, il me paraît

un des séjours les moins agréables que l'on puisse choisir. Aussi les

possesseurs actuels ne l'habitent-ils jamais. Le printemps et l'été, ils

résident à Rothenhof et l'automne à Frauenberg, château situé au

commencement du plateau qui domine la plaine de Budweis, au-dessus de la

Moldau qui coule à son pied, et au milieu des plus magnifiques campagnes

de l'Europe. Le vallon qui conduit de Krumau à Rothenhof est charmant,

silencieux et sauvage, sans être triste. Il offre de beaux points de vue

et présente une riche et belle végétation.

Le château est d'une dimension bornée; mais le jardin, très-vaste,

renferme les arbres les plus beaux et les plus précieux.

Dès le lendemain, nous partîmes, le prince et moi, pour la tournée que

nous avions projetée. Les terres que nous allions parcourir sont

habitées par environ vingt mille sujets. Tous lui doivent de nombreuses

corvées[1], mais qui se rachètent, pour le plus grand nombre, en argent

et à fort bas prix. Chaque ménage doit cinquante-deux jours de travail

avec un attelage, ou le double avec un simple ouvrier. On n'exige en

nature que la quantité absolument nécessaire à l'exploitation des

domaines du seigneur, ou bien, dans le cas de refus d'un paysan, que de

payer en argent le prix de sa corvée au taux fort équitable. Ces

corvées, qui aujourd'hui choquent si fort nos habitudes, ont cependant

été originairement avantageuses à chacun. Elles sont le résultat d'un

pacte, d'un traité dont les conditions ont été favorables aux deux

parties contractantes. Un seigneur avait des terres et manquait de bras

pour les cultiver; des paysans avaient des enfants et point de terres

pour les occuper: chacun a donné à l'autre ce qui lui manquait.

[Note 1: Supprimées en 1818, et par toutes les lois postérieures. Toutes

les corvées ou redevances féodales ont été évaluées en argent et

représentées par un capital dont un tiers payé par l'État, le deuxième

tiers par le corvéable, et le troisième tiers au compte de l'ancien

seigneur propriétaire, qui, se trouvant ainsi son débiteur pour un

tiers, a dû se contenter des deux tiers, qui lui sont payés en

obligations de l'État hypothéquées sur les terres libérées. (_Note de

l'Éditeur._)]

Des forêts aussi vastes que celles du prince de Schwarzenberg, mais

situées à une aussi grande distance des lieux de grande

consommation, ne peuvent donner des revenus qu'autant qu'on trouve les

moyens de transporter les bois au loin. Aussi tous les ruisseaux

affluents des plus grandes rivières sont-ils disposés pour amener à ces

rivières les bois en même temps que le tribut de leurs eaux.

De petits étangs destinés à fournir une masse d'eau suffisante, et le

redressement du cours des ruisseaux, ont résolu la question d'une

manière facile et économique. Mais les bois ne peuvent aller qu'en

Bohême d'une manière naturelle, puisque telle est la direction de tous

les cours d'eau, et, l'abondance du bois étant très-grande dans cette

province, ils y sont d'une faible valeur. Dans ces contrées du midi de

la Bohême, il n'y a aucun minerai de fer à portée. On a remplacé les

usines à fer par de nombreuses manufactures de cristaux qui jouissent de

la plus grande prospérité. Cependant elles sont encore insuffisantes

pour assurer la consommation, à un prix convenable, de ces combustibles

si abondants. On a donc cherché le moyen de faire arriver les bois en

Autriche et à Vienne, où un prix assez haut leur est assuré. À cet

effet, on a profité d'un col peu élevé qui permet de passer du bassin de

la Moldau dans celui du Danube, pour construire un canal à mi-côte de la

chaîne qui sépare les deux provinces. Il a été placé à une assez grande

hauteur pour pouvoir franchir le col, et assez bas pour recevoir autant

que possible les eaux et les bois supérieurs. Afin d'en augmenter encore

l'usage, on a établi dans les localités favorables des plans inclinés,

et au moyen de chariots qui font contre-poids et dont les uns s'élèvent

tandis que d'autres s'abaissent, les bois sont transportés ainsi de la

Moldau dans un canal d'où ils sont jetés dans un ruisseau flottable qui

les conduit sur le bord du Danube. Là ils sont embarqués pour Vienne sur

de grands bateaux. Cette exploitation fait arriver chaque année dans

cette ville trente mille cordes de bois au moins.

Le canal est un travail vraiment monumental. Commencé par le grand-père

du prince Adolphe, il a été terminé par le prince Joseph. Sa longueur

est de vingt-sept mille toises; sa largeur au fond est seulement d'une

toise, et aux bords supérieurs il en a deux. Sa profondeur est

considérable. Placé à mi-côte, il est très-favorable à l'irrigation des

prairies, chose d'une importance capitale et qui occupe beaucoup le

possesseur actuel. Le canal parcourt un tunnel de deux cent vingt toises

pour éviter un contre-fort qui l'eût allongé beaucoup. Tout le système

de flottage est très-développé, très-bien entendu. C'était le seul moyen

de tirer un parti convenable de ces immenses forêts.

Le prince Adolphe s'occupe avec ordre de l'administration de ses terres.

Il a adopté pour système de réduire le plus possible la culture directe

à laquelle il est obligé de se livrer. Aujourd'hui, les terres qui sont

labourées à son compte ne dépassent pas dix-huit mille jochs ou dix

mille hectares; mais il y a quarante mille jochs en prairies dont il

récolte les produits ou qu'il loue en nature. Ses troupeaux de mérinos

s'élèvent à cinquante mille têtes. Ses étangs factices, qui tour à tour

sont mis en culture ou empoissonnés, lui rendent cent trente mille

francs. Les brasseries figurent dans ses revenus pour cent quarante

mille francs, et enfin il paye cinq cent mille francs d'impôts.

Tels sont les éléments de cette fortune colossale qu'une bonne

administration rendrait plus considérable encore. Il y aurait mille

détails intéressants dans lesquels je pourrais entrer; mais j'ai cru

devoir me borner à présenter les masses et les résultats.

Les belles manufactures de cristaux dont le pays est rempli prospèrent

beaucoup. Depuis bien des années, cette industrie est propre à la

Bohême. Les fabriques françaises leur sont très-postérieures et ne les

égalent pas dans la beauté des produits. La blancheur, l'éclat des

couleurs, les mettent aussi bien au-dessus des fabriques anglaises, où

l'on emploie le plomb de préférence à la chaux.

Le verre est un sel double de silice combiné avec la potasse ou la soude

et de silice combiné avec la chaux ou le plomb. Quand on emploie la

potasse au lieu de soude, le verre peut se dissoudre dans l'eau. Aussi

le bon verre est-il toujours fabriqué avec la soude, ce qui le rend plus

cher.

Chaque jour de nouvelles fabriques s'élèvent. Elles sont au compte des

fabricants, et le seigneur, dont elles portent le nom, n'y est que pour

l'emplacement qu'il a fourni. Le bois, qu'il leur vend à un prix fixe,

leur assure un affouage. Nous allâmes en visiter plusieurs, et en

particulier celle qui porte le nom de Leoner-Hain, buisson de Laure (la

princesse de Schwarzenberg s'appelle Laure), et nous y couchâmes.

