La curiosité me poussait à lire ces papiers. Ce sentiment lutta en moi

contre celui du respect que je portais à mon père. A mes yeux, mon père

vivait dans une sphère à part, qui lui appartenait en propre et qui

était trop haute pour être accessible à un enfant comme moi. Pris tout

à coup de terreurs à l'idée de l'indiscrétion que j'allais commettre,

et qui me semblait maintenant un sacrilège, je refermai le portefeuille

le plus vite possible; mais il paraît que j'étais destiné à subir en ce

jour néfaste tous les malheurs imaginables.

Après avoir introduit la petite clé dans la serrure, je la tournai dans

le mauvais sens; croyant le cadenas fermé, je retirai la clé.... Oh!

horreur! je n'avais plus dans la main que la tête de la petite clé.

C'est en vain que je m'efforçai de la faire tenir sur la moitié qui

était restée dans la serrure, espérant sans doute qu'elle en sortirait

par un enchantement. Mais non, il fallait m'habituer à l'horrible idée

que j'allais passer pour avoir commis un nouveau crime, qui serait

découvert le jour même, lorsque mon père rentrerait dans son cabinet.

Ainsi, dans cette terrible journée, Mimi aurait porté plainte contre

moi à grand'mère! J'avais reçu une mauvaise note, et cassé cette petite

clé! Que pouvait-il m'arriver de plus?

Pas plus tard que ce même soir, j'aurais à répondre à grand'mère à

cause du rapport de Mimi, à Saint-Jérôme, à cause de la mauvaise note,

et à mon père pour l'affaire de la clé.

Et tout cela en un seul jour!

«Que vais-je devenir? Que vais-je devenir? Oh! oh, oh, oh!.... qu'ai-je

fait? qu'ai-je fait? me répétais-je tout haut en marchant à grands pas

sur le tapis moelleux qui recouvrait la pièce. Hélas! m'écriai-je, en

prenant les bonbons et les cigares: «_On n'échappe pas à sa destinée!_»

Et je courus à la salle à manger.

Cette sentence fataliste, que j'ai entendu prononcer dans mon enfance à

notre menin Nicolas, m'a toujours fait du bien et n'a jamais manqué de

me calmer au moment décisif, dans les circonstances les plus pénibles

de ma vie.

Quand je me retrouvai au salon, j'étais très excité, et d'une gaieté

qui n'était pas naturelle.

Après le dîner, les jeux commencèrent, et j'y pris une part active.

Pendant que nous jouions «au chat et à la souris», je courus par

maladresse contre l'institutrice des Kornakoff, qui s'amusait avec

nous, et, sans le vouloir, je déchirai sa robe. Je remarquai que les

jeunes filles, et Sonitchka en particulier, furent enchantées de voir

l'institutrice sortir du salon d'un air contrarié pour aller faire

recoudre sa jupe dans la chambre des couturières. Je résolus aussitôt

de procurer une seconde fois ce plaisir à mes jeunes amies.

Pour exécuter cet aimable dessein, dès que l'institutrice fut rentrée

au salon, je me mis à gambader autour d'elle et me livrai à ces

évolutions, jusqu'à ce que j'eusse réussi à mettre le pied sur sa robe

et à la déchirer de nouveau. Sonitchka et les princesses eurent toutes

les peines du monde à s'empêcher de rire, ce qui flatta énormément mon

amour-propre. Mais Saint-Jérôme, qui avait, à ce qu'il paraît, deviné

mon espièglerie, s'approcha de moi en fronçant les sourcils, menace

que je ne pouvais pas souffrir, me déclara que ma gaieté bruyante

n'annonçait rien de bon, et que, si je ne parvenais pas à la modérer,

il saurait m'en faire repentir, bien que ce fût un jour de fête.

