qui se mêlait au parfum de l'encens et remplissait la pièce. Alors la
pensée que ce visage, qui quelques jours auparavant rayonnait de beauté
et de tendresse, ce visage de la personne que j'aimais par-dessus tout
au monde, était devenu un sujet d'épouvante, cette pensée me découvrit
pour la première fois la vérité dans toute son horreur brutale et
remplit mon âme d'un amer désespoir.
Ma mère n'était plus là, et cependant notre vie suivait toujours le
même train. Nous nous levions, nous nous couchions aux mêmes heures que
par le passé et dans les mêmes chambres; comme autrefois, nous prenions
le thé le matin et le soir; le dîner, le souper revenaient aux mêmes
intervalles; les tables et les chaises étaient à la même place, rien
dans la maison ni dans notre manière de vivre n'avait changé; mais elle
n'était pas là.
Il me semblait qu'après un tel malheur tout dans l'existence devait
être bouleversé; reprendre ainsi notre manière de vie accoutumée me
semblait une insulte à sa mémoire et me rappelait trop cruellement son
absence.
Je me souviens encore que, la veille de l'enterrement, après dîner,
j'ai eu sommeil, et je suis entré dans la chambre de Nathalia Savichna
avec l'idée de me coucher sur son lit, de me blottir dans le duvet
moelleux, sous sa courte-pointe ouatée.
Lorsque j'entrai, Nathalia Savichna était étendue sur sa couche et, à
ce que je crois, dormait; au bruit de mes pas elle se redressa, jeta en
arrière le fichu de laine qui enveloppait sa tête pour la préserver des
mouches, et, rajustant son bonnet, elle s'assit sur le bord du lit.
J'avais souvent l'habitude de venir, après le dîner, faire un somme sur
son lit; elle devina mon intention et se leva pour me céder la place.
«C'est vous, mon cher enfant? Vous êtes sans doute venu pour vous
reposer, couchez-vous.
--Non, Nathalia Savichna, répondis-je en arrêtant son bras: je ne suis
pas venu pour cela ... vous-même vous êtes fatiguée, et c'est vous qui
devez vous reposer.
--Non, petit père, j'ai assez dormi, dit-elle, quoique je susse très
bien qu'elle avait passé trois nuits blanches.... Et, ajouta-t-elle,
qui peut penser au sommeil dans un pareil moment? et elle soupira
profondément.
--Nathalia Savichna, lui dis-je en me penchant vers elle et en
m'asseyant sur le lit, est-ce que vous vous attendiez à ce malheur?»
Je connaissais la sincérité de son attachement, et c'était une
consolation pour moi de pleurer avec elle.
La vieille femme me regarda d'un air perplexe et intrigué. Évidemment
elle n'avait pas compris pour quel motif je lui posais cette question.
«Qui pouvait s'y attendre? répétai-je.
--Ah! mon petit père, reprit-elle avec un regard empreint de la plus
tendre compassion ... non seulement je ne m'y suis pas attendue, mais
à l'heure qu'il est je ne peux pas le croire.... C'était à moi de
partir et de laisser reposer mes vieux os. Eh bien! vois par où j'ai
passé. J'ai vu partir votre grand'père, d'heureuse mémoire, le prince
Nicolas Mikhaïlovitch; puis j'ai dû enterrer deux frères et ma sœur
Annouchka, et ils étaient tous plus jeunes que moi, et maintenant, mon
petit père, c'est évidemment pour me punir de mes péchés que je dois
_lui_ survivre aussi!
C'est sa sainte volonté! Il l'a prise parce qu'elle est digne de Lui,
et Lui, il recueille les bons.»
Cette idée si simple me frappa et me sembla douce; je me rapprochai
encore de Nathalia Savichna. Elle avait croisé les mains sur sa
poitrine et regardait le ciel; ses yeux humides et enfoncés exprimaient
une douleur intense, mais tranquille. Elle avait la ferme confiance que
Dieu ne l'avait pas séparée pour longtemps de celle sur qui elle avait
concentré, pendant un si grand nombre d'années, tout son amour.
«Oui, mon petit père, il me semble qu'il n'y a pas si longtemps que je
l'emmaillotais et qu'elle m'appelait _Nacha_. Je me rappelle comme elle
courait au devant de moi et, me passant ses menottes autour du cou,
m'embrassait en disant:
«Chère Nacha ..., ma belle, mon cher petit dindon....»
Et moi je badinais et je lui disais:
«Non, petite mère, vous ne m'aimez pas; bientôt vous serez grande et
vous vous marierez, et vous oublierez tout de suite votre Nacha....
