ne fut qu'une longue suite de combats soutenus contre les Indiens
qui les suivaient pour ainsi dire à la piste. Ils voulaient délivrer
le Pigeon-Volant, c'était là du moins le principal motif de leurs
agressions; le second était cette haine qui séparera toujours la race
rouge de la race blanche, race avide qui enserre d'année en année
davantage les Indiens, envahissant un jour leurs plus beaux territoires
de chasse, le lendemain promenant la charrue au lieu même où reposent
les os de leurs pères, les refoulant sans cesse vers les mornes désolés
et les pics neigeux des Montagnes Rocheuses, et qui ne sera satisfaite
que lorsqu'elle aura vu tomber sous ses coups le dernier de ces enfants
de la Prairie, abruti par les vices qu'elle lui aura inoculés.
[1] Femme.
IV
LA GROTTE DU SAYOTKATTA[1]
Le Néobraska--la Plate--ainsi que le nomment les Indiens, est un de
ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en
posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage
en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se
réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre
dans le Missouri.
C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large
fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous.
L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus
aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu.
La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule
silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes
si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste
plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé
à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une
grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès
semblables à des pierres tumulaires.
A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant
a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les
Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et
du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se
font les hécatombes à _Kitchi-Manitou._ Un grand nombre de crânes de
bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en
courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce
dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut
du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes,
la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies
et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore
américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui
ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou
longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin,
bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent
les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de
neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant,
empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur.
Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle
soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les
Indiens nomment _wabigon-quisi_», le mois des fleurs, la tranquillité
du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de
la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut
suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée
_Paduca_, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de
la fourche.
C'était l'heure où le _maukawis_[2] faisait entendre son dernier chant
pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du
soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges.
Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent
subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour
la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait
l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup
d'œil, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec
attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces
trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est
proverbiale dans le Nouveau-Monde.
Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie
sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille
moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient
remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où
l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa
chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir.
Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de
peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs.
Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût:
une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir
grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies
de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur
chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses
que savent si bien confectionner les _squaws_[3]. Une couverture
bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de
les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs
mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la
poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient
armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux
arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les
avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les
recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les
avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs,
car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes;
leurs montures mêmes, _mustangs_ presque aussi indomptés que leurs
maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont
ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de
plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges
et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise,
complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables.
Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les
ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un
vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun
attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas
d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente
pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à
peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées
d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval.
Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part
trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'œil et
l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux
personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à
voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des
Comanches.
Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de
Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et
le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos,
fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés
de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient
succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à
murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis
et les exhortations.
L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans
l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les
mystères de la nuit profonde qui l'entourait.
--Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à
dissimuler nos traces aux Pawnies?
--Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale,
les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît
tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux.
--Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis?
--Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme
le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur
chevelure; souvent on le croit loin et il est près.
--J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux
bandits qui l'accompagnent?
--Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit
l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît.
Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'œil de l'aigle et la
prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau
qui chante dans son cœur et qui lui dit: Viens! viens!
--Qu'entendez-vous par là? quel oiseau?
--Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion.
--L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher
de dire don López.
--L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui
échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va
parler.
--J'écoute.
--Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à
l'_endit-ha_[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux
cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile
d'atteindre le placer que je vous ai donné.
--Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un
soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se
préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de
nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert.
--Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme,
j'entends le silence!
Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles,
lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui,
le fit tomber sur les genoux.
Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine
au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de
la tente.
--Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de
guerre.
Et il s'élança dans la Prairie.
--Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups
enragés! Aux armes! enfants! aux armes!
En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués
derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment
des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans
la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant
faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute
bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour
il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les
Peaux-rouges, leurs ennemis mortels.
Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la
droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les
mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes
herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder
autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui
devenaient de moins en moins distincts.
Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert
de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il
était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises
différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du
cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri
poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait
sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce
tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages,
rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un
cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans
l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des
entrailles de la terre.
Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il
venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas
en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il
reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son œil
assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui:
--_Curujira_[7] a-t-il appris au sage _piaïes_[8] ce que le grand chef
comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme.
--Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner
le silence.
L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea
dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu
une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva,
à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de
forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une
lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté
en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa
poitrine, il attendit.
Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était
un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu
épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle
qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus,
séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques
et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue
en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de
chevelures humaines tressées avec art.
Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux
hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole.
--Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il.
L'Indien s'inclina.
--_Iurupari_[9] nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet
doit-il échouer!
--Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes.
--Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête.
--Mon frère est impatient, observa le devin.
--J'attends que mon père s'explique.
--Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en
jetant sur le chef un regard scrutateur.
--_Ouah!_ fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel
autre que mon père oserait habiter ici?
--Personne; mais d'autres peuvent y venir.
--Et qui donc?
--Néculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la
terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu?
A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva
d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur:
--_Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les
secrets d'un chef?
Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et
lui répondit d'une voix affectueuse:
--Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui
parle.
Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits
avaient repris leur impassibilité; il répondit:
--Que mon père me pardonne. Outkum[12] avait troublé mes esprits, je
n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué.
--Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec
calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent
ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur.
--Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à
l'heure je ne savais ce que je disais.
--Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne
qu'il le fasse attendre.
--Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout.
--Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà.
--Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à
dissimuler plus longtemps.
--Me voici! dit une voix mâle et sonore.
Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux
yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui.
--Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect
devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient
célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest.
Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des
Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais
qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres
robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une
de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont
impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude
vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de
finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils
noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux
lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat.
Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu
approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme
un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre
de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin
qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui
le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et
peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il
était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait
adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui
il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et
parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de
découvrir où il se retirait.
On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité
qui dépassait toute croyance.
D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et
surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant
à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie
raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant
en pareille matière.
Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos,
c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et
indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à
la main un rifle précieusement damasquiné.
Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole:
--Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a été
propice.
--Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai
obéi, répondit majestueusement le chef.
--Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier.
--Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être
commises dans l'accomplissement de ma mission.
--Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes.
--Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui,
immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le
moins du monde à leur laisser le terrain libre.
--Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main
du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et
Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane[15].
--La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le
désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père
m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici.
--Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour
accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son cœur; celle qu'il
aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il
ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa
parole est la plus belle vertu du guerrier indien.
--Qu'ordonne mon père?
--Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers
de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir.
Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui
souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du cœur
d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à
choisir, les prisonniers seront amenés ici.
--Cela sera fait.
--Et le Faucon-Noir?
--Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les
chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp.
--Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de
satisfaction.
--C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne.
--Mon frère le hait?
--Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga
avec un sourire indéfinissable.
--Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa
hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai
mon frère.
--Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef
avec un vif mouvement de joie.
--Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une
plus longue absence inquiéterait l'Espagnol.
Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes.
Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à
ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions,
poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp
des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers
le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par
intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des
lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude
de sauvages.
Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante
qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux,
s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques
pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le
cœur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque
et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des
cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient
devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours.
En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui
dit ce seul mot:
--Arrête!
Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent
qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains
et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue.
--Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il
aime.
--Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le
_walkon_ m'appelle à son aide.
--Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai.
--Le Faucon n'est pas un Indien.
--Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour
obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux
Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons
appellent don López.
Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à
l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus
qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en
désordre.
Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine
avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et
tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur.
[1] Sorcier voyant.
[2] Espèce de caille.
[3] Femmes indiennes.
[4] Composée de peaux de mouton et de ponchos.
[5] Point du jour.
[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les rivières de
l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, mais il
conserve toujours son cri plaintif.
[7] L'esprit des pensées.
[8] Sorcier.
[9] Esprit malin.
[10] Le lion du désert.
[11] Homme-femme! terme de souverain mépris.
[12] Le méchant esprit.
[13] Esprit des chemins.
[14] Souverain maître.
[15] Paradis indien.
[16] Enfants.
V
LE TREMBLEMENT DE TERRE.
Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un
drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains.