«Qu'est-ce que tu allais dire? demandai-je avec inquiétude.
--Rien ... je n'ai rien voulu dire....
--Mais si ... tu as commencé à dire ... Dieu sait encore si....
--Tu dis qu'on a donné un grand bal, le jour de sa fête?....
--J'ai beaucoup regretté que vous n'y fussiez pas; il y avait une foule
d'invités, peut-être un millier de personnes, et de la musique ... et
des généraux.... J'ai dansé....--Katienka! ajoutai-je interrompant
brusquement mon récit, tu ne m'écoutes pas.
--Si, j'écoute.... Tu as dit que tu avais dansé.
--Pourquoi es-tu si triste?
--On ne peut pas être toujours gaie!
--Non, ce n'est pas cela.... Tu as beaucoup changé depuis notre retour
de Moscou. Dis-moi la vérité, continuai-je d'un ton décidé en me
tournant vers elle ... pourquoi es-tu devenue si étrange?
--Est-ce que je suis étrange? répondit Katienka d'un ton animé qui
prouvait que ma question l'avait piquée; je ne suis pas étrange.
--Pardon, tu n'es plus la même qu'auparavant, continuai-je; autrefois
tu étais tout à fait comme une de nous, on voyait que tu nous prenais
pour tes parents, et que tu nous aimais autant que nous t'aimions;
maintenant tu es devenue si sérieuse!... et tu nous évites.
--Point du tout....
--Non, non, laisse-moi finir, dis-je, en l'interrompant.»
Je sentais déjà ce léger picotement dans le nez, qui précède les
larmes; je le ressentais chaque fois que j'avouais une secrète pensée
qui pesait depuis longtemps sur mon cœur.
«Tu nous évites, répétai-je, tu ne parles qu'à Mimi, comme si tu ne
voulais plus nous connaître.
--On ne peut pas être toujours la même; il vient un jour où il faut
changer!» répondit Katienka, qui avait l'habitude, quand elle était
embarrassée, d'expliquer toutes choses par une nécessité impérieuse.
Je me souviens qu'un jour, ma sœur, se querellant avec elle, lui
dit: «sotte!»
Katienka répliqua: «Tout le monde ne peut pas être sage; il faut aussi
qu'il y ait des sots!»
Cette fois je ne fus pas content de sa réponse: «Il vient un jour où il
faut changer,» et je continuai mon interrogatoire.
«Pourquoi est-il nécessaire de changer!
--Parce que nous ne pouvons pas vivre toujours ensemble, répondit-elle
en rougissant et en fixant les yeux sur le dos de Philippe. Maman
pouvait demeurer toujours avec votre mère qui était son amie; mais, on
dit la comtesse, votre grand'mère, très irascible. Qui sait si elles
s'accorderont?... Et même, si elles se conviennent, il faudra nous
séparer un jour; vous êtes riches, vous avez des terres, Pétrovskoë; et
nous, nous sommes pauvres; maman n'a rien.»
«Vous êtes riches, nous sommes pauvres,» ces paroles et les idées qui
s'y rattachaient me parurent très singulières. En ce temps-là je ne
considérais comme pauvres que les mendiants et les paysans, et mon
imagination ne pouvait rattacher l'idée de pauvreté à la personne de
Katienka, si jolie et si gracieuse. Il me semblait que Mimi et sa fille
passeraient leur vie avec nous sur un pied d'égalité complète et qu'il
ne pouvait en être autrement. A la révélation de la jeune fille, des
milliers de pensées encore confuses surgirent dans mon esprit. Je fus
pris d'une telle honte à l'idée que nous étions riches et qu'elle était
pauvre, que je devins tout rouge et que je n'osai plus lever les yeux
sur elle.
«Eh! qu'importe que nous soyons riches, et Mimi et Katienka pauvres!»
me disais-je, pourquoi en résulterait-il une séparation?. Pourquoi ne
partagerions-nous pas notre bien avec elles? Mais instinctivement je
compris que je ne devais pas faire part à Katienka de mes réflexions,
et mon bon sens me suggérait déjà, contrairement à mes déductions
logiques, que Katienka avait raison et qu'il serait déplacé de lui
exprimer ma pensée là-dessus.
«Est-ce possible que tu nous quittes? lui dis-je. Comment ferons-nous
pour vivre séparés?
--Mais que faire!... J'en souffre moi-même.... Cependant je sais ce que
je ferai si cela arrive....
--Tu deviendras actrice?. Quelle bêtise! lui dis-je, sachant que toute
son ambition était de monter sur la scène.
