Le soir, lorsque ma dernière leçon fut finie, je montai, selon mon

habitude, auprès de mon frère. Je le trouvai étendu, les pieds sur

le divan, accoudé et la tête appuyée sur sa main; il lisait un roman

français. Il leva la tête pour une seconde, me jeta un coup d'œil et

se replongea dans sa lecture. Rien de plus simple, ni de plus naturel

que ce mouvement, et cependant j'en fus froissé.

Il me semblait que ce regard voulait dire: Pourquoi Nicolas est-il

venu? Et, puisqu'il avait aussitôt baissé la tête, c'est qu'il ne

voulait pas me laisser voir que ma visite l'ennuyait.

Ce besoin de donner de l'importance aux choses les plus insignifiantes

était un des traits caractéristiques de mon adolescence.

Je m'approchai de la table, et je pris un livre; mais, avant de

l'ouvrir, il me vint à l'idée que c'était très comique de rester ainsi

sans échanger une parole, lorsque mon frère et moi, nous ne nous étions

pas vus de toute la journée.

«Est-ce que tu sors ce soir? demandai-je.

--Je ne sais pas; pourquoi?

--Je l'ai demandé comme ça,» répondis-je. Et voyant que la causerie ne

prenait pas, je me mis à lire.

Chose étrange, lorsque nous étions seuls, nous pouvions rester

des heures entières sans échanger un mot; mais il suffisait de la

présence d'un tiers, même silencieux, pour que la conversation la plus

intéressante et la plus variée s'établît entre nous.

C'est que, livrés à nous-mêmes, nous sentions que nous nous

connaissions trop bien; se connaître trop ou pas assez est également

nuisible à l'intimité.

Je lisais depuis un moment, lorsque la voix de Doubkof retentit dans

l'antichambre:

«Volodia est-il chez lui?

--Il est chez lui!» répondit Volodia en retirant ses pieds du divan et

en posant son livre.

Doubkof et le prince Neklioudof entrèrent dans la chambre avec leurs

manteaux et leurs chapeaux.

«Eh bien! est-ce que nous allons au théâtre, Volodia?

--Non, je n'ai pas le temps, répondit mon frère en rougissant.

--Quel prétexte! allons, viens, je t'en prie!

--Mais je n'ai pas de billet.

--Il y en a tant que tu en veux à la caisse.

--Attends, je reviens à l'instant,» répondit Volodia évasivement, et il

sortit de la chambre en remontant une épaule.

Je savais que Volodia avait grande envie de répondre à l'appel de

Doubkof et qu'il refusait uniquement parce qu'il n'avait pas d'argent.

Je savais qu'il était sorti pour se faire donner un acompte sur sa

pension du mois prochain.

«Bonjour, _diplomate_,» me dit Doubkof en me tendant la main.

Les amis de Volodia m'appelaient ainsi parce qu'un jour, après le

dîner, feu ma grand'mère avait dit en parlant de l'avenir de ses

petits-fils, que Volodia serait un officier et moi _un diplomate_ avec

l'habit noir et la coiffure _à la coq_, inséparables de la dignité

diplomatique, à ce que croyait mon aïeule.

«Où Volodia est-il allé? me demanda Neklioudof.

--Je ne sais pas, répondis-je en rougissant à l'idée qu'ils

devineraient pourquoi Volodia avait disparu.

--Il n'a pas d'argent, n'est-ce pas? Eh!... diplomate? ajouta-t-il avec

assurance en pénétrant mon sourire.... Mais, moi non plus, je n'ai pas

d'argent ... et toi, en as-tu, Doubkof?

--Nous allons voir, dit Doubkof en sortant sa bourse avec un air malin

et en faisant mine de promener dedans ses doigts courts et remuants de

la menue monnaie; voici cinq kopeks; en voici vingt ... et puis ...

plus rien!» dit-il en faisant un geste comique de la main.

En ce moment Volodia rentra.

«Eh bien! dit Neklioudof, est-ce que nous partons?

--Non.

--Que tu es drôle! dit Neklioudof, pourquoi ne pas avouer que tu n'as

pas d'argent? Prends mon billet....

--Et toi?

--Il ira dans la loge de sa cousine, dit Doubkof.

--Non, je n'irai pas.

--Pourquoi?

--Je n'aime pas y être ... je me sens mal à l'aise.

--Toujours ta vieille chanson! Je ne peux pas comprendre pourquoi tu te

trouverais mal à l'aise où tout le monde est aise de te voir.... C'est

très drôle, mon cher.