En 1833, rien n'existait encore dans ce lieu. Un fabricant de grand

talent, je dirai même de génie, fils d'un simple ouvrier, nommé Mayer,

l'a créé comme par enchantement. Un pays sauvage et triste a été

transformé en un vallon gracieux. Trois fourneaux ont été élevés; trente

ouvriers et cent quatre-vingt-treize tailleurs ont reçu de l'emploi. Les

plus beaux ouvrages sortent de leurs mains et sont donnés au public au

prix le moins élevé. Cependant ce fabricant redoute la concurrence de la

France pour ses exportations en Italie.

M. Mayer a modifié d'une manière avantageuse la construction des

fourneaux. Il est l'inventeur de la belle couleur bleue, dont, au

surplus, il fait un secret. Il m'a donné les renseignements suivants sur

la manière dont on opère dans sa fabrique. Le travail est continu, et

les fourneaux ne sont éteints qu'après un roulement de vingt-huit à

trente semaines. Chaque fourneau contient sept pots; les matières

premières, silice, potasse ou soude et chaux, y sont placées. Vingt ou

vingt-quatre heures sont nécessaires pour que la pâte soit dans l'état

convenable. Alors les ouvriers viennent la mettre en oeuvre. Après dix

heures de travail environ, les pots sont vides. On les remplit de

nouveau, et les ouvriers vont se reposer jusqu'au moment où le travail

recommence.

Je visitai ensuite plusieurs établissements d'agriculture. J'ai trouvé

les bêtes à laine de bonne espèce, mais de petite taille. Deux faits

m'ont paru curieux: on nourrit à la paille les vaches, en soumettant

auparavant la paille à une fermentation qui dégage de l'alcool et lui

donne, au moment où on la distribue, une température assez élevée. À cet

effet, on la place par lits successifs et saupoudrés de sel. Ces lits

sont mouillés et pressés convenablement dans des cuves de trois pieds de

haut, ouvertes sur un des côtés. Au bout d'un certain temps, lorsque la

paille exhale une odeur alcoolique, on la distribue au bétail, qui mange

cette nourriture avec plaisir. Par ce procédé, les vaches donnent

beaucoup de lait, et l'on obtient une grande économie. On m'a dit aussi

que les vaches nourries au seigle vert donnaient quatre fois plus de

lait que celles nourries au trèfle vert.

Enfin, avant de quitter les établissements du prince de Schwarzenberg,

j'ai été voir une mine de graphite, qu'il exploite avec avantage. Sa

profondeur est de cent pieds. Il y a un appareil d'épuisement mû par une

machine à vapeur. Chaque année, on extrait de dix à douze mille

quintaux, que l'Angleterre consomme en très-grande partie.

Je quittai Rothenhof le 2 juillet, et je pris la route de Prague.

Pendant les deux premiers tiers, le pays est varié et ondulé; les

sommets et les coteaux sont couverts de bois, et l'aspect du paysage est

assez beau; une culture soignée l'embellit constamment. En approchant de

Prague, le pays change de caractère; des plateaux élevés et nus

environnent la ville et la cachent à la vue.

Le Hradschin seul, bâti sur le plateau de la rive gauche de la Moldau,

offre un coup d'oeil magnifique. La ville, au premier abord, paraît

immense, mais dépeuplée. Son enceinte fortifiée, qui est peu de chose,

ne doit être considérée que comme un camp retranché.

J'allai voir les autorités, le grand burgrave, comte de Choteck, qui se

mit à ma disposition pour me faire voir ce que la ville renferme de

curieux. Je vis aussi le commandant de la province, un émigré français,

comte de Poullié, qui a pris un nom allemand et s'appelle aujourd'hui

comte de Mensdorff. Il a fait une grande fortune en épousant une

princesse de Cobourg, soeur du duc régnant, et se trouve ainsi

beau-frère du roi des Belges, oncle de la reine d'Angleterre, du roi de

Portugal, du duc de Nemours, etc.

Cette division de l'Allemagne en petites souverainetés, dont les princes

sont d'un rang égal à celui des têtes couronnées, produit des alliances

extraordinaires et qui donnent à l'aristocratie allemande un caractère

particulier. La fortune élève quelques-uns de ces princes

intermédiaires, tandis que la pauvreté ou le hasard abaisse les autres;

et il se trouve que, entremêlés en même temps dans des familles de

gentilshommes et de rois, de simples particuliers appartiennent de

très-près à de grands souverains: ce qui relève la noblesse et abaisse

ceux qui occupent des trônes.

Il résulte au moins de cet inconvénient un avantage, c'est de rappeler à

ceux-ci que, s'ils sont l'objet du respect et des hommages, ils ne sont

cependant pas étrangers à l'humanité, comme certains individus de race

royale, bien connus de moi, en sont convaincus.

La ville de Prague mérite l'examen le plus attentif. Elle porte le

cachet d'une grande capitale déchue, mais qu'une industrie vivace relève

et enrichit. La beauté de ses palais, dont l'architecture rappelle

l'Italie, lui donne une physionomie imposante.

Le Hradschin, quartier le plus ancien de la ville, renferme le palais,

la cathédrale, le musée et les habitations des principaux seigneurs.

Le palais est vaste, mais sans architecture et sans caractère. J'ai

visité la salie d'où, au commencement de la Réforme, on jeta par les

fenêtres divers membres des États, qui furent la plupart sauvés par une

espèce de miracle. La salle de représentation et de cérémonie est grande

et belle, quoique un peu basse et d'un décor mesquin. La salle des

fêtes, dite d'Espagne, est magnifique et dans les plus belles

proportions. Joseph II, qui avait le besoin de tout rabaisser, de

flétrir tout ce qui a de la grandeur et rappelle de grands souvenirs,

avait transformé le palais en caserne; mais François Ier, mieux inspiré,

a rétabli les choses telles qu'elles étaient autrefois.

La cathédrale touche le château. Le choeur seul a été construit; la nef

et les bas-côtés sont restés en projet. Ainsi cette église est petite,

mais d'un beau gothique. De nombreuses chapelles, très-ornées, en

environnent le pourtour. Un saint Venceslas, duc de Bohême, y a son

tombeau. L'église est sous l'invocation de saint Jean Népomucène, saint

en grande vénération dans le pays. La famille royale de France, exilée,

qui, pendant son séjour à Prague, remplissait ses devoirs de piété dans

cette église, lui a fait cadeau de beaux ornements. Charles X, entre

autres choses, lui a donné un ostensoir d'un travail estimé, qui pèse

quinze livres. Un beau tableau est placé sur le maître autel: il est de

Jean de Maubeuge et représente saint Luc faisant le portrait de la

Vierge.

De la cathédrale j'ai été voir le musée. La salle de peinture se compose

de tableaux fort nombreux, réunis dans le même local, et appartenant à

divers particuliers. On conçoit qu'avec de pareils éléments on n'ait pas

été difficile sur l'admission. Il y a cependant un beau Titien, des

Carlo Dolce, et particulièrement de belles choses de l'école allemande.

Après la galerie, j'ai visité le musée national, réunion d'objets

précieux, fondé et entretenu par une société. En général, beaucoup

d'établissements créés dans l'intérêt du bien public sont fondés aux

frais des particuliers. Il y a chez les seigneurs de Bohême beaucoup de

patriotisme et de sentiments généreux dans l'intérêt de la gloire

nationale. Une collection de minéraux et d'objets d'histoire naturelle,

établie par ordre scientifique, et donnée par le comte de Sternberg,

savant distingué, fondateur et bienfaiteur de cet établissement, s'y

trouve placée. La bibliothèque, qui s'augmente chaque jour, renferme six

cents manuscrits précieux. Il y a aussi une collection complète de

médailles et monnaies de la Bohême, qui ne réunit pas moins de six mille

pièces. L'étude de ces monnaies et médailles serait d'un grand intérêt à

divers titres.