Je me trouvais dans cet état d'exaspération dans lequel tombe un

joueur qui a mis sur le tapis plus qu'il n'avait dans sa poche et qui,

de crainte de compter ses pertes, continue à mettre des cartes sans

avoir la moindre espérance de regagner ce qu'il a perdu, mais jouant

simplement pour ne pas se donner le temps de réfléchir.

C'est pourquoi je répondis à mon gouverneur par un sourire insolent, et

je m'éloignai de lui.

Après «le chat et la souris,» ce fut le tour d'un autre jeu que nous

avions surnommé «le pied de nez». Nous placions deux rangs de chaises

en face l'un de l'autre, et les dames et les cavaliers se partageaient

en deux camps, chaque dame choisissant le cavalier qui lui plaisait.

La plus jeune des princesses prenait toujours le plus jeune des frères

Ivine; Katienka donnait alternativement la préférence à Volodia ou à

Ilinka Grapp; quant à Sonitchka, elle choisissait à tous les tours

Serge Ivine, et, à ma vive surprise, ne témoignait aucune confusion

lorsque Serge venait d'emblée s'asseoir vis-à-vis d'elle, avant qu'elle

l'en eût prié.

Elle riait, de sa voix sonore et harmonieuse, et l'approuvait d'un

signe de tête pour montrer qu'il avait deviné son intention. Moi,

personne ne me choisissait; je comprenais que j'étais de trop, celui

qui restait, dont personne ne voulait et dont on devait dire chaque

fois: «Quel est celui qui reste? Ah! Nicolinka.... Eh bien! prends-le,

toi!» Et mon amour-propre était cruellement mortifié.

Aussi, quand c'était à moi de me présenter devant une dame, j'allais

tout droit à ma sœur ou à la plus laide des petites princesses, et,

pour mon malheur, je ne me trompais jamais.

Sonitchka avait l'air de s'occuper de Serge au point d'en oublier

jusqu'à mon existence.

Je ne sais de quel droit je l'appelais dans ma pensée «une traîtresse,»

car elle ne m'avait jamais promis de me choisir de préférence à Serge;

mais j'étais tout à fait convaincu qu'elle se conduisait envers moi de

la façon la plus coupable.

Le jeu terminé, je remarquai que cette traîtresse, que je vouais au

mépris sans pouvoir détacher mes yeux de sur elle, s'était mise à

l'écart avec Katienka et Serge, dans un coin, et qu'ils discutaient

quelque chose d'un air de mystère.

Je me glissai derrière le piano à queue pour surprendre leur secret; et

voici le tableau qui frappa mes yeux:

Katienka tenait un mouchoir de batiste par les deux bouts au-dessus de

la tête de Serge et de Sonitchka:

«Non, vous avez perdu, il faut s'exécuter,» disait Serge.

Sonitchka, les bras retombants, restait debout devant lui comme une

coupable, et rougissait en disant:

«Non, je n'ai pas perdu, n'est-ce pas, Katienka?

--Par amour de la vérité, je dois te dire, ma chère, que tu as perdu

ton pari.»

Katienka avait à peine prononcé ces paroles, que Serge se pencha vers

Sonitchka et l'embrassa!...

Et Sonitchka se mit à rire, comme si ce n'était rien, comme si c'était

une plaisanterie!

N'est-ce pas horrible!!! Oh! l'astucieuse traîtresse!

Alors je ressentis un mépris profond pour toutes les jeunes filles en

général et pour Sonitchka en particulier; je découvris tout à coup

qu'il n'y avait rien de divertissant dans ces jeux, et qu'ils étaient

bons pour amuser de vilaines gamines. Je fus pris aussitôt d'un désir

irrésistible de me conduire mal et de commettre une espièglerie si

forte qu'elle ébahirait tout le monde.

L'occasion de me signaler ne se fit pas attendre.

Je vis Saint-Jérôme tenir un conciliabule avec Mimi, puis sortir du

salon; j'entendis ses pas d'abord sur l'escalier, puis au-dessus de nos

têtes, s'acheminer dans la direction de la salle d'étude.

