... tu ne sais pas!... répétait-il en me tirant l'oreille à chaque mot:
Tu apprendras à l'avenir à fourrer ton nez où il n'a rien à faire? Tu
apprendras ... tu apprendras....»
Bien que je ressentisse une vive cuisson à l'oreille, je ne pleurais
pas, j'éprouvais même un sentiment de bien-être moral. A peine eut-il
lâché mon oreille, que je saisis sa main et je la couvris de baisers en
fondant en larmes.
«Frappe-moi encore, dis-je à travers mes sanglots, encore plus fort,
que cela me fasse encore plus mal, je suis un vaurien, un vilain, un
malheureux....
--Qu'as-tu? me dit-il en me repoussant avec douceur.
--Non, je ne m'en irai pas, pour rien au monde, dis-je en m'accrochant
à sa redingote; tout le monde me hait, je le sais; mais, pour l'amour
de Dieu! écoute-moi, défends-moi ou chasse-_le!_ Je ne peux pas vivre
avec lui, il s'ingénie de toutes manières pour m'humilier; il m'ordonne
de me mettre à genoux devant lui, il veut me fustiger. Je ne peux
pas supporter cela; je ne suis plus un tout petit garçon, je ne le
supporterai pas, je mourrai.... _Il_ a dit à grand'mère que je suis un
vaurien, et maintenant elle est malade ... elle mourra à cause de moi
... je t'en prie ... fais-moi donner le fouet ... mais,--qu'on ne me
... tourmente ... plus....»
Les larmes m'étouffaient. Je me laissai tomber sur le divan, n'ayant
plus la force de parler, et ma tête se renversa sur les genoux de mon
père; il me semblait que j'allais mourir.
«Mais d'où vient tout ce désespoir, mon gros joufflu? dit mon père d'un
ton compatissant et en se penchant sur moi.
--Il est mon tyran,... il me tourmente ... j'en mourrai ... personne
ne m'aime!» eus-je à peine la force de dire. Les derniers mots se
perdirent dans des convulsions.
Papa me prit dans ses bras et me porta dans ma chambre à coucher.
Je tombai dans un profond sommeil.
Quand je me réveillai, la soirée était déjà très avancée; une bougie
était placée près de mon lit, et dans l'autre chambre j'entrevis notre
médecin, Mimi et Lioubotchka. On pouvait lire sur leur visage qu'ils
étaient très inquiets de ma santé. Moi, au contraire, je m'éveillais,
après un sommeil de douze heures, si frais et si dispos, que j'aurais
volontiers sauté hors du lit, si je n'avais pas eu du plaisir à laisser
croire aux autres que j'étais réellement malade.
[Illustration: QUAND JE TRAVERSAI LA SALLE D'ÉTUDE.]
CHAPITRE XXI
PORTRAITS DE FAMILLE
Je ne veux pas suivre heure par heure mes souvenirs d'adolescence; je
me contenterai de jeter un coup d'œil sur les principaux événements
de ma vie, depuis les scènes que je viens de raconter jusqu'au jour où
j'ai fait la connaissance de l'homme extraordinaire qui a exercé une
influence définitive et bienfaisante sur mon caractère et mes idées.
Volodia doit entrer bientôt à l'Université. Les professeurs lui donnent
des leçons particulières, et j'écoute avec envie, saisi d'un respect
involontaire, pendant que mon frère frappe allègrement le tableau noir
avec la craie et parle avec aisance de _fonctions_, de _sinus_, de
_racines_ etc., etc. qui me semblent être l'expression d'une science
inaccessible à mon intelligence.
Enfin, un dimanche, il y eut une grande réunion, après le dîner,
dans la chambre de grand'mère. Tous nos maîtres et deux professeurs
de l'Université firent subir à Volodia une répétition de son examen
d'admission; Volodia, à la grande joie de grand'mère, fit preuve de
connaissances peu ordinaires.
On me posa aussi quelques questions sur différentes branches; mais je
fus très faible dans mes réponses, et les professeurs firent tout leur
possible pour dissimuler à grand'mère mon ignorance, ce qui n'aboutit
qu'à augmenter ma confusion.
D'ailleurs on m'accorda fort peu d'attention, je n'avais que quinze
ans, et il me restait encore une année pour me préparer à l'examen de
l'Université.
