De la plus noble femme et la plus malheureuse;
Apprenez, que chez elle un homme, cette nuit,
Un nocturne larron, comme un hôte introduit,
A, l'épée à la main, la menace à la bouche,
Honteusement pillé la pudeur de sa couche.
Il l'a déshonorée à main armée...
Et cet homme, c'est Sextus: A bas Sextus! à bas Tarquin! plus de rois,
plus de tyrans! à Rome! à Rome! et la tragédie finit sur ce cadavre et
sur cette chute prochaine des Tarquins.
M. Ponsard est un heureux poète. Que de fils d'Apollon dont il est
besoin de cacher les vers pour faire croire à leur beauté! Citer M.
Ponsard, c'est la manière la plus habile de faire son éloge, et nous
n'avons pas cru devoir employer d'autre ruse. On voit par quels heureux
dons de la muse le jeune poète a su manier toutes les cordes de la lyre
et prendre tous les tons. Ses idées et son style s'accommodent avec une
rare souplesse aux sentiments, aux situations et aux caractères; naïfs
et chastes avec Lucrèce, tristes, vigoureux et profonds quand c'est
Brute qui parle; élégants et sensuels en passant par la bouche de
l'insouciant et voluptueux Sextus; passionnés et amers pour peindre la
jalousie et les remords de Tullie.--La politique, dans la tragédie de M.
Ponsard, parle son langage mâle et concis, et la voix calme et simple de
la pudeur y contraste, dans sa simplicité adorable, avec les rudes
accents du patriotisme et les molles fantaisies du plaisir. Certes,
c'est là un mérite précieux et rare que M. Ponsard a conquis évidemment
par une étude assidue des formes sévères et des modèles antiques
_Lucrèce_ doit son brillant succès à cette sorte de résurrection de la
pureté du fond et de la solidité de la forme. On est las à n'en pas
douter, de ces mondes impossibles où la fantaisie égoïste du drame
fantastique s'égare depuis dix ans sur un hippogriffe sans frein. Le
public, après la fatigue de ces aventures irrégulières et violentes,
s'est retrouvé avec ravissement au milieu d'une poésie calme, réfléchie,
contenue, où la simplicité n'ôte rien à l'imagination, et dont la
modération double la force. Mais qu'on ne s'y trompe pas, M. Ponsard ne
se renferme point avec un scrupule outré dans les limites de la tragédie
classique; il n'a pas cette maladresse de se mettre, ni plus ni moins
dans un habit fait pour un autre temps et pour un autre monde. On a pu
voir que M. Ponsard arrivait suivant l'occasion, à des détails de
familiarité intérieure et à une variété de tons que l'art de Racine et
de Boileau n'admettait pas. Le secret de M. Ponsard est celui d'André
Chénier: être antique et nouveau tout à la fois. Nous n'entendons pas
cependant nous jeter dans les emportements d'un éloge exagéré. _Lucrèce_
a ses beautés, mais aussi ses défauts: M. Ponsard a trop de goût et de
justesse d'esprit pour ne pas le savoir mieux que personne. Les
personnages sont trop isolés les un des autres, et ne se lient pas
suffisamment par ce fil de la passion et des intérêts qui fait le noeud
et la cohésion des oeuvres. La scène importante où Sextus prépare l'
attentat s'égare en délicatesses raffinées et en subtilités coûteuses
que la passion n'accepte pas. Le style lui-même mériterait, çà et la,
qu'on lui fit quelques petites querelles. Il pousse la religion des
modèles trop loin, jusqu'à les imiter dans leurs erreurs et même dans
leurs vices. Inspirez-vous de Corneille, rien de mieux: mais prenez
_Horace_ et de _Cinna_ la force et la clarté, et n'allez pas dans votre
zèle jusqu'aux subtilités et aux embarras de syntaxe et de grammaire où
la langue, émancipée et agrandie par le génie, retombait encore,
échappant à la puissante main de Corneille et retournant quelquefois
avec lui dans ses langes. A part ces défauts, que la réflexion et
l'expérience du théâtre corrigeront dans M. Ponsard, _Lucrèce_ annonce
un poète, et non-seulement un poète, mais un esprit solide et sain. Et
c'est là un fait qu'on a raison de saluer de tous le encouragements et
de tous les bravos.
Le premier jour, les acteurs ayant eu peur, leur talent n'a gagné la
bataille qu'à demi; le lendemain, et depuis, affermis par le succès,
ils ont vaillamment secondé M. Ponsard. Bocage a donné au rôle de Brutus
un caractère d'originalité incontestable. Tout acteur, tout grand acteur
a ses défauts: Bocage a les siens; mais que de qualités énergiques et
pittoresques les compensent! Lucrèce a retrouvé dans madame Dorval la
chasteté et la pudeur de Betty Bell mêlées à un vif sentiment de la
femme antique. Bouchet a donné à Sextus tout l'esprit, toute l'insolence
et toute la grâce qui conviennent. La jalousie et la passion de Tullie
ont eu dans madame Halley une interprète digne de tout éloge. Ainsi
chacun a eu son succès, les acteurs et le poète _Judith_ a été moins
heureuse que _Lucrèce_. Le Second-Théâtre-Français, cette fois, a
remporté la victoire sur son aîné. Et d'abord, à juger les deux rivales
en elles-mêmes, abstraction faite du mérite des poètes. _Lucrèce_ ne
dut pas triompher de Judith. On peut, on doit s'intéresser à Lucrèce.
