A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux

doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la

hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé

leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.

A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de

feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons,

vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la

pressa sur son cœur.

--Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à

rendre.

--Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son

sein.

Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible

pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le

chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire

les nœuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire

le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu

et désespéré sur le sol.

Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.

Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une

colère impuissante à ce qui s'était passé.

Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des

sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le

lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de

Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.

Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent

au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il

pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté.

Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière

qui arrivait comme un tourbillon.

Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les

armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.

Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à

repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.

IX

LA LOI DES PRAIRIES.

Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on

enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux

Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les

loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les

routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés,

Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et

partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.

Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des

guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été

envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs

comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en

marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au

coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la

sentinelle des chasseurs avait aperçus.

Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une

escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au

Castor et descendit dans la plaine.

Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se

voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec

furie l'une contre l'autre.

Certes, pour qui n'eût pas été au fait des mœurs singulières de la

Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il

n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre,

les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux

avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens,

et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes

demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.

Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle

qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en

s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.

Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour

eux et leurs guerriers.

--Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de

premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie

de la Prairie.

--Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef

des Pawnies?

--Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon cœur se

réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.

--Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme

mon frère.

Le chasseur s'inclina avec courtoisie.

--Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont

nombreux dans la pampa.

--Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le

gibier que je voulais atteindre.

--Mon frère est heureux.

--Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la

guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?

--Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.

--Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.

L'Indien s'inclina à son tour.

Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.

--Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part

d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le

chasseur.

--Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je

m'arrête.

--Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il

cherche à ravir la chevelure?

--Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et

mon ennemi n'est-il pas le sien?

--Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don

López, cet homme est en mon pouvoir.

--Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles?

fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la

passion qui grondait au fond de son cœur.

--Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il

commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.

--Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une

certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...

--Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son

mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant

comme une lame d'acier.

--Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son

tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la

squaw d'un lièvre des visages pâles.

A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et,

saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.

Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux

troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à

l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et,

s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient

son âge et sa réputation:

--Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il,

des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves

intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les

visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit

être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur

est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne

vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées

par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet

des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au

conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite

à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils

soient sauvegardés.

--Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.

--J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas

que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais

parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra

enfreindre les lois de la Prairie.

Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de

sa troupe et regagna son camp.

Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne

pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au

fond de son cœur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque

les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le

vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une

pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa

activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.

Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de

sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour

ouvrir la discussion.

Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs,

et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et

conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la

plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante

de bonheur, caracolait auprès de lui.

Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable

village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues

et des places.

A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés,

accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.

Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre,

précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur

un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que,

derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée

de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures

humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata,

et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par

quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des

regards effarés et qui était plus mort que vif.

Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il

s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.

Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de

l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.

--Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les cœurs, dirent-ils ensemble,

écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous

réunissent.

Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un

trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:

--Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère!

vos paroles seront enterrées là.

Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles

du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus

et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun

protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise

et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.

Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou

en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il

égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc

tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata,

coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus

la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un

nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les

mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne

sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie

malfaisant.

--Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous

les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant.

Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant

que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait

de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre

aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons

l'honorer.

--Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des

chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de

prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que

cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.

A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les

Indiens restèrent un moment interdits.

--Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car

il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.

--Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme

une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il

mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les

enfants.

Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le

sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent

à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:

--Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.

Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que

par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber

évanoui au milieu des chasseurs.

--Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que

ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis

prêt à vous suivre.

Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont

le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des

guerriers.

Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers

le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés

en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut

apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.

Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant

à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de

touffes de crins teints en rouge.

Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers

le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il

la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite

gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout

au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé,

Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le

chasseur:

--Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.

--Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon

frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à

m'adresser à propos de mes prisonniers.

--Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le

sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame

la loi des Prairies, œil pour œil, dent pour dent.

--Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement

le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs,

que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies,

il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un

ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas

que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit

souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.

--Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son

siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin

que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans

mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous

et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée

et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche,

heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que

je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine

et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois,

l'application de la loi des Prairies.

Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de

mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords,

lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.

Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste

terrible:

--Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni

par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but

était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je

l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère;

de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et

de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me

reconnais-tu, don López?

--Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.

--Pas de grâce, continua Néculpangue, œil pour œil, dent pour dent.

Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la

tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps

son prisonnier.

Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur,

à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta

un poignard, en lui disant d'une voix émue:

--Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs

comme un homme de cœur, tes victimes crient après toi. Wacondah te

pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.

Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression

impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de

fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:

--Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les

bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je

saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers

Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!

Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard

dans le cœur.

--Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il

n'est plus de bonheur pour moi.

A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant

le reliquaire que celui-ci portait au cou:

--Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.

A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de

tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les

premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de

ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et

serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.

--Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.

Le jeune homme le retint longtemps serré sur son cœur, dans une

étreinte passionnée.

Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent

l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.

Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant

devant le chasseur:

--Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs

de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma sœur.

Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.

--C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté

et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce

pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!

Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.

UNE

NUIT DE MEXICO

SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION

Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne

capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante

créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui

bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale

distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur

niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont

Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement

tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le _Popocatepelt, montagne

fumante,_ et l'_Izlaczchualt_ ou la _Femme blanche_, dont les cimes

chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.

L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée

de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des

Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu

des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à

la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre

compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de

couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents

qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout

entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par

les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du

soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des

arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement

orientale qui étonne et séduit à la fois.

Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce

conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle

droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales,

qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo

Domingo, de la Moneda et de San Francisco.

Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan

unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans

toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une

des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du

président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes,

une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la

quatrième se trouvaient deux bazars, le _Parian_, maintenant démoli, et

le portal de las Flores.

Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur

torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se

renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi

l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les

font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de

cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers

le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient

envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle

inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens

et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la

façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats

de rire; enfin, comme la ville enchantée des _Mille et une nuits_,

au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup

réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie

et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins

poumons.

Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité

allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président

intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes

dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez,

devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal,

fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques

soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter

la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des

troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau

président.

Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les

Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils

ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder

tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur

goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents

à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils

savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse,

rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient

à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une

augmentation des impôts.

Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand

drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter

et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des

événements politiques.

Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies · 第 5 / 11 段