présenterez de ma part à l'Œil-Gris, c'est le chef de la tribu, une
de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma
part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous
aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez
avec vous une outre d'aguardiente; l'Œil-Gris, auquel vous montrerez
cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et
vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les
conduirez ici. M'avez-vous compris?
--Parfaitement.
--Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans
vos mains le sort de tous vos compagnons.
Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui
lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef
lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit,
accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le
suppliaient de se hâter.
Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte
distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à
ses oreilles, un nœud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à
demi étranglé sur le sol.
Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les
cachaient et se précipitèrent sur lui.
--Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis
mort.
[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington
Irving, intitulé _Astoria._
[2] Villages.
VII
NÉCULPANGUE.
Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son
épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son
couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles
de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de
son compagnon en lui disant:
--Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus
utile que sa mort.
Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en
repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.
Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.
--Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si
heureusement pour lui.
--Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui
cherche un placer.
--Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et
l'ami de don López Arriaga.
--Chef, je vous assure que vous vous trompez.
--Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois
parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos
projets?
Le Mexicain baissa la tète.
--Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.
--La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.
Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant
Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise
seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.
--Parlez! murmura-t-il.
--Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et
de les suivre.
Pépé Naïpès obéit sans résistance.
Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga
avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les
degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment
où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la
poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré
les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des
gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin,
et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne
savaient plus de quel côté se diriger.
Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses
souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus
facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au
présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les
sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir
marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre
deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur
les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers
lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.
Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent
pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et
armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu
desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue,
Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se
contentèrent de jeter un coup d'œil autour d'eux sans manifester la
moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse
avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part
quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi
vite qu'ils s'étaient montrés.
Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient
échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les
peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le
raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de
les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en
cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer
une parole.
Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps
avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion
sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.
Pépé Naïpès connaissait trop bien les mœurs indiennes pour s'étonner
de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible
lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi
l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant;
il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste
suspect il serait en un clin-d'œil renversé et garrotté.
Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque
instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à
la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé
Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait
attaqué le camp et s'en était emparée.
C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga
avait annoncé l'arrivée à don López.
Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui
l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.
--Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos
frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en
détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté
par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition
a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de
reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos cœurs
et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au
pouvoir de ses ravisseurs?
A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée,
et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des
tomahawks et les canons des rifles.
--Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement
Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il
avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il
doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il
ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et
nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs
chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour
dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?
--Notre père a bien parlé, répondirent en chœur les chefs en
s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en
lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.
--Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête
grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.
Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque
auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez
peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en
scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander
mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.
Néculpangue le considéra un instant de cet œil profond auquel rien
n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait
reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et
combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait;
alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air
riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce
fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.
--Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service
à mon frère.
--Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les
façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien
sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.
--Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?
--Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis
certain qu'il sera de mon avis.
--Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en
venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait,
et je ne savais ce que je faisais.
--Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et
qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent,
bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre
fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines
circonstances.
--Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai
sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.
--Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.
--Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de
faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?
--Parlez, chef, je suis à vos ordres.
--Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?
--Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!
--Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?
--Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où
il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.
--Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est
vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.
--Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une
haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la
rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef
indien.
--La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.
--En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.
--Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est
devenue? dit Nauchenanga.
--Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.
En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de
Néculpangue.
--Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il
peut se retirer.
--Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se
souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.
Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue
et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.
--Que veut faire de cet homme notre grand médecin?
--Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cœur palpitant à
Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.
--Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix
douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut
honorer.
--Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.
Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien,
quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est
plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent
briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut
s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de
concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout
respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.
Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter
plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la
victime qu'ils convoitaient.
--Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui
appartient: Jurùpari sera content.
--Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il
puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat,
répondit le devin avec un sourire de satisfaction.
Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant
Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant
ébranlée par son hésitation.
Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris
pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en
vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux
qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il
perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le
jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du
supplice.
VIII
LA CHASSE AUX ÉLANS.
Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était
parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait
pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche
pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don
López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en
vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient
aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait,
le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des
bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher
en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue
noire qui couraient effarés çà et là.
Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à
envelopper la nature comme d'un épais linceul.
Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon
avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout
vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur.
Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la
mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa
Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils
avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner
les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes
regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain,
et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se
donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était
pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de
long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé
depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était
si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa
troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides
par le malheur.
Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du
placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment
découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le
fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état
dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une
cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le
presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!
Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie,
et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant
sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré
plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et
presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie
passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.
A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la
pauvre Rant-chaï-waï-mè.
Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait
silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien
changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première
fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux
s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la
captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté
du désert.
Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle
avait lu au fond du cœur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait
pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une
jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des
heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui,
pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.
La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était
plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des
diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses
rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques.
Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de
senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère
transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et
reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un
silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement
par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et
qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le
calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant
plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.
Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don
López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.
--Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà
un oiseau qui chante bien tard.
--Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.
--Caray! de quel augure parlez-vous?
--J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que,
lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un
malheur.
--Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que
les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu
besoin de présages pour cela!
En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était
fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle
force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres
situés sur la lisière du camp.
Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son
esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit
qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López
secoua la tête et reprit sa promenade.
La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété
qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si
quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa
première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un
observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose
d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard
brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait
en proie à une grande émotion intérieure.
Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent
dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de
la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne
tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul
veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était
telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.
La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si
ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois
reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se
réveiller.
Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La
solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de
fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes
élans rôdaient parmi les arbres.
A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux
leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López
la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette
demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte
que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les
oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les
environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour
rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue
veille, il partit avec les chasseurs.
A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se
fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.
--C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais
entendu chanter cet oiseau pendant le jour.
--Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage,
répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante
auprès d'un tombeau ça porte malheur.
Don López haussa les épaules avec dédain.
Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air,
Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où
étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou
dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et
suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.
La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en
rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses
gardiens, le cœur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva
jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile
quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de
son cœur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre
fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux
que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit
le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité
surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas
à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de
cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.
Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut
point d'intérêt pour les gambucinos.
Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en
silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent
afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents
animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter
insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter
qu'ils avaient des ennemis près d'eux.
Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent
les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs
lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas
produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du
tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi
à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils
s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec
soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.
Alors il se passa une chose étrange.
Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire
place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur
des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs
chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un
lasso sur les épaules et les renversant à terre.
Don López et ses hommes étaient prisonniers.
--Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment
trouvez-vous celui-là!
Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter
en silence. Un seul murmura entre ses dents:
--J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait
malheur!