Je désirais voir le champ de bataille du 6 mai 1757, où le grand

Frédéric remporta une victoire signalée sur l'armée autrichienne. Le

lieutenant-colonel Rondolphe, du régiment de la Tour, vint me prendre

pour m'y conduire avec les cartes et plans nécessaires. Le prince

Charles de Lorraine commandait l'armée autrichienne, qui était de dix

mille hommes plus forte que l'armée prussienne; mais les dispositions de

ce général furent telles, que la victoire devait lui échapper. Jamais

armée ne fut conduite d'une manière plus stupide. Le roi de Prusse

arrivait par la gauche de la Moldau avec trois corps d'armée, et venait

de Saxe. Le feld-maréchal de Schewerin commandait deux corps et venait

de Silésie. La jonction de ces deux parties de l'armée prussienne

exigeait donc le passage des deux rivières, la Moldau et l'Elbe. L'armée

autrichienne, placée entre ces deux rivières, séparait l'armée

prussienne, et se trouvait couverte, d'un côté, par l'Elbe, et, de

l'autre, par la Moldau; et cependant la possession de Prague lui donnait

le moyen, selon l'occurrence, de manoeuvrer sur les deux rives de la

Moldau.

Le bon sens voulait que l'armée autrichienne allât camper à deux lieues

de Prague, observant à la fois les deux armées ennemies, pour accabler

la première qui franchirait une des rivières, tandis qu'elle mettrait

obstacle au passage de l'autre. Elle pouvait encore prendre un autre

parti: c'était, en jetant un détachement de sept à huit mille hommes

pour mettre obstacle au passage de la rivière par Schewerin, d'aller,

sans perdre un moment, attaquer et accabler le roi de Prusse, en

débouchant de Prague et en descendant la rive gauche de la Moldau. De

cette manière, elle lui eût opposé une force double de la sienne, et,

selon toutes les apparences, elle aurait été victorieuse, puisqu'elle

combattait avec des forces si supérieures et surprenait son ennemi dans

son mouvement. Au lieu de cela, elle resta à Prague et sous le canon de

cette ville.

Le roi de Prusse franchit, le 4 mai, sans obstacle et sans livrer aucun

combat, la Moldau à deux lieues de Prague, tandis que Schewerin

traversait l'Elbe à Brandeis le 5. Ainsi la jonction des deux corps fut

opérée. Pour témoigner, on pourrait le croire, le mépris qu'il portait à

l'ennemi qu'il avait devant lui, le roi de Prusse effectua un mouvement

qui aurait dû lui être funeste. Il fit une marche de flanc de plusieurs

lieues en vue de l'armée ennemie; puis il fit tête de colonne à droite

et vint se former parallèlement, en tournant le dos à l'Elbe, en face de

Prague, à une lieue de cette ville, s'éloignant ainsi de son point de

passage, et renonçant, par cette manoeuvre, à toute communication

assurée avec les troupes qu'il avait laissées à la garde des ponts. Le

6, il attaqua, en enveloppant la droite des Autrichiens, et donnant plus

d'extension à sa gauche.

Les Autrichiens se placèrent de la manière la plus absurde et semblèrent

surpris, bien que les mouvements des Prussiens fussent à leur

connaissance depuis plusieurs jours. Ils mirent la cavalerie à leur

gauche, c'est-à-dire sur un terrain difficile, coupé, dans des fonds

dont elle ne pouvait sortir, tandis que la droite, placée en l'air, dans

une plaine découverte, fut accablée par la cavalerie prussienne. Le

terrain qui couvrait leur gauche, et qui était la clef de la position,

et d'où, en débouchant, les Autrichiens auraient pu mettre les Prussiens

dans un grand embarras, fut occupé faiblement par quatre bataillons

seulement. Ils restèrent dans cette mauvaise formation en attendant.

Attaqués, ils se battirent d'abord bravement, mais sans confiance.

Chacun sentait le vice des dispositions, et tout se mit en désordre

quand la cavalerie prussienne eut tourné l'aile droite.

Le prince Charles de Lorraine fut tellement saisi de l'ensemble de ces

événements, qu'il en eut un coup de sang. Jamais général ne fut plus

inepte que lui; jamais général ne fut plus imprudent que le roi de

Prusse; car celui-ci eût mérité de perdre sa réputation sur ce champ de

bataille. En effet, indépendamment de ce que je viens de dire, sa

position était pire, puisque le général Schewerin était suivi de Daun,

qui prenait l'armée prussienne à revers. Mais Frédéric savait à qui il

avait affaire.

La vue de ce champ de bataille m'a inspiré des réflexions que souvent

les circonstances ont renouvelées dans mon esprit. C'est qu'une bonne

armée est bien à plaindre quand elle est confiée à des hommes

incapables. Le courage, l'instruction et la discipline ne suffisent pas.

Il faut savoir mettre en oeuvre les éléments de succès. Quelle que soit

la richesse des métaux, les ouvrages d'art ne reçoivent un haut prix

que de la main d'un habile ouvrier. L'armée autrichienne semble avoir

été destinée de tous temps à subir les plus fortes et les plus pénibles

épreuves, sans jamais se décourager et sans renoncer à l'espérance

d'avoir à sa tête un homme digne de la commander.

La bataille de Prague gagnée, Frédéric s'occupa à faire le siége de la

ville; mais, après six semaines, il ne put parvenir à la prendre. La

bataille de Kollin, livrée et perdue par lui, le força à lever le siége.

Cette bataille avait dépendu d'un mouvement semblable à celui de la

bataille de Prague. L'armée prussienne avait professionnellement défilé

pendant plusieurs heures devant l'armée autrichienne en position. Cette

fois, le roi de Prusse fut puni de sa confiance; mais on ne comprend pas

qu'un homme tel que lui ait exécuté une semblable manoeuvre. On comprend

qu'une armée vienne se former sur le flanc de son ennemi; et cela,

exécuté par des colonnes qui marchent parallèlement et se déploient

simultanément hors de la portée du canon, est un bon mouvement. Leur

direction détermine d'avance cette position; mais elle n'est pas le

résultat d'une défilade qui allonge les colonnes, opère un décousu

funeste, et donne le moyen à l'ennemi d'en profiter.

D'un autre coté, l'armée prussienne devait avoir de bien mauvais

ingénieurs pour avoir échoué devant Prague, à peine digne du nom de

place. Dominée de très près par la montagne de Ziska, qui forme un

très-beau plateau, cette ville ne prendrait de l'importance que si un

camp retranché y était construit. Un système de tours, comme à Lintz,

occupant toutes les hauteurs, serait merveilleusement adapté à cette

localité. Prague en serait le réduit, et une armée qui envahirait la

Bohême ne devrait ni dépasser cette ligne de défense, ni rester quelque

temps dans cette province avec sûreté, puisque l'armée qui y serait

renfermée, ne pouvant être bloquée, aurait toujours la facilité de

déboucher, après avoir été renforcée, par telle direction qu'elle

voudrait sans se compromettre, pour se porter sur la ligne d'opération

de l'ennemi.

