Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise;

comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de

l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse

défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois

les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant

ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols;

souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant

à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils

désespéraient de triompher autrement.

Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient

péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort

et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant

une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se

trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner

quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé;

mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient

suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à

l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées

qu'ils lancèrent dans toutes les directions.

Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens,

profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie,

escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les

gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage

et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient

accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes

encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.

Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver

les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado

qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à

ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain

que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de

la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se

trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.

Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille

au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue

de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.

--Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi,

waïnè; il faut partir.

--Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!

--Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence:

le temps est précieux.

--Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort,

dit fièrement la jeune fille.

--Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec

colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?

Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.

Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait

violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il

chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les

mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa

un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil

froncé, l'attitude menaçante:

--Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de

ma nation qui m'appellent.

Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en

poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui

avait traversé le bras.

--Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec

un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.

Et, l'œil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes,

elle se prépara à renouveler la lutte.

Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe

au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer

le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit

tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur

le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper

le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa

aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança

sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.

La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de

sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes,

à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son

lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en

silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec

toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer

ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente.

Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme

lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi

mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.

--Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore

vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main

morte!

--Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa

ceinture.

--Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les

mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser

compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car

je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois

faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces

inutiles et causons un peu.

--Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant

d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.

Le coup partit.

Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du

chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle,

qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais

il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la

tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.

Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent

dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.

Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une

quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après

les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir

en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant

les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la

fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa

sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les

individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et

les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don

López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se

laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha

sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa

petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un

ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.

Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il

poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi

galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs

et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et,

abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses

alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.

Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les

habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et

donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou

ralentir, car le but est la victoire ou la mort.

Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec

les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans

la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande,

franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie

avec une vitesse qui tenait du prodige.

Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et

tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons

passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant

par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et

lugubre appel d'un frère.

Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que

les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux

s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds

râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux

une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain

se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent

subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et

les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel,

ne purent retenir un cri d'épouvante.

Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte

céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune,

immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une

transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient

visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y

avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska

avait subitement cessé de couler.

Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec

une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme

par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et

s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité

inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la

plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la

terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les

collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui

lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença

à s'agiter avec un mouvement lent et continu.

--Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et

en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.

En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau

de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de

cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots

de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières

changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de

toutes parts sous les pas des hommes atterrés.

Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière

dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux

hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient

la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les

uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les

précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur

course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les

jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle

avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements

plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur

neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en

poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre

et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés

par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.

Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est

possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au

camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes

de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et

terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin

des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir

assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se

faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts

vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent

avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de

douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des

cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et

sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant

vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.

La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses;

vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud,

le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux

Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une

terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour

d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans

ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre

dans leurs cœurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur

vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons

à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de

sépulcre.

VI

LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.

Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et

les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il

leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti

sous les eaux ou dévoré par les flammes.

A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le

Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.

Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes

frères? dit-il.

--Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.

Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes

qui attendaient de lui leur salut.

--Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs

mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez,

dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et,

alors, que Wacondah vous protège.

Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus

hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se

laissaient tuer sans opposer de résistance.

Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de

confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos.

Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López,

ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les

avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir

ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils

l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.

Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une

seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado

avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion

qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.

La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que

le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans

ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les

gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en

cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras

mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en

pleine poitrine.

Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant

splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de

la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux

animaux.

Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette

adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient

déjà à les lancer dans les flots.

Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux,

tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs

pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter

son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et

deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.

Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les

mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas

épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de

sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les

chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait

la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses

côtés avec un sifflement sinistre.

--A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à

mon secours!

--Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!

Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le

chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière

pour venir en aide à celle qu'il aimait.

--Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?

Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de

Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au

milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de

conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la

main.

En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc

d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible

agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force

irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal

remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques

secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre

infranchissable s'ouvrit entre eux.

Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre

don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses

bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.

Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore

quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre

cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.

Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger;

l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain

bouleversé et inondé par les flots de la rivière.

Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu

de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à

toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière

les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il

fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui

galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers

se remirent à la recherche de leurs ennemis.

Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies,

avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était

facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même

considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les

circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut

donc là qu'il conduisit sa petite troupe.

Elle y arriva un peu après le milieu du jour.

Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle

raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.

Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui

fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de

toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se

nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement

un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret

de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des

marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui

lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes.

Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi

pour sa sépulture.

C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur.

Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et,

après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer

tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le

sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.

On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet

de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un

monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau

supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à

ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de

vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la

première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage

en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du

guerrier Indien et de son cheval[1].

Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils

commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant

les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses

palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé

circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.

Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau

de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette

hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la

rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est,

ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant

l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva

un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste

n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin

de tout préparer pour une vigoureuse défense.

Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par

la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna

donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on

coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des

cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme

du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se

trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de

faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait

par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient

imperceptible.

Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu

leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en

quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur

était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de

guerre et des objets indispensables à leur campement.

Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons;

ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent

pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité

considérable d'eau.

Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après

avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert

conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.

--Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez

aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.

--Hum! fit le ranchero, seul?

--Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs,

dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et

puis, que craignez-vous?

--Eh! d'être scalpé, donc!

--Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être

attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous

tués.

--C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?

--Oui, et dans le nôtre.

--Ah!

Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies · 第 3 / 11 段