Je supposai que Mimi avait raconté à mon gouverneur qu'elle m'avait

rencontré dans le corridor pendant ma leçon, et qu'il était allé

regarder le carnet de notes.

Dans ce moment, je me figurais que l'unique but de Saint-Jérôme dans

cette vie était de trouver un prétexte pour me punir.

Sous l'influence de ces mauvaises pensées, je perdis la faculté de

réfléchir, et, lorsque Saint-Jérôme revint et, s'approchant de moi,

me dit que je n'avais pas le droit de me trouver au salon, que je

devais monter immédiatement, à cause de ma conduite pendant la leçon

d'histoire et de la mauvaise note que j'avais reçue, je lui tirai la

langue en déclarant que je ne sortirais pas du salon.

Au premier moment, mon gouverneur ne trouva pas un mot, saisi de

stupéfaction et de colère.

«C'est bien!» dit-il enfin, et il me prit le bras.

«Je vous ai déjà menacé plus d'une fois du châtiment dont votre

grand'mère a voulu vous sauver; mais je vois qu'il n'y a que la

verge qui puisse vous faire obéir; aujourd'hui vous l'avez richement

méritée....»

Il prononça cette sentence si haut que tout le monde l'entendit.

Le sang afflua vers mon cœur avec une force extraordinaire; je

sentais ses battements, je sentais que mes joues pâlissaient et qu'un

tremblement convulsif agitait mes lèvres.

Je devais être terrible à voir; Saint-Jérôme, évitant mon regard,

s'approcha vivement de moi et s'empara de ma main; mais, à peine eus-je

senti le contact de ses doigts, que je fus pris d'une telle irritation

que ma fureur ne connut plus de bornes; j'arrachai ma main de son

étreinte et je lui appliquai un coup, de toute ma force d'enfant.

«Mais qu'est-ce qui te prend? me dit à l'oreille Volodia, saisi

d'effroi et de stupeur devant cet acte de rébellion.

--Laisse-moi, lui criai-je à travers mes larmes; personne de vous ne

m'aime ... vous ne comprenez pas combien je suis malheureux! Vous êtes

tous vilains!» ajoutai-je, dans une sorte de délire, en m'adressant à

toute la compagnie.

A ce moment, mon gouverneur, pâle, mais résolu, s'approcha de nouveau

de moi. Avant que j'eusse le temps de me mettre sur la défensive, mes

deux mains furent prises comme dans un étau, et il m'entraîna hors du

salon.

La tête me tournait d'émotion; je me souviens seulement de m'être

débattu en désespéré de la tête et des genoux, tant que j'en eus la

force. Je me rappelle que plus d'une fois mon nez frotta contre son

pantalon; je mordis sa redingote; il me semblait que de tous côtés je

rencontrais ses pieds, tandis qu'à l'odeur de la poussière se mêlait

celle de la violette dont Saint-Jérôme se parfumait.

Cinq minutes plus tard, les portes de la chambre de débarras se

refermèrent sur moi.

«Vassili! cria Saint-Jérôme, d'une voix de triomphe. Apporte-moi-la

verge.»

[Illustration: APRÈS AVOIR INTRODUIT LA PETITE CLÉ DANS LA SERRURE.]

CHAPITRE XX

RÊVERIES ET DÉSESPOIRS

Aurais-je jamais pu croire, à cet instant, que je survivrais à tous ces

malheurs, et qu'un jour je pourrais les évoquer tranquillement?

En me rappelant tous mes méfaits je ne pouvais m'imaginer ce que je

deviendrais; cependant j'avais un vague pressentiment que j'étais perdu

sans retour.

Au premier abord, un silence absolu régna autour de moi et dans toute

la maison; ou, tout au moins, la violence de mes émotions m'empêchait

d'entendre quoi que ce fût; peu à peu je commençai à distinguer des

bruits divers.

Vassili monta, jeta sur le rebord de la fenêtre de ma prison un objet

qui ressemblait à un balai, puis il s'étendit en bâillant sur un coffre.