Elle resta pensive et dit: «Non, j'aimerais mieux ne pas me marier
si je ne peux pas garder Nacha avec moi, je n'abandonnerai jamais
Nacha.... Eh bien, voilà qu'elle m'a abandonnée; elle n'a pas voulu
m'attendre.... Et comme elle m'aimait, cette pauvre défunte! Mais
qui n'aimait-elle pas? En vérité! petit père, vous ne pourrez jamais
oublier votre mère.... Ce n'était pas une femme, mais un ange du ciel.
Quand son âme sera entrée dans sa gloire, elle vous aimera encore de là
haut, et elle aura de la joie à vous contempler ici-bas....
--Pourquoi dites-vous, Nathalia Savichna, quand son âme sera entrée
dans sa gloire ... n'y est-elle pas déjà?
--Non, petit père, dit la vieille servante en baissant la voix et
en s'asseyant plus près de moi,--pour le moment son âme est encore
là....» Elle montrait le ciel et parlait dans un murmure, avec tant de
sentiment et de conviction, que je levai involontairement les yeux vers
le ciel, et, regardant les corniches du plafond, je me mis à chercher
je ne savais quoi, quelque chose. Nathalia Savichna reprit:
--Lorsque l'âme du juste monte au paradis, elle doit passer par
quarante épreuves, petit père; elle doit passer encore quarante jours
chez elle, dans sa maison.»
Elle me parla encore longtemps dans ce sens, avec autant de simplicité
et d'assurance que si elle m'avait raconté les choses les plus
ordinaires du monde, des choses qu'elle aurait vues, et sur le compte
desquelles il n'eût pu s'élever aucun doute. Je l'écoutais en retenant
mon souffle, et, sans comprendre tout à fait ce qu'elle me disait,
j'avais une confiance absolue en ses paroles.
«Oui, petit père, maintenant elle est ici, elle nous regarde; elle
écoute peut-être ce que nous disons.»
Et Nathalia Savichna inclina la tête et se tut. Elle saisit son châle
pour essuyer les larmes qui coulaient de ses yeux; puis, elle se leva,
et, me regardant droit dans les yeux, elle me dit d'une voix tremblante
d'émotion:
«Le Seigneur, par cette mort, m'a rapprochée de lui de bien des
degrés.... Que me reste-t-il à faire ici-bas? Pour qui vivrais-je? Qui
aimerais-je?
--Et nous? est-ce que vous ne nous aimez pas? lui demandai-je d'un ton
de reproche, en retenant difficilement mes larmes.
--Dieu sait combien je vous aime, mes chéris; mais je n'ai jamais aimé
personne comme je l'ai aimée, et je ne peux plus aimer ainsi....»
La voix lui manqua, et elle se détourna de moi pour sangloter tout haut.
Je ne songeais plus à dormir; nous pleurions sans parler et serrés l'un
contre l'autre.
Tout à coup Foka entra dans la chambre; en nous voyant ensemble il
s'arrêta sur le seuil de la porte, de crainte de nous déranger, et nous
regarda en silence et d'un air timide.
«Qu'est-ce que tu viens demander, cher Foka? demanda Nathalia Savichna
en essuyant ses larmes dans son châle.
--Une livre et demie de raisins, répondit le vieux serviteur, quatre
livres de sucre et trois livres de riz pour faire le _koutia_ (une
sorte de gâteau qu'on mange après l'office des morts).
--Tout de suite, tout de suite, petit père!» dit Nathalia Savichna.
Elle aspira d'abord une prise de tabac, puis se dirigea à pas
précipités vers le bahut. Les derniers vestiges de douleur, toutes
traces de notre conversation disparurent pendant qu'elle accomplissait
ses devoirs de femme de charge, bien qu'elle eût toujours l'air très
grave.
«A quoi bon quatre livres? dit-elle en rechignant, tout en pesant le
sucre, c'est assez de trois livres et demie.»
Et elle retira plusieurs morceaux de la balance.
«Et qu'est-ce que cela signifie?... Hier encore j'ai donné huit livres
de riz, et ils en redemandent!... Non, je n'en donnerai pas! Ce voleur
de cuisinier profite de ce que la maison est sens dessus dessous; et
il croit que je ne m'en apercevrai pas!... Non je ne laisserai pas
gaspiller le bien des seigneurs.... Je vous demande un peu!... huit
livres!
--Mais que faut-il faire? insista Foka, il déclare que tout a été
employé....
--Eh bien! prends alors!, prends! qu'il vole à son aise!...»
Je fus frappé de voir Nathalia Savichna passer sans transition d'un
sentiment touchant à une humeur querelleuse, et de la voir entrer, dans
des détails si minutieux.... Mais, à force d'y songer, j'ai compris ce
qui s'était passé dans son âme; elle avait assez de force de caractère
pour pouvoir remplir ses devoirs malgré son chagrin, et, en outre, la
force de l'habitude la ramenait à ses occupations quotidiennes. La
douleur l'avait si fortement saisie, qu'elle ne songeait même pas à la
manifester, et ne croyait nullement nécessaire, pour prouver combien
elle souffrait, de négliger les choses étrangères à sa peine; une
pareille idée ne lui serait même jamais venue.
