de causette avec sa voisine endormie, pendant que les vaches, l'air
sérieux et pensif, vont rejoindre le troupeau qu'on entend piétiner
dans la cour, où les bêlements des agneaux et les voix graves des
ruminants se confondent.
Notre cocher, Philippe, les manches de sa chemise retroussées
jusqu'au coude, tourne la roue du puits et en retire le seau, en
faisant rejaillir l'eau claire autour de lui, avant de le vider dans
l'abreuvoir de chêne; tout auprès les canards déjà éveillés barbottent
dans une flaque. J'ai du plaisir à regarder Philippe, avec sa large
barbe touffue, ses grosses veines qui se gonflent et les muscles qui se
dessinent nettement sur ses vigoureux bras nus, à chaque effort qu'il
fait.
Derrière la cloison où Mimi a dormi avec Katienka et Lioubotchka, et à
travers laquelle nous avons causé ensemble le soir, on entend un bruit
de va-et-vient. La femme de chambre entre et sort sans cesse; enfin la
porte s'ouvre, et on nous appelle pour prendre le thé.
Vassili, toujours en proie à un excès de zèle, entre continuellement
dans la chambre et porte dans la voiture tantôt une chose, tantôt une
autre, et tout le temps il fait des signes désespérés pour supplier
Mimi de donner le signal du départ.
Les chevaux sont attelés et manifestent leur impatience en secouant
souvent leurs grelots; les malles, les caisses, les petites boîtes
ont été portées de nouveau dans les voitures, et nous cherchons à
reprendre nos places. C'est en vain; nous trouvons sur les sièges
de la _britchka_ des monceaux de bibelots, et nous nous creusons la
tête pour comprendre où tous ces objets étaient casés la veille et où
nous pourrons bien nous asseoir. Une boîte à thé, en noyer, avec un
couvercle en forme de triangle, a été fourrée sous moi et fait mon
désespoir; mais Vassili me promet que la boîte se rangera en route, et
je suis forcé de me contenter de cette assurance.
Le soleil, voilé un moment par un épais nuage blanc qui couvre le ciel
du côté de l'est, se dégage tout à coup et inonde la campagne d'une
clarté paisible et joyeuse. Autour de moi tout est beau, et mon âme est
légère et sereine.
La route se déroule devant nous en une large bande irrégulière,
qui court entre les champs couverts de chaume sec et les prairies
brillantes de rosée; ici et là apparaît au bord du chemin un morne
cytise ou un jeune bouleau, avec de tendres feuilles gommeuses, jetant
une ombre immobile sur les ornières desséchées du sol argileux et sur
la petite herbe verte qui borde la voie.
Le bruit monotone des roues et des grelots ne domine pas le chant des
alouettes qui tournoient au-dessus de nos têtes. L'odeur de poussière,
d'acide et de drap rongé par les mites, qui s'exhale toujours de notre
_britchka_, est remplacée par un parfum de printemps; je sens en mon
âme un trouble joyeux, un vague besoin d'activité, le désir de produire
quelque chose, signe infaillible d'un vrai contentement.
Tout à coup, sur le sentier des piétons, qui côtoie notre route, je
distingue des formes qui se meuvent lentement, et, je reconnais des
pèlerines. Leurs têtes sont emmitouflées de mouchoirs malpropres; elles
portent sur le dos des besaces faites d'écorce de bouleau; leurs jambes
sont entourées de bandes de toile d'un blanc douteux, et leurs pieds
chaussés de lourds souliers de tille. Relevant en mesure leurs bâtons,
elles avancent presque sans prendre garde à nous et marchent lentement
à la queue leu-leu, d'un pas pesant. A leur vue, ces questions se
pressent dans ma tête: Où vont-elles? Que vont-elles faire? Leur voyage
doit-il durer longtemps? Est-ce que leurs longues ombres rejoindront
l'ombre du cytise devant lequel elles doivent passer?
Mais mon attention est bientôt détournée.
Une voiture attelée de quatre chevaux de poste vient à notre rencontre;
encore deux secondes, et les visages qui apparaissent à la portière
pour nous regarder d'un air aimable et curieux seront déjà loin, et il
me semble étrange que ces personnes n'aient aucune communication avec
nous, et que je ne les reverrai peut-être jamais.