--Non, je disais cela quand j'étais petite....
--Que comptes-tu faire?
--J'entrerai au couvent, et je serai cloîtrée, je porterai une simple
robe noire et un bonnet de velours....»
Et elle se mit à pleurer....
Cette conversation avec Katienka me toucha profondément et, en
m'obligeant à réfléchir à la position et à l'avenir de la jeune
fille, me fit découvrir pour la première fois que nous, c'est-à-dire
ma famille, nous n'étions pas seuls dans ce monde, qu'il y avait sur
cette terre beaucoup de personnes qui ne pensaient pas à nous et qui ne
soupçonnaient même pas notre existence.
Sans doute je le savais déjà; mais je ne m'en étais jamais rendu compte
si nettement. Auparavant, je m'en doutais; mais je ne ne voulais pas le
croire.
Maintenant, tout en laissant mes yeux errer sur les campagnes et les
villes que nous traversions, je me disais, en passant devant chaque
maison, que là vivait une famille comme la nôtre. A la vue des femmes
et des enfants qui examinaient avec curiosité nos voitures, un instant,
puis disparaissaient pour toujours, et devant les marchands et les
paysans, qui non seulement ne nous saluaient pas avec la déférence
qu'on nous témoignait à Pétrovskoë, mais ne daignaient pas nous
regarder, pour la première fois, je me demandais: Qui sont ces hommes?
Qu'est-ce qui les intéresse, puisqu'ils ne pensent point à nous?
Ont-ils des enfants? Comment les élèvent-ils? Les laissent-ils jouer?
Leur apprennent-ils à lire. Et ainsi de suite, sans fin.
Dès mon arrivée à Moscou, le changement survenu dans ma manière de voir
les personnes et les choses, et de juger mes relations avec elles,
devint encore plus sensible.
A ma première entrevue avec grand'mère, en apercevant son visage maigre
et ridé, et ses yeux éteints, au lieu du sentiment de crainte et de
respect que j'avais eu pour elle, j'éprouvai de la compassion. Quand je
la vis appuyer son visage sur la tête de Lioubotchka et pleurer comme
si elle avait eu devant elle le cadavre de sa fille, la compassion que
je ressentais pour elle se transforma en amour.
Sa douleur me troubla. Je comprenais que les personnes n'étaient rien à
ses yeux, qu'elle ne chérissait en nous que ses souvenirs; je sentais
que, dans tous les baisers dont elle couvrait mes joues, se cachait
une pensée unique: «Elle n'est plus, elle est morte, je ne la reverrai
jamais!»
Mon père, qui ne s'occupait point de nous à Moscou et qui
n'apparaissait qu'au dîner, en redingote ou en frac, et le visage
toujours préoccupé, avait aussi beaucoup changé dans mon opinion. Quant
à Karl Ivanovitch, grand'mère ne l'appelait jamais que le menin; il
avait eu la singulière fantaisie de recouvrir sa vénérable calvitie,
qui m'était si familière, d'une perruque rousse dont la raie était
simulée par un fil qui partageait la tête presque au milieu. Sous cet
accoutrement il me parut si comique, que je m'étonnais de n'avoir pas
remarqué plus tôt combien il était drôle.
Une barrière invisible s'était élevée entre nous et les jeunes
filles; elles avaient leurs secrets, et nous, les nôtres. On aurait
dit qu'elles nous dédaignaient depuis qu'elles portaient leurs robes
plus longues, et nous, de notre côté, nous étions très fiers de nos
pantalons à sous-pieds.
Le premier dimanche après notre arrivée, Mimi se présenta au dîner dans
une robe d'une telle magnificence, et avec une si grande profusion de
rubans sur la tête, que je compris, sans en pouvoir douter dorénavant,
que nous n'étions plus à la campagne, et qu'ici la vie serait toute
différente.
CHAPITRE XVII
MON FRÈRE AINÉ--INCIDENTS
Je n'avais qu'une année et quelques mois de moins que mon frère; nous
avions grandi, étudié et joué ensemble. Jusqu'ici on n'avait fait
aucune différence entre nous; mais, à l'époque dont je viens de parler,
je commençai à comprendre que Volodia n'était plus un camarade pour
moi, ni par l'âge, ni par les goûts, ni par le talent. Il me sembla
même que Volodia se rappelait qu'il était l'aîné et qu'il en était fier.
