--Ah! tu ne sais pas ce qui t'a pris? Tu ne sais pas?... tu ne sais pas

... tu ne sais pas!... répétait-il en me tirant l'oreille à chaque mot:

Tu apprendras à l'avenir à fourrer ton nez où il n'a rien à faire? Tu

apprendras ... tu apprendras....»

Bien que je ressentisse une vive cuisson à l'oreille, je ne pleurais

pas, j'éprouvais même un sentiment de bien-être moral. A peine eut-il

lâché mon oreille, que je saisis sa main et je la couvris de baisers en

fondant en larmes.

«Frappe-moi encore, dis-je à travers mes sanglots, encore plus fort,

que cela me fasse encore plus mal, je suis un vaurien, un vilain, un

malheureux....

--Qu'as-tu? me dit-il en me repoussant avec douceur.

--Non, je ne m'en irai pas, pour rien au monde, dis-je en m'accrochant

à sa redingote; tout le monde me hait, je le sais; mais, pour l'amour

de Dieu! écoute-moi, défends-moi ou chasse-_le!_ Je ne peux pas vivre

avec lui, il s'ingénie de toutes manières pour m'humilier; il m'ordonne

de me mettre à genoux devant lui, il veut me fustiger. Je ne peux

pas supporter cela; je ne suis plus un tout petit garçon, je ne le

supporterai pas, je mourrai.... _Il_ a dit à grand'mère que je suis un

vaurien, et maintenant elle est malade ... elle mourra à cause de moi

... je t'en prie ... fais-moi donner le fouet ... mais,--qu'on ne me

... tourmente ... plus....»

Les larmes m'étouffaient. Je me laissai tomber sur le divan, n'ayant

plus la force de parler, et ma tête se renversa sur les genoux de mon

père; il me semblait que j'allais mourir.

«Mais d'où vient tout ce désespoir, mon gros joufflu? dit mon père d'un

ton compatissant et en se penchant sur moi.

--Il est mon tyran,... il me tourmente ... j'en mourrai ... personne

ne m'aime!» eus-je à peine la force de dire. Les derniers mots se

perdirent dans des convulsions.

Papa me prit dans ses bras et me porta dans ma chambre à coucher.

Je tombai dans un profond sommeil.

Quand je me réveillai, la soirée était déjà très avancée; une bougie

était placée près de mon lit, et dans l'autre chambre j'entrevis notre

médecin, Mimi et Lioubotchka. On pouvait lire sur leur visage qu'ils

étaient très inquiets de ma santé. Moi, au contraire, je m'éveillais,

après un sommeil de douze heures, si frais et si dispos, que j'aurais

volontiers sauté hors du lit, si je n'avais pas eu du plaisir à laisser

croire aux autres que j'étais réellement malade.

[Illustration: QUAND JE TRAVERSAI LA SALLE D'ÉTUDE.]

CHAPITRE XXI

PORTRAITS DE FAMILLE

Je ne veux pas suivre heure par heure mes souvenirs d'adolescence; je

me contenterai de jeter un coup d'œil sur les principaux événements

de ma vie, depuis les scènes que je viens de raconter jusqu'au jour où

j'ai fait la connaissance de l'homme extraordinaire qui a exercé une

influence définitive et bienfaisante sur mon caractère et mes idées.

Volodia doit entrer bientôt à l'Université. Les professeurs lui donnent

des leçons particulières, et j'écoute avec envie, saisi d'un respect

involontaire, pendant que mon frère frappe allègrement le tableau noir

avec la craie et parle avec aisance de _fonctions_, de _sinus_, de

_racines_ etc., etc. qui me semblent être l'expression d'une science

inaccessible à mon intelligence.

Enfin, un dimanche, il y eut une grande réunion, après le dîner,

dans la chambre de grand'mère. Tous nos maîtres et deux professeurs

de l'Université firent subir à Volodia une répétition de son examen

d'admission; Volodia, à la grande joie de grand'mère, fit preuve de

connaissances peu ordinaires.

On me posa aussi quelques questions sur différentes branches; mais je

fus très faible dans mes réponses, et les professeurs firent tout leur

possible pour dissimuler à grand'mère mon ignorance, ce qui n'aboutit

qu'à augmenter ma confusion.

D'ailleurs on m'accorda fort peu d'attention, je n'avais que quinze

ans, et il me restait encore une année pour me préparer à l'examen de

l'Université.