Certes, une femme de cette simplicité et de cette vertu, forcée dans la
chaste modestie de son honnêteté austère, s'immolant à la pudeur et
fécondant de son sang la liberté de sa patrie, une telle femme touche
l'âme et l'élève Mais, en vérité, comment s'émouvoir de Judith qui s'en
va traîtreusement provoquer un homme, l'excite par sa beauté armée de
toutes les ruses d'une attrayante parure, et par l'ardeur du festin:
puis l'immole, tout ivre encore du vin et du désir qu'elle a versés dans
ses veines? C'est là une infâme et horrible action, que Dieu lui-même,
qu'on y fait intervenir, ne saurait ni adoucir ni absoudre. Et
d'ailleurs quelle différence dans la gravité de la lutte et des
intérêts. Que nous fait Bethulie, à côté des grandes destinées de Rome?
L'aventure sanglante de Judith est donc un sujet impraticable au
théâtre. Quelque adresse qu'on y mette, l'épigramme de Racine aura
toujours raison, et le parterre, s'il pleure pleurera sur ce pauvre
Holopherne, si méchamment mis à mort. Cette fois, le parterre n'a pleuré
ni pour l'un ni pour l'autre.
La tragédie, s'il y a tragédie, est d'une grande simplicité et peut se
raconter en quelques lignes.
D'abord le poète nous fait assister à la désolation de Bethulie;
assiégée par l'armée d'Holopherne, la faim et la soif dévorent la ville:
les mères désolées pressent leurs enfants sur leur sein et implorent une
goutte d'eau. La misère a tué le courage, et l'on parle de se rendre.
Dans ce tumulte et ce désespoir, une femme vêtue de deuil apparaît au
seuil de sa maison, c'est Judith. L'inconsolable, qui pleure son veuvage
et porte pieusement le deuil de son époux Manassos. Judith sentant en
elle l'inspiration divine, ranime la force des citoyens abattus, et, se
parant de ses habits de fête prend la résolution d'aller trouver
Holopherne pour le séduire et pour l'immoler.
La voici dans la tente du conquérant, mais déjà ce conquérant est
conquis et désarmé par les charmes de Judith Phoedime, une femme, une
femme jusque-là maîtresse du coeur d'Holopherne, s'arme de sa passion et
de sa jalousie contre cette étrangère, cette Juive au regard séduisant.
Cependant ni les reproches ni les emportements de Phoedime ni le
mécontentement ni les cris de l'armée et des chefs qu'elle ameute contre
Judith et qui demandent si tête ne peuvent détourner Holopherne de son
amour. Il brave les uns il punit les autres, sauve Judith de leur
fureur, et se livre ensuite aveuglément à sa dangereuse amorce.--Le
festin homicide est préparé, Holopherne vide la coupe fumante et boit le
poison amoureux dans les yeux de Judith, puis il se retire sous sa
tente. Alors Judith, saisissant son glaive, soulève le rideau de
pourpre, entre, frappe, et revient tristement au milieu des juifs, qui
saluent leur libératrice par des cris de délivrance et du joie.
[Illustration: (Théâtre-Français.--_Judith_, tragédie--Mademoiselle
Rachel, rôle de Judith; Beauvalet, rôle d'Holopherne.)]
Tout manque à un pareil sujet; l'auteur a cru en adoucir la dureté et en
féconder la sécheresse par la passion sincère et la générosité
d'Holopherne; mais comment n'a-t-il pas compris qu'il aggravait ainsi
l'horreur qui résulte naturellement de l'action de Judith?--Que pouvait
faire le public dans ce vide de sentiments et d'intérêt? applaudir une
versification élégante; se réfugier, pour le reste, dans le silence, et
murmurer çà et là, ce qui était dans son droit. Peut-être aurait-il dû
se montrer courtois et patient jusqu'au bout. Mon avis est qu'il faut
tout accepter d'une femme, et singulièrement d'une femme spirituelle,
tout jusqu'à des tragédies; et vraiment madame Emile de Girardin mérite
par beaucoup de style gracieux et d'aimable esprit qu'on lui passe
_Judith_ sans plus de sévérité. D'ailleurs, cherchez à _Judith_ un poète
tragique du côté de la barbe, à qui Molière accorde la toute-puissance,
et la barbe elle-même y échouera. Sous les traits de mademoiselle
Rachel, Judith est d'une barbarie charmante, et je comprends que
Beauvalet-Holopherne s'y laisse prendre et y risque sa tête.
[Illustration: Théâtre du Vaudeville.--_Hermance_, ou Un an trop
tard.--(Mesdames Thénard et Pagé, mesdemoiselles Saint-Marc et
Castellan.)]
Revenons à des beautés moins farouches: Hermance, elle, est incapable de
détruire le moindre Holopherne; elle a le coeur trop sensible pour se
livrer au maniement du coutelas, séparée de l'homme qu'elle aime par des
événements inondés de pleurs, Hermance le trouve marié à sa soeur. Vous
devinez la lutte et le désespoir! Le mari est tenté de revenir à
Hermance; un instant Hermance chancelle; mais sa vertu surmonte son
coeur: Hermance s'enfuit, et se sacrifie, plutôt que de porter le
trouble dans la maison de sa soeur. Ce drame, très-honnête et
très-moral, obtient un succès de sanglots: la scène où Hermance,
retrouvant ses deux soeurs, s'assied près d'elles et leur raconte toutes
les douleurs de son passé, mêlées à la joie de les revoir, est tout
aimable et toute naïve: madame Ancelot n'a jamais rien fait de mieux; il
y a là trois visages qui s'encadrent agréablement: le frais visage de
mademoiselle Saint-Marc, le visage honnête et sage de madame Thénard; le
visage éveillé de madame Page; et derrière eux, venant, se jeter
étourdiment au milieu de ces épanchements de famille, un quatrième
visage qui se compose des beaux yeux, des dents d'ivoire et des joues
appétissantes de mademoiselle Castellan.