Le reste de mon séjour à Prague fut employé à voir les fabriques qui, de

tous côtés, s'élèvent dans cette ville, favorisées par le bas prix du

combustible et la protection efficace de l'administration. Un Anglais

fournit au commerce d'excellentes machines à vapeur. Les fabriques de

toiles peintes prospèrent et se multiplient. Une seule fournit deux cent

quatre vingt mille pièces par an, et on imprime jusqu'à quatre couleurs

simultanément, au moyen de quatre cylindres qui se suivent et dont les

dessins se correspondent. Une fabrique de capsules, établie par un

Français qui y a perdu la vue par suite d'une explosion, fournit ces

objets à la consommation entière de la Bohême, et vend pour plus de

trois cent mille francs de ses produits, à raison de vingt-trois francs

les mille capsules. Une fabrique de tulle anglais, appartenant aussi à

un Français, donne de beaux produits et emploie d'ingénieuses

mécaniques.

Je fus voir la bibliothèque publique, qui est en fort bel ordre et

renferme quatre-vingt-seize mille volumes. On y trouve un plafond peint

à fresque qui présente une illusion d'optique curieuse dont je n'ai pu

me rendre compte. En le regardant de différents côtés, il produit un

effet entièrement nouveau et semble indiquer un mouvement tout autre.

L'École des beaux-arts est placée dans l'étage supérieur. Elle est peu

de chose, mais elle réunit un assez grand nombre d'élèves.

Je terminai mes courses par la visite de l'École polytechnique et de

l'imprimerie. Le premier établissement, fort important, est formé à

l'instar de celui de Vienne. L'enseignement de toutes les sciences

mathématiques et physiques appliquées aux arts y est complet. Le nombre

des élèves qui suivent les cours varie de six cent à mille.

L'imprimerie, qui compte un personnel de cinquante-deux compositeurs et

possède un beau matériel consistant en plusieurs presses à main et en

deux presses mécaniques, exécute un travail considérable avec une grande

rapidité. Les exemplaires en sortent par milliers dans la journée. On y

imprime aussi des ornements de plusieurs couleurs au moyen de planches

qui se décomposent pour recevoir les couleurs, et se recomposent de

manière à n'en plus former qu'une seule pour imprimer, et présentant

ainsi une surface plane. Il y a à Prague un dernier établissement qui

est digne de la curiosité des étrangers: c'est la maison de réclusion et

de travail. Elle est tenue avec économie et propreté. Rarement ceux qui

en sortent y reviennent, attendu que l'instruction morale qu'ils

reçoivent les améliore. Leur travail, qui consiste dans la production de

quelques objets de fantaisie, leur prépare un petit capital d'environ

cinquante florins pour le moment où ils reçoivent leur liberté. Le

système pénitentiaire porte sur la nourriture: elle s'améliore avec la

conduite et varie suivant que celle-ci est bonne ou mauvaise.

Je partis, le 6, pour me rendre à Toeplitz; mais je pris une route plus

longue que celle qui y conduit directement, afin de voir un pays plus

beau et d'une plus grande étendue. Je passai l'Elbe à Brandeis, séjour

momentané de madame la duchesse de Berry. Le château de Brandeis, sur la

rive droite de ce fleuve, avait été la propriété du duc de Reichstadt.

De Brandeis je fus à Iung-Bunzlau, bourg situé dans un pays charmant, et

qui renferme plusieurs manufactures, tandis que d'autres

très-considérables existent dans les environs; une, entre autres,

établie depuis longtemps par un Français, M. Koeklin, frère de celui de

Colmar, qui tisse la toile de coton et l'imprime. Elle présente une

invention très-économique. Une dépense assez considérable dans ces

sortes d'établissements, c'est l'achat et le remplacement des cylindres.

Ils sont ordinairement en cuivre, et la gravure en est très-chère.

Chaque cylindre revient à six cents francs, et sa valeur est nulle quand

on ne veut plus tirer d'exemplaires du dessin qu'il représente. M.

Koeklin a imaginé de se servir de cylindres en plomb dans lesquels il

incruste en relief les dessins en métal fusible à basse température. À

cet effet, il dessine sur un morceau de bois de tilleul le sujet qu'il

veut reproduire. On le creuse avec facilité et correction, ce bois ayant

un grain fin et n'offrant aucune dureté. Une fois creusé, on y coule du

métal fusible, et on l'incruste dans les parties du cylindre en plomb,

ouvert pour recevoir la queue des pièces coulées.

Le dessin en relief dépasse la surface du cylindre, comme les caractères

d'imprimerie, la planche sur laquelle ils sont montés. Un cylindre

placé sur un métier est enveloppé d'un morceau de drap, ainsi qu'un

autre cylindre, destiné à répandre la couleur sur la partie saillante du

cylindre d'impression. Tout le système étant mis en mouvement,

l'impression se fait d'une manière nette. Le fond de l'étoffe est blanc,

ou a reçu d'avance la couleur qu'il doit avoir.

L'inventeur compte mettre en mouvement jusqu'à six cylindres destinés à

composer un même dessin de couleurs différentes. Cette invention est

admirable par la beauté du travail et le bas prix des objets fabriqués.

On change de cylindres presque sans aucun frais, puisque le plomb des

anciens peut être refondu et sert à en fabriquer de nouveaux. Toute la

dépense pour mettre un cylindre en état d'imprimer ne revient pas à

cinquante francs. Chaque moule en bois peut servir sans inconvénient à

couler cent fois des caractères semblables.

Je continuai ma route par Neuschloss, en traversant un pays rempli de

petites montagnes variées, pittoresques, charmantes, et renfermant

autant de bois qu'il en faut pour les décorer et pour laisser voir une

belle culture, exécutée par une population dont la physionomie annonce

le bien-être de l'aisance. Cette seigneurie appartient à un comte de

Kaunitz, qui doit hériter du titre de prince, en devenant chef de cette

famille.

Le pays reste le même, et devient plus beau encore aux environs de Leipa

et de Nogda. Dans ce dernier bourg, il y a un dépôt de verrerie alimenté

par les fabriques des environs; mais les produits n'en sont pas si beaux

que ceux de Leonor-Hain, dirigé par M. Mayer. Un contre-fort boisé, qui

se prolonge, en se détachant du plateau de la Saxe, se présente ensuite,

et doit être franchi, si l'on veut revenir sur les bords de l'Elbe. Je

couchai à Kaunitz, lieu appartenant au prince de Kinski, et, le

lendemain matin, j'arrivai au château de Tetschen où j'étais attendu.

Rien de plus enchanteur que les environs de cette petite ville: la

position du château est charmante, et ce qui ajoute au plaisir de s'y

trouver, c'est d'y rencontrer une famille extrêmement aimable et

distinguée, celle du comte de Thun, qui en fait les honneurs

admirablement bien. Madame de Thun, née comtesse de Brüll, appartenant à

la famille du ministre de l'électeur de Saxe de ce nom, qui était si

fastueux, est âgée et presque aveugle; mais c'est une des femmes les

plus aimables que j'aie jamais connues.

De beaux jardins entourent le château et suivent les bords de l'Elbe. De

superbes serres, plus grandes que celles qu'un particulier entretient

ordinairement, donnent des ananas d'une grosseur extraordinaire, et qui

pèsent jusqu'à trois livres.

Parti du château dans l'après-midi, j'allai coucher à Toeplitz, et je

m'arrêtai un moment le coeur serré et triste à Culm, lieu où commença la

série des désastres qui nous accablèrent en 1813 et 1814. J'y revins

quelques jours plus tard pour étudier, sur le champ de bataille même,

l'histoire des événements de cette époque, et je ne négligeai rien pour

reconnaître les lieux et constater les faits. Je n'en parlerai pas ici,

ayant placé tout ce qui a rapport à cette partie de la campagne de 1813

dans les récits de mes _Mémoires_. Je dois dire cependant que je les ai

retouchés et modifiés depuis les études que j'ai faites sur les lieux et

les convictions que j'y ai acquises.