Ensuite arrivent de côté deux chevaux poilus tout en sueur; ils courent
en agitant leurs colliers, les traits serrés dans les avaloires.
Derrière eux, sur un troisième cheval, dont le garrot est surmonté
d'un arc avec une cloche suspendue, est perché un jeune postillon qui
laisse pendre des deux côtés de l'animal ses longs pieds dans d'énormes
bottes. Il retourne au relais, le chapeau de laine d'agneau rabattu sur
une oreille, et chante en traînant un refrain plaintif, accompagné par
le son de la cloche que le cheval fait tinter. Son visage et toute son
attitude expriment tant de satisfaction nonchalante et d'insouciance,
qu'il me semble que le comble du bonheur est d'être postillon, de
ramener ses chevaux au relais et de chanter des airs tristes.
Voilà, maintenant, que dans le lointain, se découpe sur le ciel
d'un azur lumineux l'église d'un village, avec son toit vert; puis
j'aperçois le village lui-même, le toit rouge de la maison seigneuriale
et le jardin verdoyant. Qui habite cette maison? Y a-t-il là des
enfants, un père, une mère, un précepteur? Pourquoi n'entrons-nous pas
dans ce château, et ne faisons-nous pas la connaissance de ses maîtres?
A présent, une longue file de grands chariots viennent à notre
rencontre; ils sont attelés de trois chevaux frais, bien nourris et aux
jarrets solides. Nous sommes obligés de nous tirer de côté pour les
laisser passer.
«Qu'est-ce que vous transportez sur vos chars?» demande Vassili au
premier charretier.
Mais celui-ci, ses gros pieds pendant en dehors du véhicule, et tout en
brandissant son fouet court, nous regarde d'un œil stupide et ne se
décide à répondre que lorsque nous ne pouvons plus l'entendre.
«Quelle marchandise avez-vous là?» s'écrie encore Vassili, en
s'adressant au second charretier couché sur le devant du chariot, sous
une tente formée par une natte neuve. Une tête blonde aux joues rouges,
terminée par une petite barbe roussâtre, sort un moment de sous cet
abri, jette un regard d'indifférence méprisante sur notre _britchka_ et
se cache de nouveau sous la natte.
Je me dis alors que ces charretiers ne savent évidemment pas qui nous
sommes, d'où nous venons et où nous allons....
Absorbé tout entier pendant une heure et demie dans des observations
diverses, je ne remarque pas les chiffres posés en travers des poteaux
pour marquer la distance.
Déjà le soleil commence à me brûler la tête et le dos, et la route
devient plus poussiéreuse. Le couvercle en triangle de la boîte à
thé me gêne horriblement et me fait mal; je change plusieurs fois de
position; j'ai trop chaud et je ne me sens pas à l'aise. Toute mon
attention se porte alors sur les poteaux indicateurs et leurs chiffres;
je me livre à différents calculs mathématiques pour déterminer dans
combien de temps nous arriverons au prochain relais.
«Douze verstes, (la verste est un peu plus d'un kilomètre) font le
tiers de trente-six, il y a quarante et une verstes d'un relais à
l'autre; or, nous avons parcouru un tiers de la route, plus ... mais je
ne finis pas cette opération mentale et je crie:
«Vassili, cher Vassili, laisse moi monter sur le siège.»
Vassili, qui était en train de faire un bon somme, s'empressa de donner
son consentement. Il changea de place avec moi et se mit aussitôt à
ronfler, s'étendant de façon à prendre toute la place.
De la hauteur où je me trouve maintenant, je peux suivre un spectacle
intéressant, celui de nos quatre chevaux: La Nouvelle, Sacristain, le
Gauche timonier, et Pharmacien, ayant chacun ses qualités individuelles
que je connais à fond.
«Pourquoi Sacristain est-il attelé aujourd'hui du côté droit et non pas
à gauche, Philippe? demandai-je un peu timidement au cocher.»
--Sacristain?
--Et Pharmacien ne tire pas ... ajoutai-je.
--Sacristain? On ne peut pas atteler Sacristain à gauche, me répondit
Philippe sans prendre garde à ma dernière remarque.--Sacristain n'est
pas un cheval qu'on puisse atteler à gauche ... à gauche il faut un
cheval, en un mot, qui soit un cheval, et non pas comme celui-ci....»
En prononçant ces mots, Philippe se pencha à droite, et, tirant la
bride de toutes ses forces, il se mit à donner des coups de fouet au
pauvre Sacristain, quoique l'animal fît tous ses efforts et tirât à
lui seul la _britchka_. Philippe ne cessa cet exercice que lorsqu'il
jugea nécessaire de se reposer et de remettre, Dieu sait pourquoi! son
chapeau de côté, bien qu'il fût en place et tînt ferme sur sa tête.
Je profitai de ce moment de répit pour prier Philippe de me laisser
conduire un instant. Il me remit d'abord une guide, puis la seconde, et
enfin toutes les six et le fouet. Alors je fus au comble du bonheur.
Je m'efforçai d'imiter le cocher, et je lui demandai si je conduisais
bien; mais il se montra plutôt mécontent, disant que Pharmacien tirait
trop et que La Nouvelle ne tirait rien du tout, et il finit par placer
son coude devant ma poitrine et me reprit les rênes.
La chaleur devenait toujours plus intense; de petits nuages blancs
se gonflaient comme des bulles de savon, s'élevaient, envahissaient
le firmament, et, pressés les uns contre les autres, semblaient un
troupeau de moutons, puis, se condensant, formaient une masse compacte
d'un gris sombre.
Tout à coup, je vis une main tenant une bouteille et un paquet sortir
de la portière du carrosse. Vassili, avec une agilité surprenante,
sauta de la _britchka_ sans faire arrêter et, courant après l'autre
voiture, revint aussitôt chargé de talmouses et de _kvass_ (boisson au
goût aigrelet préparée avec du pain).
Aux descentes, quand la pente est raide, nous mettons tous pied à
terre, et souvent nous courons pour voir qui arrivera le premier au
pont ou à un autre but, tandis que Vassili et Iakov, après avoir enrayé
les deux voitures, soutiennent le carrosse chacun d'un côté, comme s'il
leur était possible de le retenir s'il venait à verser. Enfin, avec
la permission de Mimi, Volodia ou moi, nous montons auprès d'elle et
changeons de place avec Katienka ou Lioubotchka. Elles sont ravies et
trouvent, non sans raison, qu'il est beaucoup plus gai de voyager dans
la _britchka_ découverte que dans le carrosse fermé.
Quelquefois, en, traversant un bosquet, nous nous arrêtons, nous
faisons une cueillette de branches vertes dont nous formons une tente
au-dessus de la _britchka_. Bientôt ce pavillon ambulant court à toute
haleine après le carrosse, et Lioubotchka glapit d'une voix perçante,
ce qui est, chez elle, le signe d'un contentement parfait.
Cette fois, nous apercevons le village où nous ferons halte. Je flaire
déjà l'odeur du village: la fumée, le goudron, les talmouses; j'entends
des voix, des pas, des bruits de roues; les grelots ne résonnent plus
comme lorsque nous étions en plein champ. De chaque côté de la route se
dressent des _isbas_ (cabanes) aux toits de chaume, avec des perrons en
bois sculpté et de toutes petites fenêtres ornées de volets rouges ou
verts; parfois, à une de ces croisées apparaît la tête d'une paysanne
curieuse.
Puis voici les enfants du village, garçons et fillettes, ayant pour
tout vêtement une chemise; les yeux écarquillés et les bras ouverts
d'étonnement, ils restent comme figés à leur place à notre aspect, ou
trottinent, leurs pieds nus enfoncés dans la poussière, et courent
après les voitures en s'efforçant de se jucher sur les malles attachées
derrière, malgré Philippe qui les menace de son long fouet.
Maintenant, plusieurs aubergistes à la tête roussâtre se cramponnent
aux deux portières de nos voitures et tâchent, par leurs belles
promesses et leurs paroles alléchantes, de se faire donner la
préférence.
Halte! les chevaux s'arrêtent. Les portails grincent, les palonniers
frottent contre les murs, et nous faisons notre entrée dans la cour de
l'auberge.
Nous avons devant nous quatre heures de répit et de liberté.
Le soleil descendait vers l'occident, et ses rayons obliques me
brûlaient la nuque et les joues d'une façon insupportable; il n'y avait
pas moyen de poser la main sur le rebord de la voiture, tant il était
chaud. Une poussière épaisse tourbillonnait sur la route et remplissait
l'air; pas le moindre souffle de vent ne s'élevait pour l'emporter.