A dater de cette première épreuve, Volodia change de manière de vivre;

il ne descend que pour le dîner. Il passe la journée et la soirée

entières à étudier en haut, non par nécessité, mais parce que c'est son

plaisir. Il a beaucoup d'ambition et ne veut pas se contenter de faire

un examen passable; il veut s'en tirer avec éclat.

Enfin, le jour de son premier examen est arrivé. Volodia revêt un habit

bleu orné de boutons de bronze; il a sa montre d'or et des bottes

vernies; le phaéton de mon père l'attend devant le perron. Nicolas

jette en arrière le tablier de cuir, et Volodia et Saint-Jérôme montent

en voiture.

Les jeunes filles, Katienka surtout, suivent de la fenêtre, d'un air

ravi, la svelte personne de Volodia qui prend place dans l'équipage.

Papa dit: «Que Dieu l'accompagne!» Grand'mère, qui s'est traînée

jusqu'à la croisée, fait des signes de croix sur le phaéton, jusqu'à ce

qu'il ait disparu dans la ruelle, et murmure quelque chose.

Volodia revient. Tout le monde le questionne à la fois avec impatience:

«Comment?... Bien?... Quelle note as-tu?»

Mais on peut lire déjà sur son joyeux visage que tout s'est bien passé.

Volodia a obtenu cinq (le maximum).

Le lendemain il retourne à l'Université accompagné des mêmes craintes,

des mêmes vœux, et on attend son retour avec la même impatience.

Neuf jours passent ainsi; le dixième, Volodia doit traverser l'épreuve

la plus difficile, le catéchisme. Tout le monde est à la fenêtre, et on

l'attend avec un redoublement d'impatience.

Il est déjà deux heures, et le phaéton n'apparaît pas.

«Les voilà! les voilà!» crie enfin Lioubotchka qui ne bougeait pas de

son poste d'observation.

En effet Volodia était assis dans le phaéton, à côté de Saint-Jérôme;

mais son habit bleu et sa casquette grise sont remplacés déjà par

l'uniforme d'étudiant au col bleu brodé de galons; sa tête est coiffée

d'un tricorne, et il a une épée au côté.

En l'apercevant, grand'mère s'écria:

«Ah! si au moins _elle_ avait vécu pour le voir ainsi.»

Et elle s'évanouit.

Volodia accourut le visage rayonnant, il m'embrassa plusieurs fois,

puis il embrassa Lioubotchka, Mimi et Katienka qui rougit jusqu'aux

oreilles.

Volodia est hors de lui de bonheur. Comme il est beau dans cet

uniforme! Comme ce col bleu fait ressortir le duvet naissant qui

souligne ses lèvres! Quelle taille fine et haute! et quelle noblesse

dans la démarche!

Pour fêter ce jour mémorable, le dîner eut lieu dans la chambre de

grand'mère. La joie brillait sur tous les visages; au dessert, le

maître d'hôtel apporta majestueusement, avec une gaieté respectueuse,

une bouteille de champagne enveloppée dans une serviette. C'était

la première fois qu'on débouchait une bouteille de champagne chez

grand'mère depuis la mort de maman; grand'mère vida son verre, félicita

encore une fois Volodia et pleura de joie en le regardant.

A partir de ce jour mon frère eut son équipage à lui, reçut ses amis

dans son appartement particulier, se mit à fumer et alla au bal.

Cependant il dînait toujours à la maison, et, après le repas, comme

autrefois, venait s'asseoir dans la chambre des divans et avait de

longs et mystérieux entretiens avec Katienka; je ne prenais aucune

part à ces conversations qui avaient pour sujet,--à ce que j'ai pu

comprendre--les livres qu'ils lisaient; ils discutaient les mérites

des héros et des héroïnes, leurs goûts, leurs préférences, le penchant

de leur caractère. Je ne voyais nullement ce qu'ils pouvaient trouver

d'intéressant dans ces longues causeries, ni pourquoi ils souriaient si

finement dans l'ardeur de la discussion.

Katienka a seize ans; elle a grandi; les formes anguleuses, la timidité

et la gaucherie, qui caractérisent les jeunes filles pendant qu'elles

traversent l'âge ingrat, ont fait place à une grâce harmonieuse; c'est

la fleur à peine entr'ouverte, dans toute sa fraîcheur. Et, cependant,

Katienka n'a pas changé; elle a toujours les mêmes yeux bleu clair et

le même regard souriant, le même petit nez sans inflexion qui forme

presque une ligne droite avec le front, avec de fortes narines, une

bouche mignonne au sourire lumineux, les mêmes petites fossettes dans

les joues roses au teint transparent, les mêmes menottes blanches ...

et, comme auparavant, le surnom de _proprette_ lui sied à merveille.

