jamais obéissant,» et de nouveau j'étais grondé et battu.
«Ma bonne mère était la seule personne qui m'aimât et dont je reçusse
des caresses. Elle m'embrassait en cachette. Un jour elle me dit:
«Pauvre, pauvre Karl! personne ne t'aime; mais moi, je ne te changerais
contre personne. Ta mère ne te demande qu'une chose: travaille bien,
sois toujours un honnête homme, et Dieu ne t'abandonnera pas!»
«Et je travaillai! Quand j'eus quatorze ans révolus et que le moment
fut venu de faire ma première communion, ma mère dit à mon père:
«Karl est maintenant un grand garçon; Gustave, que ferons-nous de lui?
«Et mon père répondit: «Je n'en sais rien.» Alors ma mère lui dit:
«Envoyons-le à la ville, et plaçons-le chez M. Schultz pour qu'il
apprenne le métier de cordonnier!»
«Et mon père dit: «Bien,» _Und mein vater sagte:_ «Gut,» répéta Karl
Ivanovitch, dans sa langue, pour donner plus de poids à ses paroles.
«J'ai passé six ans et sept mois chez le maître cordonnier; il m'aimait
beaucoup.
«Un jour il me dit: «Karl, tu es un excellent ouvrier, et un de ces
jours tu deviendras contre-maître.» Mais ... l'homme propose et Dieu
dispose.... En 1796, on fit la conscription, et tous les jeunes gens de
dix-huit à vingt ans qui n'étaient pas exemptés du service militaire
devaient aller se présenter à la ville.
«Mon père et mon frère Johann arrivèrent à la ville, et nous allâmes
ensemble tirer au sort pour savoir qui serait soldat et qui ne le
serait pas. Johann tira un mauvais numéro, il devait être soldat; moi
je tirai un bon numéro, je ne devais pas être soldat.
«Et mon père dit:
«J'avais un fils, et je dois m'en séparer.»
«Je pris mon père par la main et je lui dis:
«Pourquoi parlez-vous comme ça, mon père? Venez avec moi, j'ai quelque
chose à vous dire.»
«Et mon père vint avec moi. Nous entrâmes chez un traiteur et nous nous
mîmes à une petite table. Je demandai deux cruches de bière; quand on
les eut apportées, nous bûmes chacun un verre; mon frère Johann prit
aussi un verre.
«Cher papa, dis-je alors, ne dites plus que vous n'avez qu'un fils et
que vous devez vous en séparer; il me semble que mon cœur va éclater
quand vous parlez ainsi.... Mon frère Johann ne fera pas le service
militaire, moi je serai soldat. Karl n'est nécessaire à personne ici,
et Karl sera soldat.
«Vous êtes un honnête homme, Karl,» me dit mon père, et il m'embrassa.
«Et je suis devenu soldat.»
«Nous étions alors dans des temps terribles, cher Nicolas, continua
Karl Ivanovitch dans son récit. C'était l'époque de Napoléon.
«Il voulait conquérir l'Allemagne, et nous avions à défendre notre
_Vaterland_ jusqu'à la dernière goutte de notre sang.
«J'ai été à Ulm! j'ai été à Austerlitz! j'ai été à Wagram! _Ich war bei
Wagram!_
--Comment, vous aussi vous vous êtes battu? demandai-je avec
stupéfaction, en le regardant. Est-ce que vous avez tué des hommes?»
Karl Ivanovitch me rassura immédiatement à ce sujet.
«Un jour un _grenadir_ français était resté en arrière, et il tomba
au bord de la route. Je courus sur lui avec mon fusil et je voulus le
percer de ma baïonnette; mais le Français rejeta son fusil en arrière
et me demanda grâce, et je lui ai laissé la vie.
«A Wagram, Napoléon nous chassa sur une île et nous cerna de telle
manière qu'il n'y avait moyen de s'échapper d'aucun côté. Pendant trois
jours, nous sommes restés sans vivres et dans l'eau jusqu'aux genoux.
