Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie

LE LION DU DÉSERT

Scènes de la vie indienne dans les prairies

Par

GUSTAVE AIMARD

PARIS

ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR

37, RUE SERPENTE, 37

A

MONSIEUR ERNEST MANCEAUX

CONSEILLER D'ÉTAT

Ce livre est dédié, comme témoignage de

respectueuse reconnaissance,

Par l'auteur,

GUSTAVE AIMARD.

Viry-Châtillon, 25 août 1864.

LE LION DU DÉSERT

Scènes de la vie indienne dans les prairies

I

LE RANCHO

Le presidio de Santa Fé, le poste le plus avancé que possèdent les

Mexicains dans la province de Sonora, est bâti au milieu d'une plaine

riante et fertile. Une de ses faces occupe l'ouverture du coude que

forme une petite rivière; il est ceint naturellement par les murs de

pierre des habitations dont il est bordé; l'entrée de chaque rue est

fermée par des pieux qui font palissade, et, comme dans la plupart des

_pueblos_ (villages) de l'Amérique du Sud, les maisons, élevées d'un

étage, sont couvertes en terrasse de terre bien battue, ce qui est

un abri suffisant dans ce beau pays où le ciel est toujours pur. Au

temps de la domination espagnole, Santa Fé jouissait d'une certaine

importance, grâce à sa position stratégique qui lui permettait de se

défendre facilement contre les incursions des Indiens; mais, depuis

l'émancipation du Mexique, ce pueblo, comme tous les autres centres

de population de ce malheureux pays, a vu sa splendeur s'évanouir à

jamais; et, malgré la fertilité de son sol et la magnificence de son

climat, il est entré dans une ère de décadence telle, que le jour

est prochain où ce ne sera plus qu'une ruine inhabitée; en un mot,

ce bourg, qui comptait, il y a cinquante ans, plus de trois mille

habitants, en possède aujourd'hui quatre cents à peine, rongés par les

fièvres et la plus honteuse misère.

Or, le 5 mars 1855, jour où commence cette histoire, entre trois et

quatre heures du soir, deux cavaliers bien montés entraient au grand

trot dans le presidio.

Le premier était un homme de quarante-cinq à cinquante ans; sa taille

haute, ses membres vigoureux et bien attachés indiquaient une force

et une agilité peu communes; son teint était bronzé, et ses traits

durs et hautains décelaient presque la cruauté; un air de franchise

qui rayonnait dans ses yeux tempérait néanmoins cette expression et

répandait même sur sa physionomie un charme dont il était difficile

de se défendre; le bas de son visage était couvert d'une barbe noire

et touffue, et d'épaisses boucles d'une longue chevelure brune mêlées

par places de fils argentés, s'échappaient de son chapeau de paille

à larges bords et tombaient en désordre sur ses fortes épaules. Son

costume, en partie recouvert d'un zarapé aux mille couleurs, et

d'un tissu d'une finesse extrême, ressemblait à celui des riches

hacenderos[1]. Son large pantalon de velours violet, garni d'une

profusion de boutons d'or ciselés avec art, et ouvert à la hauteur

du genou, laissait voir ses bottines de daim aux talons desquelles

sonnaient ces lourds éperons d'argent dont les molettes, larges comme

des soucoupes, obligent à marcher sur la pointe du pied; sa veste,

d'une étoffe et d'une couleur semblables au pantalon, ne lui descendait

que de quelques pouces au-dessous des aisselles, et permettait

d'entrevoir la fine chemise de batiste que fermait sur sa poitrine un

superbe diamant; une ceinture de soie rouge richement brodée, et dans

laquelle étaient passés un revolver à six coups, un poignard et une

hache, lui serrait les hanches, et un rifle damasquiné d'argent était

posé en travers de sa selle. Cet individu se nommait don López Arriaga.

Son compagnon portait un costume à peu près semblable au sien. C'était

un grave et long personnage à la figure taillée en fer de hache, et qui

répondait au nom de don Juan Venado.

Règle générale en Amérique: depuis la guerre de l'indépendance, tout le

monde a le droit au _don._

--Que vous ai-je annoncé, señor Venado? dit d'un ton satisfait don

López à son compagnon; vous le voyez, nous arrivons juste au bon

moment: personne n'est là pour nous espionner.

--Qui sait? répondit l'autre; croyez-moi, señor don López, dans les

villes il y a toujours quelqu'un aux aguets pour voir ce qui ne le

regarde pas, et en rendre compte à sa manière.

--C'est possible, murmura don López en haussant les épaules avec

dédain; je m'en moque comme d'un _costal de nueces_[2].

--Je n'en doute pas. Mais je crois que nous sommes arrivés enfin au

rancho[3] du señor Pépé Naïpès: ce doit être cette hideuse masure, si

je ne me trompe.

--En effet, c'est ici que nous avons affaire, pourvu que le drôle n'ait

pas oublié le rendez-vous que je lui ai donné. Attendez, señor don

Juan, je vais lui faire le signal convenu.

--Ce n'est pas la peine, señor don López, vous savez bien que je suis

toujours aux ordres de votre seigneurie quand il lui plaît de penser

à moi, répondit une voix railleuse partant de l'intérieur du rancho

dont la porte s'ouvrit et laissa voir dans son entrebâillement la haute

stature et la figure intelligente de Pépé Naïpès lui-même.

--_¡Ave Maria purísima!_[4] dirent les voyageurs en descendant de

cheval et entrant dans le rancho.

--_Sin pecado concebida_, répondit Pépé en prenant la bride des chevaux

qu'il conduisit dans l'écurie, où il les dessella et les mit devant une

énorme botte d'alfalfa[5].

Les deux Mexicains, fatigués d'une longue route, s'assirent sur un banc

adossé au mur et attendirent le retour de leur hôte en tordant entre

leurs doigts une cigarette de maïs.

L'endroit dans lequel ils se trouvaient n'avait rien de bien attrayant.

