comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de
l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse
défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois
les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant
ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols;
souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant
à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils
désespéraient de triompher autrement.
Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient
péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort
et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant
une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se
trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner
quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé;
mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient
suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à
l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées
qu'ils lancèrent dans toutes les directions.
Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens,
profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie,
escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les
gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage
et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient
accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes
encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.
Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver
les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado
qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à
ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain
que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de
la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se
trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.
Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille
au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue
de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.
--Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi,
waïnè; il faut partir.
--Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!
--Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence:
le temps est précieux.
--Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort,
dit fièrement la jeune fille.
--Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec
colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?
Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.
Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait
violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il
chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les
mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa
un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil
froncé, l'attitude menaçante:
--Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de
ma nation qui m'appellent.
Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en
poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui
avait traversé le bras.
--Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec
un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.
Et, l'œil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes,
elle se prépara à renouveler la lutte.
Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe
au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer
le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit
tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur
le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper
le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa
aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança
sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.
La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de
sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes,
à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son
lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en
silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec
toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer
ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente.
Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme
lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi
mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.
--Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore
vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main
morte!
--Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa
ceinture.
--Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les
mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser
compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car
je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois
faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces
inutiles et causons un peu.
--Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant
d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.
Le coup partit.
Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du
chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle,
qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais
il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la
tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.
Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent
dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.
Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une
quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après
les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir
en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant
les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la
fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa
sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les
individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et
les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don
López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se
laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha
sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa
petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un
ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.
Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il
poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi
galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs
et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et,
abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses
alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.
Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les
habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et
donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou
ralentir, car le but est la victoire ou la mort.
Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec
les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans
la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande,
franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie
avec une vitesse qui tenait du prodige.
Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et
tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons
passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant
par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et
lugubre appel d'un frère.
Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que
les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux
s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds
râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux
une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain
se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent
subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et
les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel,
ne purent retenir un cri d'épouvante.
Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte
céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune,
immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une
transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient
visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y
avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska
avait subitement cessé de couler.
Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec
une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme
par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et
s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité
inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la
plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la
terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les
collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui
lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença
à s'agiter avec un mouvement lent et continu.
--Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et
en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.
En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau
de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de
cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots
de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières
changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de
toutes parts sous les pas des hommes atterrés.
Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière
dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux
hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient
la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les
uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les
précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur
course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les
jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle
avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements
plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur
neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en
poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre
et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés
par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.
Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est
possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au
camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes
de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et
terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin
des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir
assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se
faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts
vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent
avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de
douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des
cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et
sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant
vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.
La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses;
vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud,
le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux
Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une
terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour
d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans
ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre
dans leurs cœurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur
vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons
à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de
sépulcre.
VI
LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.
Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et
les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il
leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti
sous les eaux ou dévoré par les flammes.
A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le
Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.
Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes
frères? dit-il.
--Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.
Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes
qui attendaient de lui leur salut.
--Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs
mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez,
dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et,
alors, que Wacondah vous protège.
Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus
hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se
laissaient tuer sans opposer de résistance.
Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de
confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos.
Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López,
ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les
avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir
ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils
l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.
Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une
seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado
avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion
qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.
La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que
le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans
ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les
gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en
cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras
mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en
pleine poitrine.
Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant
splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de
la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux
animaux.
Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette
adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient
déjà à les lancer dans les flots.
Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux,
tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs
pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter
son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et
deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.
Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les
mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas
épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de
sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les
chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait
la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses
côtés avec un sifflement sinistre.
--A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à
mon secours!
--Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!
Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le
chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière
pour venir en aide à celle qu'il aimait.
--Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?
Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de
Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au
milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de
conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la
main.
En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc
d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible
agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force
irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal
remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques
secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre
infranchissable s'ouvrit entre eux.
Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre
don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses
bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.
Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore
quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre
cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.
Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger;
l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain
bouleversé et inondé par les flots de la rivière.
Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu
de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à
toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière
les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il
fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui
galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers
se remirent à la recherche de leurs ennemis.
Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies,
avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était
facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même
considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les
circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut
donc là qu'il conduisit sa petite troupe.
Elle y arriva un peu après le milieu du jour.
Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle
raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.
Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui
fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de
toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se
nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement
un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret
de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des
marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui
lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes.
Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi
pour sa sépulture.
C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur.
Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et,
après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer
tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le
sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.
On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet
de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un
monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau
supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à
ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de
vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la
première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage
en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du
guerrier Indien et de son cheval[1].
Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils
commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant
les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses
palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé
circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.
Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau
de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette
hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la
rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est,
ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant
l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva
un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste
n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin
de tout préparer pour une vigoureuse défense.
Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par
la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna
donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on
coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des
cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme
du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se
trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de
faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait
par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient
imperceptible.
Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu
leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en
quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur
était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de
guerre et des objets indispensables à leur campement.
Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons;
ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent
pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité
considérable d'eau.
Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après
avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert
conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.
--Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez
aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.
--Hum! fit le ranchero, seul?
--Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs,
dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et
puis, que craignez-vous?
--Eh! d'être scalpé, donc!
--Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être
attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous
tués.
--C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?
--Oui, et dans le nôtre.
--Ah!