A dater de cette première épreuve, Volodia change de manière de vivre;
il ne descend que pour le dîner. Il passe la journée et la soirée
entières à étudier en haut, non par nécessité, mais parce que c'est son
plaisir. Il a beaucoup d'ambition et ne veut pas se contenter de faire
un examen passable; il veut s'en tirer avec éclat.
Enfin, le jour de son premier examen est arrivé. Volodia revêt un habit
bleu orné de boutons de bronze; il a sa montre d'or et des bottes
vernies; le phaéton de mon père l'attend devant le perron. Nicolas
jette en arrière le tablier de cuir, et Volodia et Saint-Jérôme montent
en voiture.
Les jeunes filles, Katienka surtout, suivent de la fenêtre, d'un air
ravi, la svelte personne de Volodia qui prend place dans l'équipage.
Papa dit: «Que Dieu l'accompagne!» Grand'mère, qui s'est traînée
jusqu'à la croisée, fait des signes de croix sur le phaéton, jusqu'à ce
qu'il ait disparu dans la ruelle, et murmure quelque chose.
Volodia revient. Tout le monde le questionne à la fois avec impatience:
«Comment?... Bien?... Quelle note as-tu?»
Mais on peut lire déjà sur son joyeux visage que tout s'est bien passé.
Volodia a obtenu cinq (le maximum).
Le lendemain il retourne à l'Université accompagné des mêmes craintes,
des mêmes vœux, et on attend son retour avec la même impatience.
Neuf jours passent ainsi; le dixième, Volodia doit traverser l'épreuve
la plus difficile, le catéchisme. Tout le monde est à la fenêtre, et on
l'attend avec un redoublement d'impatience.
Il est déjà deux heures, et le phaéton n'apparaît pas.
«Les voilà! les voilà!» crie enfin Lioubotchka qui ne bougeait pas de
son poste d'observation.
En effet Volodia était assis dans le phaéton, à côté de Saint-Jérôme;
mais son habit bleu et sa casquette grise sont remplacés déjà par
l'uniforme d'étudiant au col bleu brodé de galons; sa tête est coiffée
d'un tricorne, et il a une épée au côté.
En l'apercevant, grand'mère s'écria:
«Ah! si au moins _elle_ avait vécu pour le voir ainsi.»
Et elle s'évanouit.
Volodia accourut le visage rayonnant, il m'embrassa plusieurs fois,
puis il embrassa Lioubotchka, Mimi et Katienka qui rougit jusqu'aux
oreilles.
Volodia est hors de lui de bonheur. Comme il est beau dans cet
uniforme! Comme ce col bleu fait ressortir le duvet naissant qui
souligne ses lèvres! Quelle taille fine et haute! et quelle noblesse
dans la démarche!
Pour fêter ce jour mémorable, le dîner eut lieu dans la chambre de
grand'mère. La joie brillait sur tous les visages; au dessert, le
maître d'hôtel apporta majestueusement, avec une gaieté respectueuse,
une bouteille de champagne enveloppée dans une serviette. C'était
la première fois qu'on débouchait une bouteille de champagne chez
grand'mère depuis la mort de maman; grand'mère vida son verre, félicita
encore une fois Volodia et pleura de joie en le regardant.
A partir de ce jour mon frère eut son équipage à lui, reçut ses amis
dans son appartement particulier, se mit à fumer et alla au bal.
Cependant il dînait toujours à la maison, et, après le repas, comme
autrefois, venait s'asseoir dans la chambre des divans et avait de
longs et mystérieux entretiens avec Katienka; je ne prenais aucune
part à ces conversations qui avaient pour sujet,--à ce que j'ai pu
comprendre--les livres qu'ils lisaient; ils discutaient les mérites
des héros et des héroïnes, leurs goûts, leurs préférences, le penchant
de leur caractère. Je ne voyais nullement ce qu'ils pouvaient trouver
d'intéressant dans ces longues causeries, ni pourquoi ils souriaient si
finement dans l'ardeur de la discussion.
Katienka a seize ans; elle a grandi; les formes anguleuses, la timidité
et la gaucherie, qui caractérisent les jeunes filles pendant qu'elles
traversent l'âge ingrat, ont fait place à une grâce harmonieuse; c'est
la fleur à peine entr'ouverte, dans toute sa fraîcheur. Et, cependant,
Katienka n'a pas changé; elle a toujours les mêmes yeux bleu clair et
le même regard souriant, le même petit nez sans inflexion qui forme
presque une ligne droite avec le front, avec de fortes narines, une
bouche mignonne au sourire lumineux, les mêmes petites fossettes dans
les joues roses au teint transparent, les mêmes menottes blanches ...
et, comme auparavant, le surnom de _proprette_ lui sied à merveille.