C'était une grande salle percée de deux fenêtres garnies de forts

barreaux de fer dont les vitraux crasseux ne laissaient pénétrer qu'un

jour incertain; ses murs nus et enfumés étaient couverts d'images

enluminées représentant divers sujets de sainteté; le mobilier ne

se composait que de trois ou quatre tables boiteuses et d'autant de

bancs. Quant au plancher, c'était tout simplement le sol battu, mais

rendu raboteux par la boue qu'avaient apportée les pieds des chalands.

Une porte soigneusement fermée conduisait à une chambre intérieure

dans laquelle couchait le ranchero; une autre porte faisait face à la

première: ce fut par celle-là que rentra Pépé dès qu'il eut donné ses

soins aux chevaux des voyageurs.

--Eh bien! señores, cria-t-il de la porte, quoi de nouveau? Le général

Alvarez se prépare-t-il à battre Santa Anna, ou celui-ci s'est-il enfin

emparé de son compétiteur?

--Ma foi, répondit don López, je n'en sais rien et je ne m'en occupe

guère. Nous avons à parler d'affaires plus intéressantes.

--_¡Caray!_ señor don López, quelle vivacité! s'écria Naïpès; avant de

causer, vous vous rafraîchirez bien un peu: il n'y a rien de tel qu'un

verre d'aguardiente pour éclaircir les idées.

L'eau-de-vie fut versée à pleins bords et absorbée d'un trait.

--Et maintenant causons sérieusement, dit don López à voix basse,

après avoir jeté un regard soupçonneux autour de lui. Ainsi que

nous en étions convenus, je suis allé à la Veracruz pour y recruter

les gens dont nous avons besoin; mais si l'on trouve à la Veracruz

autant de matelots qu'on en veut, il n'en est pas de môme pour

les _gambucinos_[6], je n'ai pu en trouver un seul; d'ailleurs,

qu'iraient-ils faire dans cette ville en ce moment, où la Californie

enlève pour ses riches placers tous les hommes du métier? Et puis,

comme il est fort probable que nous aurons maille à partir avec les

Indiens bravos; je me souciais peu d'enrôler des novices qui, à la

vue des premiers peaux-rouges, se sauveraient avec épouvante en nous

abandonnant au milieu des llanos; j'avais besoin, au contraire,

d'hommes aguerris et résolus, que nulle fatigue et nul péril ne

dégoûtassent, et qui, une fois attachés à notre entreprise, la

suivissent jusqu'au bout sans hésiter. Je m'en revenais donc assez

chagriné, lorsque le hasard ou plutôt ma bonne étoile me fit, il y a

quelques jours, rencontrer à Tubac le señor don Juan Venado que vous

connaissez déjà.

--Oui, interrompit Pépé avec un soupir, nous sommes de vieux amis.

--C'est vrai, répondit poliment don Juan, nous avons passé de bonnes

heures ensemble à México.

--Moi aussi je connais don Juan de longue date, poursuivit don López

en jetant un regard amical sur son compagnon; aussi n'ai-je pas hésité

à lui confier qu'un Indien nous ayant révélé à vous et à moi, señor

Pépé, un riche placer, nous avons formé le projet de réunir une troupe

d'hommes résolus afin de nous en emparer. Le señor don Juan, dont vous

connaissez la discrétion, comprit que nous ne voulions pas faire la

fortune du gouvernement aux dépens de la nôtre, et que, par conséquent,

l'expédition devait être préparée dans le plus grand secret; car Dieu

sait les embarras que nous occasionnerait une parole légère en ce

moment où le monde entier ne rêve que placers, mines d'or, etc., et où

tous les jours l'Europe vomit sur l'Amérique des nuées de vagabonds

avides de s'engraisser à nos dépens.

--Puissamment raisonné, observa Pépé d'un air convaincu.

--Bref, continua don López, j'ai pu, grâce à notre ami, réunir en

peu de jours, pour notre expédition, la plus belle collection de

_bribones_, tous gaillards de sac et de corde, ruinés par le monté[7],

et sur lesquels je puis compter parfaitement...

--Je suis en tous points de votre avis, señor don López; et maintenant

qu'avez-vous résolu?

--Nous n'avons pas de temps à perdre, reprit le Mexicain; ce soir même

nous nous mettrons en route: qui sait si déjà nous n'avons pas différé

trop longtemps notre départ? Peut-être quelques-uns de ces vagabonds

d'Europe dont je vous ai parlé ont-ils découvert notre placer: ces

misérables ont un flair particulier pour trouver l'or.

--¡Caray! mon maître, s'écria Pépé en frappant du poing sur la table;

ce serait à devenir fou: une affaire si bien combinée et si bien menée

jusqu'ici!

--J'y ai autant d'intérêt que vous, señor Pépé, répondit don López avec

un aplomb superbe; vous savez que de malheureuses spéculations m'ont

fait perdre toute ma fortune: je veux la rétablir d'un seul coup.

A ces paroles, le ranchero eut une peine incroyable à réprimer un

sourire, car il était de notoriété publique que le señor don López

Arriaga était un _lepero_[8] qui, en fait de fortune, n'avait jamais

possédé un cuartillo de patrimoine; que toute sa vie il n'avait été

qu'un aventurier, et que les malheureuses spéculations dont il se

plaignait étaient simplement une funeste veine au monté qui lui avait

récemment enlevé une vingtaine de mille piastres gagnées Dieu sait

comment. Mais le señor don López était un homme d'une bravoure sans

égale, doué d'un esprit fertile et prompt, que les hasards de sa vie

accidentée outre mesure avaient obligé à vivre longtemps dans les

llanos dont il connaissait aussi bien les détours que les ruses de ceux

qui les habitent.

Pour ces différentes raisons et bien d'autres encore, le señor don

López était le seul homme capable de mener à bien la difficile

expédition qu'ils allaient entreprendre, et le señor Pépé Naïpès, lui

aussi, avait de rudes revanches à prendre contre le monté; aussi eut-il

l'air d'ajouter la foi la plus complète à ce qu'il plut au señor don

López de dire touchant sa fortune perdue.