Devant nous, à une distance toujours égale, se balançait le carrosse
poudreux, surmonté de malles, derrière lesquelles j'apercevais par
moments le fouet que balançait Philippe, ou son chapeau et la casquette
de Iakov.
Je ne savais que faire de moi-même; ni la vue de Volodia qui dormait
près de moi, le visage noir de poussière, ni les mouvements d'épaules
de Philippe, ni l'ombre allongée de notre _britchka_ qui nous suivait
en dessinant un angle aigu, rien ne parvenait à me distraire. Toute mon
attention était concentrée sur les poteaux qui indiquaient les verstes
parcourues et que j'apercevais de loin, ainsi que sur les nuages, qui
n'étaient plus disséminés, mais s'avançaient dans le ciel, réunis en
une vaste et sinistre nuée ombrée de noir, de fort mauvais augure. De
temps en temps le tonnerre grondait, ce qui avivait de plus en plus mon
impatience d'arriver à une auberge. L'approche de l'orage me causait
un inexprimable sentiment d'angoisse et de frayeur, très pénible à
supporter.
Nous avions encore dix verstes à parcourir pour gagner le village le
plus proche, et l'énorme nuée d'un lilas sombre, venue je ne sais
d'où, s'avançait rapidement vers nous, bien qu'il n'y eût pas de vent.
Le soleil, encore à découvert, faisait ressortir la masse imposante
du nuage, d'où émanaient en tous sens, jusqu'aux bords de l'horizon,
de larges rayons grisâtres. De temps en temps, au loin, un éclair
s'allumait, et j'entendais un bruit sourd qui allait grossissant,
se rapprochait de nous et éclatait dans un long roulement saccadé
parcourant la voûte céleste.
Tout à coup Vassili se lève sur le siège et relève la capote de la
_britchka_, les cochers mettent leurs _armïaki_ (manteaux), et, à
chaque coup de tonnerre, ils ôtent leurs casquettes et se signent.
Les chevaux dressent l'oreille, leurs naseaux se gonflent comme pour
aspirer l'air frais, qui descend de la nuée poussée toujours plus près
de nous, et la britchka, vole avec une célérité croissante sur la route
poussiéreuse.
J'éprouve un sentiment désagréable; il me semble que mon sang coule
plus vite dans mes veines.
Déjà les nuages épars commencent à intercepter le soleil; le voilà qui
nous regarde pour la dernière fois, il éclaire d'une lumière fugitive
l'horizon sombre et menaçant, et il disparaît. En un clin d'œil tout
ce qui nous entoure a changé d'aspect et pris un caractère lugubre. Le
bosquet de trembles est secoué de frissons; les feuilles sont devenues
d'un blanc terne et se détachent durement sur le fond violacé du grand
nuage; elles bruissent et palpitent. Les cimes des hauts bouleaux
commencent à se balancer, et des tas d'herbe sèche s'éparpillent sur le
chemin. Les martinets, les hirondelles, avec leurs guimpes blanches,
planent autour de la _britchka_, passent sous le poitrail des chevaux,
comme si elles voulaient nous arrêter dans notre course. Les choucas,
les ailes déployées, volent en biais dans l'air. Nous avons ramené sur
nous le tablier de cuir; les quatre bouts se soulèvent et laissent
pénétrer des bouffées d'air humide; les coins se tordent dans toutes
les directions et battent contre la voiture.
Un éclair éclate presque dans la _britchka_ et nous aveugle, illuminant
pour une seconde le drap gris, les galons de nos coussins et la figure
de Volodia, qui s'est blotti dans un coin. En même temps, droit
au-dessus de ma tête, résonne un bruit sourd, majestueux; il semble
monter plus haut, toujours plus haut et s'étendre plus ample, toujours
plus ample, dans une gigantesque spirale; il enfle d'instant en instant
et s'abîme dans un écroulement formidable, écrasant, qui nous fait
involontairement trembler et retenir notre souffle.
«La colère de Dieu!» Que de poésie dans cette expression populaire!
Les roues tournent de plus en plus vite; Philippe agite impatiemment
les rênes; je devine aux mouvements de son dos et de celui de Vassili
qu'ils ont aussi peur que moi.
La _britchka_ glisse en bas de la descente et fait crier le pont de
bois; je n'ose pas remuer et j'attends de minute en minute notre fin à
tous.
Crac!...