Il n'y a de nouveau chez elle que l'épaisse tresse rousse qu'elle porte

maintenant comme les grandes filles.

Bien que Lioubotchka ait été élevée avec Katienka et qu'elles aient

grandi ensemble, ma sœur est une jeune fille toute différente de son

amie.

Lioubotchka est petite de taille; à la suite d'une maladie d'enfant,

elle est restée avec les jambes courbes, les pieds en dedans et un

buste disgracieux. Il n'y a dans toute sa personne que les yeux qui

soient beaux; mais les yeux sont admirables--grands, noirs, avec

quelque chose de sérieux, de naïf, d'innocent, de plein de charme dans

le regard. Il est impossible de ne pas les remarquer.

Lioubotchka est toujours simple et naturelle. Katienka veut toujours

faire de l'effet.

Lioubotchka regarde toujours en face, et quelquefois il lui arrive,

lorsqu'elle arrête ses immenses yeux noirs sur quelqu'un, de les tenir

attachés si longtemps, qu'on la gronde en lui disant qu'elle n'est

pas polie. Katienka, au contraire, baisse tout de suite les paupières

et cligne des yeux. Elle assure qu'elle est myope; mais je suis sûr

qu'elle y voit on ne peut mieux.

Lioubotchka n'aime pas à faire des manières devant les étrangers, et,

lorsque quelqu'un lui fait des amitiés devant le monde, elle se fâche

et répond qu'elle n'aime pas les _effusions_. Katienka, au contraire,

lorsqu'il y a des visites, devient très affectueuse pour Mimi, et elle

aime à se promener dans le salon en tenant une amie par la taille.

Lioubotchka est une grande rieuse, et, dans ses accès de rire, elle

agite les mains et court dans toute la chambre; Katienka, au contraire,

porte son mouchoir ou sa main sur sa bouche quand elle commence à rire.

Lioubotchka se tient toujours droite lorsqu'elle est assise et marche

les bras pendants; Katienka tient la tête un peu de côté et marche les

mains jointes.

Lioubotchka est toujours mécontente lorsque Mimi la serre trop dans son

corset et se plaint en disant: «Mais je ne peux pas respirer!» et elle

aime à manger. Katienka, au contraire, glisse souvent son doigt sous le

col de sa robe pour montrer qu'elle est au large dans son corsage, et

elle mange très peu.

Lioubotchka dessine volontiers la tête; Katienka préfère les fleurs et

les papillons.

Lioubotchka joue avec beaucoup de netteté les concertos de Field et

quelques sonates de Beethoven. Katienka exécute des variations et des

valses en ralentissant la mesure, plaque des accords, met sans cesse

la pédale et prélude toujours par trois arpèges qu'elle donne avec

sentiment.

Malgré tout, Katienka me semblait plus grande demoiselle et m'agréait

mieux que Lioubotchka.

Papa est très content depuis que Volodia est entré à l'Université; il

vient beaucoup plus souvent dîner chez grand' mère.

Il lui arrive même de venir passer un moment avec nous avant d'aller

au cercle; souvent il s'assied au piano, nous réunit autour de lui,

et, tout en frappant la mesure avec le bout de ses bottes molles (il

détestait les talons et n'en portait jamais), il nous chante des airs

bohémiens.

Il fallait voir les transports de rire de Lioubotchka. Elle est la

favorite de papa, et elle l'adore.

Parfois il vient dans la salle d'étude et, d'un air sévère, écoute

comment je débite mes leçons.

Quelquefois, lorsque grand'mère commence à gronder et à se fâcher

contre tout le monde, sans raison, papa nous fait des signes à la

dérobée et nous dit plus tard: «On nous a bien arrangés aujourd'hui,

mes enfants!»

Une fois, il entra au salon où nous étions, très tard dans la soirée.

Il était en habit noir et en gilet blanc; il attendait Volodia, qui

s'habillait en ce moment, pour le conduire au bal. Grand'mère s'était

retirée dans sa chambre. Volodia devait se rendre chez elle. Chaque

fois qu'il allait dans le monde, elle le faisait venir pour passer en

revue sa toilette, le bénir et lui faire des recommandations.