Ensuite j'entendis en bas un murmure de voix (évidemment on parlait

de moi) et ensuite des cris d'enfants, des rires, des courses ici et

là; et, quelques minutes plus tard, tout rentrait dans le silence, la

maison reprenait son train ordinaire, comme si personne ne savait que

j'étais enfermé dans ce réduit obscur, et personne ne se souciait de

moi.

Je ne pleurais pas, mais je sentais quelque chose de lourd sur mon

cœur, comme une pierre.

Une foule de pensées et d'images passaient plus rapides que l'éclair

dans mon imagination troublée; le souvenir de mes malheurs interrompait

sans cesse leur chaîne capricieuse, et de nouveau, dans l'ignorance

du sort qui m'attendait, en proie au désespoir et à la crainte, je

m'égarais dans un labyrinthe sans issue.

Tantôt je me disais que l'antipathie générale, la haine que tout le

monde me témoignait, devaient avoir une cause quelconque. (En ce moment

j'étais persuadé que tous dans la maison, à commencer par grand'mère et

à finir par le cocher Philippe, me détestaient et se délectaient de mes

souffrances.) Non, me disais-je, sans doute je ne suis pas le frère de

Volodia, je suis un malheureux orphelin qu'on a recueilli par pitié, et

cette idée saugrenue, non seulement me procura une triste consolation,

mais elle me parut tout à fait vraisemblable.

Il m'était agréable de penser que j'étais malheureux, non par ma propre

faute, mais parce que c'était mon sort depuis le jour de ma naissance,

comme pour le pauvre Karl Ivanovitch.

«Mais à quoi bon m'en faire un mystère, pensais-je, puisque je suis

arrivé à le pénétrer moi-même?... Eh bien! demain j'irai trouver papa,

et je lui dirai:

«Papa, il est inutile de vouloir me cacher le secret de ma naissance,

je l'ai deviné.»

Et papa répondra:

«Que puis-je faire, mon ami? oui, tôt ou tard tu devais le

découvrir,--tu n'es pas mon fils, je t'ai adopté, mais, si tu te

montres digne de mon affection, je ne t'abandonnerai jamais.»

Alors je lui dirai:

«Papa, bien que je n'aie pas le droit de t'appeler de ce nom, mais

je le prononce pour la dernière fois, je t'ai aimé, et je t'aimerai

toujours! Je n'oublierai jamais que tu es mon bienfaiteur! mais je ne

puis plus rester chez toi. Ici personne ne m'aime, et Saint-Jérôme

a juré de m'exterminer. Un de nous, lui ou moi, nous quitterons ta

maison parce que je ne peux plus répondre de moi; je hais cet homme

profondément; je me sens capable de tout! Je l'exterminerai. (Oui, je

dirai cela): papa, je l'exterminerai!»

Papa me suppliera de n'en rien faire; mais moi, je ferai un grand

geste, et je répondrai:

«Non, mon ami, mon bienfaiteur, nous ne pouvons plus vivre ensemble,

laissez-moi partir.»

Puis je l'embrasserai, et je lui dirai:

«Oh! mon père! mon bienfaiteur! donne-moi pour la dernière fois ta

bénédiction, et que la volonté de Dieu soit faite!»

Et, à cette pensée, je sanglote assis sur un coffre dans l'obscur

réduit.

Puis, tout à coup, je me rappelle le honteux châtiment qui m'attend; la

réalité apparaît à mes yeux sous son jour véritable, et tous mes rêves

s'effacent en un clin d'œil.

Bientôt, pourtant, mes songes recommencent; je me vois déjà en liberté

et hors de ma famille. Je me fais hussard et je pars pour la guerre. De

tous côtés les ennemis fondent sur moi, je brandis mon sabre, et j'en

tue un; encore un coup de sabre, et un second ennemi tombe raide, puis

un troisième de même. Enfin, exténué de fatigue, couvert de blessures,

je glisse sur la terre et je crie: «Victoire!» Un général à cheval se

dirige vers moi et dit: «Où est notre libérateur?» On me désigne, alors

il se jette à mon cou en versant des larmes et crie: «Victoire!»....