--Mais, dit-il après une seconde de réflexion, et la femme, qu'en

faisons-nous?

--La femme?

--Oui.

--Eh bien! nous...

En ce moment, deux coups vigoureux retentirent sur la porte

soigneusement verrouillée. Don López s'interrompit.

--Faut-il ouvrir? demanda Pépé.

--Oui, répondit don Juan; hésiter ou refuser pourrait donner l'éveil;

dans notre position, il faut tout prévoir.

Don López consentit d'un signe de tête, et le ranchero alla ouvrir la

porte, contre laquelle on continuait de frapper comme si l'on avait

l'intention de la jeter bas.

Un homme embossé dans un large manteau, et les ailes du chapeau

rabattues sur les yeux, entra dans la salle.

--_Santas tardes_[9], dit-il en portant la main à son chapeau sans

l'ôter cependant.

--_Dios las de a usted buenas_[10], répondit Pépé; que faut-il servir à

votre seigneurie?

--Une bouteille d'aguardiente, répondit l'étranger en s'installant dans

l'endroit le plus obscur de la salle.

Dès qu'il fut servi, il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but, et,

appuyant sa tête sur sa main, il sembla se plonger dans de sérieuses

réflexions, sans s'occuper davantage des gens qui se trouvaient auprès

de lui.

Cependant l'arrivée de l'inconnu avait glacé la faconde de nos trois

personnages, qui, les bras croisés et le dos au mur, restaient mornes

et silencieux, comme s'ils eussent pressenti que cet homme était un

ennemi; ils attendaient avec anxiété ce qui allait se passer. Enfin don

Juan, voulant savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce mystérieux

individu, se leva, remplit résolument son verre et se tournant vers

l'étranger toujours impassible en apparence:

--Señor caballero, lui dit-il avec cette politesse que possèdent à un

si suprême degré tous les Mexicains, j'ai l'honneur de boire à votre

santé.

A cette invitation, l'inconnu leva lentement la tête, fixa un instant

les yeux sur son interlocuteur, et lui répondit d'une voix sèche et

brève:

--C'est inutile, señor don Juan, car je ne boirai pas à la vôtre; ce

que je dis à vous, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, le señor don

López Arriaga, peut également le prendre pour lui, si bon lui semble.

--Qu'est-ce à dire, señor? demanda don López en se levant avec

violence. Auriez-vous l'intention de m'insulter?

--Il y a des gens avec lesquels on ne peut avoir cette intention,

reprit l'inconnu d'une voix incisive. Mais, señores, continuez donc

votre conversation. Elle était, à mon arrivée, des plus intéressantes:

vous parliez, je crois, d'une expédition que vous préparez, et même

n'était-il pas question, à l'instant où je suis entré, d'une femme

indienne que votre digne associé, le seigneur Pépé Naïpès, a enlevée

pour votre compte, et qui doit, je le suppose, vous servir d'otage

auprès de ses compatriotes? Que je ne vous dérange pas; je serais

charmé, au contraire, de savoir ce que vous comptez faire de cette

jeune femme.

Aucune expression ne saurait rendre le sentiment de stupeur et

d'épouvante qui s'empara des trois associés à cette révélation

accablante et imprévue de leurs projets. Un instant ils se figurèrent

avoir affaire au génie du mal, et firent simultanément le geste de se

signer. Mais don López et don Juan étaient des hommes qu'un événement,

si grave qu'il fut, ne pouvait longtemps abattre; le premier moment

passé, il se raidirent, et, l'étonnement faisant place à la colère, don

Juan tira de sa botte vaquera un couteau à lame bien acérée, et fut se

placer devant la porte, afin de barrer le passage à l'inconnu; tandis

que don López, le sourcil froncé et le machette à la main, s'avançait

résolument vers la table derrière laquelle leur étrange interlocuteur,

debout et les bras croisés, semblait les défier après les avoir si

cruellement raillés.

--Qui que vous soyez, señor caballero, dit don López en s'arrêtant à

deux pas de son adversaire, le hasard vous a rendu maître d'un secret

qui tue, et vous allez mourir.

--Vous croyez, señor don López? répondit l'autre avec un sourire

ironique.

-Défendez-vous si vous ne voulez pas que je vous assassine; car, vive

Dieu! je n'hésiterais pas, je vous en préviens.

--Je le sais, dit l'inconnu, et je ne serais pas la première personne

que vous tueriez lâchement; les mornes et les quebradas de la Sierra

Nevada ont entendu déjà les cris d'agonie de vos victimes.

A cette allusion faite par l'inconnu à un crime que don López croyait

ignoré de tous, une pâleur livide envahit son visage, un tremblement

convulsif agita tous ses membres. Il poussa un cri de rage et se

précipita sur l'étranger. Celui-ci attendit impassible le choc qui le

menaçait; mais, dès que don López fut à sa portée, il se débarrassa

vivement de son manteau et le jeta sur la tête de son ennemi, qui

roula sur le sol sans pouvoir se délivrer de l'étoffe maudite qui

l'enveloppait comme un réseau inextricable.

D'un bond l'étranger sauta par dessus la table, et, sans plus s'occuper

de don López, il se dirigea vers la porte; mais là, il trouva don

Juan, qui, s'élançant sur lui, chercha à lui enfoncer son couteau dans

la poitrine. Sans se déconcerter, l'inconnu saisit le poignet de son

agresseur, et, avec une force que celui-ci était loin de soupçonner,

il lui tordit le bras de telle façon que ses doigts se détendirent, et

qu'il laissa échapper le couteau avec un cri de douleur.