Cette persuasion, peut-être erronée, éveillait mon amour-propre,
qui souffrait chaque fois que mon frère et moi nous avions un
conflit. Volodia m'était supérieur en tout: aux jeux, à l'étude,
dans nos querelles, dans sa tenue. Le sentiment de mon infériorité
m'éloignait de lui et me causait des souffrances morales, qui restaient
incompréhensibles pour moi.
Ainsi, le jour où Volodia porta pour la première fois une chemise de
toile de Hollande, si j'avais dit tout franchement que je regrettais de
ne pas en avoir une pareille, il ne m'aurait pas semblé, chaque fois
qu'il rajustait son col, que c'était pour m'humilier....
Ce qui me tourmentait le plus, c'est que Volodia avait quelquefois
l'air de deviner ce qui se passait en moi, mais il le dissimulait.
Qui n'a pas observé ces rapports secrets qui s'établissent, sans qu'une
parole soit prononcée, par un sourire, un mouvement, un coup d'œil
furtif, entre des personnes vivant sous le même toit, entre frère et
sœur, mari et femme, maîtres et domestiques, quand la franchise
n'existe pas dans leurs relations? Que de désirs inavoués, de pensées
non exprimées, et que de crainte d'être compris se révèlent dans un de
ces regards imprévus qui se croisent timidement et sans le vouloir!...
Peut-être aussi ma susceptibilité excessive et mon besoin de tout
analyser m'induit-il en erreur; il est possible que Volodia n'ait pas
ressenti les mêmes impressions que moi. Il était fougueux, franc et
inconstant dans ses passions. Il aimait toutes sortes de choses et s'y
livrait de toute son âme.
Tantôt c'était la passion des gravures; il se mettait lui-même à
dessiner, dépensait tout son argent en tableaux et en mendiait chez son
maître de dessin, chez mon père et chez grand'mère. D'autres fois, il
avait la toquade des brimborions; il les recueillait partout où il en
trouvait, et en couvrait sa table de travail; puis, il s'éprenait de la
lecture et y passait ses jours et ses nuits.
Sa passion dominante m'entraînait malgré moi; cependant, j'étais trop
fier pour vouloir marcher sur ses brisées, et trop jeune et pas assez
indépendant de caractère pour me tracer une voie nouvelle.
Je me rappelle qu'au plus fort de sa passion pour les bric-à-brac, je
m'approchai un jour de sa table et brisai par inadvertance un petit
flacon multicolore; par bonheur il était vide.
[Illustration: «VOILA CE QUE TU AURAS GAGNÉ A ME POUSSER!»]
«Qui t'a prié de toucher à mes affaires?» s'écria Volodia, qui entrait
dans la chambre juste à ce moment néfaste; du premier coup d'œil il
s'aperçut que j'avais dérangé la symétrie de ses bibelots.... «Et où
est le petit flacon de couleur? demanda-t-il; et de quoi te mêles-tu?
--Je l'ai renversé sans le vouloir, et il s'est cassé, répliquai-je. En
voilà un malheur!
--Je te prie de ne jamais te _permettre_ de toucher à mes affaires, dit
Volodia en rassemblant les morceaux du flacon brisé et en les regardant
d'un air désolé.
--Voyez! répondis-je; le grand malheur! j'ai cassé un flacon.... Eh
bien, que veux-tu que j'y fasse?»
Et je souris, quoique je n'eusse nullement envie de sourire en cet
instant.
«Oui, à toi, cela ne te fait rien, mais à moi cela me fait beaucoup ...
continua Volodia en remontant une épaule, geste qu'il avait hérité de
mon père et signe de son mécontentement.... Tu l'as cassé ... et tu en
ris par-dessus le marché. Quel vilain _gamin_!
--Moi, je suis un gamin, et toi tu es grand, mais sot!
--Je n'ai nulle envie de dire des injures, répliqua Volodia en me
repoussant avec douceur: va-t'en!
--Ne me pousse pas!...
--Va-t'en!...
--Je te dis de ne pas me pousser!»
Volodia me prit par la main et voulut m'éloigner de force de la table;
mais j'étais déjà irrité au plus haut degré; je m'emparai du pied de la
table, et je la renversai.
«Voilà ce que tu auras gagné à me pousser.»
Tous les brimborions de porcelaine et les ornements en cristal
roulèrent à terre en se brisant en éclats.
«Abominable gamin!» s'écria Volodia en s'efforçant de retenir les
objets qui glissaient.
«Maintenant, me dis-je en moi-même en sortant de la chambre, tout est
fini entre nous, nous sommes brouillés pour la vie.»