Un des palonniers de la _britchka_, vient de se briser, et nous voilà
contraints de nous arrêter au milieu du pont, malgré les coups de
tonnerre qui se succèdent sans interruption et qui nous assourdissent!
J'appuie ma tête sur un des côtés de la _britchka_, et le cœur me
manque, mon souffle s'arrête pendant que je suis tous les mouvements
des gros doigts noirs de Philippe, qui serrent lentement un nœud et
égalisent les traits. De l'autre main, et en s'aidant du manche de son
fouet, le cocher pousse le bricolier à sa place.
Mon inquiétude, mes tourments et ma frayeur augmentent en proportion de
l'orage qui grandit, et, quand survient le moment imposant d'accalmie
qui précède d'habitude une nouvelle décharge d'électricité, mes
impressions deviennent si intenses, que je serais certainement mort
d'émotion si cet état avait duré un quart d'heure encore.
A cet instant même, il surgit tout à coup de dessous le pont un homme
vêtu seulement d'une chemise sale et trouée, le visage enflé et
stupide, la tête branlante et les cheveux coupés ras; il avait les
jambes tordues et grêles et tendait, sans se gêner, au milieu de la
_britchka_, son bras privé de main et terminé par un moignon rouge et
luisant.
«Do-o-nnez au pauvre, pour l'amour de Dieu! do-o-nnez au pauvre!» gémit
sa voix lamentable; et, à chaque mot, le mendiant se signait et nous
saluait profondément jusqu'à terre.
Il m'est impossible de rendre l'expression d'effroi qui me glaça le
cœur en ce moment. Un frisson courut dans mes cheveux, et mes yeux
étaient rivés sur le pauvre avec la fixité stupide de l'épouvante.
Vassili, qui est chargé de distribuer les aumônes en route, est occupé
à donner des instructions à Philippe pour consolider le palonnier, et
ce n'est que lorsque tout est prêt, et que le cocher a déjà rassemblé
les rênes, que Vassili sort quelque chose de sa poche de côté. La
_britchka_ s'ébranle de nouveau; mais à peine a-t-elle donné un tour
de roues, qu'un éclair éblouissant embrase tout le ravin sous nos
pieds et arrête brusquement les chevaux dans leur course. La lumière
électrique est accompagnée, sans même une seconde d'intervalle, par
un coup de tonnerre si formidable, qu'il semble que toute la voûte
des cieux s'écroule sur nos têtes. Le vent fait rage; la crinière et
la queue des chevaux, le manteau de Vassili, les coins du tablier
flottent désespérément dans la même direction, emportés par la rafale.
Sur la capote de la _britchka_ une grosse goutte de pluie tombe en
retentissant ... puis une seconde,... une troisième, une quatrième, et
aussitôt on dirait que quelqu'un bat du tambour sur nos têtes; puis,
tout autour de la voiture, résonne un bruit égal de pluie.
Je reconnais aux mouvements des coudes de Vassili qu'il délie sa
bourse, et, pendant tout ce temps, le mendiant ne cesse pas de se
signer et de nous saluer en répétant:
«Donnez, pour l'amour du Christ!»
Et il court si près des roues, que je crains à tout instant de voir la
_britchka_ lui passer sur le corps.
Enfin une monnaie de cuivre glisse devant nos yeux, et le pitoyable
individu en haillons, mouillé jusqu'à la moelle des os, fouetté par le
vent, s'arrête un moment au milieu de la route, perplexe et irrésolu,
et nous le perdons de vue.
La pluie, chassée obliquement par un vent impétueux, coule comme si
elle tombait d'un seau; des torrents ruissellent du manteau de frise de
Vassili dans la flaque d'eau trouble qui s'est formée sur le tablier de
cuir. La poussière, d'abord ramassée en pâtés, se transforme bientôt
en une boue liquide que pétrissent les roues; les cahots sont moins
fréquents, et, dans les ornières d'argile, s'étalent des ruisseaux
fangeux. Peu à peu les éclairs sont plus amples et moins vifs, et les
roulements du tonnerre n'éclatent plus aussi sonores au milieu du bruit
cadencé de la pluie.