Me voilà remis de mes blessures, et je me promène sur le boulevard de

Tver, à Moscou, le bras en écharpe soutenu par un mouchoir de couleur

noire. Je suis général! Le Tzar vient au-devant de moi et demande qui

est ce jeune homme couvert de blessures? On lui répond que c'est le

célèbre héros Nicolas!--Le Tzar s'approche de moi et me dit: «Je te

remercie, et je t'accorde tout ce que tu me demanderas!»

Je salue respectueusement le Tzar, et, m'appuyant sur mon sabre, je lui

dis:

«Je suis heureux, grand Tzar, d'avoir pu verser mon sang pour ma

patrie, et j'aurais voulu mourir pour elle; mais, puisque tu me fais

la grâce de souffrir que je t'adresse une prière, je te supplie de

permettre que j'extermine mon ennemi, l'étranger, Saint-Jérôme. Je veux

exterminer mon ennemi Saint-Jérôme.»

Alors je me tourne vers Saint-Jérôme, et je lui dis d'un ton sévère:

«Tu as fait mon malheur, à genoux!»

Mais, hélas! juste à cet heureux moment, je me rappelle qu'à chaque

instant le véritable Saint-Jérôme peut entrer avec la verge, et je ne

suis plus un général qui sauve son pays, mais l'être le plus misérable

et le plus piteux de toute la terre.

Ou bien encore je me figurais que j'étais mort de chagrin, et je me

représentais sous de vives couleurs le saisissement de Saint-Jérôme en

trouvant à ma place un corps privé de vie.

Puis je me rappelais ce que Nathalia Savichna m'avait dit, que l'âme

d'un mort hante la maison pendant quarante jours. Et je me voyais,

invisible à tous, errant après ma mort dans les différentes pièces de

la maison; j'entendais les larmes sincères de Lioubotchka, les regrets

de grand'mère et les reproches que mon père adressait à Saint-Jérôme.

Papa disait, les larmes aux yeux:

«C'était un brave garçon!

--Oui, répondait Saint-Jérôme, mais un très grand polisson....

--Vous devriez avoir plus de respect pour les morts, interrompait papa,

c'est vous qui l'avez fait mourir de peur; il n'a pas eu la force de

supporter l'humiliation que vous lui réserviez.... Je vous chasse,

scélérat!...»

Et Saint-Jérôme courbe le front et implore le pardon de mon père.

Après quarante jours, mon âme s'envole au ciel, et là je distingue

une forme blanche, transparente et longue, et j'ai le sentiment que

c'est ma mère. Cette forme blanche m'enveloppe, me caresse; cependant

j'éprouve une inquiétude, je ne la reconnais pas entièrement.

«Si c'est toi, lui dis-je, découvre-moi ton visage que je puisse

t'embrasser.

Et sa voix me répond: «Ici nous sommes tous ainsi, et il n'est pas en

mon pouvoir de t'embrasser plus fort. Est-ce que tu ne te trouves pas

bien ici?

--Oui, je suis très bien ... mais tu ne peux plus me caresser, et je ne

peux pas baiser tes mains.

--Ce n'est pas nécessaire,» répond maman.

Et je sens qu'elle a raison et qu'on est très bien comme cela; puis,

il me semble que nous nous envolons ensemble dans les airs, plus haut,

toujours plus haut.

A ce moment, je me réveille, et je me retrouve sur le coffre, dans

le cabinet noir, avec des joues humides de larmes, sans une idée

quelconque, et me répétant: «Et nous nous envolons ensemble dans les

airs, plus haut, toujours plus haut.»