Ce soir-là, une seule lampe éclairait le salon. Mimi et Katienka se

promenaient de long en large, et Lioubotchka était au piano en train

d'étudier le second concerto de Field, le morceau favori de maman.

Je n'ai jamais vu une ressemblance de famille plus accentuée que celle

qui existait entre ma sœur et ma mère.

Cette ressemblance n'était pas dans le visage, ni dans le teint, ni

dans les traits, mais résidait en quelque chose d'insaisissable; on la

trouvait dans les mains, dans la démarche et surtout dans la voix et

dans quelques façons de s'exprimer.

Quand Lioubotchka se fâchait, elle disait: «Voilà tout un siècle qu'on

me dérange!» «_Tout un siècle!_» était le mot de maman. Lioubotchka

le prononçait exactement comme elle; en l'entendant il nous semblait

ouïr notre mère. Cette ressemblance s'accusait lorsque Lioubotchka se

mettait au piano, dans la manière dont elle arrangeait les plis de sa

robe, dont elle tournait les feuillets avec sa main gauche et en les

prenant d'en haut. Enfin, quand elle s'embrouillait dans un passage

difficile, comme maman, elle donnait un petit coup de poing sur le

clavier en s'écriant: «Ah! mon Dieu!» Elle avait le même jeu que ma

mère, net, et d'une douceur inexprimable, ce beau toucher de Field

appelé si justement «le jeu perlé» et que tous les tours de force de

nos virtuoses modernes ne feront pas oublier.

Mon père était entré au salon à petits pas pressés; il s'approcha de

Lioubotchka, qui se leva du piano en l'apercevant.

«Non, continue Liouba, continue, dit-il en la faisant asseoir sur le

tabouret: tu sais que j'aime à t'entendre.»

Lioubotchka se remit à jouer, et papa resta assis en face d'elle, la

tête appuyée sur sa main; au bout d'un moment il remonta une épaule,

selon son geste familier, se leva et se mit à marcher en long et

en large. Chaque fois qu'il se rapprochait du piano, il s'arrêtait

et regardait longuement et fixement Lioubotchka. Je reconnus, à sa

démarche et à son attitude, qu'il était ému.

Après avoir plusieurs fois arpenté le salon, il s'arrêta derrière la

chaise de ma sœur, posa un baiser sur sa tête brune; puis, tournant

avec vivacité sur ses talons, il continua sa promenade.

Lorsque Lioubotchka, après avoir terminé son morceau, s'approcha de lui

pour lui demander si elle avait bien joué, il prit doucement la tête de

ma sœur entre ses mains et la baisa au front et sur les yeux avec

une effusion de tendresse dont je ne l'aurais pas cru capable.

«Ah mon Dieu! tu pleures? s'écria tout à coup la jeune fille en lâchant

la chaîne de montre de mon père et en fixant sur son visage de grands

yeux étonnés:--Pardonne-moi, cher papa, j'avais tout à fait oublié que

c'était le _morceau de maman_.

--Non, mon amie, joue-le aussi souvent que possible, dit-il d'une voix

tremblante d'émotion; tu ne peux pas savoir comme cela me fait du bien

de pleurer près de toi.»

Il l'embrassa encore une fois en faisant des efforts pour dominer son

émotion, et, relevant l'épaule encore plus haut, il sortit du salon

pour se rendre à la chambre de Volodia.

Grand'mère devient de jour en jour plus faible; sa sonnette, la voix

revêche de Gacha et le bruit des portes qui tapent ne cessent pas

dans sa chambre; elle ne nous reçoit plus dans son boudoir, assise en

son fauteuil voltaire, mais autour de son lit élevé, soutenue par des

oreillers garnis de dentelles.

Quand je m'approche d'elle pour lui souhaiter le bonjour, j'aperçois

sur sa main une tache jaune, pàle et luisante, et il règne dans la

chambre la même odeur lourde que j'ai sentie, il y a cinq ans, dans la

chambre de ma mère.

[Illustration: NOUS PARTIONS D'UN ÉCLAT DE RIRE.]

Le médecin vient trois fois par jour, et il y a eu déjà plusieurs

consultations. La malade n'a pas changé de caractère; elle gronde

toujours son entourage et surtout papa; elle traîne sur certains mots

et dit: «Mon cher.»

Mais voici déjà quelques jours qu'on ne nous laisse plus entrer chez

elle.