Il n'y a de nouveau chez elle que l'épaisse tresse rousse qu'elle porte
maintenant comme les grandes filles.
Bien que Lioubotchka ait été élevée avec Katienka et qu'elles aient
grandi ensemble, ma sœur est une jeune fille toute différente de son
amie.
Lioubotchka est petite de taille; à la suite d'une maladie d'enfant,
elle est restée avec les jambes courbes, les pieds en dedans et un
buste disgracieux. Il n'y a dans toute sa personne que les yeux qui
soient beaux; mais les yeux sont admirables--grands, noirs, avec
quelque chose de sérieux, de naïf, d'innocent, de plein de charme dans
le regard. Il est impossible de ne pas les remarquer.
Lioubotchka est toujours simple et naturelle. Katienka veut toujours
faire de l'effet.
Lioubotchka regarde toujours en face, et quelquefois il lui arrive,
lorsqu'elle arrête ses immenses yeux noirs sur quelqu'un, de les tenir
attachés si longtemps, qu'on la gronde en lui disant qu'elle n'est
pas polie. Katienka, au contraire, baisse tout de suite les paupières
et cligne des yeux. Elle assure qu'elle est myope; mais je suis sûr
qu'elle y voit on ne peut mieux.
Lioubotchka n'aime pas à faire des manières devant les étrangers, et,
lorsque quelqu'un lui fait des amitiés devant le monde, elle se fâche
et répond qu'elle n'aime pas les _effusions_. Katienka, au contraire,
lorsqu'il y a des visites, devient très affectueuse pour Mimi, et elle
aime à se promener dans le salon en tenant une amie par la taille.
Lioubotchka est une grande rieuse, et, dans ses accès de rire, elle
agite les mains et court dans toute la chambre; Katienka, au contraire,
porte son mouchoir ou sa main sur sa bouche quand elle commence à rire.
Lioubotchka se tient toujours droite lorsqu'elle est assise et marche
les bras pendants; Katienka tient la tête un peu de côté et marche les
mains jointes.
Lioubotchka est toujours mécontente lorsque Mimi la serre trop dans son
corset et se plaint en disant: «Mais je ne peux pas respirer!» et elle
aime à manger. Katienka, au contraire, glisse souvent son doigt sous le
col de sa robe pour montrer qu'elle est au large dans son corsage, et
elle mange très peu.
Lioubotchka dessine volontiers la tête; Katienka préfère les fleurs et
les papillons.
Lioubotchka joue avec beaucoup de netteté les concertos de Field et
quelques sonates de Beethoven. Katienka exécute des variations et des
valses en ralentissant la mesure, plaque des accords, met sans cesse
la pédale et prélude toujours par trois arpèges qu'elle donne avec
sentiment.
Malgré tout, Katienka me semblait plus grande demoiselle et m'agréait
mieux que Lioubotchka.
Papa est très content depuis que Volodia est entré à l'Université; il
vient beaucoup plus souvent dîner chez grand' mère.
Il lui arrive même de venir passer un moment avec nous avant d'aller
au cercle; souvent il s'assied au piano, nous réunit autour de lui,
et, tout en frappant la mesure avec le bout de ses bottes molles (il
détestait les talons et n'en portait jamais), il nous chante des airs
bohémiens.
Il fallait voir les transports de rire de Lioubotchka. Elle est la
favorite de papa, et elle l'adore.
Parfois il vient dans la salle d'étude et, d'un air sévère, écoute
comment je débite mes leçons.
Quelquefois, lorsque grand'mère commence à gronder et à se fâcher
contre tout le monde, sans raison, papa nous fait des signes à la
dérobée et nous dit plus tard: «On nous a bien arrangés aujourd'hui,
mes enfants!»
Une fois, il entra au salon où nous étions, très tard dans la soirée.
Il était en habit noir et en gilet blanc; il attendait Volodia, qui
s'habillait en ce moment, pour le conduire au bal. Grand'mère s'était
retirée dans sa chambre. Volodia devait se rendre chez elle. Chaque
fois qu'il allait dans le monde, elle le faisait venir pour passer en
revue sa toilette, le bénir et lui faire des recommandations.