L'étranger le ramassa, et, serrant don Juan à la gorge:

--Écoute, misérable, lui dit-il; je suis maître de ta vie, et je

pourrais te tuer si bon me semblait, mais ce serait voler le bourreau

et faire tort au _garrote_ qui t'attend; seulement je veux te marquer

pour que tu te souviennes de moi!

Et, appuyant la pointe du couteau sur le visage blêmi du Mexicain, il

lui fit deux entailles en forme de croix qui lui partagèrent la figure

dans toute sa longueur.

--Au revoir, dit-il en jetant le couteau avec dégoût, nous nous

retrouverons dans la Prairie!

Et, s'élançant hors de la salle, il disparut.

Lorsque les trois hommes se retrouvèrent seuls, une expression de rage

impuissante et de haine mortelle contracta leur visage.

--Oh! s'écria don López en grinçant des dents et en montrant le poing

au ciel, je me vengerai!

--Et moi! murmura don Juan d'une voix sourde en étanchant le sang qui

souillait son visage.

--C'est égal, dit à part lui Pépé Naïpès en jetant sur ses compagnons

un regard de compassion ironique, je ne le connais pas, mais, caray!

c'est un rude homme!

[1] Fermiers.

[2] Sac de noix (proverbe).

[3] Auberge.

[4] Façon de se saluer dans la nouvelle Espagne.

[5] Herbe qui ressemble au trèfle.

[6] Chercheurs d'or.

[7] Jeu de cartes.

[8] Lazzarone.

[9] Manière de saluer qui équivaut à un bonsoir.

[10] Dieu vous le donne bon.

II.

LES CHASSEURS DE BISONS.

A deux lieues au plus de Santa Fé, dans une clairière située sur le

bord de la petite rivière qui borde le presidio, le soir du jour où

s'étaient passés les événements que nous venons de rapporter, six

hommes aux traits durs, profondément accentués, et portant le costume

des chasseurs de bisons, c'est-à-dire le chapeau à larges bords, la

veste de velours garnie de réales percées en guise de boutons, la

culotte serrée aux hanches par une ceinture de soie rouge, les bottes

vaqueras et le zarapé bariolé, étaient réunis autour d'un grand

feu qu'ils entretenaient avec soin et causaient entre eux tout en

s'occupant activement des préparatifs de leur souper. Frugal repas, du

reste, que ce souper! Il se composait d'une bosse de bison, produit de

leur chasse, de quelques patates et de tortillas de maïs cuites sous la

cendre: le tout arrosé d'eau de smilax et d'aguardiente.

La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient lourdement dans

l'espace, interceptant parfois les rayons blafards de la lune, qui ne

répandait qu'une lueur incertaine. Le paysage était noyé dans ces flots

d'épaisses vapeurs qui, dans les pays équatoriaux, s'exhalent de la

terre à la suite d'une chaude journée. Le vent soufflait violemment au

travers des arbres, dont les branches s'entrechoquaient avec un bruit

sinistre, et, dans les profondeurs des bois, les miaulements des chats

sauvages se mêlaient aux glapissements des carcajous et aux hurlements

des pumas et des jaguars.

--Je crois que la nuit sera mauvaise, dit un des chasseurs tout en

retournant les patates dont il surveillait la cuisson.

--Je suis de votre avis, Fleur-de-Genêt, répondit un grand homme sec

en ce moment occupé à rendre le même service à la bosse de bison; le

soleil était, à son coucher d'une couleur de cuivre qui ne présage rien

de bon.

--Entre nous, Castor, j'ai bien peur que le Faucon-Noir n'ait commis

une faute en allant trouver seul ce misérable López.

--Frère, vous savez que je n'ai pas approuvé cette démarche; mais le

Faucon est prudent, et il aura su sortir des griffes de cet homme.

--Dieu le veuille! cependant vous conviendrez que, pour de vieux

coureurs de bois, nous avons agi en véritables enfants en nous fourrant

à l'étourdie dans un véritable guêpier dont je ne vois pas comment nous

sortirons.

--Bah! fit le Castor, avec un bon rifle et un œil sûr on vient à bout

de bien des choses, et sept hommes déterminés en valent cinquante dans

la Prairie. Et puis, pouvions-nous laisser notre fils adoptif sans

secours lorsqu'il réclamait notre aide?

Tous les chasseurs se récrièrent en protestant de leur dévouement au

Faucon-Noir.

--Depuis vingt ans que nous arpentons les llanos dans tous les sens,

reprit le Castor, notre plus grande joie a été de voir grandir à nos

côtés et devenir un hardi et vigoureux chasseur l'enfant chétif et

malingre que nous avons sauvé si miraculeusement lors de l'incendie

de l'hacienda del Toro. Nous avons fait le serment solennel de nous

dévouer à son bonheur: le moment est arrivé, hésiterons-nous?

--Nous ne le pouvons ni ne le devons, dit Fleur-de-Genêt.

--Bien parlé! s'écria le Castor. Et maintenant, frères, soupons.

La bosse de bison fut tirée du feu, posée sur une large feuille

d'abanijo au milieu du cercle formé par les chasseurs. Chacun s'arma de

son couteau, et ils commencèrent à manger de bon appétit.

--Cette affaire de l'hacienda n'a jamais été bien éclaircie, dit l'un

d'eux en engloutissant une énorme tranche de bison saupoudrée de

piment, et, dans l'intérêt de l'enfant, peut-être aurions-nous dû faire

des recherches.

--Chut! répondit le Castor en baissant la voix, Tío Perico et moi nous

nous en sommes occupés. Croyez-vous donc que je n'aie pas songé comme

vous à retrouver la famille de notre cher enfant?

--Eh bien, demanda un des chasseurs, qui était resté silencieux

jusque-là et qu'on appelait le Grand-Lièvre, qu'avez-vous découvert?

--Hélas! répondit Tío Perico, en secouant tristement la tête, ce que

nous avons appris se borne à bien peu de chose.

--Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins

de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se

bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du

Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme

riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que

depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de

l'incendie,--que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,--des

personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout

espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies

sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi

calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il

mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore?

