BRUTE

Valère, si mon voeu doit prévaloir, ni moi

Ni personne jamais ne se nommera roi;

Tarquin fut un tyran: un autre pourrait l'être.

Rome, telle qu'elle est, n'a plus besoin de maître.

Quand, faible et menacée, il fallait qu'au début

Elle vainquit sans cesse, au prix de son salut.

Alors, il était bon qu'une forte puissance

Aux insubordonnés apprît l'obéissance,

Pour mieux faire face au choc environnant,

Doublât la résistance en la disciplinant;

La grandeur du danger tenait l'âme en haleine,

Et nourrissait ainsi la fierté sous la gêne;

Je guerrier respirait dans le sujet soumis.

Mais Rome a triomphé de tous ses ennemis,

Et ne combattant plus pour sauver ses murailles,

N'a plus la même ardeur à gagner des batailles.

Cette sécurité dans laquelle on s'endort

Rend les esprits trop mous et le pouvoir trop fort.

Depuis qu'il ne sert plus la défense commune,

Le sceptre ne sert plus qu'à sa propre fortune;

Affranchi du péril de nos rivaux anciens,

Il s'essaie à présent contre les citovens.

Son audace s'accroit du peu de résistance;

Rome, trop tôt sauvée, a perdu sa constance,

Et façonnée aux lois, n'a même plus au coeur

D'un peuple impolicé la sauvage vigueur.

Pour éviter ce danger du pouvoir absolu, Brute destine à à Rome une

autorité partagée entre deux chefs:

Rome redeviendra toute énergique et fière;

Elle eût été, chétive, esclave de ses rois;

Libre, elle soumettra l'Italie à ses lois.

Ainsi, dans cet entretien avec Valère, qu'il faudrait citer tout entier,

Brute s'élève au sommet des plus hautes méditations du politique et du

citoyen, mais pour retomber bientôt dans la torture et l'abaissement de

son courageux martyre. Tullie, sa femme, Sextus, amant de Tullie,

viennent effrontément étalera ses yeux le spectacle insolent de leurs

querelles amoureuses. A quoi bon se gêner devant un fou'. Sextus aime

Lucrèce, et Tullie en est jalouse; de là un combat de railleries et de

colère d'où jaillissent de vifs éclairs de poésie. Le croiriez-vous?

Sextus a l'audace de prendre Brute pour juge, et l'invite à prononcer

entre Tullie et Lucrèce. Mais Brute:

Est-ce que les brebis aux louves sont pareilles?

Est-ce que les frelons visitent les abeilles?

Non, chacun suit la voie où l'entraînent ses goûts;

Pourquoi donc parlez-vous de Lucrèce entre vous?

Sextus se retire en raillant; alors Brute, l'âme déchirée:

Qu'en dites-vous, Tullie?

Pensez-vous que ce soit assez être avilie?

Qu'espérez-vons encor qui soit plus infamant?

Ne vous suffit-il pas des mépris d'un amant?...

Quand la tête voilée et ceinte de verveine,

La robe jointe au corps par un bandeau de laine,

La quenouille à la main vous avez pénétré

Au delà de ce seuil à Vesta consacré,

Aviez-vous résolu d'en chasser la déesse?

Si le ciel, qui voulut affaiblir ma raison,

M'interdit de régir moi-même ma maison,

Deviez-vous pas bien mieux soigner, d'un oeil austère,

L'honneur dont vous étiez seule dépositaire?

Et combien votre nom serait-il rehaussé,

Si vous aviez vécu pour le pauvre insensé!

Il est temps que cela finisse; il est temps que Tullie songe à son

expiation. Brute le lui dit sans ressentiment: le dédain a tué en lui la

colère. A cet arrêt terrible, à cette voix d'un fou qui parle comme un

sage, Tullie, épouvantée, croyant reconnaître un avertissement des

dieux, va cacher sa terreur dans l'orgie.

Cependant, Sextus a résolu de se faire aimer de Lucrèce:

Dut Vesta l'animer, dut le coeur de Lucrèce

Surpasser en airain Diane chasseresse,

N'importe; mon amour ne peut être en défaut;

Je l'aime en furieux, je l'aime, il me la faut.

................................................

Le premier de vos rois n'a-t-il pas dû le jour

Aux autels profanés par un divin amour?

Lui-même, à la faveur d'une perfide amorce,

N'a-t-il pas demandé des hymens à la force,

Et, par ce crime heureux, prolongé nos destins?

.................................................

Nous sommes tous les fils d'un attentat immense;

De quel droit m'accuser si je le recommence,

Et si mon sang, ce sang par l'audace acheté,

Fait de l'audace en moi couler l'hérédité?

Mais Sextus n'est pas délivré de Tullie. L'amante jalouse poursuit le

séducteur qui l'abandonne; il faut qu'il s'explique: l'aime-t-il encore,

oui ou non? Non, répond Sextus.

Non, je n'eus pas l'idée alors, qu'il m'en souvienne,

D'engager à jamais votre vie à la mienne;

Je me peignis l'amour non pas voilé de pleurs,

Mais joyeux, souriant et couronne de fleurs,

Libre des clous d'airain, de ces pesantes chaînes,

Dont Némésis unit les implacables haines,

Suivant sa fantaisie, et, toujours jeune et beau,

Lier du plaisir ancien en courant au nouveau.

Tullie est maintenant grondeuse et maussade; Sextus n'en veut plus.