Ce soir-là, une seule lampe éclairait le salon. Mimi et Katienka se
promenaient de long en large, et Lioubotchka était au piano en train
d'étudier le second concerto de Field, le morceau favori de maman.
Je n'ai jamais vu une ressemblance de famille plus accentuée que celle
qui existait entre ma sœur et ma mère.
Cette ressemblance n'était pas dans le visage, ni dans le teint, ni
dans les traits, mais résidait en quelque chose d'insaisissable; on la
trouvait dans les mains, dans la démarche et surtout dans la voix et
dans quelques façons de s'exprimer.
Quand Lioubotchka se fâchait, elle disait: «Voilà tout un siècle qu'on
me dérange!» «_Tout un siècle!_» était le mot de maman. Lioubotchka
le prononçait exactement comme elle; en l'entendant il nous semblait
ouïr notre mère. Cette ressemblance s'accusait lorsque Lioubotchka se
mettait au piano, dans la manière dont elle arrangeait les plis de sa
robe, dont elle tournait les feuillets avec sa main gauche et en les
prenant d'en haut. Enfin, quand elle s'embrouillait dans un passage
difficile, comme maman, elle donnait un petit coup de poing sur le
clavier en s'écriant: «Ah! mon Dieu!» Elle avait le même jeu que ma
mère, net, et d'une douceur inexprimable, ce beau toucher de Field
appelé si justement «le jeu perlé» et que tous les tours de force de
nos virtuoses modernes ne feront pas oublier.
Mon père était entré au salon à petits pas pressés; il s'approcha de
Lioubotchka, qui se leva du piano en l'apercevant.
«Non, continue Liouba, continue, dit-il en la faisant asseoir sur le
tabouret: tu sais que j'aime à t'entendre.»
Lioubotchka se remit à jouer, et papa resta assis en face d'elle, la
tête appuyée sur sa main; au bout d'un moment il remonta une épaule,
selon son geste familier, se leva et se mit à marcher en long et
en large. Chaque fois qu'il se rapprochait du piano, il s'arrêtait
et regardait longuement et fixement Lioubotchka. Je reconnus, à sa
démarche et à son attitude, qu'il était ému.
Après avoir plusieurs fois arpenté le salon, il s'arrêta derrière la
chaise de ma sœur, posa un baiser sur sa tête brune; puis, tournant
avec vivacité sur ses talons, il continua sa promenade.
Lorsque Lioubotchka, après avoir terminé son morceau, s'approcha de lui
pour lui demander si elle avait bien joué, il prit doucement la tête de
ma sœur entre ses mains et la baisa au front et sur les yeux avec
une effusion de tendresse dont je ne l'aurais pas cru capable.
«Ah mon Dieu! tu pleures? s'écria tout à coup la jeune fille en lâchant
la chaîne de montre de mon père et en fixant sur son visage de grands
yeux étonnés:--Pardonne-moi, cher papa, j'avais tout à fait oublié que
c'était le _morceau de maman_.
--Non, mon amie, joue-le aussi souvent que possible, dit-il d'une voix
tremblante d'émotion; tu ne peux pas savoir comme cela me fait du bien
de pleurer près de toi.»
Il l'embrassa encore une fois en faisant des efforts pour dominer son
émotion, et, relevant l'épaule encore plus haut, il sortit du salon
pour se rendre à la chambre de Volodia.
Grand'mère devient de jour en jour plus faible; sa sonnette, la voix
revêche de Gacha et le bruit des portes qui tapent ne cessent pas
dans sa chambre; elle ne nous reçoit plus dans son boudoir, assise en
son fauteuil voltaire, mais autour de son lit élevé, soutenue par des
oreillers garnis de dentelles.
Quand je m'approche d'elle pour lui souhaiter le bonjour, j'aperçois
sur sa main une tache jaune, pàle et luisante, et il règne dans la
chambre la même odeur lourde que j'ai sentie, il y a cinq ans, dans la
chambre de ma mère.
[Illustration: NOUS PARTIONS D'UN ÉCLAT DE RIRE.]
Le médecin vient trois fois par jour, et il y a eu déjà plusieurs
consultations. La malade n'a pas changé de caractère; elle gronde
toujours son entourage et surtout papa; elle traîne sur certains mots
et dit: «Mon cher.»
Mais voici déjà quelques jours qu'on ne nous laisse plus entrer chez
elle.