Un matin, au milieu d'une leçon, Saint-Jérôme vint me proposer de faire

une promenade en traîneau avec ma sœur et Katienka.

En montant en traîneau, je vois que la rue est couverte de paille sous

les fenêtres de grand'mère et que des inconnus en manteaux bleus se

tiennent devant la maison. Malgré cet indice, je ne devine pas pourquoi

on nous fait sortir à une heure aussi indue.

Ce jour-là, pendant toute la promenade, nous nous trouvons, ma sœur

et moi, dans cet état de folle gaieté où tout devient un prétexte pour

rire. Un marchand ambulant saisit son plateau et traverse la rue en

courant, et nous partons d'un éclat de rire. Un cocher, conduisant

une haridelle, secoue les guides et veut nous devancer,--et de rire.

Le fouet de Philippe s'accroche sous le traîneau et il se retourne en

disant: «Eh ma!» et nous nous tenons les côtes à force de rire.

Mimi déclare d'un ton mécontent qu'il n'y a que les sots qui rient

sans cause, et Lioubotchka, toute rouge de rire contenu, me regarde à

la dérobée; nos yeux se rencontrent, et nous éclatons d'un rire fou

qui nous met des larmes dans les yeux; impossible de retenir les accès

d'hilarité qui nous étouffent.

A peine sommes-nous un peu calmés, que je répète la phrase

sacramentelle qui est à la mode chez nous depuis quelque temps, et qui

ne manque jamais de produire une explosion de gaieté.

En revenant, lorsque nous nous trouvons devant la maison, comme j'ouvre

la bouche pour faire à Lioubotchka une belle grimace, mes yeux tombent

sur le couvercle noir d'une bière appuyée contre un des battants de la

porte cochère. Et, tout saisi, je reste la bouche ouverte.

Saint-Jérôme vient à notre rencontre, le visage pâle:

«Votre grand'mère est morte,» nous dit-il.

Peu de personnes pleurent sincèrement grand'mère. Il y en a une dont la

douleur violente m'a frappé au plus haut degré; il s'agit de Gacha, la

femme de chambre de grand'mère.

Elle s'est enfermée au grenier et ne cesse pas de sangloter, de

s'arracher les cheveux; elle refuse toute consolation et déclare que la

mort seule pourra adoucir la perte de sa maîtresse chérie.

Mais j'ai souvent remarqué que les sentiments sont d'autant plus

sincères qu'ils paraissent plus invraisemblables.

Grand'mère n'est plus; mais sa mémoire est toujours vivante au milieu

de nous, et son nom revient toujours dans nos entretiens. On parle

surtout beaucoup de son testament, dont personne n'a eu connaissance, à

l'exception de l'exécuteur testamentaire, le prince Ivan Ivanitch.

Une certaine effervescence s'est produite parmi les gens de grand'mère;

on se demande à qui reviendront tous ses biens, et j'avoue que

j'éprouve un mouvement de plaisir involontaire en pensant que nous

allons recueillir un héritage.

Six semaines plus tard, Nicolas, qui colporte toujours toutes les

nouvelles de la maison, m'apprend que grand'mère a laissé toute sa

propriété à ma sœur Lioubotchka, qui aura pour tuteur, jusqu'à

l'époque de son mariage, le prince Ivan Ivanitch, et non pas mon père.

CHAPITRE XXII

NOS AMIS ET MON AMI

Il ne me reste plus que quelques mois avant d'entrer à l'Université.

J'étudie avec zèle. Maintenant j'attends mes professeurs sans

appréhension, et même je prends un certain plaisir à mes leçons.

J'aime à répéter clairement et distinctement une leçon que j'ai apprise

avec soin. Je me prépare pour la faculté des mathématiques, et, à vrai

dire, ce choix a été déterminé par le prestige des termes: _sinus,

tangente, calcul différentiel, calcul intégral_, etc., etc., qui

exercent sur moi une attraction toute particulière.

Je suis beaucoup plus petit que Volodia, j'ai les épaules larges,

beaucoup de muscles, mais je suis aussi laid que par le passé, ce qui

me chagrine toujours autant.

Je pose pour l'original. Une seule chose me console, c'est que papa a

dit un jour de moi: «Il a un museau intelligent!» Et je n'en doute pas.

Saint-Jérôme est content de moi; il me donne des éloges, et je ne

le déteste plus; même lorsqu'il me dit: «qu'avec mon _talent_, mon

_esprit_, il est honteux de ne pas faire ceci ou cela». Il me semble

que je l'aime maintenant.