Qu'est devenu le temps ou elle promenait son éternel sourire sur ses

adorateurs charmés, animant chaque fête et présidant aux festins joyeux?

Enfin, Tullie, se voyant abandonnée, éprouve le remords de sa

flétrissure; son indignation et son repentir s'exhalent avec éloquence:

Tu m'as conduite au crime à travers la mollesse,

Tes conseils corrupteurs préparaient ton pouvoir;

Tes désirs m'attendaient sur le seuil du devoir!...

C'est par tes soins qu'ici le bruit et la splendeur

Ont chassé le travail, gardien de la pudeur.

Les dieux le puniront, ô Sextus, et l'ombre de Tullie est promise à la

pâleur de tes rêves; mais qu'importent ces reproches au

voluptueux!--Sextus résiste à une prédiction plus terrible encore et

plus menaçante, à la prédiction directe des dieux eux-mêmes, qui

s'expliquent à lui par la voix de la sibylle de Cumes: cette redoutable

pythonisse a traversé les mers pour apporter à Sextus son arrêt. Voici

les livres fatidiques qui annoncent et qui enseignent: Sextus peut y

lire la destinée des Tarquins et leur chute prochaine: à quoi

bon?--Va-t'en, menteuse pythonisse: Sextus ne veut ni de ta science ni

de toi; et la sibylle insultée se retire devant cet endurcissement et

cette incrédulité. Alors, rencontrant Brute, elle lui dit:

Salut, premier consul romain!

C'est assez de ces passions violentes et criminelles; reposons-nous et

contemplons Lucrèce; que l'innocence de cette chaste figure rappelle le

calme et épure l'air autour de nous. Lucrèce, comme nous l'avons vu

déjà, est modestement recueillie à l'ombre du foyer, maniant l'aiguille

et surveillant le travail de ses servantes. Pourtant elle est rêveuse et

triste. Sa journée et sa nuit ont été pleines de mauvais présages:

l'éclair a sillonné la nue; un chien a hurlé; le vent a sifflé comme une

voix sinistre, et Lucrèce s'est blessée au pied gauche. Puis un rêve

affreux: il lui a semblé qu'un horrible serpent la dévorait, et de son

coeur déchiré et ruisselant sous les morsures du monstre, les gouttes

fumantes enfantaient d'innombrables bataillons. C'est l'image de la

puissance future de Rome engendrée du sang de Lucrèce.

Ses présages ont dit vrai, car voici Sextus. Il arrive sous prétexte de

donner des nouvelles de Collatin; Lucrèce se confie naïvement à son hôte

et éloigne ses femmes. Sextus, méditant l'attentat, emploie d'ahord la

séduction de la parole, et cherche, sous le miel de son discours, à

faire passer dans l'âme de Lucrèce le poison du désir et de la volupté.

Il offre tout ce qui peut tenter une femme: la richesse, l'amour et le

pouvoir; il sera roi et il la fera reine.--Lucrèce ne veut qu'une

royauté: c'est la royauté de son honneur. Sextus, malgré lui, cède et

recule devant cette majesté du devoir qui rayonne dans cette chaste

femme; mais, dès que Lucrèce n'est plus présente, la passion de Sextus

s'enhardit et s'exalte:

Sibylles, maudissez, mânes, rassemblez-vous!

Bien ne peut plus arrêter le crime.

Lucrèce a fait mander son père Lucrétius, son mari Collatin, Valère et

Brute. Ils arrivent d'Ardée, ne sachant ce que ce message de Lucrèce

veut dire; elle, cependant, s'offre à eux, pâle, les yeux baissés et

vêtue de deuil: «Pourquoi ce deuil?--Je porte le deuil de mon honneur,

dit-elle douloureusement.--O ma noble femme! s'écrie Collatin.--Non, je

ne suis plus ta femme; l'épouse est morte.--Quoi, morte?

.... Et qu'importe

Que le corps soit vivant quand la pudeur est morte

Tu n'as devant les veux qu'un corps déshonoré;

Pourtant mon âme est pure, et je le prouverai.

Et Lucrèce raconte le crime de Sextus: il s'est présenté chez elle, la

nuit, la menaçant de la mort et de l'ignominie, car dans le lit de

Lucrèce morte il placera un esclave mort, et dira que, les ayant surpris

tous les deux, il a satisfait sur eux son ami Collatin. Et ainsi Sextus

sortit triomphant. En vain Collatin: «Je t'honore outragée!» en vain

Lucrétius: «Lève tes regards, ma fille; mon baiser efface

l'affront!--Non,

Il ne faut pas qu'un jour, des désordres complice,

Mon exemple devienne un prétexte invoqué,

Quand aux devoirs d'épouse une autre aura manqué.

Vous verrez à punir Sextus, et je l'approuve.

Moi, j'ai dit n'avoir pas craint la mort, je le prouve!

A ces mois, Lucrèce se tue. Voilà l'occasion que Brutus attendait:

saisissant le fer sanglant, il voue les Tarquins à la vengeance et à

l'exécration de Rome; et tous, Lucrétius. Collatin et Valère, jurent à

son exemple, sur le poignard teint du pur sang d'une femme, de

poursuivre sans relâche et d'exterminer cette race exécrable. Le peuple

survient: Brute éveille sa colère:

C'est le corps de Lucrèce! ô destinée affreuse.

L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843 · 第 11 / 31 题