De toute la journée pas une parole ne fut échangée entre nous. Je
me sentais coupable; je n'osais pas regarder mon frère, et j'étais
incapable de m'appliquer à quoi que ce fût. Volodia, au contraire, prit
très bien ses leçons, et, après le dîner, selon son habitude, babilla
et rit avec les jeunes filles comme si de rien n'était.
Après les classes, quand notre professeur fut parti, je redoutai de
rester en tête à tête avec mon frère ... j'avais honte! Dès que la
leçon d'histoire fut terminée, je pris mes cahiers et me dirigeai vers
la porte. En passant devant Volodia, bien que j'eusse le désir de
faire la paix, je boudai, et je fis la moue. Au même instant mon frère
leva la tête et me regarda résolument dans les yeux avec un sourire
imperceptible et débonnairement moqueur. Nos yeux se rencontrèrent,
et je devinai aussitôt que non seulement il m'avait compris, mais
qu'il pressentait que je savais qu'il m'avait compris; un sentiment
invincible me força de me détourner.
«Cher Nicolas! me dit-il d'une voix naturelle, exempte de tout emphase,
c'est assez se quereller: si je t'ai offensé, pardonne-moi.»
Et il me tendit la main.
Une sorte d'étau me serrait la poitrine, me coupait la respiration et,
montant toujours, m'étreignait la gorge; cette sensation ne dura qu'une
seconde; les larmes me montèrent aux yeux, et je me sentis soulagé.
«Pardonne-moi, Volodia!» dis-je en lui serrant la main.
Mon frère me regarda comme s'il ne pouvait absolument pas comprendre
que j'eusse les larmes aux yeux pour si peu de chose.
«Mon Dieu! de la poudre!... s'écria Mimi d'une voix étranglée par
l'émotion.--A quoi pensez-vous? vous voulez mettre le feu à la maison?
nous faire tous périr?...»
Et, avec un courage d'une fermeté héroïque, Mimi ordonna à tout le
monde de s'écarter, tandis qu'elle-même s'avançait d'un pas résolu vers
la grenaille répandue à terre et, bravant le danger d'une explosion
subite, se mit à la fouler sous ses pieds.
Lorsque, à son idée, le danger fut conjuré, elle appela un homme et lui
dit de jeter toute cette poudre le plus loin possible et de préférence
dans l'eau. Puis, balançant fièrement son bonnet, elle se dirigea vers
le salon en marmottant:
«Ah! oui, ils sont bien gardés ici!»
Quand mon père sortit de son appartement et nous conduisit auprès de
ma grand'mère, nous trouvâmes Mimi déjà assise près de la fenêtre;
elle regardait devant elle d'un air grave et avec une expression
mystérieusement officielle. Elle tenait à la main quelque chose
enveloppé dans plusieurs morceaux de papier. Je devinai que c'était le
menu plomb, et que grand'mère savait déjà tout.
Il y avait encore dans la chambre la servante Gacha, qui était
très agitée et toute rouge de colère, et le médecin Blumenthal, un
petit homme au visage un peu grêlé de la petite vérole. Le docteur
s'efforçait d'apaiser la femme de chambre en lui faisant à la dérobée,
de la tête et des yeux, des signes pacificateurs.
Grand'mère était assise un peu de côté; elle faisait une patience, dite
le _Voyageur_, occupation qui était toujours chez elle un signe de
mauvaise humeur.
«Comment vous portez-vous ce matin, maman? demanda mon père en lui
baisant respectueusement la main.
--Très bien, mon cher; il me semble que vous savez déjà que je me
porte toujours tout à fait bien, répondit grand'mère sur un ton qui
semblait indiquer que la question de mon père était aussi déplacée
qu'outrageante.... Eh bien! voulez-vous me donner un mouchoir propre?
continua-t-elle en s'adressant à Gacha.
--Je vous l'ai déjà donné, répondit la camériste en montrant un
mouchoir de batiste blanc comme neige, posé sur le bras du fauteuil où
était grand'mère.
--Ma chère, enlevez-moi ce chiffon sale et donnez m'en un propre.»
Gacha s'approcha de la chiffonnière, ouvrit un tiroir et le referma si
brusquement que les vitres tremblèrent.
Grand'mère nous jeta à tous un regard sévère et continua de suivre tous
les mouvements de la femme de chambre. Lorsque Gacha lui donna le même
mouchoir, à ce que je crois, elle reprit:
«Ma chère, quand est-ce que vous me râperez du tabac?
--Dès que j'en aurai le temps, je le râperai.
--Que dites-vous?
