Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements

d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au

galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers

les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se

fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner

leurs masures dans les bas quartiers de la cité.

A la première nouvelle de la résolution prise par le président

intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni

et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur

provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher

les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le

feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.

Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du

corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole,

etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres

de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en

parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en

établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.

La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment

auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et

désœuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence

funèbre.

La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du

timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les

plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de

vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient

complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il

était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur

la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé,

vers une échoppe _d'évangelista_ (écrivain public), située vers le

milieu à peu près de la galerie des Portales.

Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un

air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il

frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu,

car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte

s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma

aussitôt derrière lui.

La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu

y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé

au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans

la boiserie.

Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds

invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue

dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un

escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.

Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.

--Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait

précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi

perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.

--Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.

--C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.

Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en

remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu

demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise

américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur

des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par

des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux

se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se

rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement

disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement

circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.

Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour

retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle

encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas

habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves,

excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont

été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.

La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le

palais de _Motecuzoma_ et le grand _Teocali_, forme le centre de l'île

la plus vaste du groupe.

Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci

avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses

communications d'un point à un autre, existent encore dans cette

partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols,

mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel

aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé

l'inconnu était de ce nombre.

Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha

la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à

descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes

par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se

trouvait.

Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que

de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez

élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper

la tète contre la paroi supérieure.

Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à

quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans

doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée

sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la

précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus

facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance,

s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer

dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une

parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec

certitude dans cette espèce de labyrinthe.

L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain.

Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir

franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux

qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les

premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre,

s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.

--Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.

Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur

le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un

instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier,

cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte

fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu

posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte

s'ouvrit.

Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait

toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau

derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un

boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte,

fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le

bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.

Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir,

appuya la main droite sur son cœur comme pour en comprimer les

battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas

en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et

regarda.

Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête,

trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les

unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais

toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère

contenue.

Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la

mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus

riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.

Au moment où l'inconnu appuyait son œil contre la portière, un homme

d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de

l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:

--Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez,

je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures

passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega

entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois

heures à peine, finissons-en.

Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par

des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité;

quelques-uns protestèrent faiblement.

Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme

s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.

--Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout

retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance

tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous

rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.

--Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain

âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde

surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement

à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave

pour qu'on y réfléchisse.

--A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les

épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée

loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son

consentement n'a donc aucune valeur pour nous.

--Cependant, appuya un des invités.

--Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la

mort de mon frère et de ma belle-sœur, j'ai été régulièrement nommé

tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois;

j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que

j'avais accepté.

--Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.

--Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le

vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait

formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent

éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire

valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse

verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña

Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la

République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cœur

passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier

français sans feu ni lieu?

--Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants

avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion

du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable

cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne

parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez

aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas

un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus

grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait

prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville?

Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce

qu'il est né en France? Mais votre sœur, la mère de notre parente

Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de

son cœur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?

A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu,

serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater,

d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été

écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.

--Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela,

je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela

peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs

que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce,

et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez,

chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et

finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don

Torribio.

--Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une

catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain,

dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces

de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés,

emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de

vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à

la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de

la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies

passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville,

les _federalistas_ n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer

comme des bêtes fauves.

Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de

fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et

l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.

Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don

Torribio continua:

--Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il;

est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée

avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions

que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de

l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de

se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver

sa vie.

--C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.

--Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici:

le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez,

demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était

acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de

tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui

attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont

la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous,

señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une

protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y

a-t-il à hésiter?

--Non! s'écrièrent en chœur les assistants; doña Carmen doit épouser

le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous

sauver à ce prix.

--Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu,

n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?

--Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait

observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.

Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y

rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et

gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline

blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses

salutations des assistants.

Cette jeune fille, c'était doña Carmen.

En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir;

un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu

faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui

de son cœur était subitement monté à ses lèvres.

Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute

taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de

capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé

par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son

acceptation ou son refus.

Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes

présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña

Carmen demeuraient debout.

Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une

écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:

--Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez,

je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de

l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai

rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.

La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant

d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs

qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa

sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que

celui-ci détourna la tête.

--Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement

distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître

de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans

essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me

contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!

--Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.

--Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce

papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.

--Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un

pas vers elle.

--Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je

ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là,

vous n'oseriez....

--Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et

aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme!

--Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.

Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se

trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite

apparition.

Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme

s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles,

muets, atterrés.

Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie

ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses

sanglots:

--Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!

--Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je

saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.

--Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de

joie et de terreur.

Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour

regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti,

don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante

qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui

barrer le passage.

--Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez

pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour

tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu!

vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!

--Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout

en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous

m'assassiner, par hasard?

--Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans

notre droit?

Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames

avaient disparu en poussant des cris de frayeur.

Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes

désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une

douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de

fusils et de pistolets.

Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante

touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant,

malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait

point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.

Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un

revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres

serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé

vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.

Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une

issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune

homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur

masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du

desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux

abois.

Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la

joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui

le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci,

sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine,

se gardaient bien de franchir.

--Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le

mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il

vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser

le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à

prendre.

--Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps

tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de

son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?

--Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes

pris, caramba!

--Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à

doña Carmen.

--Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre

nous tous?

--Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.

--Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?

--Comme ceci, cher seigneur, regardez.

La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement

rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses

bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des

assistants ébahis et décontenancés.

Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court

que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.

Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que

cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts

de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement

pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il

leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.

L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air

assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la

rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.

Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au

bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.

Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie

et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une

expression d'ineffable reconnaissance.

--Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du

courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?

--Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon

brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne

sommes-nous pas sauvés maintenant?

--Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en

comparaison de ceux qui nous menacent encore.

--Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus

me séparer de vous, Octavio.

--Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va

falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je

crains que vos forces ne trahissent votre courage.

--Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi

qu'il arrive, je le supporterai.

Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux

détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre

haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.

Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur

l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.

--Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie;

je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.

--Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu

le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du

nouveau?

Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies · 第 6 / 11 段