LIVRE VINGT-CINQUIÈME

1833-1838

SOMMAIRE.--Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en

Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en

Russie.--Le savant Fossombroni.--Couronnement de l'empereur et de

l'impératrice d'Autriche en Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la

Bohême.--Château de Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de

Bohême.--Fabrique de Leoner-Hain.--Prague.--Palais des

États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de Prague

(1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique

Koeklin.--Château de Tetschen.--Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à

Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le maréchal Paskewitz.--Établissement

métallurgique de Platz.--Carlsbad.

--Elbogen.--Eger.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein.

--Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de

bataille de Lowositz.--L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les

contradictions de son caractère.--Pilnitz.--Trésor de Dresde.--Fabrique

de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.

--Colonie des Frères Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.

--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le Spielberg.--Marcheck.--Famille de

Lichtenstein.--Château de Malaczka, au prince Palffy.--Hiver à

Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.

Deux choses ont occupé principalement mon esprit dans ces dernières

années: la rédaction des _Mémoires_ de ma vie et le récit du voyage que

j'ai fait en 1834 et 1835. Je m'étais imposé l'obligation de terminer

le premier ouvrage avant de quitter Vienne, en 1834, et je l'ai remplie;

car je regardais comme un devoir, avant de courir de nouveaux hasards,

de ne pas compromettre le sort d'une publication qui doit avoir quelque

poids dans l'histoire de mon temps. Seul vivant aujourd'hui parmi ceux

qui entourèrent, à son début dans la carrière, l'homme extraordinaire

qui a pesé d'une manière si puissante sur son siècle, et aucun de ceux

qui avaient la même position que moi auprès de lui n'ayant écrit, mes

paroles feront foi. J'espère que l'esprit de vérité qui m'anime donnera,

aux yeux de la postérité, un crédit mérité à mes écrits. Ayant été de

très-bonne heure, et pendant toute ma vie, acteur dans les plus grands

événements de cette période fabuleuse de dix-huit ans, pendant laquelle

tant de prodiges presque incroyables se sont succédé, jusqu'à ce que des

malheurs plus grands encore soient venus la terminer et la clore, j'ai

beaucoup vu, et sous le rapport des choses et sous celui des hommes.

Pourvu d'une bonne mémoire, et, par un bonheur extraordinaire, n'ayant

pas perdu un seul papier important, j'ai pu me rappeler les faits. Tous

les événements sont encore présents à mon esprit. La lecture de ces

_Mémoires_ servira donc à éclairer sur la valeur des déclamations de

cette foule de charlatans dont notre époque et notre pays sont remplis,

et qui, suivant les circonstances des temps et les intérêts du jour,

changent et modifient leur langage.

Le second ouvrage, le récit de mes voyages, doit être considéré comme

faisant partie de mes _Mémoires_; mais, la nature des objets qu'il

traite comportant une publication immédiate, puisqu'il s'agit de

questions actuelles, j'ai cru convenable de les faire paraître sans

retard. Sa composition avait été un objet de grand intérêt, et sa mise

au jour un motif de vives inquiétudes. Le rôle d'auteur que j'allais

prendre, et qui amène avec lui la critique, était fait pour m'intimider.

Mon nom pouvait réveiller des passions populaires et m'occasionner une

critique injuste et passionnée. Mes amis de Paris, dont l'attachement

pour moi est sincère, et dont les lumières m'inspirent la confiance à

juste titre, me déconseillaient cette publication; d'autres amis,

résidant à l'étranger, étaient d'un avis opposé. Après quelques

incertitudes, je me suis décidé à faire imprimer mon ouvrage, et je

rends grâces au ciel de m'avoir inspiré le courage de cette résolution.

Un concert de louanges de tous les partis, de journaux de toutes les

opinions, est venu me récompenser de mon labeur. Je n'avais pas rêvé un

succès pareil, et il a été un heureux épisode de ma pâle vieillesse.

Ainsi j'ai beaucoup à me féliciter d'avoir été, en 1834, à soixante ans,

entreprendre un voyage de plus de trois mille lieues, dans divers

climats. J'ai donné ainsi un emploi utile à quelques années, qui, sans

cela, se seraient écoulées dans l'oisiveté. J'ai ajouté à mes

connaissances; je me suis éclairé sur l'avenir d'un pays dont les

destinées seront pendant longtemps une grande préoccupation pour

l'Europe: j'ai réveillé les souvenirs de ma jeunesse; enfin j'ai eu

l'occasion de recevoir partout ces témoignages de considération et

d'estime qui, dans le malheur et l'infortune, sont bien plus flatteurs

encore que dans la prospérité. Je le répète, un dernier rayon de soleil

a éclairé ma vie, et j'ai trouvé les plus douces et les plus consolantes

sensations dans le voyage en lui-même et les souvenirs qu'il m'a

laissés, dans le travail de rédaction qui l'a suivi et dans le succès

qui a accompagné sa publication.

