d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au
galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers
les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se
fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner
leurs masures dans les bas quartiers de la cité.
A la première nouvelle de la résolution prise par le président
intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni
et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur
provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher
les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le
feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.
Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du
corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole,
etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres
de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en
parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en
établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.
La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment
auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et
désœuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence
funèbre.
La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du
timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les
plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de
vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient
complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il
était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur
la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé,
vers une échoppe _d'évangelista_ (écrivain public), située vers le
milieu à peu près de la galerie des Portales.
Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un
air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il
frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu,
car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte
s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma
aussitôt derrière lui.
La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu
y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé
au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans
la boiserie.
Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds
invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue
dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un
escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.
Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.
--Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait
précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi
perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.
--Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.
--C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.
Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en
remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu
demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise
américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur
des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par
des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux
se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se
rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement
disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement
circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.
Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour
retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle
encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas
habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves,
excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont
été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.
La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le
palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'île
la plus vaste du groupe.
Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci
avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses
communications d'un point à un autre, existent encore dans cette
partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols,
mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel
aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé
l'inconnu était de ce nombre.
Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha
la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à
descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes
par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se
trouvait.
Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que
de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez
élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper
la tète contre la paroi supérieure.
Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à
quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans
doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée
sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la
précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus
facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance,
s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer
dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une
parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec
certitude dans cette espèce de labyrinthe.
L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain.
Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir
franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux
qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les
premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre,
s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.
--Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.
Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur
le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un
instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier,
cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte
fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu
posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte
s'ouvrit.
Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait
toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau
derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un
boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte,
fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le
bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.
Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir,
appuya la main droite sur son cœur comme pour en comprimer les
battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas
en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et
regarda.
Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête,
trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les
unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais
toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère
contenue.
Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la
mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus
riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.
Au moment où l'inconnu appuyait son œil contre la portière, un homme
d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de
l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:
--Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez,
je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures
passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega
entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois
heures à peine, finissons-en.
Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par
des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité;
quelques-uns protestèrent faiblement.
Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme
s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.
--Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout
retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance
tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous
rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.
--Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain
âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde
surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement
à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave
pour qu'on y réfléchisse.
--A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les
épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée
loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son
consentement n'a donc aucune valeur pour nous.
--Cependant, appuya un des invités.
--Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la
mort de mon frère et de ma belle-sœur, j'ai été régulièrement nommé
tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois;
j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que
j'avais accepté.
--Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.
--Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le
vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait
formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent
éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire
valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse
verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña
Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la
République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cœur
passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier
français sans feu ni lieu?
--Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants
avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion
du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable
cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne
parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez
aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas
un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus
grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait
prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville?
Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce
qu'il est né en France? Mais votre sœur, la mère de notre parente
Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de
son cœur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?
A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu,
serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater,
d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été
écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.
--Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela,
je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela
peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs
que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce,
et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez,
chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et
finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don
Torribio.
--Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une
catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain,
dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces
de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés,
emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de
vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à
la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de
la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies
passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville,
les _federalistas_ n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer
comme des bêtes fauves.
Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de
fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et
l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.
Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don
Torribio continua:
--Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il;
est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée
avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions
que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de
l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de
se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver
sa vie.
--C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.
--Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici:
le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez,
demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était
acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de
tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui
attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont
la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous,
señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une
protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y
a-t-il à hésiter?
--Non! s'écrièrent en chœur les assistants; doña Carmen doit épouser
le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous
sauver à ce prix.
--Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu,
n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?
--Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait
observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.
Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y
rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et
gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline
blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses
salutations des assistants.
Cette jeune fille, c'était doña Carmen.
En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir;
un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu
faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui
de son cœur était subitement monté à ses lèvres.
Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute
taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de
capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé
par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son
acceptation ou son refus.
Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes
présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña
Carmen demeuraient debout.
Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une
écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:
--Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez,
je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de
l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai
rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.
La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant
d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs
qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa
sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que
celui-ci détourna la tête.
--Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement
distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître
de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans
essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me
contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!
--Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.
--Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce
papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.
--Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un
pas vers elle.
--Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je
ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là,
vous n'oseriez....
--Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et
aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme!
--Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.
Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se
trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite
apparition.
Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme
s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles,
muets, atterrés.
Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie
ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses
sanglots:
--Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!
--Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je
saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.
--Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de
joie et de terreur.
Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour
regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti,
don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante
qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui
barrer le passage.
--Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez
pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour
tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu!
vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!
--Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout
en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous
m'assassiner, par hasard?
--Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans
notre droit?
Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames
avaient disparu en poussant des cris de frayeur.
Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes
désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une
douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de
fusils et de pistolets.
Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante
touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant,
malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait
point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.
Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un
revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres
serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé
vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.
Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une
issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune
homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur
masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du
desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux
abois.
Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la
joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui
le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci,
sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine,
se gardaient bien de franchir.
--Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le
mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il
vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser
le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à
prendre.
--Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps
tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de
son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?
--Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes
pris, caramba!
--Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à
doña Carmen.
--Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre
nous tous?
--Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.
--Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?
--Comme ceci, cher seigneur, regardez.
La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement
rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses
bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des
assistants ébahis et décontenancés.
Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court
que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.
Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que
cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts
de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement
pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il
leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.
L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air
assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la
rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.
Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au
bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.
Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie
et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une
expression d'ineffable reconnaissance.
--Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du
courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?
--Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon
brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne
sommes-nous pas sauvés maintenant?
--Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en
comparaison de ceux qui nous menacent encore.
--Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus
me séparer de vous, Octavio.
--Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va
falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je
crains que vos forces ne trahissent votre courage.
--Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi
qu'il arrive, je le supporterai.
Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux
détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre
haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.
Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur
l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.
--Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie;
je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.
--Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu
le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du
nouveau?