sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à
cheval.
--Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.
--Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux
chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.
--Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai
de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.
--Rapportez-vous en à moi, colonel.
--Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.
--Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami,
mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses
amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.
--Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous
appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.
--Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau
pour madame; elle ne doit pas être reconnue.
--Convenu, colonel.
--A bientôt, Carmen, à bientôt!
Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de
l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la
présidence.
Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la
porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré
d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.
Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce
à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés,
l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte
d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières
affables, et sa prestance réellement militaire.
Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et
progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans
tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et
tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.
Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort
aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait
fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans
la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des
communications lui avaient été faites, et des assurances formelles
données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans
doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes,
le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans
la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se
retirer avec eux dans l'intérieur.
Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore
rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au
plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.
--Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune
homme, je demandais justement après vous.
--Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.
--Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça
le sourcil.
--Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du
président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre
votre obstination, général?
--C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec
une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.
--Un mot encore.
--Dites vite.
--Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais
encore la certitude.
Le président fit un mouvement.
--Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline
sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une
grâce.
--Laquelle?
--Me l'accordez-vous, général?
--Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant
bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous
accorde celle que vous me demandez.
--Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma
cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.
--Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible
froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs,
ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour
compagnon de route.
Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les
ordres nécessaires.
Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et
qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.
--Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne
parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps
peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à
moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me
réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur
de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me
retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt
que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne
saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur
de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne
serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon
souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la
dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer
le bonheur de sa patrie bien-aimée.
Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau,
échangea quelques poignées de main et se mit en selle.
Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et
silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui
la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.
Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen
venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte
d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.
Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.
La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles
brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots
de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une
apparence fantastique.
Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé
dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni
à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de
laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si
haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa
chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il
lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le
pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.
Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines
de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa
personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.
Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes,
mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui
probablement essaierait de lui enlever sa nièce.
La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait
silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège
jusqu'à l'extrémité de la ville.
Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la
population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris
et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement
s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se
pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se
mêlait avec eux.
Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et
maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à
celles de la populace; la révolte commençait.
Miramón releva la tête.
--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
--Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.
--Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les
éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.
Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs
qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur
général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;
--La hache! la hache!
La hache est au Mexique le symbole de la fédération.
Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre
de son chef, elle s'était serrée autour du président.
Le _pronunciamiento_ était fait, une rixe était imminente.
Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.
--Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.
--La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes
féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!
Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre,
les révoltés se préparaient à charger.
--Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria
Belval.
Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un
cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre
haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.
Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats
n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla,
son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée;
provisoirement du moins, le président était en sûreté.
Doña Carmen avait suivi le jeune homme.
--Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui
n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et
cè chapeau.
--Mais où irai-je?
--Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.
--Me cacher! murmura-t-il douloureusement.
--Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où
conduire son Excellence?
--Oui, mon colonel.
--Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds
comme de moi-même.
--Mais vous, mon ami?
--Moi! ma place est ici.
--Cependant ... reprit-il avec hésitation.
--Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.
Le général lui tendit la main.
--Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.
--Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.
En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra
parmi les insurgés.
--A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général,
pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.
--Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un
regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel,
murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à
suivre Beltran.
Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au
milieu des groupes.
Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista;
c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper
à la fureur de ses ennemis.
Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur
des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur
donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.
--Carmen! dit le colonel en se penchant vers la
jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant
Dieu!
La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui
répondit avec un doux sourire:
--Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi
que d'être condamnée à te survivre!
Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie
apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.
--Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui
galopait à quelques pas en avant des arrivants.
Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.
--Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à
un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal?
Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de
notre illustre président Juárez.
Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.
--J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.
--Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que
vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas?
Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous?
demanda-t-il à voix haute.
--Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant
quelques pas en avant.
Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement
spontané, il lui tendit la main.
--Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite;
lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends
justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends
pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.
--Mais, général, s'écria don Torribio.
--Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans
votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire
immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la
fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!
Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.
Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils
devaient craindre ou se rejouir.
Le général se hâta de dissiper leurs doutes.
--Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en
enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays,
cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que
vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla
est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre
mariage, de vous retirer où bon vous semblera.
--Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.
Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.
--Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita?
reprit le vieux soldat.
--Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?
--Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je
vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante
enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au
couvent.
Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats,
et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris
de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute
la population qui jamais n'avait paru si heureuse.
La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.
Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.
Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.
UNE
CHASSE AUX ABEILLES
SOUVENIR DES PRAIRIES
De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit,
est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite
continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents
étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent
au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour
persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par
les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à
même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.
Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le
héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me
faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit
un impérissable souvenir.
Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus
sauvages et les plus désertes du Mexique.
A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me
trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave
hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la
limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par
des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras
ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité
mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur
bienveillante et fraternelle simplicité.
Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante
ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait
heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.
La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie
agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.
Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se
passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la
chasse qu'il songea tout d'abord.
Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes,
furent livrés à notre merci.
Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars,
ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé
si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous
aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à
dix et quinze lieues à la ronde.
Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné
à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me
prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique
des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ,
sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait
cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si
souvent préparées.
Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux
fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à
m'endormir.
Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi,
ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière,
enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.
--Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.
--Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour
demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.
--Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et
laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes
espèces d'animaux?
--Pas ceux-là, fit-il en souriant.
--Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?
--Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?
--Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.
--Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis
quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous
mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous
convient-il?
--C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais
réellement comment vous remercier.
--Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.
Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de
savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui
m'intriguait au plus haut point.
Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en
fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là!
--Déjà levé? me dit joyeusement don López.
--Comme vous voyez, et prêt à partir.
--Eh bien! alors en route.
On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des
prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire
trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété
est proverbiale.
Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.
--Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?
--Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles
aujourd'hui.
--Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il
sentencieusement.
--Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil,
je suppose?
--Non, mais nous pourrions tuer autre chose.
--Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.
--Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!
Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous
changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.
Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois
rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un
sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de
mezquites.
--Avez-vous faim? me demanda mon hôte.
--Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course
matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un
appétit du diable.
--Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.
En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une
clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines
fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.
--Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.
--Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.
Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé
entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le déjeuner
commença gaiement.
Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les
oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs
têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.
--Ils sentent quelque chose, dis-je.
--C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents.
Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et
prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un
second.
--Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal
qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé
nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.
--Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.
--Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.
--Diable! si nous partions.
--Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les
tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.
--Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en
souviendrai, savez-vous?
--Oh! c'est intéressant, vous verrez.
--Caramba! je le crois bien.
--Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?
--Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du
renseignement.
Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.
--Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement,
ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim;
il est temps de nous préparer.
--A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de
mon hôte.
--A chasser les tigres, pardieu!
--Mais je n'ai qu'un machette.
--C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et
s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de
terreur.
--Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette
peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre
viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche
pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous
l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je
connaisse.
--Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre?
--Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.
--C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la
chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!
Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire
contre fortune bon cœur; je ne voulais pas laisser supposer au digne
Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable
d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire
bonne contenance.
Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte,
j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse
aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes
fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.
Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue,
écoutait attentivement les bruits de la forêt.