«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais

par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination

malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans

tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je

jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs

heures peut-être, me servir de domicile.

«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle

comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites

fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles

l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond,

un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages

supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait

jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché

depuis au moins un siècle.

«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de

la salle un feu de broussailles et de bois mort.

«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne

voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins

sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la

nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir;

vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements

furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler.

«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à

faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans

résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel

j'installai mon cheval.

«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant

de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter,

je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a

l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage

supérieur, ce que j'exécutai immédiatement.

«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans

lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle

que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même

escalier montant à un étage supérieur.

«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les

amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et

recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin

d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé;

mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré

moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller

au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille

me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même.

«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.

«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me

fut possible de les apercevoir sans être vu.

«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres

robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si

coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents.

«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou

trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en

jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres

qu'ils avaient déposés dans un coin.

«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le

moindre doute sur leur profession.

«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins,

et ils appartenaient à la _cuadrilla_ (troupe) du Niño (jeune homme),

célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom

était devenu la terreur de toute l'Andalousie.

«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs

armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage

du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à

un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger

entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés,

ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut.

«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années,

d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses

bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient

durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se

jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu

plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres

épaisses et charnues.

«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et

accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme

cela se doit entre honnêtes bandits?»

«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit

aussitôt.

«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là

à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots,

sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans

l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'œil au guet, moi!... Où

est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le

hangar?»

«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je

réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et

mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des

plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul

moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je

recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre

ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop

bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me

réservaient si je tombais entre leurs mains.

«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef,

avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines.

«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces

brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte.

«--Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont

battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les

environs.»

«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long

en large dans la salle en attendant leur retour.

«Au bout d'un instant ils revinrent.

«Eh bien! demanda-t-il.

«--Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le

hangar, mais du cavalier, nulle trace.

«--Hum! fit le capitaine. »

«Et il reprit sa promenade.

«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si

bruyante.

«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé

pour moi. Je me trompais.

«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta.

«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il.

«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été

assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de cœur, se jeter

dans la gueule du loup.

«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que

l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous

entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa

retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les

toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.»

«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier.

«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre

le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans

tous les coins.

«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.»

«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme

sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur.

«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne

pouvait me venir en aide; je courais çà et là, je tournais comme une

bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se

trouvait un précipice de plus de cent pieds.

«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon

visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps.

«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des

limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de

secondes me restaient encore.

«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt

que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le

savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à

leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons.

«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la

tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais

me briser.

«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de

fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui,

scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans

l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette

barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une

idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux

assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre.

«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans

réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et,

saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre

dans l'espace et j'attendis.

«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en

tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les

sens.

«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent

soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs

déchiraient la nue.

«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores.

«--C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit.

«--Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs.

«--Descendons,» reprit le chef.

«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette

parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de

leurs recherches, se retiraient enfin.

«J'étais sauvé!...

«Du plus profond de mon cœur je remerciai Dieu du secours imprévu

qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur

la tour.

«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à

présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe

aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou

réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais

suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps

et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement,

s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme.

«Je devais donc me hâter.

«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour.

«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour

calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille.

«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme,

fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie.

«Ah! ha! fit-il.

«--Démon!» m'écriai-je avec rage.

«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir.

«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un

des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture....

«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant.

«--Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet.

«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je

laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me

cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait

toujours.

«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!»

«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour

atteindre le faîte de la muraille.

«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là

comme un chien!»

«Et il me repoussa au dehors.

«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un

moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne

put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et

désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du

fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui

jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les

yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être

précipité, et...

«--Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point,

et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais.

«--Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était

qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais

endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs,

j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non

cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son

chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à

ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait

réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable

cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.»

LA CRÉATION

D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS

Il y a environ un an j'assistai à la _Naca_, c'est-à-dire la fête de

la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette

cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens

Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans

vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment _ouwikari-oni_, mois

de valeur.

Le jour désigné pour la cérémonie, à _l'endit-ha_[1], les guerriers se

rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les

_papous_[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond

recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon.

Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les

instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux

charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour.

Le _sayotkatta_[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les

infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout

devant la porte entre le totem et le calumet.

Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu,

leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre.

Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien

propre.

C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées

perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la

tribu.

Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et

même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent

plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes

d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou

blanc.

Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre;

aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés

en terre dont les extrémités sont en forme de fourche.

L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que

des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est

inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes.

Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras,

s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous

la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper,

il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de

cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla

immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang

inférieur, dont il était suivi.

Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance

particulière qui lui arriva ce jour-là.

Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé

Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie,

l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le

quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent

présent d'une chaîne d'or appelée _huasca._

Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la

natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les

guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses

commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée

pour cette occasion.

Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de

la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa

poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui

servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il

s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en

silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait

à leur donner.

Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux,

doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et

grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au cœur droit et

aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore

flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il

m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent

une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me

rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit

heureux pendant quelques minutes.

«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre

ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7]

planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur

six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8],

et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages.

«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par

Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître.

Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se

trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un œil mélancolique le

vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le

_tokki_[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux.

«--Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au cœur de gazelle? votre

sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours,

et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne

s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù

lui-même.

«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance

renaître dans leur cœur, et ils le pressèrent de s'expliquer.

«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la

moelle dans les os, et continua ainsi:

«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent

comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil

glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à

perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le

plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que

vous disparaissiez du nombre des êtres.

«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant

s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez

sauvés. J'ai dit.»

«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils

pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à

ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le

Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme.

«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres,

afin d'escalader le ciel.

«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle

puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient

près d'atteindre leur but.

«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes

contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les

oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un

terme.

«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes

étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane.

«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la

majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux

genoux et resta en adoration pendant la nuit entière.

«Au lever du soleil, il se releva, le cœur raffermi par la prière, et

résolu à tout entreprendre pour sauver sa race.

«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme.

«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas

à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée

à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un

gigantesque nopal, et, l'œil fixé sur la hutte, le cœur rempli de

crainte et d'espoir, il attendit.

«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son

épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain.

«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de

l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant

elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour.

«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula

en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite.

«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une

voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit

par l'écouter en souriant.

«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme,

la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup

désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite

boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il

portait sur lui.

«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse

qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus

longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son

visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour

toujours.

«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre

lointain dans l'Eskennane.

«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent,

éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être.

«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables,

un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur;

deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de

reproche, il les lança dans l'espace.

«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à

travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette

chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des

deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa

sous leurs pieds et les maintint immobiles.

«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la

boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche

autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils

finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui.

«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre

du monde, et son écaille le soutient.

«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de

leurs chevelures.

«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi

que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse,

et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.»

* * * * *

Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son

collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son

visage, et tomba dans une profonde rêverie.

Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le

frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la

hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit.

TABLE DES MATIÈRES

A M. Ernest Manceaux.

LE LION DU DÉSERT.

I. Le rancho.

II. Les chasseurs de bison.

III. El vado.

IV. La grotte du Sayotkatta.

V. Le tremblement de terre.

VI. La colline de l'Oiseau-Noir.

VII. Néculpangue.

VIII. La chasse aux élans.

IX. La loi des prairies.

Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies · 第 10 / 11 段