Toeplitz, ville charmante, située à deux lieues de Tetschen, est placée

au milieu d'un magnifique vallon. Rien de plus riche, de plus riant et

de mieux cultivé; il n'y manque que des eaux courantes. Les eaux

thermales de Toeplitz sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en

parler. Très-efficaces pour les rhumatismes et la goutte, elles sont

fréquentées par des malades de toute l'Europe, mais particulièrement par

les Prussiens, qui en sont les plus à portée. Le feu roi

Frédéric-Guillaume, depuis plus de vingt ans, n'avait jamais manqué d'y

venir passer un mois chaque année, il était plus souverain de ce

territoire que l'empereur lui-même. Une foule de ses sujets, qui

n'avaient pas la facilité de le voir à Berlin, s'y rendaient pour lui

faire leur cour, et entre autres son beau-père, le comte de Harrach,

père de la princesse de Lignitz, qui n'avait pas la permission d'habiter

la capitale. Le roi se promenait dans les jardins du château, et à midi

il tenait sa cour dans la grande allée, où chacun se rendait, et où l'on

se formait en cercle.

Le roi me reçut avec la plus grande bienveillance et me traita avec

beaucoup de distinction. L'habitation du prince Clary est belle, sans

être magnifique. Les jardins sont d'une dimension suffisante, bien

dessinés et bien plantés. Des sources mesquines alimentent des pièces

d'eau assez grandes, mais dont l'eau n'est pas claire.

La princesse Clary, née Choteck, faisait très-bien les honneurs de

Toeplitz, et se soumettait, je crois, avec un plaisir que je n'ai jamais

compris aux exigences de la vie de cour que la présence du roi rendait

nécessaire. À sa place je me serais fait bâtir une jolie et simple

habitation à la maison de chasse, située à une lieue. J'y aurais résidé

habituellement et je serais venue de temps en temps au château de

Toeplitz pour y tenir mes grands jours.

Je visitai les environs de Toeplitz, et d'abord j'allai voir Bilin,

immense et vilain château, appartenant au prince de Lobkowitz. Une chose

qui vaut mieux que son habitation, c'est une source d'eau gazeuse, qui

lui rend assez d'argent. On vient la boire sur place, et il en expédie

environ cent mille bouteilles par an. Ce qui n'est pas bu est employé à

extraire de la magnésie. À cet effet, on remplit de grandes chaudières à

évaporation. On allume le feu sous les chaudières, et on les tient

pendant quatre semaines en évaporation, en remplaçant chaque jour l'eau

évaporée par de l'eau nouvelle. Après ce temps, on arrête le feu, et on

place cette eau ainsi enrichie dans des cuves. En peu de moments la

magnésie se précipite et l'on décante. La pâte est placée dans des

formes de bois, et, quand elle est sèche, on livre la magnésie au

commerce. Cette industrie facile donne au prince un revenu de vingt-cinq

mille florins. Un autre établissement, formé aussi à Bilin par le prince

de Lobkowitz, et qui prospère, sans être arrivé à la perfection, est une

manufacture de sucre de betteraves qui se lie d'une manière utile à la

culture des terres voisines qui lui appartiennent.

J'allai visiter le magnifique château de Duchs, appartenant à un comte

de Waldstein, de la famille du Waldstein dont le nom est historique.

Dans la cour se trouve un bassin orné d'un groupe très-beau, construit

avec le bronze des canons pris aux Suédois. Le château renferme de

superbes tableaux, une belle bibliothèque et une collection d'objets de

prix. De ce château, il y a quelque vingt ans, était bibliothécaire le

célèbre aventurier Casanova, qui a écrit des mémoires forts licencieux,

mais très-amusants.

Pendant mon séjour à Toeplitz, je renouvelai connaissance avec le

maréchal Paskewitch. Je le vis beaucoup, et nous nous convînmes

réciproquement. Sa conversation m'intéressait extrêmement. Je lui

trouvai une grande simplicité et une netteté dans les idées qui me

frappa. Les récits de ses campagnes en Perse et en Turquie ont rempli

beaucoup d'heures, qui m'ont paru très-agréables. C'est un homme

distingué qui, je crois, mérite la réputation dont il jouit; chose rare

dans tous les temps, et peut-être plus aujourd'hui que jamais! Quand il

parle guerre, il est dans son élément, et sa bonne foi en racontant est

surtout remarquable. Le maréchal Paskewitch est né, en 1782, à Pultawa,

lieu célèbre dans l'histoire de Pierre le Grand.»

Je partis de Toeplitz pour Carlsbad; mais en m'y rendant je me détournai

pour aller voir la principale terre du prince de Metternich, Platz, où

il possède des établissements métallurgiques, de grandes forêts, des

mines de fer très-riches et de bonne qualité. Des houillères voisines

lui donnent du charbon fossile au plus bas prix. Un haut fourneau qui

fait de la sablerie et une douzaine de marteaux étaient en activité.

Jamais établissement n'a été dans des conditions naturelles plus

favorables, mais jamais aussi on n'en a tiré moins de parti. Son

fourneau ne donnait presque aucun produit par l'ignorance et le peu de

zèle de ses employés. Le jour où il aura un homme capable, il se créera

dans cette terre d'immenses revenus. Cinquante-six villages dépendent de

cette seigneurie, autrefois domaine des Célestins. Le château se compose

d'un immense et magnifique couvent.

J'arrivai le 20 juillet à Carlsbad. Cette ville, qui est peu ancienne,

est bâtie dans un vallon étroit qui rappelle celui de Plombières, dans

les Vosges. Une longue descente amène du plateau dans le fond de la

vallée, et les flancs des montagnes ainsi que leurs sommets sont

couverts de bois qui, traversés par de beaux chemins, offrent des

promenades charmantes en vue des bords de la rivière. Les points les

plus élevés sont la croix sur la rive droite, et le saut du Cerf sur la

rive gauche. On dit que Charles IV, chassant dans ce pays un cerf qu'il

poursuivait, fut forcé de se précipiter du haut d'un rocher et tomba

dans la vallée. Cette circonstance y fit découvrir les sources d'eaux

chaudes qui s'y trouvent. Elles sont toutes de même nature, mais avec

des degrés de force différents. Elles renferment du carbonate de soude

et plusieurs autres substances. Elles ressemblent aux eaux de Vichy, en

Bourbonnais. La source principale, celle de Sprugl, a une température de

59° et se boit à cette chaleur. Elle sort verticalement avec violence et

jaillit d'une manière inégale, mais périodique. Des espèces de

pulsations se succèdent, croissent et forment une série qui recommence

de la même manière. Sa saveur est nulle, mais sa puissance est

très-grande. Elle agit avec efficacité dans les embarras du foie, et

produit des miracles quand on en a vraiment besoin; mais elle peut être

aussi très-funeste. Elle cause quelquefois des congestions cérébrales et

des attaques d'apoplexie. Au moindre vertige, il faut en suspendre

l'usage, sous peine de mourir promptement.

Cette source a présenté un phénomène qui prouve l'étendue des

communications souterraines de notre globe. Lors du tremblement de terre

de Lisbonne, en 1755, elle s'arrêta tout à coup, et son cours fut

suspendu pendant vingt-quatre heures.

Je trouvai beaucoup de monde de ma connaissance à Carlsbad, et la

présence de quelques amis que j'y rencontrai me causa un grand plaisir.