Ce scélérat de Napoléon ne se décidait pas à nous faire captifs, et
pourtant il nous retenait de force.
«Le quatrième jour, grâce à Dieu, il nous fit prisonniers, et l'on
nous mena dans une forteresse. J'étais vêtu d'un pantalon bleu, d'un
uniforme de bon drap, et je possédais quinze thalers et une montre en
argent, cadeau de mon père. Un soldat français me dépouilla de tout
cela. Heureusement pour moi, j'avais conservé sous mon gilet trois
ducats que ma mère m'avait donnés. Personne ne m'a ravi cet argent.
«Je ne me souciais pas de rester longtemps dans cette forteresse, et
je pris la résolution de m'enfuir. Un jour de grande fête, je dis au
sergent qui nous gardait:
«Monsieur le sergent, c'est grande fête aujourd'hui ... je veux la
célébrer.... Apportez, je vous prie, deux bouteilles de madère et nous
les viderons ensemble.
«Le sergent répondit: «Bien!»
«Quand il eut apporté le madère, après avoir vidé chacun notre verre,
je lui pris la main et je lui dis:
«Monsieur le sergent, avez-vous un père et une mère?
«Il me répondit: «Oui, monsieur Mauer, j'ai un père et une mère.»
«Mon père et ma mère,--dis-je alors,--ne m'ont pas vu depuis huit ans,
et ils ne savent pas si je vis encore ou si mes os ne reposent pas
depuis longtemps dans la froide terre. Oh! monsieur le sergent! j'ai
deux ducats que j'ai cachés dans mon gilet, prenez-les et rendez-moi la
liberté. Soyez mon bienfaiteur, et ma mère priera tous les jours Dieu
pour vous.
«Le sergent prit un second petit verre de madère, et me dit:
«Monsieur Mauer, je vous aime beaucoup et je vous plains; mais vous
êtes prisonnier, et moi je suis soldat.
«Je lui serrai la main et je lui dis: «Monsieur le sergent!»
«Et le sergent me dit: «Vous n'êtes pas riche, et je ne prendrai pas
votre argent, mais je viendrai à votre aide. Lorsque j'irai me coucher,
achetez un barillet d'eau-de-vie, donnez-le aux soldats, et ils
s'endormiront. Moi, je fermerai les yeux.»
«Le sergent était un brave homme. J'achetai un barillet d'eau-de-vie,
et, quand les soldats furent ivres, je mis mes bottes, un vieux
manteau, et je sortis tranquillement dans la cour. Je me dirigeai vers
le rempart, et je me disposais à le franchir, lorsque je m'aperçus
qu'il était tout entouré d'eau; je ne voulais pas salir les seuls
habits qui me restaient. Je me décidai à sortir par la porte.
«La sentinelle avec son fusil montait la garde en se promenant. Elle me
regarda et me cria tout à coup: «Qui vive?»
«Je me tus.
«Qui vive?» dit encore une fois la sentinelle.
«Je gardai toujours le silence.
«Qui vive?» répéta la sentinelle pour la troisième fois.
«Alors je courus, je sautai dans l'eau, et je sortis de l'autre côté,
puis je repris ma course.
«Je ne m'arrêtai pas de toute la nuit, et, quand il fit jour, dans la
crainte d'être reconnu, je me cachai dans les seigles hauts. Alors
je me mis à genoux, je rendis grâce à Dieu qui m'avait sauvé, et je
m'endormis paisiblement.
«Je me réveillai le soir, et je continuai ma route. Tout à coup un
grand fourgon allemand, attelé de deux chevaux noirs, me rejoignit.
Dans le fourgon était assis un homme bien mis; il fumait une pipe et me
regardait. Je me mis à marcher très lentement pour laisser la voiture
prendre les devants; mais plus je marchais lentement, plus la voiture
ralentissait sa marche, et l'homme me regardait toujours. Je m'assis
sur le bord de la route, l'homme fit arrêter ses chevaux sans cesser de
me regarder.
«Jeune homme, me dit-il, où allez-vous si tard?