Je me donne beaucoup de peine pour m'expliquer ma situation; mais je ne

vois autour de moi que des ténèbres et un avenir encore plus noir. Je

m'efforce d'évoquer de nouveau mes beaux rêves joyeux que la conscience

de la réalité a mis en fuite; mais, à ma grande surprise, à mesure

que j'essaie de rentrer dans la voie des songes envolés, je découvre

qu'il m'est impossible de les continuer, et, ce qui m'étonne encore

davantage, ils ne me procurent plus aucun plaisir.

J'ai passé la nuit dans mon cachot, et personne n'est venu me voir; ce

n'est que le lendemain, qui était un dimanche, qu'on me transporta dans

une petite chambre à côté de la salle d'étude, où l'on m'enferma de

nouveau.

J'eus une lueur d'espoir: mon châtiment se bornerait peut-être à la

prison.... Un brillant soleil dansait sur les vitres, la rue avait

repris son mouvement accoutumé, et bientôt un doux sommeil vint me

réconforter. Sous ces diverses influences, mon esprit s'apaisa quelque

peu. Mais la solitude est toujours dure à supporter; j'avais envie de

bouger, d'épancher dans une âme compatissante tout ce que j'avais sur

le cœur; hélas! pas un être vivant ne m'approchait. Ce qui rendait

ma situation plus intolérable, c'est que j'entendais dans la salle

voisine le pas régulier de Saint-Jérôme. Il sifflait des refrains

joyeux. J'étais certain qu'il n'avait nulle envie de chanter, et qu'il

ne le faisait que pour me tourmenter.

A deux heures, Saint-Jérôme et Volodia descendirent chez grand'mère,

et Nicolas apporta mon dîner. Je le retins pour lui avouer tous mes

méfaits et l'entretenir de mes appréhensions.

«Eh! monsieur, me dit-il, «à force d'aller mal tout ira bien»....

Cet adage m'a souvent soutenu dans la suite, et, dans cette

circonstance, il m'aurait un peu consolé si je n'avais eu un autre

sujet d'inquiétude: on m'avait envoyé un dîner complet, rien n'y

manquait, pas même du gâteau, et je me dis que, si j'étais en punition,

on ne m'aurait envoyé que du pain et de l'eau; je devais comprendre

par là que mon châtiment n'avait pas encore commencé, et qu'on se

contentait de me séquestrer comme un être nuisible.

Pendant que j'étais plongé dans la solution de ce problème, la clé

tourna dans la serrure de ma chambre, et Saint-Jérôme, le visage sévère

et officiel, entra chez moi: «Venez chez votre grand'mère,» dit-il sans

me regarder.

Avant de sortir, je voulus brosser ma manche que j'avais frottée

contre de la craie; mais mon gouverneur me dit que c'était tout à fait

superflu. Il me considérait donc comme un être si dégradé, qu'il ne

valait plus la peine de s'inquiéter de son apparence.

Quand je traversai la salle d'étude, Katienka, Lioubotchka et Volodia

me regardèrent exactement comme nous regardions les prisonniers qu'on

menait tous les lundis sous nos fenêtres; l'expression était tout à

fait la même.

Grand'mère était assise dans son fauteuil; quand je m'approchai d'elle

pour lui baiser la main, elle la retira sous sa mantille en détournant

la tête.

Il y eut un assez long silence, durant lequel grand'mère m'examina de

la tête aux pieds, en fixant sur moi un regard si scrutateur, que je ne

savais où mettre mes yeux, ni que faire de mes bras. Enfin elle prit la

parole:

«Oui, mon cher, je peux dire que vous vous montrez sensible à mon

amour et que vous êtes pour moi une véritable consolation; monsieur

Saint-Jérôme, qui, à ma demande--continua-t-elle en traînant sur chaque

mot,--a bien voulu se charger de votre éducation, ne veut plus rester

dans ma maison. Pourquoi? A cause de vous, mon cher.»