D'une manière générale, je commence à me corriger de mes défauts

d'adolescent, à l'exception d'un seul, le plus grand, celui qui doit me

procurer encore bien des ennuis dans cette vie, l'amour de raisonner.

Dans la société des amis de Volodia, je jouais un rôle insignifiant,

qui froissait beaucoup mon amour-propre; cependant j'aimais à me tenir

dans sa chambre lorsqu'il avait du monde, et à observer, sans mot dire,

tout ce qui se passait.

Il recevait souvent l'adjudant Doubkof et un étudiant, le prince

Neklioudof.

Doubkof n'était plus de la première jeunesse; c'était un petit homme

brun, musculeux, les jambes un peu courtes, mais en somme pas trop mal

bâti et toujours très gai.

C'était un de ces hommes un peu bornés, qui sont agréables en société

pour cette raison; ils ne sont pas capables d'embrasser une question

sous toutes ses faces, ils ne voient qu'un côté et s'enflamment

facilement.

Leurs jugements sont toujours exclusifs et faux, mais toujours sincères

et enthousiastes.

Même, je ne sais pourquoi, on est porté à leur pardonner leur égoïsme

étroit et à le trouver agréable.

Doubkof avait en outre à nos yeux, à mon frère et à moi, le prestige

de son port martial et de son âge. Les très jeunes gens prennent

volontiers l'allure posée, que donnent quelques années de plus, pour

l'air comme il faut dont on fait grand cas à cet âge.

D'ailleurs Doubkof était, en réalité, ce qu'on peut appeler un homme

comme il faut.

Une seule chose m'était pénible: Volodia avait toujours l'air de rougir

devant Doubkof de mes bévues les plus innocentes, et surtout de ma trop

grande jeunesse.

Neklioudof n'était pas beau; il avait de petits yeux gris, un front bas

et droit; la longueur démesurée de ses bras et de ses jambes n'ajoutait

pas à l'élégance de ses proportions. Il n'avait de bien que sa taille

élevée, la délicatesse de son teint et ses dents éblouissantes. Mais,

grâce à ses yeux bridés et luisants et à l'expression changeante du

sourire, ce visage était tour à tour sévère, ou enfantin et indécis, ce

qui lui donnait un caractère énergique et original qui attirait tout de

suite l'attention.

Je remarquai qu'il était très réservé, parce que la moindre

plaisanterie le faisait rougir jusqu'aux oreilles; mais sa timidité ne

ressemblait pas à la mienne. Plus il rougissait, plus sa physionomie

exprimait de résolution et de hardiesse, comme s'il était fâché contre

lui-même à cause de sa faiblesse.

Bien qu'il parût très lié avec Volodia et Doubkof, il était facile de

voir que le hasard seul les avait réunis. Leurs idées étaient tout à

fait opposées.

Volodia et Doubkof redoutaient par-dessus tout la sentimentalité

et toute conversation sérieuse; Neklioudof, au contraire, était

enthousiaste au plus haut degré, et souvent, malgré les railleries de

ses amis, il se mettait à philosopher sur toutes sortes de questions et

de sentiments.

Volodia et Doubkof parlaient volontiers de leurs préférences et

aimaient en même temps les mêmes personnes et jusqu'à deux à la

fois; Neklioudof, au contraire, s'emportait tout de bon lorsqu'on se

permettait une allusion à ses inclinations.

Volodia et Doubkof s'amusaient souvent à tourner en ridicule leurs

proches. Neklioudof était hors de lui si l'on s'avisait de faire la

plus légère plaisanterie sur sa tante, pour laquelle il avait une

affection passionnée.

Le prince Neklioudof m'avait frappé à première vue par son extérieur et

par sa conversation. C'est peut-être parce que ses idées ressemblaient

trop aux miennes, que le sentiment que j'ai ressenti, en le voyant pour

la première fois, n'était rien moins qu'amical.

Je lui en voulais pour son regard prompt, sa voix ferme, son air

altier, par-dessus tout pour l'indifférence absolue qu'il manifestait

pour ma personne.

Souvent, j'avais une envie folle de le contredire au milieu d'une

conversation. J'aurais voulu, pour le punir de son dédain, l'emporter

sur lui dans la discussion et lui prouver que je ne manquais pas

d'esprit, bien qu'il ne consentît pas à s'occuper de moi; mais la

timidité me retenait.

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 13 / 14 段