«J'ai répondu que j'allais à Francfort.
«--Venez dans mon fourgon, il y a de la place, je vous y conduirai.
Mais pourquoi n'avez-vous pas d'effets avec vous, et votre barbe
n'est-elle point rasée, et vos vêtements sont-ils couverts de boue?
ajouta-t-il quand je pris place à ses côtés.
«--Je suis un pauvre ouvrier, répondis-je, je voudrais trouver du
travail dans une usine: mes habits sont crottés parce que je suis tombé
sur la route.
«--Vous ne dites pas la vérité, jeune homme, dit l'inconnu: il n'y a
pas de boue sur la route.
«Je ne répondis pas.
«--Avouez-moi toute la vérité, me dit ce brave homme. Qui êtes-vous?
d'où venez-vous? Votre figure me plaît, et, si vous êtes un honnête
garçon, je vous viendrai en aide.
«Je lui avouai tout.
«Il dit: «C'est bien, jeune homme, venez à ma fabrique de cordes: je
vous donnerai du travail, des vêtements, de l'argent, et vous vivrez
chez moi.»
«Et je dis: «Bien!»
«Arrivés à la fabrique de cordes, ce brave homme dit à son épouse:
«Voici un jeune homme qui s'est battu pour sa patrie et qui s'est sauvé
de prison; il n'a ni abri, ni vêtements, ni pain. Il vivra chez moi.
Donne-lui du linge propre et sers-lui à manger.»
[Illustration: «QUI VIVE?» RÉPÉTA LA SENTINELLE.]
«Je suis resté un an et demi dans cette fabrique, et mon maître
avait tant d'affection pour moi, qu'il ne voulait plus que nous nous
séparions. Mais ce n'était pas pour finir mes jours chez des étrangers,
loin de mon pays, que je m'étais évadé des mains des Français. Je
m'arrachai à ce bien-être, et, un soir, quand tout le monde fut couché,
j'écrivis une lettre à mon patron, où je lui avouais les angoisses de
mon esprit et le remerciais de ses bontés. Je posai cette lettre sur la
table de ma chambre; je rassemblai mes vêtements, je pris trois thalers
en argent, et je sortis sans bruit dans la rue.
«Personne ne me vit, et je pus suivre tranquillement la grande route.»
«Je n'avais pas vu ma mère depuis neuf ans, et je ne savais pas si elle
était encore vivante. Je retournai dans mon pays. Quand je me trouvai
de nouveau dans ma terre natale, je demandai où demeurait Gustave
Mauer, fermier chez le comte de Sommerblatt.
«Et l'on me répondit: «Le comte de Sommerblatt est mort, et Gustave
Mauer habite la grand'rue, où il tient une échoppe de liqueurs.»
«Je revêtis mon gilet neuf, ma belle redingote,--un cadeau du
fabricant de cordes,--je lissai soigneusement mes cheveux et je me
rendis à l'échoppe de mon père. Ma sœur _Mariechen_ était dans la
boutique et me demanda ce que je désirais.
«Puis-je boire un petit verre de liqueur? répondis-je.
«--Père! cria-t-elle, voici un jeune homme qui demande un petit verre
de liqueur.
«Mon père dit alors:
«Donne au jeune homme un petit verre de liqueur.
«Je m'assis à une table, je bus mon petit verre, je fumai ma pipe et
j'observai mon père, _Mariechen_ et mon frère Johann, qui entra aussi
dans la boutique.
«Dans le cours de la conversation, mon père me dit:
«--Jeune homme, ne savez-vous pas où se trouve actuellement notre armée?
«--Je reviens moi-même de l'armée, répondis-je; dans ce moment elle est
près de Vienne.
«--Notre fils, dit alors mon père, était soldat, et voici déjà neuf ans
qu'il ne nous a écrit, et nous ne savons pas s'il est mort ou s'il vit
encore. Ma femme ne cesse de le pleurer.
«Je continuai de fumer ma pipe et je dis:
«--Comment s'appelait votre fils et dans quel régiment a-t-il servi? je
le connais peut-être.