Un matin, au milieu d'une leçon, Saint-Jérôme vint me proposer de faire
une promenade en traîneau avec ma sœur et Katienka.
En montant en traîneau, je vois que la rue est couverte de paille sous
les fenêtres de grand'mère et que des inconnus en manteaux bleus se
tiennent devant la maison. Malgré cet indice, je ne devine pas pourquoi
on nous fait sortir à une heure aussi indue.
Ce jour-là, pendant toute la promenade, nous nous trouvons, ma sœur
et moi, dans cet état de folle gaieté où tout devient un prétexte pour
rire. Un marchand ambulant saisit son plateau et traverse la rue en
courant, et nous partons d'un éclat de rire. Un cocher, conduisant
une haridelle, secoue les guides et veut nous devancer,--et de rire.
Le fouet de Philippe s'accroche sous le traîneau et il se retourne en
disant: «Eh ma!» et nous nous tenons les côtes à force de rire.
Mimi déclare d'un ton mécontent qu'il n'y a que les sots qui rient
sans cause, et Lioubotchka, toute rouge de rire contenu, me regarde à
la dérobée; nos yeux se rencontrent, et nous éclatons d'un rire fou
qui nous met des larmes dans les yeux; impossible de retenir les accès
d'hilarité qui nous étouffent.
A peine sommes-nous un peu calmés, que je répète la phrase
sacramentelle qui est à la mode chez nous depuis quelque temps, et qui
ne manque jamais de produire une explosion de gaieté.
En revenant, lorsque nous nous trouvons devant la maison, comme j'ouvre
la bouche pour faire à Lioubotchka une belle grimace, mes yeux tombent
sur le couvercle noir d'une bière appuyée contre un des battants de la
porte cochère. Et, tout saisi, je reste la bouche ouverte.
Saint-Jérôme vient à notre rencontre, le visage pâle:
«Votre grand'mère est morte,» nous dit-il.
Peu de personnes pleurent sincèrement grand'mère. Il y en a une dont la
douleur violente m'a frappé au plus haut degré; il s'agit de Gacha, la
femme de chambre de grand'mère.
Elle s'est enfermée au grenier et ne cesse pas de sangloter, de
s'arracher les cheveux; elle refuse toute consolation et déclare que la
mort seule pourra adoucir la perte de sa maîtresse chérie.
Mais j'ai souvent remarqué que les sentiments sont d'autant plus
sincères qu'ils paraissent plus invraisemblables.
Grand'mère n'est plus; mais sa mémoire est toujours vivante au milieu
de nous, et son nom revient toujours dans nos entretiens. On parle
surtout beaucoup de son testament, dont personne n'a eu connaissance, à
l'exception de l'exécuteur testamentaire, le prince Ivan Ivanitch.
Une certaine effervescence s'est produite parmi les gens de grand'mère;
on se demande à qui reviendront tous ses biens, et j'avoue que
j'éprouve un mouvement de plaisir involontaire en pensant que nous
allons recueillir un héritage.
Six semaines plus tard, Nicolas, qui colporte toujours toutes les
nouvelles de la maison, m'apprend que grand'mère a laissé toute sa
propriété à ma sœur Lioubotchka, qui aura pour tuteur, jusqu'à
l'époque de son mariage, le prince Ivan Ivanitch, et non pas mon père.
CHAPITRE XXII
NOS AMIS ET MON AMI
Il ne me reste plus que quelques mois avant d'entrer à l'Université.
J'étudie avec zèle. Maintenant j'attends mes professeurs sans
appréhension, et même je prends un certain plaisir à mes leçons.
J'aime à répéter clairement et distinctement une leçon que j'ai apprise
avec soin. Je me prépare pour la faculté des mathématiques, et, à vrai
dire, ce choix a été déterminé par le prestige des termes: _sinus,
tangente, calcul différentiel, calcul intégral_, etc., etc., qui
exercent sur moi une attraction toute particulière.
Je suis beaucoup plus petit que Volodia, j'ai les épaules larges,
beaucoup de muscles, mais je suis aussi laid que par le passé, ce qui
me chagrine toujours autant.
Je pose pour l'original. Une seule chose me console, c'est que papa a
dit un jour de moi: «Il a un museau intelligent!» Et je n'en doute pas.
Saint-Jérôme est content de moi; il me donne des éloges, et je ne
le déteste plus; même lorsqu'il me dit: «qu'avec mon _talent_, mon
_esprit_, il est honteux de ne pas faire ceci ou cela». Il me semble
que je l'aime maintenant.
