froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre,
et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la
clairière juste en face de nous.
Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent
un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue,
fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en
passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées.
C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les
savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face,
à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir
des proportions gigantesques.
--Attention! cria Don López.
Au même instant, les tigres bondirent en rugissant.
J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla
s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à
terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais
machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins
enfin.
Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son
corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions,
j'étais sain et sauf.
Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le
courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.
Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi,
tué son tigre.
--Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir
prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse.
--Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais
éprouvée?
--Notre chasse aux abeilles donc!
--Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions
à l'hacienda plutôt? hein?
--Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez
plutôt.
Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui
volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes.
--C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et
celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.
Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos
deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le
moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé.
Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la
direction que nous indiquait le vol des abeilles.
--A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands
de miel?
--Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que
cela nous fait?
--Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il
est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.
--Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un
véritable guet-apens, que cette chasse endiablée!
--Bah! qu'est-ce qu'un ours?
--Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes
armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.
--Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile
cela.
--C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas
deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des
nations.
--C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez,
reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait
gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun.
--Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses
d'abeilles, que le ciel les confonde!
Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi,
et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur,
logea une balle dans l'œil droit du pauvre animal qui fut tué roide.
--Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin
d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.
Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant
une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre
résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine
d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur
nous en brandissant leurs armes.
Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai
les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de
Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la
direction de l'hacienda.
J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis
le galop précipité d'un cheval à mes côtés.
C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou
trois Indiens.
--C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est
la ruche; nous irons demain prendre le miel.
--Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en
disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la
trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies.
Don López me regarda avec étonnement.
--Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il.
--Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de
la chasse.
En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles,
pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un
tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre
abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal,
et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher
noise.
LE PASSEUR DE NUIT
LE GUIDE.
L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a
_retrouvée_ par hasard en cherchant une route plus directe pour se
rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y
sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres
cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible
dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables
encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant
demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne
pouvaient plus obtenir chez eux.
Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au
même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances,
leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier
amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la
plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes
étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les
circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique
qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le
bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une
activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement
indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à
l'analyse.
Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès
qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur,
mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.
Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la
connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même
s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.
Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume
me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour
en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une
aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il
me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.
L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais
jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon
caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée
par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre
diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est
ordinairement le bon.
Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison?
le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle
plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui
me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif
de la légende à une incessante locomotion.
Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le _Bajio_.
Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé,
ce pays en toute saison présente à l'œil du voyageur un aspect
singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le
ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien
perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la
plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines
bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches,
aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues
des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes
inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces
légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec
une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils
transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant
les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de
sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre
mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un
limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents
descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau
dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité
première.
Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato,
ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable
bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements
aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir
le titre de _Ciudad_, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses
du Mexique.
Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances,
que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion
dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.
Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui,
à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses
et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des
dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je
suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me
mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls;
j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme
voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même _lacé_
dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle
américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me
manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil
cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire
rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul
pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être,
mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours
de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.
En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de
mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et,
quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me
dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous
les désœuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de
rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.
Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine
avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours
sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux
cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse
naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en
poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa
monture.
--Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et
de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?
--Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis,
en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de
quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...
Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je
m'interrompis tout à coup.
L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le
silence, il sourit et me saluant de nouveau:
--Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la
ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme
il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel
on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des
regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que
peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon
que je cherche.
Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés
dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au
ranchero:
--Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre
bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne
pas être maître de l'accepter.
--Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez
sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser
cette question?
--Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible,
comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne
suivons pas la même direction.
--Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire
connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez
près l'un de l'autre?
--Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans
le Bajio.
--Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette
saison, pour un étranger.
--C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons
m'empêchent de retarder mon départ.
--Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les
mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?
--Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses
qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai
forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse
du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé
le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.
--En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup
rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois
reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et,
rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me
parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:
--Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero,
dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho
d'Arroyo Pardo?
Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel
mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je
me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter:
--Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver
le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en
qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes
amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima.
Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire
jusqu'au fond de mon cœur; puis, prenant tout à coup sa résolution:
--Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles
d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.
Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette
singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et
je suivis mon guide improvisé.
Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions
à travers la campagne.
II
LE VOYAGE.
Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi,
sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses
réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce
sifflement particulier aux _jinetes_ mexicains l'allure cependant déjà
fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au
loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent
effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence
prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort
sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu:
--Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais
promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé
aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en
rouvrant des blessures mal fermées.
--Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce
changement dans votre humeur.
--Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous
excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque
homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres,
Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans
circule dans nos veines, nos passions sont terribles.
Il soupira et se tut.
Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids
d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large,
son œil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale
physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un
éclatant démenti à cette dernière supposition.
Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de
nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de
laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi.
Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet
principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à
ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous
nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se
rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes
bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies
mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans
lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y
aventurer sans guide.
Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil
presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des
_ahuehuelts_, des gommiers et des _huisaches_ dont les racines
puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse
s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais
feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux,
et un nombre incalculable de _centzontle_, le rossignol américain, dont
le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je
songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de
plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait
un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos
chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes
appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts,
le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant
presque à chaque pas.
Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants
pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il
excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à
voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant
à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans
cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et
sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à
commettre de telles extravagances.
Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut
de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de
moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était
toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence.
L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais
me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une
espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus
sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales,
et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai
dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le
sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte
de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et
inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les
dômes épais de verdure.
Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur.
--Nous approchons, me dit-il.
Je jugeai inutile de répondre à cette assurance.
Il continua.
--Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo?
--J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui
annonçant mon arrivée prochaine.
Il secoua la tête à plusieurs reprises.
--Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il
au bout d'un instant.
--Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio,
comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je
compte traiter.
Mon guide soupira profondément.
--C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit
dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au
rancho.
--Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose?
--Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.
--Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher?
--Avant une demi-heure il fera nuit.
--Hum! fis-je en hochant la tête.
Il me lança un regard sardonique.
--Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous
pouvons ne partir que demain matin.
Je relevai brusquement la tête.
--Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi
aurais-je peur, s'il vous plaît?
--Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la
clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité.
--Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain.
--Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous
flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en
est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés?
--Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous
arrêtent, nous partirons quand vous voudrez.
--Soit, répondit-il sèchement.
Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une
façon particulière.
Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à
demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de
nous.
--Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en
reconnaissant mon guide. Oh! _mi amo,_ quel projet vous amène dans des
parages où vous ne devriez plus reparaître.
--Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait
est fait; prépare ta pirogue, nous partons.
--Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se
changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del
Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins?
--Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a
affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de
guide.
Le péon se signa à plusieurs reprises.
--Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les
conduirai pas au rancho.
--Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec
impatience, je veux partir à l'instant, il le faut.