«--On l'appelait Karl Mauer et il servait dans les chasseurs
autrichiens, répondit mon père.
«--Il est de grande taille, un bel homme comme vous! ajouta ma petite
_Mariechen_.
«--Je connais votre Karl, leur dis-je alors.
«--Amalia! s'écria soudain mon père, venez, il y a ici un jeune homme
qui connaît notre Karl.
«Et ma mère accourut de l'autre chambre. Je la reconnus au premier coup
d'œil.
«--Vous connaissez notre Karl? demanda-t-elle en me regardant toute
pâle et tremblante....
«--Oui, je l'ai vu, répondis-je, sans oser lever les yeux sur elle. Mon
cœur semblait vouloir bondir hors de ma poitrine.
«--Mon Karl vit? Où est-il, mon cher Karl? répétait-elle. Je mourrais
tranquille si je pouvais voir encore une fois mon fils chéri». Et ma
mère se mit à pleurer.
«Je n'y pouvais plus tenir:
«Ma mère, m'écriai-je, je suis votre Karl!»
«Et ma mère tomba dans mes bras.»
Karl Ivanovitch ferma les yeux, et ses lèvres tremblèrent.
Revenu à lui, il répéta encore une fois sa dernière phrase et essuya de
grosses larmes qui roulaient sur ses joues.
Puis il termina son récit dans ces termes:
«Mais Dieu n'a pas permis que je finisse mes jours dans ma patrie. Je
suis né pour être malheureux. Je n'ai passé que trois mois avec mes
parents.
«Un dimanche, je me trouvais dans un café, devant une cruche de bière
et je fumais tranquillement ma pipe en causant politique avec des amis;
nous parlions de l'empereur Frantz, de Napoléon, de la guerre, et
chacun disait son opinion.
«Près de nous se trouvait un inconnu en paletot gris; il prenait une
tasse de café, fumait une pipe et ne disait mot.
«Lorsque le veilleur cria: «Dix heures!» je pris mon chapeau, je payai
ma consommation et je rentrai à la maison. A minuit on frappa à notre
porte. Je me réveillai et je demandai: «Qui est là?»
«--Ouvrez!
«-Je répétai: «Dites qui vous êtes, j'ouvrirai ensuite.»
«--Ouvrez au nom de la loi!»
«J'ouvris. Deux soldats armés de fusils restèrent à ma porte, et dans
ma chambre entra l'inconnu au paletot gris, qui se trouvait près de moi
au café.
«C'était un espion! _Es war ein Spion_!
«Suivez-moi, dit l'espion.
«--Bon,» répondis-je.
«Je passai mes bottes, _und pantalon_, je mis mes bretelles. J'arpentai
là chambre, mon cœur bouillonnait; je me disais: «C'est un lâche!»
Quand je me trouvai devant le mur où mon épée était suspendue, je la
saisis tout à coup et je criai:
«Tu es un espion, défends-toi.»
«Je lui donnai un coup à droite, un coup à gauche et un sur la tête.
_Der Spion_ tomba!
«Je saisis ma malle et mon argent, et je sautai par la fenêtre.
«J'arrivai à Ems, où je fis la connaissance d'un général russe, M.
Sasine. Il me prit en affection, me fit donner un passe-port et
m'emmena en Russie comme précepteur de ses enfants.
«Quand le général Sasine fut mort, votre mère me fit venir et me dit:
«Karl Ivanovitch! Je vous confie mes enfants, aimez-les, et je ne vous
abandonnerai jamais. J'assurerai votre vieillesse.»
«Elle n'est plus, et tout est oublié. Pour reconnaître mes vingt années
de service, on me chasse aujourd'hui, un vieillard, dans la rue,
m'envoyant chercher un morceau de pain sec....
«Dieu voit tout et sait tout, et telle est sa volonté; seulement je
vous regretterai beaucoup, vous, mes enfants!» dit Karl Ivanovitch en
terminant son récit. Il me prit par la main, m'attira vers lui et me
baisa la tête.