Une chose que je n'ai pas mise dans mes récits, et qui doit trouver sa

place ici, ce sont les efforts qu'à mon passage en Russie, et au milieu

des honneurs qui m'ont été rendus, le général Witt n'a cessé de faire

pour m'engager à entrer au service de Russie; mais, fidèle aux souvenirs

de ma jeunesse et aux affections de toute ma vie, je n'ai pas voulu

risquer d'être obligé de combattre contre mon pays, ou du moins de me

réjouir de ses malheurs et de ses revers. Moi, soldat dans toute mon

essence, j'ai eu, je l'avoue, la forte tentation de servir un souverain

que j'aime et que j'admire, qui m'honore de sa bienveillance, dans un

pays où la dignité dont je suis revêtu place au-dessus des plus grands

seigneurs, et dans les premiers rangs d'une armée qui est à la fois

nombreuse, belle et bonne. Je ne puis dissimuler que mon refus est un

des plus grands efforts de vertu que j'aie jamais eu à faire.

Mon retour de l'Orient fut suivi d'un séjour de plus d'une année en

Italie, qui m'a fait goûter des jouissances toutes particulières. Les

charmes du séjour de Rome, quand il est prolongé et libre de tous

devoirs, est inexprimable. En unissant les délices des rêveries à

l'étude des antiquités, je vivais entre des souvenirs de mille espèces

et le bien-être actuel que l'Italie peut seule donner. Des intérêts

sérieux me rappelèrent à Vienne en 1836.

En m'y rendant, je m'arrêtai à Florence, que je n'avais pas vue depuis

trente-six ans. Cette ville me parut, malgré son caractère particulier

et imposant, malgré ses palais forteresses qui, pour ainsi dire,

présentent son histoire en relief, malgré ses richesses et les

chefs-d'oeuvre des beaux-arts qu'elle possède, et le talent avec lequel

elle les fait valoir; elle me parut, dis-je, une ville d'un ordre

inférieur. Une circonstance particulière donna cependant de l'intérêt à

mon passage.

Je vis M. Fossombroni, un des savants les plus remarquables de notre

époque, grand géomètre, et qui, par une bizarrerie singulière de la

nature, ressemble extraordinairement, par sa physionomie, au célèbre

Lagrange, le savant le plus digne d'être comparé à Newton. Fossombroni,

autrefois chargé d'affaires de la cour à Florence, auprès du grand-duc,

dont il est aujourd'hui ministre, m'avait conduit, il y avait juste jour

pour jour quarante ans, à l'audience du grand-duc Ferdinand, père du

prince régnant, lorsque j'avais été envoyé auprès de ce souverain par le

général Bonaparte, au moment où l'armée marchait sur Livourne.

Ce qui me frappa le plus à Florence, ce fut le caractère de ses

habitants. Le peuple toscan possède les qualités des autres Italiens,

sans en avoir les défauts. Les vertus qui lui sont propres sont une

grande douceur, un esprit d'ordre, un respect sincère pour les lois et,

par-dessus tout, un goût exquis et une délicatesse de sensation

remarquable pour tout ce qui tient aux beaux-arts. Plus tard, dans

d'autres loisirs, je mettrai en ordre mes observations sur Rome et sur

Florence.

Aujourd'hui je veux arriver rapidement à une autre époque, où des

récits d'un intérêt général pourront m'occuper.

Après m'être arrêté quinze jours à Florence, je continuai mon voyage, et

je passai par Turin pour y voir quelques amis. J'y trouvai la marquise

de Podenas, qui y demeure, femme d'un esprit distingué, et qui est pour

moi l'objet d'une très-ancienne et très-constante affection. J'arrivai à

Vienne le 14 juillet. Le choléra y régnait alors avec une grande

intensité. C'était la seconde reprise, pire que la première, et qui

causa une mortalité fort grande. Mais, comme on s'accoutume à tout, même

aux plus grands maux, on ne s'en occupait plus, et à l'effroi le plus

immodéré avaient succédé dans la population l'indifférence la plus

absolue et la confiance la plus aveugle.

La cour se disposait à se rendre en Bohême, où l'empereur et

l'impératrice devaient être couronnés. Retenu à Vienne par la rédaction

de mon voyage, je ne pus m'y trouver et je le regrettai. Cette cérémonie

porte un caractère particulier et présente une circonstance unique au

monde, qui montre une galanterie dans les moeurs dont aucun autre pays

ne donne l'exemple. La cérémonie du couronnement de la reine est isolée.

Un jour particulier lui est destiné. Celui-là est entièrement consacré

aux femmes. Ce sont elles qui exercent les fonctions de leurs maris.

Elles règnent sans partage et sans contradiction, et, excepté le

capitaine des gardes qui ne change pas, tous les hauts dignitaires sont

représentés, toutes les charges sont remplies par des femmes.

L'empereur et les hommes sont rangés parmi les spectateurs. Le lendemain

tout rentre dans l'ordre, et chacun reprend sa vie habituelle et l'usage

des droits que la société lui a donnés.

L'hiver se passa d'une manière monotone, comme toujours, et ma

publication eut lieu au printemps. Je ne puis exprimer la jouissance que

j'ai éprouvée alors en entendant des voix unanimes s'accorder pour

apprécier mes observations, pour en reconnaître la justesse et

l'intérêt. Enfin je ne puis dire quel bonheur j'éprouvai en voyant même

mes ennemis politiques déposer leur haine et faire trêve à leurs

sentiments hostiles, pour m'adresser des compliments et me rendre

justice. Ce résultat a profondément touché mon coeur et m'a causé, je

l'avoue, un moment de bien-être que je ne me croyais plus capable de

jamais sentir.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 11 / 105 题