Il y eut une pause très courte, et elle reprit d'un ton qui ne

permettait pas de douter que ce speech n'eût été préparé d'avance:

«J'avais espéré que vous lui seriez reconnaissant pour ses soins et

ses peines, et que vous sauriez apprécier ses services, mais vous! un

gamin! vous avez osé lever la main sur lui.... Très bien! Fort beau!

Je commence à croire aussi que vous n'êtes pas capable d'apprécier les

bonnes manières et que, pour vous, il faut avoir recours à d'autres

procédés plus humiliants.... Demande pardon, tout de suite, dit-elle

d'une voix sévère et impérieuse, en indiquant Saint-Jérôme:--Tu entends

ce que je te dis?»

Je suivis des yeux la direction que prenait la main de grand'mère, et,

ayant aperçu la redingote de Saint-Jérôme, je me détournai sans bouger

de ma place. Je sentais mon cœur défaillir.

«Eh bien! vous n'entendez pas ce que je dis?»

Je tremblais de tout mon corps, mais je ne fis pas un mouvement.

«Colas! dit grand'mère, qui avait évidemment deviné mes souffrances

intérieures,--Colas! répétà-t-elle d'une voix plutôt tendre

qu'impérative. Est-ce bien toi?

--Grand'mère! Je ne demanderai pas pardon, pour rien au monde!»

m'écriai-je; et je demeurai interdit.

Je sentais que, si je prononçais encore un mot, je ne pourrais plus

retenir les larmes qui m'étoufffaient.

«Je te l'ordonne ... je t'en prie.... Eh bien!

--Je ... je ... ne ... veux ... je ne peux ... dis-je avec effort,

et les sanglots refoulés brisèrent leurs digues et débordèrent de ma

poitrine dans un flot désespéré.

--C'est ainsi que vous obéissez à votre seconde mère?... C'est ainsi

que vous reconnaissez ses bontés? dit Saint-Jérôme d'un ton tragique; à

genoux!

--Mon Dieu! si elle le voyait en ce moment! s'écria grand'mère, et elle

se détourna pour essuyer ses larmes.--Si elle le voyait?... Non, elle

n'aurait pas eu la force de supporter cette épreuve!»

Et grand'mère pleurait toujours avec violence.

Je pleurais aussi fort, mais j'étais bien décidé à ne pas demander

pardon.

«Tranquillisez vous, au nom du ciel! Madame la Comtesse,» disait

Saint-Jérôme.

Mais grand'mère ne l'entendait plus; elle enfouit son visage dans ses

deux mains, et ses sanglots se transformèrent bientôt en une crise de

nerfs.

Gacha et Mimi accoururent dans la chambre, l'air terrifié, et bientôt

toute la maison fut'sens dessus dessous.

«Admirez votre ouvrage, me dit Saint-Jérôme en me reconduisant en haut.

--Mon Dieu! qu'ai-je fait! Quel criminel je suis!» me disais-je avec

horreur.

Saint-Jérôme m'ordonna de rentrer dans ma chambre, et il retourna

auprès de grand'mère. A peine m'eut-il quitté que je m'élançai, sans

réfléchir à ce que je faisais, sur le grand escalier qui conduisait à

la rue.

Avais-je vraiment l'intention de me sauver, de me noyer?... je ne me le

rappelle pas, je sais seulement que je courais en bas de l'escalier en

me cachant le visage pour ne voir personne.

«Où vas-tu? cria tout à coup une voix familière,... justement, c'est

toi que je cherche.»

Une main s'avançait vers moi, je voulus lui échapper; mais mon père me

saisit le bras en disant sévèrement:

«Viens avec moi, mon cher!--Comment as-tu osé toucher le portefeuille

dans mon cabinet? dit-il en me traînant dans la petite chambre aux

divans.

«Ah! tu ne réponds pas! Eh? ajouta-t-il en me pinçant l'oreille.

--Pardonne-moi, répondis-je: je ne sais pas moi-même ce qui m'a pris....

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 12 / 14 段