CHAPITRE XIX
ON REÇOIT DE NOUVEAU
Au bout de la première année de deuil, grand'mère commença à se
remettre un peu de la douleur qui l'avait accablée et donna de temps
en temps de petites réceptions, invitant de préférence des enfants de
notre âge.
Elle invita à dîner, pour fêter le jour de naissance de ma sœur, la
princesse Kornakova avec ses filles, Madame Valakine avec Sonitchka,
Ilinka Grapp et nos deux jeunes amis Ivine.
Toute la société était déjà réunie au salon, et le murmure des voix,
des éclats de rires, le bruit des allées et venues montaient jusqu'à
notre salle d'étude au premier. Nous ne pouvions descendre avant la fin
de nos leçons.
Sur le tableau suspendu dans notre chambre de classe nous pouvions
lire: _Lundi, de deux à trois heures, maître d'Histoire et de
Géographie_.
Et nous devions rester là jusqu'à l'arrivée de notre professeur,
prendre la leçon, le reconduire, avant d'être libres.
Il était déjà deux heures et vingt minutes, et le maître d'histoire ne
faisait pas son apparition dans la rue. Je le guettais de la fenêtre
avec un secret et vif désir de ne pas l'apercevoir.
«On dirait que M. Lebedeff (le professeur d'histoire) ne viendra pas
aujourd'hui? dit Volodia en posant pour une minute le livre où il
apprenait sa leçon.
--Je le souhaite de tout mon cœur, répondis-je ..., car je ne sais
rien. Mais il me semble que je l'entends....» ajoutai-je sur un ton de
déception.
Volodia se leva et s'approcha de la fenêtre.
«Non, ce n'est pas lui, c'est un monsieur, dit-il. Attendons-le jusqu'à
deux heures et demie, ajouta-t-il en s'étirant.» Et il se gratta le
sommet de la tête, comme il le faisait toujours quand il se reposait
durant le travail.
«S'il n'est pas ici à la demie, nous demanderons à Saint-Jérôme la
permission de serrer nos cahiers.
--Et quel plaisir peut-il trouver à venir?» dis-je en m'étirant de
même, et je balançai au-dessus de ma tête mon livre d'histoire que je
tenais des deux mains.
Bientôt, par désœuvrement, j'ouvris le livre à l'endroit désigné
pour la leçon, et je me mis à lire. Il y avait beaucoup à apprendre,
et c'était difficile. Je n'en savais pas le premier mot, et je voyais
qu'il me serait impossible d'en retenir quoi que ce fût, d'autant plus
que je me trouvais dans cet état d'agitation qui empêche l'esprit de se
fixer sur une chose quelconque.
La leçon d'histoire me semblait toujours la plus ennuyeuse et la plus
ardue de toutes nos leçons. La dernière fois, mon professeur s'était
plaint à Saint-Jérôme et m'avait marqué dans le carnet de notes un 2,
ce qui voulait dire: très mal! Saint-Jérôme m'avait déclaré que, si
j'avais moins de trois à la prochaine leçon, je serais sévèrement puni.
Aussi j'avoue que, ce jour-là, j'avais peur.
Cependant, je m'absorbai si bien dans ma lecture, que le bruit des
galoches déposées dans l'antichambre me prit à l'improviste. J'eus à
peine le temps de me retourner pour voir apparaître sur le seuil le
visage grêlé du professeur. Il était revêtu de son habit bleu, orné de
boutons de métal surmontés de l'aigle impérial, qui est l'uniforme de
l'université russe.
Il posa lentement sa toque sur la fenêtre, ses cahiers sur la table,
écarta de ses deux mains les pans de son habit (comme s'il était besoin
de tant de façons) et, après avoir repris haleine, il s'assit à sa
place.
«Eh bien! messieurs, dit-il, en frottant l'une contre l'autre ses mains
moites; répétons d'abord ce qui a été dit à notre dernière leçon, et
ensuite je tâcherai de vous décrire les événements du moyen âge qui ont
suivi.»
