Non, vous n'en avez point, etc.
Voici le même passage dans Voltaire:
Arrête, téméraire:
De deux fils que j'aimais le ciel m'avait fait père;
J'ai perdu l'un; que dis-je! Ah! malheureux Titus,
Parle, ai-je encore un fils?
TITUS
Mon, vous n'en avez plus.
L'envie et la méchanceté contestèrent à mademoiselle BERNARD la
propriété exclusive de ses oeuvres, et l'on fit honneur à Fontenelle de
ses succès dramatiques, couronnés, en 1695, par la tragédie de
_Bradamante_.
Mademoiselle DE SAINTONGE termine le dix-septième siècle. Son goût la
porta vers l'opéra: _Didon, Circé_ et le ballet des _Saisons_ furent
reçus avec applaudissement.
Mademoiselle BARRIER, au commencement du dix-huitième siècle, s'annonça
par une tragédie d'_Arrie et Petus_, que l'on attribua à l'abbé
Pellegrin. Pour détruire ce soupçon, elle fit jouer _Cornélie_ l'année
suivante; mais ce fut encore à Pellegrin qu'on en attribua la gloire, en
vain donna-t-elle depuis _Tomyris, la Mort de Jules César_ et la comédie
du _Faucon_, on douta toujours qu'elle en fût véritablement l'auteur, et
cependant l'excessive médiocrité de toutes ces pièces semblait en
garantir l'authenticité. Il est vrai de dire aussi que cette médiocrité
même était une preuve non moins forte en faveur de l'abbé Pellegrin.
Mesdames BISSON DE LA COUDRAIS, MONICAU, et mademoiselle FLAMINA, ont
fait représenter quelques comédies, dans le dernier siècle, sur le
théâtre de la Comédie-Italienne, mais peu de femmes ont écrit autant
d'ouvrages dramatiques que madame de GOMEZ, fille du comédien Poisson.
Indignée de l'injustice des critiques contemporains, qui, après le
succès éclatant de sa tragédie d'_Habis_, jouée en 1714 et long-temps
restée au théâtre, prétendaient qu'elle avait emprunté le secours
poétique d'un _teinturier_, elle fit imprimer en tête de sa pièce une
préface où elle donna à ses calomniateurs le démenti le plus formel.
Nous devons à madame DU BOCAGE _les Amazones_. Madame de GRAFFIGNI est
l'auteur d'une seule pièce de théâtre intitulée _Cénie_, dont le succès
a surpassé celui de toutes les pièces dont nous venons de donner la
liste.
OLYMPE DE GOUGES, envoyée à l'échafaud par Robespierre, qu'elle avait
osé attaquer, fit représenter à la Comédie-Italienne et au
Théâtre-Français plusieurs pièces oubliées, entre autres _l'Esclavage
des Nègres_, jouée le 4 décembre 1790; MM. Étienne et Martainville
assurent que, sans égard pour le beau sexe, le public siffla
impitoyablement cette pièce.
De nos jours, _la Suite d'un Bal_, de madame DE BAWR, et les comédies et
les vaudevilles de madame ANCELOT ont réussi à la scène. Madame LOUISE
COLLET est auteur d'un drame en un acte, joué à l'Odéon. _Le
Gladiateur_, tragédie représentée en 1842 au Théâtre-Français, est
l'oeuvre de madame d'ALTENHEYM, fille de M. Soumet. La _Cosima_, de
madame SAND, a été jugée avec une sévérité passionnée. Enfin madame DE
GIRARDIN vient terminer la liste de ces dames auteurs, parmi lesquelles
il faut aussi ranger la mère de l'auteur de _Judith_; madame SOPHIE GAY
a donné au Théâtre-Français _le Marquis de Pomenars_ et _la Pauvre
Fille_, qui, malgré tout le talent de mademoiselle Mars, ne put avoir,
en 1824, qu'une, seule représentation.
Dans cette liste de pièces que nous avons rapidement énumérées, on
compte, comme il est facile de le voir, beaucoup plus de revers que de
succès. La _Judith_ de madame de Girardin vient encore grossir le
nombre de ces tentatives malheureuses.
Théâtres.
_Lucrèce_, tragédie en cinq actes, de M. PONSARD.--_Judith_, tragédie en
trois actes.--_Hermance_, comédie-vaudeville, de madame ANCELOT.