--Je le râperai aujourd'hui.
--Ma chère, si vous ne vouliez pas me servir, il fallait le dire plus
tôt, je vous aurais depuis longtemps donné votre congé.
--Eh! donnez-le, on n'en pleurera pas,» grommela Gacha entre ses dents.
A ce moment, le médecin lui fit les gros yeux pour la faire taire; mais
elle le toisa avec tant de colère et d'un air si décidé, qu'il baissa
la tête et se mit à jouer avec sa clé de montre.
«Vous voyez, mon cher, dit grand'mère à mon père, lorsque Gacha sortit
de la chambre en marmottant toujours, vous voyez comme on ose me parler
dans ma maison?
--Mais permettez-moi, maman, de vous râper moi-même votre tabac, dit
papa, que cet appel inattendu semblait jeter dans un grand embarras.
--Je vous remercie, non, cela ne se peut pas. Si elle est aussi
insolente, c'est qu'elle sait bien qu'elle seule peut me râper mon
tabac à mon goût. Savez-vous, mon cher, continua grand'mère après un
silence d'une minute, que vos enfants ont failli mettre le feu à la
maison?»
Mon père regarda grand'mère avec une curiosité respectueuse.
«Oui, voyez un peu en quoi consistent leurs joujoux.... Montrez à
monsieur ce que vous tenez ... dit-elle en s'adressant à Mimi.
--Mais c'est de la grenaille, maman! dit papa, ce n'est pas du tout
dangereux.
--Je vous suis très obligée, mon cher, de me l'apprendre,... je suis
déjà si vieille, qu'on peut tout me faire croire!
--Les nerfs, les nerfs!» murmura le médecin.
Mon père se tourna immédiatement vers moi:
«Où avez vous pris cette grenaille? Et comment vous permettez-vous de
jouer avec cela?
--Ce n'est pas à eux qu'il faut le demander, mais à leur menin, dit
grand'mère en prononçant avec un mépris accentué ce mot _menin_.--A
quoi lui servent ses yeux? je voudrais bien le savoir.
--Volodia m'a dit que Karl Ivanovitch lui a donné lui-même cette
_poudre_, ajouta Mimi.
--Voilà, vous voyez quel excellent gardien vous avez là! continua
grand'mère ... et où est-il ce menin ... ce ... comment l'appelle-t-on?
Faites-le venir ici.
--Je lui ai permis d'aller voir des amis, repartit mon père.
--Ce n'est pas une raison, il doit toujours être ici.... Ces enfants
ne sont pas à moi, mais à vous, et je n'ai pas le droit de vous
donner des conseils, parce que vous êtes plus sage que moi;--mais il
me semble qu'il est temps qu'ils aient un précepteur, et non plus un
menin, un paysan allemand.... Oui, un paysan ignorant qui ne saura leur
enseigner que de mauvaises manières et des chants tyroliens. Je vous
demande un peu, vos enfants ont-ils besoin de savoir répéter des chants
tyroliens?... Mais à quoi bon parler de ces choses?... _A présent_, il
n'y a plus personne pour penser à tout cela, et vous pouvez faire comme
bon vous semble.»
_A présent_ voulait dire: maintenant que notre mère était morte;
ces paroles évoquèrent de douloureux souvenirs dans le cœur de
grand'mère; elle baissa les yeux sur la tabatière ornée du portrait de
maman et devint rêveuse.
«Il y a longtemps que je pense moi-même à cela, se hâta de dire mon
père, et je voulais vous demander ce que vous en pensiez, maman; si je
leur donnais pour gouverneur Saint-Jérôme qui leur donne des leçons au
cachet?...
--Tu ferais très bien, mon ami, dit grand'mère, d'une voix toute
changée. Saint-Jérôme est au moins un gouverneur qui comprend comment
on doit élever des enfants de bonne maison, et non pas un simple menin,
qui n'est bon qu'à les accompagner à la promenade.
--Dès demain j'arrangerai tout cela,» répondit mon père.
Deux jours après cette conversation, Karl Ivanovitch céda sa place à un
jeune petit-maître français.
CHAPITRE XVIII
L'HISTOIRE DE KARL IVANOVITCH
Tard dans la soirée, la veille du jour où Karl Ivanovitch devait nous
quitter pour toujours, il se tenait debout, près du lit, dans sa robe
de chambre ouatée et son bonnet rouge, et, penché sur sa malle, il
emballait avec soin ses hardes.