Voilà ce que personne ne saurait dire.

--Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit

Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon

retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt

ans passés?

--Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que,

lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de

velours bleu brodé d'argent contenant des reliques?

--C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire?

--Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait

si....

--Hum! fit Tío Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à

la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite.

Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper

était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques

brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit

le plus commodément possible.

Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et

un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs

poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre.

Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques

d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu.

C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus

de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses

moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne

respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré;

son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche

moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une

physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression

d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons,

le costume de chasseur.

--Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune

homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les

ladrones?

--Je les ai vus, répondit laconiquement le Faucon.

--Et que prétendez-vous faire?

--Sauver le Pigeon-Volant, si mes frères veulent me venir en aide.

--Pourquoi ne le ferions-nous pas?

--La tâche sera rude.

--Tant mieux, corne-bœuf! dit le plus jeune en frappant la terre de la

crosse de son rifle; tant mieux, il y a longtemps que nous n'avons eu

maille à partir avec ces effrontés pillards des Prairies.

--Ainsi Je puis compter sur mes frères?

--Écoute-moi, _muchacho_, dit Tío Perico d'une voix solennelle; sache,

une fois pour toutes, que nous sommes ici six hommes prêts à sacrifier

leur vie pour te voir heureux.

--Je le savais, répondit le jeune homme avec émotion; mais

pardonnez-moi, j'avais besoin de vous l'entendre dire encore une fois,

tant le projet que j'ai conçu est grave et périlleux.

--Mon fils, sept hommes comme nous, n'ayant qu'une tête et qu'un cœur,

sont bien forts dans le danger. Parle: quel est ton projet?

--Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè[1], la fille de

Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre

dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon cœur s'est envolé

vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu

qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme.

Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois

pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte

Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il

entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef

des Comanches lui a vendu.--Une cinquantaine de bandits gambucinos et

trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que

soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de

tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me

suivre?

--Quand partons-nous?

--Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous,

et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut

donc nous hâter de suivre ses traces.

--Partons, répondirent les chasseurs.

Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant

d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier

américain est pourvu.

A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de

feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut,

s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe

de paix.

A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le

plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était

un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa

physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement

empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des

Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres

fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre

lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage.

Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs

étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son

dos comme une crinière; une profusion de colliers de _wampum_ ornaient

sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une

tortue bleue grande comme la paume de la main.

Le reste du costume se composait du _mitasse_[3] attaché aux hanches

par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise

de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures,

ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes;

un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins,

s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à

terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de

perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de

chevelures humaines, pendait à son côté gauche.

Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à-dire le couteau à

scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le

manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait

un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était,

en effet, le célèbre Nauchenanga.

Le Faucon-Noir s'avança seul au-devant de l'Indien.

--Que veut mon frère? dit-il.

--Voir le visage d'un ami, répondit le chef d'une voix douce.

Alors les deux hommes portèrent la main droite à leur front, croisèrent

ensuite les bras en passant la main droite sur l'épaule gauche, et

inclinant la tête en même temps, ils se saluèrent suivant l'usage de la

Prairie.

Cette cérémonie préliminaire terminée, le Faucon-Noir prit la parole.

--Mon frère est le bienvenu, dit-il; qu'il s'approche du feu et fume

dans le calumet de ses amis blancs.

--Ainsi ferai-je, dit Nauchenanga.

Et, s'approchant du feu, il s'accroupit à la mode indienne, détacha son

calumet de sa ceinture, et se mit à fumer en silence.

Les chasseurs, voyant la tournure que prenait cette visite imprévue,

étaient revenus s'asseoir autour du brasier. Quelques minutes se

passèrent ainsi sans que personne parlât; chacun attendait que le chef

indien expliquât le motif de sa présence. Enfin Nauchenanga secoua la

cendre de son calumet, le repassa à sa ceinture, et, s'adressant au

Faucon-Noir:

--Mon frère repart chasser les bisons? dit-il; il y en a beaucoup cette

année au Cerro Prieto[4].

--Oui, répondit le jeune homme, nous nous remettons en chasse. Mon

frère a-t-il l'intention de nous accompagner?

--Non, mon cœur est triste; Niang[5] s'est appesanti sur moi.

--Que veut dire mon frère? lui serait-il arrivé un malheur?

--Mon frère ne me comprend-il pas? Ignore-t-il que le walkon[6] a vu

couper ses ailes et se trouve prisonnier des guerriers de feu[7]?

Ou bien me suis-je trompé et mon frère n'aime-t-il réellement que

les bisons dont il mange la chair et dont il vend la peau? répondit

l'Indien, dont le regard étincela comme celui d'un chat-tigre.

--Que mon frère s'explique plus clairement et alors je tâcherai de le

comprendre, murmura le Faucon-Noir.

Il y eut un instant de silence. L'Indien semblait réfléchir

profondément.

Enfin il releva la tète, rendit à son regard toute sa sérénité, et,

d'une voix basse et mélodieuse:

--Pourquoi feindre de ne pas me comprendre, Kolixi[8]? dit-il; le petit

oiseau qui chante dans mon cœur ne chante-t-il pas dans le tien?

Pourquoi ne pas être franc? Un guerrier ne doit pas avoir la langue

fourchue. Ce qu'un homme seul ne peut faire, deux peuvent le tenter et

réussir. Que mon frère s'explique, les oreilles d'un ami sont ouvertes.

--Mon frère a raison, je ne tromperai pas son attente; oui, j'ai dans

le cœur un petit oiseau qui me répète de douces paroles à chaque

instant du jour; oui, je donnerais ma vie avec bonheur pour voir le

Pigeon-Volant libre de prendre son essor vers les cases de ses pères;

mais que peut la volonté d'un homme seul?

--Mon frère se trompe, il n'est pas seul; je vois à ses côtés les six

plus terribles rifles de la prairie. Que me dit donc là mon frère?