Depuis les tentatives révolutionnaires de M. Hugo, jamais la curiosité
publique n'avait été plus vivement émue que par l'apparition de cette
_Lucrèce_. Un fait singulier et remarquable, c'est que cette curiosité
semblait excitée en sens inverse du mouvement que lui avait imprimé, à
plusieurs reprises, l'auteur d'_Hernani_, de _Marion Delorme_ et de _Ruy
Blas_. Les récits merveilleux qui se faisaient d'avance de la tragédie
de M. Ponsard, par l'indiscrétion des lectures et les confidences de
coulisses et de salons, promettaient, non pas un pas rétrograde
(personne ne veut reculer), mais un retour aux voies plus droites et
plus naturelles, aux formes plus scrupuleuses et plus contenues. Quoi
donc? l'école dont M. Hugo est le chef inflexible aurait-elle compromis
sa cause? Le goût public se retirerait-il de cette poésie, après plus de
douze années d'assauts persévérants, et, l'on ne saurait le nier,
d'entreprises heureuses quelquefois, audacieuses toujours, pour le
vaincre et pour le dompter? Nous n'avons ni le temps ni l'envie de
discuter ici ce point d'histoire littéraire. Toujours est-il--et pour
résumer le fait en quelques mots--que toute fois que le sentiment public
se rejette d'un côté, c'est que de l'autre, où il penchait, les
déceptions l'ont découragé et que les excès ont fatigué sa conscience.
Sans vouloir blesser ici personne, sans mettre en suspicion aucun nom ni
aucune renommée, il nous semble prouvé par cette grande manifestation
d'espérance et d'attente soulevée tout à coup au bruit de la venue d'une
oeuvre annoncée avec tout l'appareil d'une sorte de restauration
poétique, que le parti littéraire, maître du théâtre depuis 1830, a mal
dirigé sa conquête, qu'il a frappé fort sans frapper juste, abattu sans
reconstruire, et prêché sans convaincre.--Enfin, le jour de la
représentation est arrivé. _Lucrèce_ s'est montrée, et, nous le disons
avec joie, l'épreuve a tourné à sa gloire. Au contraire de la plupart
des ouvrages prématurément exaltés dans la serre-chaude des amitiés
emportées et des admirations précoces, elle n'a point démenti les bruits
qui avaient marché devant elle. Elle a fait honneur à toutes les
espérances, à toutes les promesses. Et maintenant, suivez-moi, et
entrons ensemble dans les sentiers poétiques de l'oeuvre.
Nous voici d'abord à Collatie, dans la maison de Lucrèce; le mari de
Lucrèce, Collatin, est absent,--occupé au camp des Tarquins qui
assiègent Ardée. Lucrèce cherche-t-elle dans Rome quelque distraction à
ce veuvage? Gardez-vous de le croire. Simplement et chastement retirée
dans la pudeur et la modestie du foyer domestique, elle se livre aux
soins de sa maison. Ses esclaves, armées de fuseaux, filent de la laine,
et elle fait comme ses esclaves. Cependant sa nourrice s'inquiète:
Lucrèce aurait besoin de repos et de sommeil.
Faut-il donc que vos yeux s'usent, toujours baissés, A suivre dans vos
doigts le fil que vous tressez?
Les veilles fatigueront sa jeunesse. Un peu de plaisir et de danse
ramènerait la joie et le sourire dans ce foyer désert. Ainsi parle la
nourrice; mais Lucrèce aussitôt de l'accuser de manquer de sagesse et de
pudeur. Peu lui importe que le travail ternisse sa beauté! Ce qu'elle
vont préserver, c'est la beauté de son âme et sa pudeur. Son aïeule l'a
instruite aux moeurs laborieuses et pures; elle restera fidèle aux
leçons de son aïeule.
C'est assez; le temps passe à tenir ces propos;
Quand la langue se meut, la main reste en repos.
Poursuivons notre tâche; allons ...
Vous le voyez. Lucrèce est une femme accomplie, un véritable trésor.
Elle aime la retraite, le travail, et point la coquetterie; elle est
fidèle à son mari absent, et économe d'inutiles paroles. Il faut aller à
Rome pour le voir.
Cette honnête solitude de Lucrèce est tout à coup troublée. Sextus,
Titus et Arons, fils de Tarquin le Superbe, arrivent du camp d'Ardée,
suivis de Collatin; Brute les accompagne; mais faut-il compter Brute
pour quelqu'un et pour quelque chose? Brute n'est-il pas la brute qui
sert de jouet aux patriciens et au peuple? Nous verrons bien.--Or, nos
jeunes gens, pour se distraire de l'ennui du siège et dans la joie d'un
festin, firent tomber le discours sur la vertu de leurs femmes; chacun
tint pour la sienne, et Collatin surtout pour Lucrèce. «Eh bien! allons
à Rome, dirent-ils, et nous verrons qui de nous a la femme la plus sage»
Vite à cheval! et les voici galopant quatre à quatre, et arrivant dans
la ville, la nuit, sans être attendus. D'abord on va chez la femme de
Brute; elle donnait danses et festins. La femme de Sextus se consolait à
table dans un doux tête-à-tête. Cette autre se mirait avec insouciance
dans l'acier et se parait de roses et de parfums; cette autre encore, le
teint livide et enflammé, jouait l'or de son riche bracelet.