Carlsbad est entouré de fabriques dans toutes les directions. On en

voit d'importantes. Il y a une fort belle fabrique de porcelaines,

située à une lieue dans la vallée; mais une autre plus belle et plus

considérable est placée à Elbogen, petite ville très-pittoresque, située

sur le chemin d'Égra. Toutes ces manufactures sont élevées avec

économie. Aucun luxe de construction ne s'y remarque; aussi

prospèrent-elles.

La composition de cette porcelaine est parfaite, et peut être comparée à

ce qu'il y a de mieux en Europe. On sait que plus la proportion

d'alumine est forte et moins il y a de silice, plus la porcelaine est

parfaite. La porcelaine est un sel double d'alumine, de silice et de

potasse. Les procédés de fabrication sont les mêmes que partout; mais on

emploie pour certains objets de très-grande dimension, pour les vases

qui sortent de grandeur ordinaire, un procédé qui mérite d'être connu.

Un moule fait en plâtre se compose de deux parties, qui se joignent

hermétiquement. On emplit le vase d'une pâte liquide et, au bout de

quelques minutes, on le vide. Toute la partie liquide qui a touché le

moule s'est solidifiée, le plâtre du moule ayant absorbé l'eau de la

pâte. On donne au vase l'épaisseur que l'on veut, en augmentant le temps

pendant lequel on laisse la pâte liquide dans le moule; mais tout cela

est l'affaire de quelques minutes. Quand il est suffisamment sec, on

sépare les deux parties du moule et on cuit le vase. La porcelaine faite

ainsi est seulement un peu moins douce; mais, pour en déguiser les

inconvénients, on polit l'ouvrage extérieurement avant de le mettre au

feu, quand la pâte est encore un peu molle, avec une règle flexible et à

la main. À Elbogen, j'ai vu imprimer sur porcelaine; le procédé est

simple et ingénieux.

On opère sur le biscuit qui n'a été qu'au dégourdi et qui est encore

poreux. On se sert d'un papier fort, enduit d'un mastic. On imprime sur

le mastic au moyen d'une plaque gravée en cuivre. L'impression faite,

l'empreinte prise se trouve présenter l'image renversée; mise sur le

biscuit, elle se trouve redressée. Le papier se détache par le lavage,

sans emporter la moindre parcelle de la couleur entièrement absorbée par

le biscuit. Le vernis est donné ensuite et l'objet est cuit. Si on y

ajoute un petit filet d'or, il faut cuire de nouveau. On sait que, pour

dorer, on dissout l'or dans l'eau régale, puis on le précipite avec du

sulfate de fer. Il en résulte une matière noire qui, combinée avec de

l'huile, donne la couleur dont on se sert. Exposé au feu et bruni à la

main, l'or est mis à nu et reprend sa couleur et son éclat.

Arrivé à Égra, j'allai visiter la chambre où Waldstein fut assassiné à

l'insu de ses gardes. La maison est restée la même, et l'on montre

encore par quelle issue les assassins pénétrèrent jusqu'à lui. Ce

logement n'était guère en rapport avec ce qu'on nous raconte de son

faste. On m'a montré aussi à la maison de ville l'une des deux

hallebardes qui servirent à le tuer; l'autre est à Duchs. On a conservé

également à la maison de ville l'épée qu'il faisait porter devant lui.

J'allai coucher à Franzensbad, situé à deux lieues d'Égra.

L'établissement est frais et bien planté, mais placé au milieu d'une

immense plaine triste et monotone. Il y a sept sources, toutes froides,

gazeuses et ferrugineuses. On les dit salubres comme moyen tonique. On

les boit et on prend aussi des bains, avec les eaux seules ou bien avec

des boues de marais fortement imprégnées de ces gaz, et dont le mélange

est fait après avoir suffisamment chauffé l'eau. Une chose nouvelle pour

moi et dont je n'avais jamais entendu parler, ce sont les bains de gaz.

Il y a des ouvertures d'où un gaz abondant, venant par-dessous terre,

est conduit par des tuyaux à robinet dans des baignoires fermées, où on

le reçoit et où l'on se soumet à son action.

Les environs de Franzensbad ou Francisbad présentent deux choses

remarquables. Une partie de la plaine est composée d'enveloppes

d'animaux microscopiques, qui forment un sable impalpable de phosphate

calcaire. Il est de même nature que celui des environs de Postdam, en

Silésie, et des bords de la mer Glaciale. Les Lapons le font entrer en

partie dans la fabrication de leur pain. L'autre chose, c'est le cratère

d'un volcan éteint, qui semble avoir été un volcan sous-marin. À une

distance assez considérable autour de lui, le terrain ne se compose que

des cendres qu'il a vomies.

Je partis de Franzensbad pour me rendre à Koenigswart, château du prince

de Metternich, où il m'avait donné rendez-vous. Je trouvai le pays mieux

que sa réputation ne me l'avait fait supposer. Il est sévère, mais il a

du mouvement; les montagnes sont bien boisées; tout est cultivé dans les

plaines. Une eau abondante et réglée arrose de très-belles prairies.

Le château est vaste, mais sans aucune architecture; c'était autrefois

une espèce de grande ferme. Le prince de Metternich l'a fait réparer,

augmenter, embellir, et c'est aujourd'hui une habitation bonne et

convenable. Elle se compose d'un corps de logis et de deux ailes formant

le fer à cheval. Chaque aile est terminée par deux tours carrées qui

viennent d'être élevées. La maison était couverte en bois; on y a

substitué une couverture en tôle. Une fort belle chapelle, d'un bon

style et très-grande, a été également construite par le prince. Elle

est ornée d'objets d'art et renferme des dons pieux du pape, entre

autres le corps d'un saint martyr contenu dans un très-beau sarcophage

fait avec du granit provenu des débris de l'église Saint-Paul hors des

murs, qui fut brûlée il y a quelques vingt années. L'intérieur du

château est sans luxe, mais confortable.

Les jardins sont beaux, et, le prince n'ayant pas tenu à les enclore, on

a eu toute facilité pour les créer. On a pu se dispenser de former des

réunions qui auraient été nécessaires. Le prince s'est contenté de faire

construire de belles allées, de faire planter beaucoup d'arbres, et de

régler les eaux par des retenues et des canaux qui les distribuent

convenablement. Chaque jour les embellissements augmentent, et ils

peuvent être sans limites, puisque, par le système suivi, on peut

s'étendre autant qu'on le veut. De très-belles pièces d'eau, de

différents niveaux, occupent les environs immédiats du château. Une

ligne de rochers granitiques situés au midi, dont le sommet et les

pentes sont couverts de superbes arbres, dont les masses sont traversées

par de belles allées, offre une promenade charmante où le soleil ne

pénètre jamais. Une croix, objet de dévotion pour toute la contrée,

existant de tout temps, est placée sur le haut du plateau en face et

au-dessus de la maison. De nombreux pèlerins s'y rendent chaque jour

dans la belle saison et viennent y prier. Ils psalmodient en s'y rendant

et en traversant les jardins. Je ne sais si, à la longue, ces nombreux

visiteurs ne finiront pas par importuner; mais momentanément ces actes

de piété et ce mouvement donnent à cette localité une physionomie

particulière qui n'est pas sans quelque charme. Cette croix est couverte

par un arceau gothique; deux autres en face, ouverts et garnis de

lianes, servent aux pèlerins. Beaucoup d'_ex-voto_ y sont suspendus, et,

rappelant les bienfaits reçus, attribués à la puissance des prières

faites au pied de cette croix, ils donnent de la confiance à ceux qui

souffrent. On vient de loin la visiter.