Ne serait-il plus le grand guerrier que je connais? Douterait-il

de l'amitié de son frère rouge Nauchenanga, le grand sagamore des

Comanches?

--Je n'ai jamais douté de l'amitié de mon frère; c'est un illustre

chef, et je suis flatté de l'offre qu'il veut bien me faire, répondit

le jeune homme sans se compromettre.

--Eh bien, que mon frère dise un mot, et deux cents guerriers comanches

se joindront à lui pour délivrer le Pigeon-Volant et prendre la

chevelure de ses ravisseurs.

--Merci, chef, votre offre est loyale, et je l'accepte; je sais que

vous êtes honnête et que votre parole est sacrée.

--Michabou[9] nous protège, dit l'Indien en se levant; mon frère peut

compter sur moi: qu'il suive les ladrones, je me charge de les lui

livrer sans défense.

--Mais, reprit le chasseur, quand nous aurons sauvé la jeune fille, à

qui appartiendra-t-elle?

--Rant-chaï-vaï-mè est sage, répondit noblement l'Indien, elle choisira

entre le Faucon-Noir et Nauchenanga; heureux celui sur lequel tombera

son regard; l'autre se retirera sans se plaindre: la douleur aime la

solitude.

--Voici ma main, chef, et, quel que soit l'arrêt de celle que j'aime,

je saurai m'y soumettre en homme de cœur.

--Mon frère parle bien, reprit l'Indien; Michabou a entendu son serment.

Et, s'inclinant avec courtoisie, le chef comanche se retira sans

ajouter une parole.

Quelques minutes plus tard, les chasseurs quittaient la clairière pour

se mettre à la poursuite des gambucinos.

[1] Le pigeon volant.

[2] Le loup blanc.

[3] Long caleçon.

[4] La montagne Noire.

[5] Dieu du mal.

[6] Oiseau de Paradis.

[7] Espagnols.

[8] Faucon noir.

[9] Dieu.

III.

EL VADO.

Don López ne resta pas longtemps sous le coup du sanglant outrage qu'il

avait reçu. L'orgueil, la colère, et surtout le désir de se venger

lui rendirent le courage, et, quelques minutes après le départ du

Faucon-Noir, il avait retrouvé toute son audace et son sang-froid.

--Vous le voyez, señor Pépé, dit-il en s'adressant au ranchero, nos

projets sont connus; il faut donc nous hâter si nous ne voulons

voir ici faire irruption les suppôts du gouvernement. Ce soir même,

aidé du señor don Juan, que je vous laisse, vous mettrez à cheval

le Pigeon-Volant, en ayant soin de lui couvrir la tête d'un chapeau

d'homme à larges bords, et vous vous rendrez au camp. Votre arrivée

sera le signal du départ de l'expédition.

--Mais, observa Pépé, dans quel but vous embarrasser d'une femme?

--Parce que cette femme, dit López avec une émotion mal dissimulée,

est douée d'une beauté étrange; elle est aimée des principaux chefs

des tribus indiennes sur le territoire desquelles nous devons passer;

elle est donc pour nous un otage précieux, comme l'a fort bien dit

l'homme qui vient de nous braver avec tant d'insolence; grâce à elle,

je pourrai neutraliser les efforts que tenteront les Indiens pour nous

fermer la route du placer.

Don López se leva, et, remontant à cheval, prit au galop la route du

Cerro Prieto.

--Hum! fit Pépé en le regardant s'éloigner, quel œil de démon!

Quoiqu'il y ait vingt ans que je le connaisse, je ne l'avais jamais vu

ainsi! Comment tout cela finira-t-il?

Et, sans plus de commentaires, il commença à mettre tout en ordre dans

le rancho. Lorsque ses apprêts furent terminés, il jeta un regard

autour de lui.

Le señor don Juan, les coudes sur la table et la cigarette à la bouche,

buvait à petits coups l'eau-de-vie restée dans la bouteille, sans doute

pour se consoler de la _navajada_ dont l'avait gratifié le Faucon-Noir,

et qui déjà se cicatrisait tout en lui formant la plus piteuse

physionomie du monde.

--Hé! dit le ranchero d'une voix insinuante, señor don Juan, savez-vous

qu'il est à peine cinq heures?

--Vous croyez? répondit l'autre pour dire quelque chose.

--J'en suis sûr.

--Ah!

--Est-ce que le temps ne vous semble pas long?

--Extraordinairement.

--Si vous le vouliez, il nous serait facile de l'abréger.

--De quelle façon?

--Oh! mon Dieu, avec ceci.

Et Pépé sortit de sa poche un jeu de cartes crasseux, qu'il étala avec

complaisance sur la table.

--Ah! la bonne idée! s'écria don Juan, dont les yeux étincelèrent;

faisons un monté!

--A vos ordres; mais que jouerons-nous?

--Ah! diable, c'est vrai, il faut jouer quelque chose, fit don Juan en

se grattant la tète.

--La moindre des choses, simplement pour intéresser la partie.

--Encore faut-il l'avoir.

--Que cela ne vous embarrasse pas; si vous y consentez, je vous ferai

une proposition.

--Faites, señor, je serai charmé de la connaître.

--Voici. Nous jouerons, si vous voulez, la part qui doit nous revenir

dans les lingots d'or que nous allons chercher avec don López.

--Accepté, s'écria don Juan, sortant de sa poche un jeu de cartes non

moins crasseux que celui de son partenaire; cela nous fera gagner une

heure.

--Tiens, vous avez des cartes aussi, observa le ranchero.

--Oui, et toutes neuves, comme vous voyez. Commençons-nous?

--Je suis à vos ordres.