--Que faire, si je suis timide? Je suis sûr qu'il ne t'est pas encore

arrivé de rougir depuis que tu es au monde, et moi je rougis à tout

instant et pour rien....» Et Neklioudof rougit déjà à la pensée qu'il

rougissait facilement.

«Savez-vous d'où vient votre timidité, mon cher? dit Doubkof d'un ton

protecteur; d'un excès d'amour-propre!

--Où prends-tu cet excès d'amour-propre? répondit Neklioudof, piqué

au vif.--Au contraire, si je suis réservé, c'est parce que j'ai peu

d'amour-propre; il me semble toujours qu'avec moi on doit s'ennuyer ...

voilà pourquoi souvent je parais....

--Habille-toi donc, Volodia,» s'écria Doubkof; et, le prenant par

les épaules, il lui enleva son veston.... «Ignat!... les habits de

monsieur....

--Voilà pourquoi, souvent, je parais....»

Mais Doubkof ne l'écoutait plus. «Tra la, la,... tra ... la,...

la,... la,... répétait-il en chantant.

--Non, tu ne te débarrasseras pas si facilement de moi, poursuivit

Neklioudof: je te prouverai que ma timidité ne vient pas de

l'amour-propre.

--Tu me le prouveras en venant avec nous au théâtre.

--J'ai déjà dit que je n'irai pas!...

--Alors, reste ici et fais ta démonstration au diplomate.... Quand nous

rentrerons, il nous donnera tes conclusions....

--Eh! bien, oui, je lui prouverai que j'ai raison, répliqua Neklioudof

avec une opiniâtreté enfantine;... seulement, revenez vite.

--Qu'en pensez-vous? Est-ce que je suis pétri d'amour-propre?» dit-il

en s'asseyant près de moi.

Quoique j'eusse mon idée très arrêtée sur ce point, je sentis mon

courage m'abandonner à cette question inopinée, et je fus un instant

avant de pouvoir répondre.

«Je crois que oui, dis-je, en sentant que ma voix tremblait et que

le sang me montait au visage, maintenant que je tenais l'occasion si

ardemment souhaitée de lui prouver que je n'étais pas bête.--Je pense

que tout homme a de l'amour-propre et que toutes les actions de l'homme

ne viennent que de l'amour-propre.

--Alors qu'entendez-vous par amour-propre? dit Neklioudof en souriant

avec un peu de dédain, à ce qu'il m'a semblé.

--L'amour-propre, répliquai-je, est la conviction que je suis meilleur

et plus intelligent que les autres.

--Mais comment tout le monde peut-il se croire meilleur?

--Je ne le sais pas, peut-être que je me trompe, il n'y a que moi qui

l'avoue; mais je sais que je me crois plus intelligent que tous les

autres, et je suis persuadé que vous pensez de même.

--Non, je dirai de moi, tout le premier, que j'ai rencontré des

personnes que j'ai reconnues être plus intelligentes que moi.

--C'est impossible, insistai-je d'un ton convaincu.

--Mais est-ce que c'est vraiment votre idée? demanda Neklioudof en me

regardant fixement.

--Très sérieusement,» répondis-je. Au même instant, un nouvel argument

s'offrit à ma pensée et je me hâtai de le développer en disant! «Je

vais vous prouver que j'ai raison. Pourquoi nous aimons-nous nous-mêmes

plus que tous les autres? Parce que nous nous croyons meilleurs, plus

dignes d'amour. Si nous trouvions les autres plus parfaits, nous les

aimerions mieux que notre propre personne ... et ce cas ne s'est pas

encore présenté; et, s'il en est ainsi, c'est que j'ai raison,» dis-je

pour conclure, sans pouvoir réprimer un sourire satisfait.

Neklioudof resta silencieux un moment.

«Je n'aurais jamais cru que vous fussiez aussi intelligent,» dit-il

enfin, avec un sourire si bienveillant et si charmant que tout à coup

je me sentis très, très heureux.

La louange exerce une action si puissante sur le sentiment et sur

l'esprit de l'homme, que, sous sa douce influence, il me sembla que je

devenais plus intelligent qu'auparavant, et les pensées se pressaient

dans ma tête avec une force extraordinaire.

Nous nous mîmes alors à aborder une foule de questions philosophiques,

sur les meilleurs moyens de conduire notre vie, sur les avantages de la

sagesse et de l'examen méthodique de toutes choses: un étranger aurait

sans doute traité de fatras tous nos raisonnements, tant ils étaient

obscurs et étroits;--mais, pour nous, ils étaient d'une haute valeur.

Nos âmes étaient accordées à l'unisson, et le moindre attouchement sur

la corde de l'une retentissait sympathiquement dans l'autre.