Et bientôt la pluie même devient plus fine, les nuées commencent à se
partager en petits nuages moirés et s'éclaircissent par place; il se
fait une trouée à l'endroit où le soleil s'est caché, et, à travers la
traîne gris-perle de la plus grosse nuée, on distingue un petit pan
bleu pâle. Une minute après, un timide rayon de soleil brille déjà sur
les mares qui couvrent la route, à travers les lignes droites de fine
pluie qui tombent comme d'un crible, et sur l'herbe lustrée, lavée de
toute sa poussière.
La grosse nuée noire continue à courir aussi menaçante qu'avant, du
côté opposé de l'horizon; mais je ne la redoute plus. J'éprouve un
sentiment ineffable d'espérance et j'oublie ma terreur douloureuse. Mon
âme s'épanouit avec la nature rafraîchie et devenue souriante.
Vassili rejette en arrière le col de son manteau, ôte sa casquette et
la secoue; Volodia déboutonne le tablier de cuir; moi, j'avance la tête
hors de la _britchka_ et je bois avec avidité l'air frais et embaumé.
D'un côté de la route se trouve un vaste champ de blé d'automne, coupé
ici et là de fossés peu profonds; la terre humectée et la verdure
brillent et s'étendent en un tapis ombragé jusqu'au bord de l'horizon.
De l'autre côté du chemin, un petit bois de trembles, entremêlés de
noyers et de merisiers, reste immobile, plongé dans une extase de
bonheur; les branches, sans un frisson, laissent lentement retomber les
gouttes de pluie limpides sur les feuilles sèches d'antan.
De tous côtés, des alouettes huppées s'élancent dans les airs et
frétillent avec des chants joyeux, puis, aussitôt, se laissent choir
dans les champs.
Le suave parfum du bois, après cet orage de printemps, l'odeur du
bouleau, de la violette, de la morille, du merisier, des fanes,
m'enchantent au point, que je ne peux plus tenir dans la _britchka_; je
saute à bas, je bondis dans les buissons, et, bien que je sois aspergé
de gouttelettes, je cueille des branches humides de merisier en fleurs,
je m'en donne de petits coups dans le visage, et je m'enivre de leur
exquise senteur.
Je ne prends pas garde aux énormes plaques de boue qui se collent à
mes bottes, je ne m'aperçois pas que mes bas sont depuis longtemps
mouillés, je cours auprès de la portière du carrosse en criant:
«Lioubotchka! Katienka! Regardez comme c'est beau!»
Et je leur tends mon bouquet de merisier. Les jeunes filles poussent
des cris de joie; Mimi m'ordonne de me retirer pour ne pas me faire
écraser par la voiture; mais je répète à tue-tête:
«Sentez-le donc!... comme il sent bon!»
[Illustration]
CHAPITRE XVI
NOUVELLE MANIÈRE DE VOIR
Katienka était assise auprès de moi et suivait, pensive, sa belle tête
inclinée, la route poussiéreuse qui fuyait sous les roues.
Je la regardais en silence, surpris de voir pour la première fois sur
son visage rose une expression qui n'était pas celle d'un enfant.
«Nous arriverons bientôt à Moscou, lui dis-je, qu'est-ce que tu en
penses? Crois-tu que ce soit une grande ville?...
--Je ne sais pas, répondit-elle, par manière d'acquit.
--Cependant, quelle idée t'en fais-tu?... Crois-tu que Moscou est plus
grande que la ville que nous venons de traverser?
--Comment?
--Non, je ne dis rien.»
Ce sentiment d'intuition, qui fait qu'un homme devine la pensée d'un
autre et qui sert de lien à la conversation, fit comprendre à Katienka
que son indifférence me faisait de la peine; elle releva la tête et me
dit:
«Votre père ne vous a-t-il pas dit que nous devons demeurer chez votre
grand'mère?
--Oui, il m'a dit que grand'mère désire vivre avec nous, tout à fait.
--Et nous devons tous demeurer chez elle?
--Sans doute, tous. Nous aurons un appartement au second étage; papa
occupera l'aile de la maison, et nous dînerons tous ensemble au premier
avec grand'mère.
--Maman m'a dit que votre grand'mère est si _grande dame_ et si
irascible.
--No-o-on! Elle fait cette impression au premier abord. Elle est grande
dame, mais pas irascible; au contraire, elle est très bonne et très
gaie.... Si tu avais vu le bal qu'elle a donné, le jour de sa fête....
--Cependant, j'ai peur d'elle.... Et puis ... Dieu sait encore, si....»