La partie s'engagea, et bientôt, oubliant tout autre intérêt, les deux

hommes furent complètement absorbés par les combinaisons du _siete de

copas_, de _el as de oro_, du _tres de bastos_ et du _dos de espadas._

Au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, l'Angelus sonne au

coucher du soleil, et dans ces contrées, où il n'y a pas de crépuscule,

la nuit arrive sans transition, si bien que, lorsque la cloche a fini

de tinter, l'ombre est épaisse. L'heure était donc bien choisie pour le

départ, et Pépé ne le retarda pas, car, bien qu'il eût déployé toute sa

science, il avait trouvé dans le señor don Juan un adversaire tellement

habile, qu'après plus de trois heures d'une lutte acharnée, tous deux

se trouvaient aussi avancés qu'auparavant.

Au dernier coup de l'Angelus, Pépé mit la clef dans la serrure de

la porte conduisant à sa chambre, l'ouvrit, et, au bout de quelques

secondes, il rentra dans la salle suivi du Pigeon-Volant.

Rant-chaï-waï-mè était une mignonne jeune fille de seize ans à peine,

à la tournure gracieuse, légère, avec ce laisser-aller plein de

charme que les Espagnols appellent _salero_, mot que nulle expression

française ne saurait rendre; ses traits délicats, presque enfantins,

respiraient la douceur et l'innocence; son front rêveur, ses grands

yeux noirs et pensifs, son nez finement découpé, aux ailes mobiles,

sa bouche rieuse bordée de deux lèvres parfaitement ourlées, ses

dents blanches et son petit menton à fossette, lui formaient la plus

délicieuse physionomie qui se puisse imaginer; son teint bistré,

presque blanc, nuance moins rare qu'on ne le croit chez les Indiennes,

ses cheveux noirs lui tombant en deux énormes tresses sur les talons,

ses mains d'une petitesse extrême, complétaient l'ensemble enchanteur

de sa personne. Comme toutes les femmes de sa race, elle était vêtue

de deux larges chemises de calicot rayé; l'une, serrée au cou, tombait

jusqu'aux hanches, tandis que l'autre, attachée à la ceinture, lui

descendait jusqu'aux chevilles. Son cou était orné de colliers de

perles fines entremêlées de ces petits coquillages nommés wampums et

qui servent de monnaie aux Indiens; ses bras et ses chevilles étaient

entourés de larges cercles d'or, et un petit diadème du même métal

rehaussait le ton mat de son front; des mocassins de daim, brodés de

laine et de perles de toutes couleurs emprisonnaient ses pieds nerveux

et finement cambrés.

A son entrée dans la salle, un nuage de tristesse et de mélancolie

répandu sur son visage ajoutait, s'il est possible, un attrait de plus

à sa personne.

--Allons, _waïnè_[1], lui dit le ranchero, séchez vos larmes, nous ne

vous voulons pas de mal, que diable! et tout cela finira peut-être

mieux que vous le croyez.

La jeune fille ne répondit pas, elle se laissa déguiser sans

résistance, mais en faisant une petite moue à désespérer un saint.

--S'il y a du bon sens! murmurait le digne Pépé à part lui, tout en

attifant sa prisonnière et en jetant un regard de convoitise sur les

joyaux dont elle était parée; il faut être fou pour gâcher ainsi l'or

et les perles. Ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour acheter

quelque chose d'utile? C'est qu'elle en a au moins pour dix mille

piastres! Quelle magnifique partie de monté on ferait avec cela! Ah! si

don López avait voulu.... Enfin nous verrons.

Tout en faisant ces judicieuses réflexions, le ranchero avait achevé la

toilette de la jeune fille; il compléta son déguisement en lui jetant

sur les épaules le manteau abandonné par le Faucon-Noir; puis, donnant

un dernier regard à sa demeure, il fourra dans sa poche le jeu de

cartes qui était resté sur la table, but un large verre d'eau-de-vie et

sortit enfin de la salle, suivi de la jeune fille et du señor don Juan,

qui, malgré les divers incidents de la journée, avait repris sa bonne

humeur, grâce sans doute au monté, cette passion invétérée de tout bon

Mexicain.

La porte fermée avec soin, l'Indienne fut placée sur un cheval, Pépé

monta sur un autre, ainsi que le señor don Juan, et, abandonnant sa

maison à la garde de la Providence, laquelle devait fort peu s'en

soucier, le ranchero donna le signal du départ, suivi de ses deux

compagnons; il fit un détour pour traverser le pueblo et se dirigea au

grand trot du côté du Cerro Prieto.

Don López avait mis le temps à profit, et tout était prêt pour le

départ. Les nouveaux venus ne descendirent même pas de cheval; dès

qu'on les aperçut, la caravane, composée, comme nous l'avons dit,

d'une cinquantaine d'hommes déterminés, après s'être, formée en file

indienne, s'ébranla dans la direction des Prairies, non sans avoir

prudemment détaché sur ses flancs deux éclaireurs chargés de surveiller

les environs.

Rien n'est triste comme une marche de nuit dans un pays inconnu, semé

d'embûches de toutes sortes où à chaque instant l'on craint de voir

s'élancer de derrière les buissons l'ennemi qui vous guette au passage.

Aussi la petite troupe, inquiète et tressaillant au moindre bruit,

s'avançait-elle silencieuse et morne, les yeux fixés sur les halliers

touffus qui bordaient le chemin, le fusil en avant, et prête à tirer au

moindre mouvement suspect.

Cependant les gambucinos marchaient déjà depuis trois heures sans que

rien fut venu justifier leurs craintes, un calme solennel continuait

à régner autour d'eux; peu à peu leurs appréhensions se dissipèrent

et ils commençaient à causer à voix basse et à rire de leurs terreurs

passées, lorsqu'ils arrivèrent sur les bordas d'une petite rivière qui

leur barra le passage.

Dans l'intérieur de l'Amérique du Sud les voies de communication sont

nulles et par conséquent le système des ponts complètement négligé.

On ne connaît que deux moyens de traverser les rivières: chercher un

_vado_ (gué), ou, si l'on est trop pressé, lancer son cheval dans le

courant, souvent très rapide, et tâcher d'atteindre l'autre bord à la

nage. Don López choisit le premier moyen: il chercha un vado.