Le plaisir que nous trouvions dans notre entretien naissait justement

de cet accord. Il nous semblait que les paroles et le temps nous

manquaient pour nous communiquer toutes les pensées qui demandaient à

naître.

A partir de ce jour, il s'établit entre Dimitri Neklioudof et moi des

relations assez originales, mais agréables au plus haut degré.

En présence d'autres personnes il ne faisait aucune attention à moi;

mais, à peine nous retrouvions-nous en tête-à-tête, que nous nous

installions confortablement dans un coin, et nous commencions à

discuter sans fin, sans nous apercevoir de la fuite du temps.

Nous parlions de notre avenir, de l'art, des services à rendre à

la patrie et à l'humanité, de notre mariage, de l'éducation de nos

enfants! Et jamais il ne nous venait à l'idée que tout ce que nous

disions n'était que du fatras.

C'est que ce fatras était un fatras spirituel et plein de charme.

Ce que j'aimais par-dessus tout, dans ces discussions métaphysiques

qui remplissaient nos entretiens, c'était le moment où les pensées, se

pressant dans une succession toujours plus rapide, devenaient de plus

en plus abstraites et arrivaient à cet état nébuleux où je ne pouvais

plus les exprimer, et où je disais tout autre chose que ce que j'avais

l'intention de dire. J'étais heureux lorsque, planant plus haut,

toujours plus haut dans la sphère de la pensée, j'embrassais soudain

dans mon vol l'étendue infinie de la spéculation, et que je constatais

l'impossibilité de pénétrer au delà.

A l'époque du carnaval, Neklioudof se laissa absorber par les plaisirs

au point de me négliger complètement. Bien qu'il vint plusieurs fois

par jour à la maison, il n'eut pas une seule conversation avec moi.

J'en fus piqué au vif, et je me mis de nouveau à le considérer comme un

homme orgueilleux et désagréable. Je guettais l'occasion de lui montrer

que je ne tenais pas à sa société, et que je ne lui étais nullement

attaché.

Lorsque, après le Carnaval, il voulut entamer une discussion, comme

par le passé, je lui répondis que j'avais des leçons à préparer, et

je montai. Un quart d'heure plus tard la porte de la salle d'étude

s'ouvrit, et Neklioudof entra.

«Est-ce que je vous dérange? me demanda-t-il.

--Non, répondis-je malgré moi; j'aurais voulu lui dire que j'étais

occupé.

--Alors pourquoi avez-vous quitté la chambre de Volodia? Il y a bien

longtemps que nous n'avons pas discuté, et j'ai si bien pris l'habitude

de ces entretiens, qu'il me semble qu'il me manque quelque chose.»

Mon dépit s'évanouissait peu à peu, et Dimitri redevenait à mes yeux

l'homme aimable et bon que j'avais choisi pour ami.

«Vous avez sans doute deviné pourquoi je suis sorti de la chambre?

--Peut-être, répondit-il, en s'asseyant près de moi; mais, si j'ai

deviné juste, je ne peux pas vous dire pourquoi.... Vous seul, vous

pouvez l'avouer.

--Eh! bien, je vous le dirai: j'ai quitté la chambre parce que j'étais

fâché contre vous.... Non, pas précisément fâché, mais j'étais

mécontent.... Voyez-vous, je crains toujours que vous ne me méprisiez

parce que je suis trop jeune pour vous.

--Savez-vous pourquoi nous nous sommes liés ainsi? répondit Neklioudof

avec un regard bienveillant et plein d'intelligence, savez-vous

pourquoi je vous préfère à tous ceux que je connais mieux que vous et

avec qui j'ai plus de choses en commun? Je viens à l'instant de m'en

rendre compte moi-même; c'est parce que vous possédez une qualité

admirable et rare: la sincérité!

--C'est vrai, je dis toujours les choses que j'ai le plus honte

d'avouer; mais je ne les dis qu'aux personnes dont je suis sûr.

--Mais, pour avoir toute confiance en quelqu'un, il faut être très

intimement lié avec lui, et nous ne sommes pas encore assez étroitement

unis. Nicolas, rappelez-vous ce que vous venez de me dire de l'amitié:

pour être de véritables amis, il faut être sûrs l'un de l'autre.

--Il faut être certain que nos aveux ne seront jamais divulgués à

personne, lui dis-je; car les pensées les plus graves, les plus

intéressantes sont celles que nous ne confierions pour rien au monde

à qui que ce soit. Et le plus souvent ces pensées sont vilaines!...

si laides, que si nous savions que nous serons contraints de les

confesser, elles n'oseraient jamais pénétrer dans notre tête!

--Nicolas! j'ai une idée!» s'écria Neklioudof en se levant de sa

chaise; il se frotta les mains et sourit.