En général la population des États autrichiens est très-portée à des

actes de piété, qui peut-être ne sont pas toujours en harmonie avec les

bonnes moeurs; mais chacun fait ce qui lui plaît, et personne ne blâme

ni ne ridiculise des actions dont l'apparence au moins est toujours

pure. On ne trouve ni extraordinaire ni mauvais que l'homme, dont la vie

est toujours si remplie de peines cherche le moyen de les soulager et

choisisse ceux que son coeur lui inspire.

Je passai près de quinze jours à Koenigswart. La vie y est agréable et

remplie de liberté. Le prince de Metternich est le plus agréable maître

de maison que je connaisse; son château ne désemplissait pas de

diplomates, arrivant pour l'entretenir d'affaires, et de gens

considérables, qui, des eaux voisines, venaient sans cesse le visiter.

Marienbad, situé à deux lieues et aux confins mêmes de la terre de

Koenigswart et aux limites du Thiergarten, fournissait surtout un grand

nombre de visiteurs. J'allai plusieurs fois voir ce séjour charmant,

chaque année le rendez-vous de la meilleure compagnie de l'Europe. C'est

une toute nouvelle création qui appartient à l'abbaye de Toepel. Un

bassin circulaire, environné de bois, situé au pied des montagnes, en

arrière d'un défilé, en forme l'emplacement. À la circonférence sont

bâties les maisons, et au milieu se trouve un jardin public bien planté.

Plusieurs sources d'eau gazeuse et ferrugineuse froides en sont la

richesse. Une quantité énorme de ces eaux s'exporte, et cette petite

localité, qui était naguère un marais, est le principe d'un revenu

très-considérable que l'on évalue à plus de trois cent mille francs.

Tout le pays est rempli des mêmes richesses d'eaux minérales. Dans le

seul territoire de la terre de Koenigswart, on compte deux cent

vingt-cinq sources de différentes qualités.

Elles peuvent devenir d'un riche produit. Il faudrait seulement créer

des établissements pour les administrer et recevoir des étrangers, et

ensuite les mettre en réputation au moyen de médecins estimés.

Le prince de Metternich a un goût décidé pour les collections. Les

objets d'art curieux lui plaisent, et, quand il est en mesure de le

faire, il ne manque jamais de les acquérir. Beaucoup de choses rares se

trouvent dans son musée de Koenigswart; mais ce goût décidé a donné lieu

à une circonstance fort bizarre.

Le bourreau d'Égra, par un caprice singulier, avait aussi le goût des

médailles et des monnaies antiques. Il avait passé sa vie à en former

une collection, particulièrement de toutes celles qui se rattachent à

l'histoire de Bohême. Le prince de Metternich, qui en fut informé, lui

fit proposer de la lui vendre, et cet homme consentit à la lui céder

pour une rente viagère, à condition qu'il suivrait ce trésor, objet de

son amour et de ses soins; qu'il en serait le gardien et deviendrait le

démonstrateur de son cabinet. Le marché fut conclu et le bourreau

d'Égra, passé au service du prince, vint habiter son château. Le prince

m'avait dit un jour qu'il avait cet homme pour son commensal et son

serviteur, et j'avais cru longtemps à une plaisanterie de sa part; mais

je trouvai effectivement l'ancien bourreau en fonction d'antiquaire chez

lui. C'était, au surplus, un fort bon homme, qui avait apprécié son

métier d'une manière tout à fait particulière. Pendant plusieurs jours,

il me fut impossible de l'approcher; ce contact me faisait une espèce

d'horreur. Petit à petit, mes préventions s'effacèrent, et j'en vins

jusqu'à lui parler de ses anciennes fonctions, sur lesquelles il donne

volontiers tous les détails qu'on lui demande. Ses anciens instruments

de supplice sont là classés et servent à ses explications. Sur

l'observation que je lui fis de la répugnance qu'un homme tel que lui

devait avoir éprouvé quand il était chargé d'ôter la vie à l'un de ses

semblables, il me répondit avec chaleur que ses fonctions étaient

augustes. Il était la loi vivante et se trouvait dans une bien meilleure

condition qu'un juge criminel qui peut condamner un innocent. Lui ne

pouvait se tromper dans l'exécution de ses devoirs. Cet homme singulier

était un descendant direct du célèbre Jean Huss, brûlé à Prague à

l'époque de la Réforme pour crime d'hérésie, et il approuvait beaucoup

le traitement qu'avait subi son aïeul.

De Koenigswart je partis pour la Haute-Autriche, en prenant la route de

Pilsen, et j'allai faire une visite au comte et à la comtesse de

Staremberg dans leur château de Hans, belle et noble habitation, bien

tenue, mais sans luxe, et située dans le plus délicieux pays du monde.

Rien de comparable à la Haute-Autriche, car on y trouve réunis les

avantages qui, ailleurs, sont presque toujours séparés. Un pays

pittoresque est ordinairement pauvre; un pays riche est monotone. Ici

les plus beaux accidents d'une nature variée offrent aux yeux de

magnifiques paysages, et partout on voit des prairies, de la verdure, de

la richesse. Aucun paysan en Europe ne saurait être comparé à ceux de

cette contrée. Un village ne s'y compose pas d'un amas de vilaines

maisons, mais d'un territoire où les habitations des cultivateurs sont

éparses dans la campagne et placées sur la terre même que les

propriétaires cultivent. Souvent une de ces maisons a douze croisées de

façade; quarante ou cinquante arpents de terre admirablement cultivés

l'environnent, et une palissade, qui forme un enclos de ce domaine, la

sépare de la campagne environnante. Souvent le sol est mauvais; mais, à

force d'engrais et de soins, on obtient des récoltes magnifiques. J'ai

vu, à cet égard, des prodiges incroyables. Enfin il y a tel simple

paysan qui a un revenu de deux mille florins, indépendamment de la

consommation en nature nécessaire à l'entretien de sa famille.

En opposition de ce tableau, on est frappé du degré d'abaissement où est

tombée la grandeur déchue des seigneurs. De très-belles habitations

rappellent ce qu'ils étaient autrefois; mais, aujourd'hui, ces vestiges

d'une puissance évanouie sont bien souvent une charge au-dessus de leurs

forces. Il est telle terre dont les revenus entiers suffiraient à peine

au seul entretien du château. Marie-Thérèse, qui avait une prédilection

marquée pour la Haute-Autriche, supprima une grande partie des corvées,

les réduisant à seize par an, et son influence détermina les seigneurs à

se dessaisir de leurs biens-fonds pour y placer des paysans.

Il est résulté de la succession des années que les redevances et les

bois ont seuls formé les revenus des seigneurs. Partie des redevances

est même payée aux seigneurs, en papier, tandis que ceux-ci sont tenus

de payer en argent au fisc l'impôt qui y correspond; chose d'une

injustice tellement monstrueuse, qu'il est presque incroyable qu'elle

ait été commise et puisse encore subsister. De cette manière, il est tel

seigneur qui paye plus qu'il ne reçoit et serait plus riche s'il

abandonnait à l'État sa propriété. Je passai quelques jours à Hans d'une

manière pleine d'agréments. Le général de Staremberg, bon soldat, franc,

ouvert, loyal et grand chasseur, m'entraîna dans des expéditions qui me

rappelèrent les goûts de ma première jeunesse. La comtesse de

Staremberg, née comtesse de Kaunitz, est arrière petite-fille du grand

ministre de Marie-Thérèse. C'est une femme aimable et spirituelle.

Quelques personnes du voisinage ajoutaient à l'agrément de nos soirées.