Pendant ces derniers temps, Karl Ivanovitch nous traitait sèchement;
il avait l'air de vouloir nous éviter. Ce soir-là, de même, lorsque
j'entrai dans la chambre, il se contenta de me regarder du coin de
l'œil et continua d'empaqueter ses effets.
Je m'étendis sur mon lit; Karl Ivanovitch, qui me le défendait
sévèrement autrefois, ne me dit rien. La pensée qu'il ne nous
gronderait plus, qu'il ne serait plus là pour nous empêcher de faire
ce que nous voulions, qu'il n'avait désormais plus rien à nous dire,
me fit sentir plus vivement l'approche de la séparation. Je ne pouvais
croire qu'il eût cessé de nous aimer, et j'eus envie de le lui faire
entendre.
«Permettez-moi, Karl Ivanovitch, de vous aider,» dis-je en m'approchant
de lui.
Notre «menin» jeta un regard sur moi et se détourna aussitôt; mais,
dans ce coup d'œil furtif, je pus lire, au lieu de l'indifférence à
laquelle j'attribuais sa froideur, une tristesse vraie et concentrée.
«Dieu sait tout, il voit tout, et tout se fait par sa sainte volonté!
dit-il en se redressant de toute sa taille et avec un profond soupir.
«Oui, Nicolinka (cher Nicolas), reprit-il en remarquant que je le
regardais les yeux pleins d'une sincère compassion, être malheureux du
berceau à la tombe, tel est mon sort. On m'a toujours rendu le mal pour
le bien que j'ai fait, et ma récompense me viendra de là! ajouta-t-il
en indiquant le ciel.--Si vous connaissiez l'histoire de ma vie, si
vous saviez tout ce que j'ai souffert.... J'ai été cordonnier, j'ai
été soldat, j'ai été déserteur, fabricant, instituteur, et maintenant
je suis zéro! Je n'ai pas un lieu pour abriter ma vieille tête.» Et,
fermant les yeux, Karl Ivanovitch se laissa tomber dans un fauteuil.
Je remarquai que Karl Ivanovitch était dans cette humeur sentimentale,
qui le rendait expansif et le portait à se raconter à lui-même ses
pensées les plus intimes, sans se demander si on l'écoutait ou non. Les
yeux toujours fixés sur son bon visage, je m'assis sur le lit.
«Vous n'êtes plus un enfant, vous pouvez me comprendre; je veux vous
raconter mon histoire, l'histoire de tout ce que j'ai souffert.... Un
jour vous vous rappellerez votre vieil ami, qui vous a beaucoup aimés,
mes enfants!»
Karl Ivanovitch appuya son coude sur la petite table qui se trouvait
près de lui; il aspira une prise de tabac, et, levant les yeux au ciel,
il commença son récit de cette voix toute particulière et gutturale,
qu'il prenait d'habitude pour nous faire la dictée:
«_Cheai été malheureux tècha dans le sein de mon mère. Das Unglück
verfolgte mich schon im schoosse meiner Mutter,_» répéta-t-il avec
encore plus d'emphase.
Karl Ivanovitch m'a tant de fois depuis raconté son histoire, dans
le même ordre, en employant les mêmes expressions, avec les mêmes
intonations, que j'espère pouvoir la rendre ici mot à mot; il va sans
dire que j'omettrai les incorrections de langage dont j'ai donné un
échantillon dans la première phrase de son récit.
Était-ce son histoire véritable ou l'œuvre de son imagination,
enfantée dans la solitude de son existence, quand il vivait avec nous
à la campagne, et à laquelle il avait fini par croire lui-même à force
de la répéter? Ou bien, s'est-il contenté de broder les faits réels de
sa vie et d'y ajouter des épisodes fantastiques? Je ne sais pas encore
maintenant à quoi m'en tenir là-dessus. D'un côté, il racontait son
histoire avec une émotion vraie et un ordre méthodique, deux signes qui
semblent attester son authenticité et ne permettent pas de la mettre en
doute; mais, d'un autre côté, il y avait beaucoup de traits poétiques
dans ce récit, et ces fleurs de rhétorique éveillent en moi quelque
doute.
Quoi qu'il en soit à cet égard, voici ce qu'il m'a raconté:
«Dans mes veines coule le sang noble des Sommerblatt! J'avais un frère
cadet qui s'appelait Johann; mais j'ai vécu comme un étranger dans ma
famille. Quand mon frère Johann faisait des sottises, mon père disait:
«Ce Karl ne laisse jamais personne en repos.» Et c'est moi qu'on
grondait, et c'est moi qui recevais les coups.