«Faisons un pacte, et vous verrez comme il nous sera utile à tous les

deux: promettons-nous de tout nous avouer l'un à l'autre. Ainsi nous

nous connaîtrons mutuellement, et nous n'aurons pas honte; mais, pour

ne pas avoir à redouter les étrangers, échangeons mutuellement la

promesse de ne jamais _rien répéter à une tierce personne: vous de ce

que je vous aurai dit, moi de ce que vous me direz_. Voulez-vous?

--Je vous le promets,» répondis-je.

Et nous avons tenu parole.

Alphonse Karr a dit que dans toute affection il y a deux parts

inégales: l'un qui aime, et l'autre qui se laisse aimer; l'un qui donne

le baiser, et l'autre qui tend la joue. Cette remarque est tout à fait

juste.

Dans l'amitié qui me liait à Dimitri, c'est moi qui l'embrassais et

lui qui tendait la joue; il est vrai qu'il était aussi tout prêt à

m'embrasser de lui-même. Nous nous aimions d'une égale affection, car

nous nous connaissions et nous nous appréciions mutuellement; ce qui ne

l'a pas empêché d'exercer une grande influence sur moi, et moi de me

soumettre à son influence.

On comprend que j'aie pris sans m'en douter les idées de mon ami; elles

consistaient dans un culte enthousiaste d'un idéal de vertu et dans la

conviction que l'homme est appelé à se perfectionner toujours.

Il nous semblait alors que redresser tous les torts de l'humanité,

détruire tous les vices, supprimer tous les malheurs, était une chose

très facile à accomplir.

Mais surtout, dans la contemplation de cet idéal, nous ne mettions pas

en doute que rien ne serait plus simple que de nous corriger nous-mêmes

de tous nos défauts, de pratiquer toutes les vertus et d'atteindre le

bonheur!

[Illustration]

[Illustration: L'ADJUDANT DOUBKOF AVAIT LE PRESTIGE DE SON PORT

MARTIAL.]

TABLE DES MATIÈRES

L'ENFANCE

CHAPITRE I.--Notre précepteur Karl Ivanovitch

-- II.-- Maman et papa

-- III.--La leçon--Gricha l'insensé

-- IV.--La chasse

-- V.--Les jeux

-- VI.--Le salon--Les chaînes de Gricha

-- VII.--Nathalia Savichna

-- VIII.--L'enfance--La fête de grand'mère

-- IX.--La princesse Kornakova--Le prince Ivanitch

-- X.--Les invités

-- XI.--La masourka

-- XII.--Après la masourka

-- XIII.--Départ précipité

-- XIV.--La douleur

L'ADOLESCENCE

-- XV.--Voyage en britchka

-- XVI.--Nouvelle manière de voir

-- XVII.--Mon frère aîné--Incident

-- XVIII.--L'histoire de Karl Ivanovitch

-- XIX.--On reçoit du nouveau

-- XX.--Rêveries et désespoirs

-- XXI.--Portraits de famille

-- XXII.--Nos amis et mon ami

Liste des illustrations:

KARL IVANOVITCH ASSIS A SA PLACE.

NICOLAS EXAMINAIT KARL IVANOVITCH.

PAPA S'ENGAGEA DANS LE CHAMP DE SEIGLE.

MAMAN M'EMBRASSA.

IL TENAIT DE SES DEUX MAINS LE NŒUD DE SA CRAVATE.

«CE SERA PEUT-ÊTRE UN SECOND DERJAVINE.»

ILS SUIVAIENT LEUR JEUNE PRÉCEPTEUR.

LORSQUE NOUS FIMES LA GRANDE RONDE.

NOUS NOUS TENIONS SUR L'ESCALIER.

PRÈS DU PETIT PONT, LES CHEVAUX SE SONT EMBOURBÉS.

«A L'HEURE QU'IL EST JE NE PEUX PAS LE CROIRE.»

UN ÉCLAIR ÉCLATA PRESQUE DANS LA «BRITCHKA».

«VOILA CE QUE TU AURAS GAGNÉ A ME POUSSER!»

«QUI VIVE?» RÉPÉTA LA SENTINELLE.

APRÈS AVOIR INTRODUIT LA PETITE CLÉ DANS LA SERRURE.

QUAND JE TRAVERSAI LA SALLE D'ÉTUDE.

NOUS PARTIONS D'UN ÉCLAT DE RIRE.

L'ADJUDANT DOUBKOF AVAIT LE PRESTIGE DE SON PORT MARTIAL.

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES

End of Project Gutenberg's L'enfance et l'adolescence, by Léon Tolstoï

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 14 / 14 段