Vous seule, enfin, Lucrèce, à ce luxe étrangère,
Vous vous êtes montrée en sage ménagère,
Diligente, excitant vos femmes du regard,
A leurs humbles travaux vous même prenant part.
........ Oui, Collatin a gagné le pari.
Gloire à Lucrèce, et joie à son heureux mari!
Cependant la passion criminelle de Sextus vient de s'allumer à l'aspect
de cette vertu pudique. «O la belle maîtresse!» s'écrie-l-il, tandis que
Collatin invite ses hôtes au festin et ensuite au sommeil, qui doit
réparer leurs forces.
Brute reste seul avec Lucrèce. Et ici la situation prend un caractère
sévère et grave. Il ne s'agit plus d'innocents travaux au coin du foyer,
ni de spirituels et galants paris: Lucrèce a lu dans l'âme de Brute, et
Lucrèce le laisse voir. Cette feinte stupidité du fou cache l'âme d'un
Romain et le génie d'un grand homme. D'abord, elle s'étonna de voir un
Junius ainsi avili:
Son esprit recula devant cette merveille
D'un pareil descendant d'une race pareille.
Puis, peu à peu, elle comprit que le feu couvait sous la cendre, et que
Brute ne se faisait si petit que de peur de paraître trop grand. Oui,
s'écrie Brute:
Oui, j'ai quitté mon nom, mais c'est pour le reprendre.
J'accepte tous leurs coups, mais c'est pour les leur rendre.
Soyez prudent, dit Lucrèce; un soupçon, un mot peut vous découvrir et
faire tomber la hache. Patientez encore; j'ai voulu vous inviter à la
résignation en vous apprenant que, moi, je vous tiens pour d'autant plus
magnanime que vous êtes plus avili. Brute s'attendrit à cette confidence
de la noble piété de Lucrèce: que n'a-t-il une femme forte et chaste
comme elle! il s'abriterait du moins sous le bouclier du bonheur
domestique, et l'insulte viendrait expirer à son seuil. Mais les
Tarquins lui ont tout ravi: de sa femme, Sextus a fait sa proie. Ainsi
Brute est doublement avili comme époux et comme homme.
Voici Sextus qui revient et le raille. Il raconte le voyage que Brute et
lui firent à Delphes pour consulter l'oracle d'Apollon. «Celui-là sera
roi, dit le dieu, qui embrassera le premier sa mère.» Et Brute de se
jeter à terre, et Sextus d'en rire.
Oui, Sextus, vraiment, tu as raison de rire. Brute a été un grand
maladroit et un grand idiot, en effet; écoute-le plutôt, tandis qu'il
est seul, et que, rejetant son masque de fou, il se parle à lui-même,
dans toute la sagesse et la profondeur de son grand dessein:
Celui qui le premier embrassera sa mère,
Régnera le premier.--Et j'embrassai la terre.
N'ai-je pas accompli l'oracle? Et puis encor
Quand j'eus offert au dieu mon bâton rempli d'or.
«Brute, me fut-il dit, tu m'offres ton emblème;
La substance est pareille et l'écorce est la même.
Le bâton brisera le sceptre, et par deux fois
Le nom qu'on donne aux fous sera fatal aux rois.»
Qu'on donne aux fous! c'est bien le nom dont on me nomme.
Mais alors c'est donc moi qui gouvernerai Rome?
En effet, j'éprouvais comme un élancement
Qui m'emportait en haut vers te commandement
Et cet homme, c'est moi qu'attend l'honneur suprême
De venger mon pays, et mon père, et moi-même,
D'affranchir l'avenir, de punir le passé,
Et de glorifier mon surnom d'insensé.
Au milieu de ce magnifique élan du génie et du patriotisme de Brute, au
moment où le citoyen promet à Rome son sang pour la délivrer, et lui
fait, en attendant, l'offrande de sa patience et de ses humiliations, il
est interrompu par Valère, son ami et le complice de son projet
glorieux. Valère vient l'exciter à agir et à pousser le cri
d'indépendance. Non, il n'est pas temps encore, réplique Brute; les
patriciens sont las, mais le peuple ne l'est pas; laissons la tyrannie
descendre jusqu'à lui:
Laisse faire;
L'impunité les pousse, et c'est en quoi j'espère.
Un premier attentat couronné de succès
Est un chemin frayé vers les derniers excès.
D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement de renverser, il faut savoir
reconstruire. Qui mettra-t-on à la place des Tarquina?
--Ce sera toi, dit Valère.