--Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le

péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai

rencontré hier le _passeur de nuit_ dans les canaux, il y aura du sang

versé pour sûr.

--Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.

--C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le

passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les

ténèbres; sa rencontre présage un malheur.

--Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et

en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du

soleil nous partirons.

--Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire.

Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui

ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une

animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu

aussitôt.

--Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous

obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.

--Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience

fébrile.

--Don Estevan Sallazar est mort.

Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps.

--Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.

Le péon secoua tristement la tête.

--Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai

retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts.

--Mais comment cela est-il arrivé?

--Qui saurait le dire? peut-être _Matlacueze_, la belle fille aux

cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la

pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau.

Don Blas haussa les épaules.

--Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.

--Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé,

répondit l'Indien d'un air convaincu.

--Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout

est fini, si don Estevan est mort.

Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et

jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister

davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des

interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le

passeur de nuit.

Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête.

Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon,

qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers

l'endroit où nous attendait la pirogue.

III

SUR L'EAU.

La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous

embarquâmes.

Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il

ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses

rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et

murmuré une inintelligible prière.

Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans

ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères,

acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès

que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait

avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout

doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une

de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent

inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au

Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes

railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet,

et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je

tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar,

et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au

rancho.

Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable

que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif

plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui,

il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à

satisfaire ma curiosité.

C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une sœur

belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan

était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles

à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage,

don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés

intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les

rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les

romerías; doña Dolores, la sœur de don Estevan, qui n'était qu'une

enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens,

avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune

fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores

s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous

deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de

l'amour qu'il éprouvait pour sa sœur. Estevan avait paru charmé de

cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les

unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la

demande à son père.

Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son

fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait

été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie.

Dolores et Lucio étaient au comble de leurs vœux, rien, croyaient-ils,

ne devait désormais troubler leur bonheur.

Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui

bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux

familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer

dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun

des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des

paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu

entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt

l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux

d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient

renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se

voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que

les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait

approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et

le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre

sans hésiter leur menace à exécution.

Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres

de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable

circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir

Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents,

saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle

aimait.

Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens

devait la faire éclater.

Ce fut ce qui arriva.

Un jour que Dolores et Lucio causaient cœur à cœur dans une clairière

peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être

surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans

son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança

d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une

massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de

l'achever.

La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère

en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa

brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé

se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste,

roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire.

Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne

les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se

préparait à le plonger dans le cœur de son assassin, une main arrêta

son bras.

Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du

coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère.

Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans

répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière,

en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était

emparé.

--Remerciez votre sœur, dit-il; sans son intervention providentielle,

vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son

ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez

plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à

vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour

de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le

ciel.

Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en

appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec

des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père.

Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la

jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa

famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu

parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu.

Voilà, en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il

l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine.

--Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que

vous connaissiez aussi bien cette histoire?

Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression

indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et

d'amertume:

--C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez

supposer.

Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole,

lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez

courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire

silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres.

--Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation

qui nous croise.

Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les

rames qu'il n'avait plus la force de manier.

--Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec

une rapidité convulsive, nous sommes perdus!

Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle

semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine,

sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et

silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un

manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la

tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme

des charbons ardents.

La fantastique embarcation passa à nous ranger.

--Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante.

Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une

commotion électrique.

--Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui!

c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe!

Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses

membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la

terreur:

--Vous l'avez vu! vous l'avez vu! _mi amo!_ Malheur! malheur!

--Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré.

--_Le passeur de nuit t_ balbutia-t-il en se signant!

Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer

la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était

apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant

dans l'ombre sans laisser de traces.

Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette

scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel

un regard de défi:

--Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous

verrons face à face!

Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine

provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif

désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement.

--En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant!

Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la

nappe unie du canal.

Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de

laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la

nuit les fenêtres éclairées d'un rancho.

Nous étions à Arroyo Pardo.

A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage,

une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en

s'écriant d'une voix déchirante:

--Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà! le voilà!

Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta

point.

--Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de

l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en

poussant un dernier cri de douleur.

Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue.

--A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de

terre.

--Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan!

Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras

le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte

affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur.

Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon

rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme

que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la

rive.

Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait

des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes

apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis,

acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le

sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher

mutuellement la vie.

Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne

sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe

des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour

le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui

cassai la tête d'un coup de pistolet.

Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,--car

ainsi se nommait mon compagnon,--à se relever; il n'avait reçu que de

légères blessures.

Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer

son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et

ne devait plus revenir....

Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite

par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio

et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la

blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu.

Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de

Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au

milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de

leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite

à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre.

Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je

suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent

en dire autant.

Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse

exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans

doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons

humblement pardon au lecteur.

LA TOUR DES HIBOUX

HISTOIRE DE VOLEURS

«C'est à votre tour, capitaine,--me dit alors de Saulcy, en vidant

d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes

il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente

histoire lui avait presque fait oublier.

«Messieurs,--répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la

botte qui m'était portée,--je ne sais réellement quoi vous dire: mon

existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans

toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être

rapporté.»

Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une

protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés

par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus

de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes

excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches

qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir

vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de

mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux vœux de

l'honorable compagnie.

Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit

comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se

tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je

commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait,

sinon avec intérêt, du moins avec attention.

«Messieurs,--dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé

nonchalamment sur le dossier de ma chaise,--vers la fin de 18.., des

affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à

un séjour de près d'une année en Andalousie.

«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me

confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai

un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons

percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies

desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des

yeux noirs et sourire des lèvres roses.

«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde.

«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais

fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en

un mot, je ne songeais qu'à me divertir.

«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit

vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à

regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet,

je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de

Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le

but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de

la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les

graves intérêts qui m'étaient confiés.

«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le

plaisir.

«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui

avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de

salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement,

s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et

honorablement du produit de ses rapines passées.

«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui

avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me

trouver en face de lui.

«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé

don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix,

le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas

manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à

mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien

salteador.

«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement

seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix,

contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour

les divertissements de ce jour.

«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon

de don Torribio.

«José Maria fut exact au rendez-vous.

«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon

imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques

heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la

rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant

raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette

franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie

aventureuse.

«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un

dernier verre de _valde peñas_ et nous avoir amicalement serré la main.

«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à

passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à

trois lieues de Puerto Real.

«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles

vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait

surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété

exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et

sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites

d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se

ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à

toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement

de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du

chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir.

«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien

ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution,

nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être

embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience

devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon

manteau, je piquai des deux et partis.

«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité,

roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et

pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par

intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre

lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le

faisait se cabrer de terreur.

«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des

lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé

de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude,

cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui

pouvaient m'être tendues par les nombreux _caballeros de la Noche_ qui,

à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.

«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent

parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas

savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais

cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me

sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je

l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout.

«Cependant, le temps était devenu détestable.

«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs

incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie

tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà,

éclatait avec fureur.

«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce

bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller

avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue.

«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon

entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don

Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des

sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne

savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille

masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui

pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête.

«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui

m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce

toit hospitalier.

«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le

temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée,

tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit.

Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, _la

tour des hiboux_, nom qu'elle méritait à tous égards.

«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi

de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose

de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi.

Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies · 第 9 / 11 段