--Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici

sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à

cheval.

--Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.

--Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux

chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.

--Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai

de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.

--Rapportez-vous en à moi, colonel.

--Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.

--Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami,

mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses

amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.

--Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous

appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.

--Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau

pour madame; elle ne doit pas être reconnue.

--Convenu, colonel.

--A bientôt, Carmen, à bientôt!

Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de

l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la

présidence.

Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la

porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré

d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.

Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce

à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés,

l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte

d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières

affables, et sa prestance réellement militaire.

Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et

progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans

tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et

tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.

Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort

aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait

fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans

la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des

communications lui avaient été faites, et des assurances formelles

données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans

doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes,

le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans

la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se

retirer avec eux dans l'intérieur.

Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore

rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au

plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.

--Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune

homme, je demandais justement après vous.

--Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.

--Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça

le sourcil.

--Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du

président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre

votre obstination, général?

--C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec

une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.

--Un mot encore.

--Dites vite.

--Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais

encore la certitude.

Le président fit un mouvement.

--Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline

sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une

grâce.

--Laquelle?

--Me l'accordez-vous, général?

--Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant

bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous

accorde celle que vous me demandez.

--Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma

cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.

--Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible

froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs,

ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour

compagnon de route.

Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les

ordres nécessaires.

Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et

qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.

--Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne

parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps

peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à

moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me

réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur

de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me

retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt

que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne

saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur

de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne

serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon

souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la

dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer

le bonheur de sa patrie bien-aimée.

Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau,

échangea quelques poignées de main et se mit en selle.

Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et

silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui

la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.

Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen

venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte

d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.

Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.

La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles

brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots

de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une

apparence fantastique.

Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé

dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni

à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de

laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si

haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa

chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il

lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le

pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.

Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines

de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa

personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.

Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes,

mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui

probablement essaierait de lui enlever sa nièce.

La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait

silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège

jusqu'à l'extrémité de la ville.

Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la

population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris

et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement

s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se

pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se

mêlait avec eux.

Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et

maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à

celles de la populace; la révolte commençait.

Miramón releva la tête.

--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

--Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.

--Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les

éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.

Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs

qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur

général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;

--La hache! la hache!

La hache est au Mexique le symbole de la fédération.

Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre

de son chef, elle s'était serrée autour du président.

Le _pronunciamiento_ était fait, une rixe était imminente.

Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.

--Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.

--La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes

féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!

Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre,

les révoltés se préparaient à charger.

--Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria

Belval.

Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un

cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre

haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.

Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats

n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla,

son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée;

provisoirement du moins, le président était en sûreté.

Doña Carmen avait suivi le jeune homme.

--Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui

n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et

cè chapeau.

--Mais où irai-je?

--Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.

--Me cacher! murmura-t-il douloureusement.

--Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où

conduire son Excellence?

--Oui, mon colonel.

--Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds

comme de moi-même.

--Mais vous, mon ami?

--Moi! ma place est ici.

--Cependant ... reprit-il avec hésitation.

--Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.

Le général lui tendit la main.

--Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.

--Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.

En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra

parmi les insurgés.

--A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général,

pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.

--Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un

regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel,

murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à

suivre Beltran.

Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au

milieu des groupes.

Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista;

c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper

à la fureur de ses ennemis.

Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur

des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur

donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.

--Carmen! dit le colonel en se penchant vers la

jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant

Dieu!

La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui

répondit avec un doux sourire:

--Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi

que d'être condamnée à te survivre!

Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie

apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.

--Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui

galopait à quelques pas en avant des arrivants.

Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.

--Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à

un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal?

Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de

notre illustre président Juárez.

Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.

--J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.

--Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que

vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas?

Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous?

demanda-t-il à voix haute.

--Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant

quelques pas en avant.

Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement

spontané, il lui tendit la main.

--Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite;

lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends

justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends

pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.

--Mais, général, s'écria don Torribio.

--Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans

votre hacienda del _Palo Negro_; j'ai ordre de vous y faire conduire

immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la

fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!

Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.

Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils

devaient craindre ou se rejouir.

Le général se hâta de dissiper leurs doutes.

--Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en

enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays,

cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que

vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla

est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre

mariage, de vous retirer où bon vous semblera.

--Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.

Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.

--Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita?

reprit le vieux soldat.

--Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?

--Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je

vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante

enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au

couvent.

Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats,

et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris

de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute

la population qui jamais n'avait paru si heureuse.

La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.

Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.

Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.

UNE

CHASSE AUX ABEILLES

SOUVENIR DES PRAIRIES

De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit,

est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite

continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents

étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent

au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour

persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par

les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à

même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.

Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le

héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me

faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit

un impérissable souvenir.

Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus

sauvages et les plus désertes du Mexique.

A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me

trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave

hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la

limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par

des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras

ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité

mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur

bienveillante et fraternelle simplicité.

Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante

ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait

heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.

La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie

agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.

Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se

passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la

chasse qu'il songea tout d'abord.

Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes,

furent livrés à notre merci.

Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars,

ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé

si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous

aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à

dix et quinze lieues à la ronde.

Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné

à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me

prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique

des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ,

sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait

cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si

souvent préparées.

Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux

fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à

m'endormir.

Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi,

ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière,

enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.

--Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.

--Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour

demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.

--Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et

laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes

espèces d'animaux?

--Pas ceux-là, fit-il en souriant.

--Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?

--Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?

--Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.

--Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis

quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous

mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous

convient-il?

--C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais

réellement comment vous remercier.

--Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.

Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de

savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui

m'intriguait au plus haut point.

Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en

fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là!

--Déjà levé? me dit joyeusement don López.

--Comme vous voyez, et prêt à partir.

--Eh bien! alors en route.

On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des

prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire

trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété

est proverbiale.

Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.

--Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?

--Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles

aujourd'hui.

--Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il

sentencieusement.

--Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil,

je suppose?

--Non, mais nous pourrions tuer autre chose.

--Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.

--Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!

Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous

changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.

Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois

rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un

sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de

mezquites.

--Avez-vous faim? me demanda mon hôte.

--Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course

matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un

appétit du diable.

--Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.

En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une

clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines

fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.

--Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.

--Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.

Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé

entre nous les provisions contenues dans ses _alforjas_ et le déjeuner

commença gaiement.

Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les

oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs

têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.

--Ils sentent quelque chose, dis-je.

--C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents.

Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et

prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un

second.

--Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal

qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé

nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.

--Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.

--Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.

--Diable! si nous partions.

--Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les

tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.

--Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en

souviendrai, savez-vous?

--Oh! c'est intéressant, vous verrez.

--Caramba! je le crois bien.

--Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?

--Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du

renseignement.

Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.

--Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement,

ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim;

il est temps de nous préparer.

--A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de

mon hôte.

--A chasser les tigres, pardieu!

--Mais je n'ai qu'un machette.

--C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et

s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de

terreur.

--Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette

peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre

viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche

pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous

l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je

connaisse.

--Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre?

--Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.

--C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la

chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!

Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire

contre fortune bon cœur; je ne voulais pas laisser supposer au digne

Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable

d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire

bonne contenance.

Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte,

j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse

aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes

fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.

Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue,

écoutait attentivement les bruits de la forêt.

Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies · 第 7 / 11 段