doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la
hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé
leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.
A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de
feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons,
vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la
pressa sur son cœur.
--Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à
rendre.
--Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son
sein.
Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible
pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le
chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire
les nœuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire
le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu
et désespéré sur le sol.
Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.
Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une
colère impuissante à ce qui s'était passé.
Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des
sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le
lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de
Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.
Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent
au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il
pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté.
Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière
qui arrivait comme un tourbillon.
Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les
armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.
Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à
repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.
IX
LA LOI DES PRAIRIES.
Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on
enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux
Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les
loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les
routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés,
Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et
partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.
Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des
guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été
envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs
comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en
marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au
coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la
sentinelle des chasseurs avait aperçus.
Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une
escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au
Castor et descendit dans la plaine.
Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se
voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec
furie l'une contre l'autre.
Certes, pour qui n'eût pas été au fait des mœurs singulières de la
Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il
n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre,
les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux
avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens,
et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes
demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.
Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle
qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en
s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.
Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour
eux et leurs guerriers.
--Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de
premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie
de la Prairie.
--Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef
des Pawnies?
--Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon cœur se
réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.
--Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme
mon frère.
Le chasseur s'inclina avec courtoisie.
--Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont
nombreux dans la pampa.
--Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le
gibier que je voulais atteindre.
--Mon frère est heureux.
--Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la
guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?
--Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.
--Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.
L'Indien s'inclina à son tour.
Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.
--Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part
d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le
chasseur.
--Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je
m'arrête.
--Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il
cherche à ravir la chevelure?
--Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et
mon ennemi n'est-il pas le sien?
--Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don
López, cet homme est en mon pouvoir.
--Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles?
fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la
passion qui grondait au fond de son cœur.
--Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il
commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.
--Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une
certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...
--Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son
mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant
comme une lame d'acier.
--Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son
tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la
squaw d'un lièvre des visages pâles.
A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et,
saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.
Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux
troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à
l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et,
s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient
son âge et sa réputation:
--Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il,
des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves
intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les
visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit
être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur
est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne
vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées
par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet
des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au
conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite
à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils
soient sauvegardés.
--Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.
--J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas
que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais
parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra
enfreindre les lois de la Prairie.
Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de
sa troupe et regagna son camp.
Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne
pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au
fond de son cœur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque
les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le
vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une
pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa
activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.
Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de
sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour
ouvrir la discussion.
Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs,
et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et
conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la
plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante
de bonheur, caracolait auprès de lui.
Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable
village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues
et des places.
A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés,
accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.
Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre,
précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur
un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que,
derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée
de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures
humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata,
et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par
quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des
regards effarés et qui était plus mort que vif.
Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il
s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.
Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de
l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.
--Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les cœurs, dirent-ils ensemble,
écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous
réunissent.
Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un
trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:
--Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère!
vos paroles seront enterrées là.
Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles
du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus
et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun
protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise
et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.
Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou
en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il
égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc
tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata,
coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus
la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un
nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les
mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne
sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie
malfaisant.
--Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous
les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant.
Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant
que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait
de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre
aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons
l'honorer.
--Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des
chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de
prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que
cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.
A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les
Indiens restèrent un moment interdits.
--Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car
il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.
--Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme
une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il
mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les
enfants.
Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le
sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent
à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:
--Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.
Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que
par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber
évanoui au milieu des chasseurs.
--Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que
ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis
prêt à vous suivre.
Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont
le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des
guerriers.
Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers
le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés
en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut
apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.
Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant
à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de
touffes de crins teints en rouge.
Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers
le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il
la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite
gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout
au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé,
Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le
chasseur:
--Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.
--Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon
frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à
m'adresser à propos de mes prisonniers.
--Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le
sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame
la loi des Prairies, œil pour œil, dent pour dent.
--Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement
le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs,
que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies,
il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un
ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas
que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit
souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.
--Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son
siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin
que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans
mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous
et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée
et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche,
heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que
je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine
et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois,
l'application de la loi des Prairies.
Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de
mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords,
lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.
Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste
terrible:
--Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni
par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but
était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je
l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère;
de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et
de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me
reconnais-tu, don López?
--Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.
--Pas de grâce, continua Néculpangue, œil pour œil, dent pour dent.
Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la
tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps
son prisonnier.
Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur,
à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta
un poignard, en lui disant d'une voix émue:
--Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs
comme un homme de cœur, tes victimes crient après toi. Wacondah te
pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.
Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression
impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de
fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:
--Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les
bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je
saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers
Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!
Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard
dans le cœur.
--Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il
n'est plus de bonheur pour moi.
A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant
le reliquaire que celui-ci portait au cou:
--Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.
A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de
tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les
premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de
ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et
serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.
--Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.
Le jeune homme le retint longtemps serré sur son cœur, dans une
étreinte passionnée.
Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent
l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.
Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant
devant le chasseur:
--Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs
de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma sœur.
Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.
--C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté
et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce
pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!
Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.
UNE
NUIT DE MEXICO
SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION
Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne
capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante
créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui
bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale
distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur
niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont
Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement
tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne
fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes
chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.
L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée
de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des
Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu
des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à
la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre
compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de
couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents
qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout
entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par
les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du
soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des
arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement
orientale qui étonne et séduit à la fois.
Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce
conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle
droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales,
qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo
Domingo, de la Moneda et de San Francisco.
Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan
unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans
toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une
des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du
président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes,
une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la
quatrième se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant démoli, et
le portal de las Flores.
Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur
torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se
renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi
l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les
font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de
cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers
le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient
envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle
inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens
et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la
façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats
de rire; enfin, comme la ville enchantée des _Mille et une nuits_,
au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup
réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie
et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins
poumons.
Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité
allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président
intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes
dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez,
devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal,
fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques
soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter
la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des
troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau
président.
Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les
Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils
ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder
tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur
goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents
à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils
savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse,
rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient
à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une
augmentation des impôts.
Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand
drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter
et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des
événements politiques.