D'une manière générale, je commence à me corriger de mes défauts
d'adolescent, à l'exception d'un seul, le plus grand, celui qui doit me
procurer encore bien des ennuis dans cette vie, l'amour de raisonner.
Dans la société des amis de Volodia, je jouais un rôle insignifiant,
qui froissait beaucoup mon amour-propre; cependant j'aimais à me tenir
dans sa chambre lorsqu'il avait du monde, et à observer, sans mot dire,
tout ce qui se passait.
Il recevait souvent l'adjudant Doubkof et un étudiant, le prince
Neklioudof.
Doubkof n'était plus de la première jeunesse; c'était un petit homme
brun, musculeux, les jambes un peu courtes, mais en somme pas trop mal
bâti et toujours très gai.
C'était un de ces hommes un peu bornés, qui sont agréables en société
pour cette raison; ils ne sont pas capables d'embrasser une question
sous toutes ses faces, ils ne voient qu'un côté et s'enflamment
facilement.
Leurs jugements sont toujours exclusifs et faux, mais toujours sincères
et enthousiastes.
Même, je ne sais pourquoi, on est porté à leur pardonner leur égoïsme
étroit et à le trouver agréable.
Doubkof avait en outre à nos yeux, à mon frère et à moi, le prestige
de son port martial et de son âge. Les très jeunes gens prennent
volontiers l'allure posée, que donnent quelques années de plus, pour
l'air comme il faut dont on fait grand cas à cet âge.
D'ailleurs Doubkof était, en réalité, ce qu'on peut appeler un homme
comme il faut.
Une seule chose m'était pénible: Volodia avait toujours l'air de rougir
devant Doubkof de mes bévues les plus innocentes, et surtout de ma trop
grande jeunesse.
Neklioudof n'était pas beau; il avait de petits yeux gris, un front bas
et droit; la longueur démesurée de ses bras et de ses jambes n'ajoutait
pas à l'élégance de ses proportions. Il n'avait de bien que sa taille
élevée, la délicatesse de son teint et ses dents éblouissantes. Mais,
grâce à ses yeux bridés et luisants et à l'expression changeante du
sourire, ce visage était tour à tour sévère, ou enfantin et indécis, ce
qui lui donnait un caractère énergique et original qui attirait tout de
suite l'attention.
Je remarquai qu'il était très réservé, parce que la moindre
plaisanterie le faisait rougir jusqu'aux oreilles; mais sa timidité ne
ressemblait pas à la mienne. Plus il rougissait, plus sa physionomie
exprimait de résolution et de hardiesse, comme s'il était fâché contre
lui-même à cause de sa faiblesse.
Bien qu'il parût très lié avec Volodia et Doubkof, il était facile de
voir que le hasard seul les avait réunis. Leurs idées étaient tout à
fait opposées.
Volodia et Doubkof redoutaient par-dessus tout la sentimentalité
et toute conversation sérieuse; Neklioudof, au contraire, était
enthousiaste au plus haut degré, et souvent, malgré les railleries de
ses amis, il se mettait à philosopher sur toutes sortes de questions et
de sentiments.
Volodia et Doubkof parlaient volontiers de leurs préférences et
aimaient en même temps les mêmes personnes et jusqu'à deux à la
fois; Neklioudof, au contraire, s'emportait tout de bon lorsqu'on se
permettait une allusion à ses inclinations.
Volodia et Doubkof s'amusaient souvent à tourner en ridicule leurs
proches. Neklioudof était hors de lui si l'on s'avisait de faire la
plus légère plaisanterie sur sa tante, pour laquelle il avait une
affection passionnée.
Le prince Neklioudof m'avait frappé à première vue par son extérieur et
par sa conversation. C'est peut-être parce que ses idées ressemblaient
trop aux miennes, que le sentiment que j'ai ressenti, en le voyant pour
la première fois, n'était rien moins qu'amical.
Je lui en voulais pour son regard prompt, sa voix ferme, son air
altier, par-dessus tout pour l'indifférence absolue qu'il manifestait
pour ma personne.
Souvent, j'avais une envie folle de le contredire au milieu d'une
conversation. J'aurais voulu, pour le punir de son dédain, l'emporter
sur lui dans la discussion et lui prouver que je ne manquais pas
d'esprit, bien qu'il ne consentît pas à s'occuper de moi; mais la
timidité me retenait.