Tout cela voulait dire: récitez votre leçon.
Pendant que Volodia répondait avec la liberté d'esprit et l'assurance
que donne le sentiment qu'on possède bien sa leçon, je me glissai comme
une ombre sur l'escalier. Tout à coup, je me trouvai en face de Mimi,
qui était toujours la cause de tous mes chagrins. Elle s'avança vers
moi en disant:
«Vous ici?» et elle me regarda d'un air sévère.
Je me sentais coupable au plus haut degré; je baissai la tête et gardai
le silence, tout en témoignant dans toute mon attitude une contrition
touchante.
«Mais à quoi pensez-vous? dit Mimi. Que faites-vous ici?.»
Je me taisais toujours.
«Non, cela ne se passera pas ainsi, répéta-t-elle en frappant du revers
de son doigt la balustrade de l'escalier; je le dirai à la comtesse....»
Quand je revins en classe, il était déjà trois heures moins cinq
minutes. Le professeur, comme s'il n'avait remarqué ni mon absence
ni mon retour, continua sa leçon pour Volodia. Quant il eut fini ses
commentaires, il commença à plier ses cahiers. Mon frère passa dans la
pièce voisine pour prendre le cachet. J'eus la satisfaction de me dire
que mon maître m'avait oublié et que j'avais échappé à ses questions.
Mais tout à coup il me dit avec un demi-sourire perfide:
«J'espère que vous avez bien préparé votre leçon? Et il se frotta les
mains.
--Oui, je l'ai préparée, répondis-je.
--Dans ce cas, veuillez me parler un peu de la croisade de Saint-Louis,
continua-t-il en se balançant sur sa chaise et en regardant ses bottes
d'un air absorbé. Vous me direz d'abord quelles causes ont obligé le
roi de France à prendre la croix? reprit-il en relevant les sourcils et
en montrant du doigt l'encrier; ensuite vous m'indiquerez les traits
généraux et caractéristiques de cette croisade, ajouta-t-il en faisant
un geste de toute la main, comme s'il voulait saisir quelque chose;
enfin, il frappa la table à gauche avec son cahier. Vous me direz
quelle a été d'une manière générale l'influence de cette croisade sur
les différents états en Europe; puis, quelle a été l'influence de cette
croisade sur la France,» dit-il pour finir, en frappant à droite sur la
table avec son cahier et en inclinant la tête du même côté.
J'avalai plusieurs fois ma salive, je me raclai le gosier, je penchai
la tête sur l'épaule et je me tus. Puis je pris une plume d'oie qui se
trouvait sur la table, et je me mis à la déchiqueter, toujours sans
rien dire.
«Passez-moi cette plume! me dit le professeur en tendant la main. Elle
peut encore servir. Eh bien?»
Je commençai:
--Lou ... roi ... Saint-Louis était un ... était ... était un bon et
sage _tzar_.
--Comment?
--Un tzar.... Il conçut l'idée d'aller à Jérusalem, et laissa les
_rênes du gouvernement_ à sa mère....
--Comment s'appelait-elle....
--Bou ... B ... lanche....
--Comment? Boulanche?»
Je souris de travers et gauchement.
«Eh bien! qu'est-ce que vous savez encore?» dit mon maître ironiquement.
Je ne pouvais pas empirer l'état des choses, je me mis à tousser de
nouveau et à dire tout ce qui me passait par la tête.
Le professeur restait silencieux, époussetait la table avec la barbe de
la plume, me regardait fixement de côté et répétait:
«Bien! très bien!...»
Je sentais que je ne savais rien, que je parlais Dieu sait comment! et
je souffrais horriblement de ce que le professeur ne m'interrompait ni
ne me reprenait.
«Pourquoi Saint-Louis a-t-il conçu l'idée d'aller à Jérusalem?
demanda-t-il en répétant mes paroles.
--Parce que ... car ... pour....»