Une autre habitation charmante des environs est le château de Schwerberg

et un autre bien plus grand, bien plus beau, un des plus remarquables

châteaux féodaux qui existent au monde, est celui de Weinberg,

appartenant tous deux à la famille de Türheim, famille noble et d'une

grande ancienneté, devenue pauvre. Ces deux châteaux furent plusieurs

fois l'objet de nos excursions. Mais je dois encore parler d'un autre

château en ruine, Riesenstein, appartenant, et venu par héritage, au

comte de Staremberg, et qui est le sujet d'une chronique intéressante.

Le château de Riesenstein, ancienne forteresse défendant la vallée,

placé sur un rocher et distant d'une heure de Hans, fut bâti, il y a

environ deux cent cinquante ans. Alors un préjugé fantastique existait,

et l'on croyait que, pour rendre une forteresse imprenable, il fallait

placer au milieu des murs, quand on la construisait, un enfant vivant.

Le fils d'un riche paysan disparut, et le père ne douta pas que son fils

n'eût servi d'holocauste à la sûreté de son seigneur. Dans son

désespoir, il résolut de s'en venger. La balle meurtrière du père

infortuné enleva la vie au seigneur; mais, peu de jours après, en

faisant la moisson, on découvrit les restes de l'enfant qui avait

disparu. L'assassin, bourrelé de remords, alla s'accuser de son crime et

fut condamné à être pendu. Avant de subir son supplice, il fit abandon

de sa fortune pour construire une chapelle où un mausolée serait élevé

au seigneur de Riesenstein, et où une messe serait dite à des époques

fixes de l'année pour le repos de son âme. La chapelle fut en effet

construite au milieu du château fort. Le mausolée s'y voit encore et

représente la victime avec sa cuirasse percée des balles qui lui ôtèrent

la vie. La messe se dit régulièrement aux époques qui ont été fixées par

la fondation.

Je vins retrouver à Krummisbaum des amis avec lesquels je passais

toujours une grande partie de mes étés. Plus tard, je revins encore dans

ces contrées pour me rendre à Frauenberg, chez le prince de

Schwarzenberg, afin d'assister à ses grandes chasses d'automne, d'où je

retournai à Vienne dans le courant de décembre.

Mon hiver s'écoula, comme de coutume, à Vienne. Je partageais mon temps

entre les études, qui remplissent à peu près exclusivement ma vie, et

une société bienveillante; mais le printemps m'apporta de douloureux

chagrins. J'étais lié intimement depuis bien des années avec le comte et

la comtesse Valentin Esterhazy. Le comte ne jouissait pas d'une bonne

santé. Il souffrait d'un embarras dans la circulation qui autorisait de

graves inquiétudes. Sa fin fut prématurée. Il disparut de ce monde

lorsqu'on s'y attendait le moins. Une attaque d'apoplexie l'enleva,

après une agonie de plusieurs jours. C'était un homme d'esprit, d'un

jugement sûr et d'une grande bonté, universellement aimé, et pour lequel

j'avais une tendre et sincère amitié. La comtesse, femme de bien,

possédant les plus hautes qualités et une grande séduction, sincèrement

attachée à son mari, fut frappée de cet événement, qui a laissé chez

elle une empreinte douloureuse et mélancolique, que, jusqu'à présent,

rien n'a pu entièrement effacer. Plongée dans une profonde douleur, elle

se décida à aller passer, chez une de ses parentes, dans un château en

Hongrie, la plus grande partie de l'été, afin de se trouver à proximité

pour se livrer à des actes de piété au caveau de famille où son mari

avait été déposé.

Cette mort prématurée changea toutes les habitudes de ma vie. Je me

disposai à voyager. Une occasion de revoir l'empereur de Russie, que je

cherchais depuis longtemps, se présentait. L'empereur venait à Toeplitz

pour y prendre les eaux. Le 10 juillet, je partis pour m'y rendre. Cette

fois je pris la route directe en passant par Znaïm et Iglau.

J'arrivai à Znaïm le 11 juillet, et j'allai visiter le champ de

bataille où j'avais combattu, juste jour pour jour, vingt-neuf ans

auparavant, et sur lequel j'avais reçu le bâton de maréchal. Les faits

sont tellement encore présents à mon esprit, qu'il me fut facile de

reconnaître toutes les localités, et j'éprouvai une sensation profonde

et délicieuse qui me rappelait mon heureuse jeunesse. Je continuai mon

chemin et je traversai un plateau triste et monotone. Cette partie de la

Bohême, quoique riche, est cependant la moins belle. La partie riante,

variée et pittoresque de cette province, forme une ceinture qui

l'enveloppe dans les deux tiers de son pourtour, et qui commence aux

frontières de la Bavière au midi, finissant en passant par le nord à la

Moravie.

Je traversai le champ de bataille de Kollin où le grand Frédéric fut

battu par le général Daun, six semaines après avoir gagné la bataille de

Prague. Son armée était inférieure à l'armée autrichienne. Il trouva

celle-ci en position, et voulut la tourner par une manoeuvre de flanc

exécutée à portée de canon. Les Autrichiens se disposaient à la

retraite, quand un général prussien, qui était à la droite et dont le

rôle était défensif, descendit de sa position pour attaquer. L'armée

autrichienne fut obligée de rester, et la bataille s'engagea sous

d'autres auspices que ceux sous lesquels le roi avait commencé son

mouvement. Une défaite complète en fut le résultat pour les Prussiens.

Mais, cette désobéissance du général prussien n'eût-elle pas eu lieu, on

ne pouvait guère espérer autre chose du plan suivi par Frédéric; car on

ne peut concevoir un mouvement plus dangereux, plus délicat, plus

difficile que la manoeuvre opérée à Prague. Pour qu'elle pût réussir une

fois et à plus forte raison plusieurs, il fallait avoir en tête un

général stupide. Or le général Daun valait incomparablement mieux que

son devancier, le prince Charles de Lorraine.

J'arrivai à Prague où je ne restai qu'une journée, et je continuai ma

route pour Toeplitz, en passant par Theresienstadt. Je traversai encore

un autre champ de bataille de la guerre de Sept-Ans, celui de Lowositz,

où le grand Frédéric obtint un brillant succès.

Le 19, l'empereur et l'impératrice de Russie arrivèrent à Toeplitz, et,

le 20, j'eus l'honneur de les voir, et dans le jardin, et le soir au

bal. Ils m'accueillirent avec une extrême bonté, et j'en éprouvai un

véritable bonheur. Le sentiment que je porte à l'empereur Nicolas est

exempt de tout intérêt. Il est le résultat de la haute estime que j'ai

pour son caractère, pour la pureté de ses intentions, car je crois que

le mobile de toutes ses actions est l'idée d'un devoir. Si quelquefois

il dépasse, aux yeux de la multitude, les limites d'une sévérité que

semble prescrire la saine raison, je suis convaincu que c'est avec

répugnance qu'il se soumet à des mesures qu'il regarde comme des

nécessités commandées par sa conscience. Il est enthousiaste de tout ce

qui est beau, grand, généreux. Sa tendresse pour les siens et sa

bienveillance pour ceux qui l'entourent prouvent la bonté de son coeur.

J'éprouvai donc un véritable bonheur de l'approcher encore une fois

avant de mourir. Je le remerciai de nouveau de toutes les bontés dont

j'avais été l'objet pendant mon voyage dans la Russie méridionale.

L'impératrice me reprocha avec une grande amabilité de n'avoir pas fait

un détour pour aller les visiter, et ce ne fut pas la première fois qu'à

mes propres yeux je reconnus ce tort.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 12 / 105 题