Ce fut l'affaire de quelques minutes, et bientôt toute la troupe entra

dans l'eau; quoique le gué ne fût pas égal et que parfois les chevaux

eussent de l'eau jusqu'au poitrail et fussent obligés de se mettre à la

nage, tous les cavaliers passèrent sans accident.

Il ne restait plus sur la rive que don López, le chef comanche, qui

avait rejoint l'expédition quelques minutes avant son départ et lui

servait de guide, la jeune Indienne et le señor Pépé Naïpès.

--A nous maintenant, chef, dit don López en s'adressant à Nauchenanga;

vous voyez que nos hommes sont en sûreté et n'attendent plus que nous

pour se mettre en route.

--La waïnè première, répondit laconiquement l'Indien.

--C'est juste, chef, la femme d'abord, reprit don López; et se tournant

vers sa prisonnière:--Passez, lui dit-il, en adoucissant autant que

possible le timbre de sa voix.

La jeune fille, sans répondre, fit résolument entrer son cheval dans la

rivière; les trois hommes la suivirent.

La nuit était sombre, le ciel couvert de nuages, et la lune

incessamment voilée ne brillait qu'à de longs intervalles, ce qui

rendait le passage difficile en ne permettant pas de distinguer les

objets à une courte distance; cependant, au bout de quelques secondes,

don López crut s'apercevoir que le cheval de la jeune Indienne ne

suivait pas la ligne tracée par le vado, mais appuyait sur la gauche

comme s'il se fût abandonné au courant. Il poussa son cheval en avant

pour s'assurer de la réalité du fait; mais tout à coup une main

vigoureuse saisit sa jambe droite, et avant même qu'il songeât à

résister, il fut renversé dans l'eau et pris à la gorge par un Indien.

Pépé Naïpès s'élança à son secours.

Pendant ce temps, le cheval de l'Indienne, subissant probablement une

impulsion occulte, s'éloignait de plus en plus de l'endroit où les

gambucinos avaient pris terre. Quelques-uns d'entre eux, s'apercevant

de ce qui se passait, rentrèrent dans l'eau pour venir en aide à leur

chef, tandis que d'autres, guidés par don Juan, suivirent le rivage

au galop afin de couper la retraite au cheval de l'Indienne lorsqu'il

aborderait.

Pépé Naïpès, après plusieurs efforts infructueux, se rendit maître du

cheval de don López et le mena à celui-ci au moment où il venait de

tuer son ennemi d'un coup de couteau dans la poitrine; le Mexicain

se remit en selle et gagna le rivage où il tâcha de rétablir un peu

d'ordre dans sa troupe, tout en suivant avec anxiété les péripéties du

drame silencieux qui se jouait dans la rivière entre Nauchenanga et la

jeune Indienne.

Le chef comanche avait lancé son cheval à la poursuite de celui du

Pigeon-Volant, et tous deux, sur une ligne presque parallèle, suivaient

le fil de l'eau, le premier cherchant à se rapprocher du second qui

s'efforçait au contraire d'augmenter de plus en plus la distance qui

les séparait.

Tout à coup le cheval de Nauchenanga fit un bond en poussant un

hennissement de douleur, et il commença à battre follement l'eau de

ses pieds de devant, tandis que la rivière se teignait en rouge autour

de lui; le chef, comprenant que son cheval était blessé à mort, quitta

la selle et se pencha de côté, prêt à plonger. En ce moment, une face

hideuse apparut au niveau de l'eau en riant d'une façon diabolique,

et une main s'avança vers lui pour le saisir. Avec cet imperturbable

sang-froid qui n'abandonne jamais les Indiens, même dans les

circonstances les plus critiques, le Comanche prit son tomahawk, fendit

le crâne de son ennemi et se laissa glisser dans l'eau.

Alors un formidable cri de guerre éclata dans la forêt, et une

cinquantaine de coups de feu éclatèrent, tirés des deux rives à la fois

et illuminant la scène de lueurs fugitives et sinistres. Une foule de

peaux-rouges se rua sur les gambucinos et une mêlée terrible s'engagea.

Les Mexicains, pris à l'improviste, se défendirent d'abord mollement,

lâchant pied et cherchant un abri derrière les arbres; mais obéissant

à la voix de don López qui faisait des prodiges de valeur tout en

excitant ses compagnons à vendre chèrement leur vis, ils reprirent

courage, se formèrent en escadron serré et chargèrent les Indiens

avec furie, luttant corps à corps avec eux, les assommant à coups de

crosse de fusil ou les poignardant avec leurs machettes. Le combat fut

court. Les peaux-rouges voyant le mauvais résultat de leur surprise,

se découragèrent et disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus.

Cinq minutes plus tard, le calme et le silence étaient si complètement

rétablis, que si quelques Mexicains n'avaient pas été blessés et si

plusieurs Indiens n'étaient pas restés sur le champ de bataille, cette

scène étrange aurait pour ainsi dire pu sembler un rêve.

Dès que les sauvages furent en fuite, don López jeta un regard avide

sur la rivière: de ce côté aussi la lutte était terminée. Nauchenanga,

monté en croupe derrière la jeune fille, guidait son cheval vers le

rivage qu'il ne tarda pas à atteindre.

--Eh bien? lui demanda don López.

--Les Pawnies sont des renards sans courage, répondit le Comanche en

montrant du doigt deux chevelures humaines qui pendaient sanglantes à

sa ceinture, ils fuient comme des femmes dès qu'ils voient le visage

d'un guerrier de ma nation.

--Bien! fit avec joie don López, mon frère est un grand chef, il a un

ami.

L'Indien s'inclina avec un sourire indéfinissable; son but était

atteint, il avait gagné la confiance de celui qu'il voulait perdre.

La troupe se remit en marche.

Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies · 第 1 / 11 段