Je m'embrouillais de plus en plus; cette fois je restai court, et
je sentais que, lors même que le professeur continuerait à se taire
pendant une année, je n'aurais pas le pouvoir d'articuler un son.
Mon maître me considéra ainsi pendant trois minutes environ; puis, tout
à coup, son visage exprima une profonde tristesse, et il dit d'une voix
pénétrée à Volodia qui venait d'entrer dans la salle:
«Passez-moi le carnet; je veux marquer les notes.»
Volodia lui passa le carnet et posa délicatement le cachet à côté.
Le professeur ouvrit le carnet, trempa soigneusement sa plume; puis,
de sa plus belle main, il mit à Volodia 5 pour la conduite et 5 pour
l'étude; c'était le maximum.
Ensuite, posant sa plume sur ma colonne de notes, il me regarda, secoua
la plume pour jeter le trop plein d'encre et resta pensif.
Tout à coup sa main fit un mouvement imperceptible ... et j'aperçus
dans ma colonne le joli chiffre 1, puis un point; ensuite il répéta
le même mouvement sur la colonne de la conduite, qui présenta comme
l'autre le chiffre 1, suivi d'un point.
Le professeur referma le carnet avec soin, se leva, se dirigea vers la
porte, sans avoir l'air de remarquer le regard plein de désespoir, de
supplication et de reproche que je lui lançai.
«Monsieur le professeur! balbutiai-je....
--Non, répondit-il, devinant ce que j'allais dire:--Non, ce n'est pas
ainsi qu'on étudie. Je ne veux pas recevoir de l'argent que je n'ai pas
gagné.»
Il mit ses galoches, son manteau de camelot, et s'emmitoufla dans son
cache-nez de manière à défier le vent.
Et je me demandais comment, après ce qui venait de m'arriver, on
pouvait encore penser à s'emmitoufler. Pour lui ce n'était donc qu'un
trait de plume, et pour moi ce trait de plume était un grand malheur.
«Est-ce que la leçon est finie? demanda Saint-Jérôme qui entrait dans
la salle.
--Oui, monsieur.
--Le professeur a-t-il été content?
--Oui, répondit Volodia.
--Combien avez-vous reçu?
--Cinq.
--Et Nicolas?»
Je gardai le silence.
«Il me semble, quatre,» dit Volodia.
Mon frère avait compris qu'il fallait à tout prix me sauver du
châtiment le jour où nous avions du monde.
«Voyons, messieurs, (Saint-Jérôme avait l'habitude de dire: voyons, à
chaque mot) faites votre toilette et descendons.»
Aussitôt après notre entrée au salon, à peine les saluts d'usage
échangés, nous passâmes dans la salle à manger.
Mon père était très en train. Il avait fait cadeau à Lioubotchka d'un
riche service en argent. Au dessert, il se souvint tout à coup qu'il
avait oublié chez lui une bonbonnière préparée pour l'héroïne de la
fête.
«Va me la chercher, Colas, me dit-il, pour ne pas envoyer un
domestique. Tu trouveras les clés sur la grande table, dans la
coquille; tu sais ce que je veux dire?... Prends les clés, choisis
la plus grande et ouvre le second tiroir à droite. Dans ce tiroir tu
trouveras une boîte et les bonbons dans un sac. Apporte-moi tout cela.
--Et des cigares? veux-tu que je t'en apporte aussi? demandai-je,
sachant qu'il avait l'habitude de les envoyer chercher après le dîner.
--Apporte-les si tu veux; mais prends garde de rien toucher dans mon
cabinet,» cria-t-il comme je sortais de la salle.
Je trouvai les clés à la place indiquée; j'allais déjà ouvrir le
tiroir, lorsque je fus saisi d'une envie folle d'essayer une toute
petite clé qui faisait partie du trousseau.
Contre la galerie de la table, au milieu d'une foule d'objets de toutes
sortes, était appuyé un portefeuille muni d'un cadenas; c'est là que
je résolus d'essayer la petite clé. Ma tentative réussit à souhait, et
tout un tas de papiers divers m'apparut.