L'amour-propre est un des sentiments les moins compatibles avec une
véritable douleur, et cependant il est si profondément ancré dans
la nature humaine, que la douleur la plus vive est rarement assez
puissante pour le bannir. L'amour-propre dans la douleur se manifeste
par le désir de faire voir qu'on est triste ou malheureux, ou de faire
preuve de fermeté, et ce vil désir, que nous ne nous avouons pas, ne
nous abandonne jamais, pas même dans la plus grande douleur, et lui
enlève sa puissance, sa dignité et sa sincérité.
Nathalia Savichna avait été si profondément frappée par son malheur
qu'il n'était plus resté dans son âme un seul désir personnel, et elle
continuait à vivre comme elle avait vécu jusque là, par la force de
l'habitude.
Après avoir remis à Foka les provisions, en lui rappelant de ne pas
oublier de faire préparer un gâteau pour le clergé de la paroisse, elle
le congédia, prit son bas à tricoter et s'assit près de moi.
Nous recommencâmes l'entretien interrompu, et de nouveau nous avons
pleuré ensemble pour essuyer encore une fois nos larmes.
C'était toujours la même conversation, les mêmes larmes tranquilles,
et les mêmes paroles résignées et pieuses, qui m'ont apporté tant de
consolation et d'allégement à ma souffrance.
Malheureusement nous fûmes bientôt séparés; trois jours après
l'enterrement, nous reprenions la route de Moscou, et je n'ai pas revu
Nathalia Savichna.
Grand'mère n'apprit la terrible nouvelle qu'à notre retour.
Sa douleur fut immense. On ne nous permit pas de voir grand'mère;
pendant toute la semaine, elle fut dans un état de prostration
complète. Les médecins craignirent pour sa vie, d'autant plus qu'elle
refusait tous les remèdes et repoussait toute nourriture.
Parfois, assise toute seule dans sa chambre, elle était prise tout à
coup d'un accès de rire nerveux auquel succédaient des sanglots sans
larmes; elle se tordait dans des convulsions et proférait des paroles
horribles et insensées. C'était la première grande épreuve qui la
frappait, et sa douleur était désespérée. Elle éprouvait le besoin
d'accuser quelqu'un de son malheur; et elle prononçait des imprécations
terribles, menaçant quelqu'un avec une véhémence extraordinaire. Dans
ces moments de paroxysme, elle sortait de son fauteuil, parcourait sa
chambre à grands pas, pour tomber ensuite évanouie.
Une fois j'ai pénétré dans son appartement; je la trouvai assise comme
d'ordinaire dans son fauteuil. Elle semblait calme, mais son regard
me frappa; ses yeux étaient légèrement ouverts, éteints, avec une
expression vague; elle me regardait fixement sans me voir. Ses lèvres
ébauchèrent lentement un sourire, et elle dit d'une voix tendre et
touchante: «Viens ici, mon ami, viens, mon ange!»
Je crus qu'elle s'adressait à moi, et je m'approchai d'elle; mais
évidemment ce n'était pas moi qu'elle voyait; elle disait:
«Ah! si tu savais, mon âme, comme j'ai souffert, et que je suis
contente que tu sois arrivée.»
Je compris qu'elle croyait voir maman, et je m'arrêtai; elle continua
en se fâchant:
«On m'a dit que tu es morte ... quelle bêtise! est-ce que tu peux
mourir avant moi?»
Et elle fut saisie d'un affreux rire nerveux.
Les êtres capables d'aimer fortement sont seuls capables de ressentir
de si fortes douleurs; mais ce besoin d'aimer est pour eux un antidote
contre la douleur et finit par les guérir. C'est pourquoi la nature
morale de l'homme est plus vivace que sa nature physique; la douleur ne
tue pas.
Au bout d'une semaine, grand'mère put pleurer, et les larmes la
soulagèrent. Sa première pensée, en revenant à elle, fut pour nous, et
l'amour qu'elle nous portait grandit encore. Nous ne quittions plus son
fauteuil; elle pleurait doucement en nous parlant de maman et en nous
comblant de caresses.
Personne, en voyant l'affliction de grand'mère, n'aurait pu supposer
qu'elle exagérait sa douleur. Sa manière de l'exprimer était énergique
et touchante; et pourtant la tristesse de Nathalia Savichna m'a fait
une beaucoup plus vive impression, et je suis, jusqu'à ce jour,
persuadé que personne n'a aimé si sincèrement et si purement ma mère,
et que personne ne l'a autant regrettée, que cet être aimant et naïf.
L'heureux temps de mon enfance finit avec la mort de ma mère, et une
nouvelle phase de ma vie commence, celle de l'adolescence.
Bien que je n'aie pas revu Nathalia Savichna, comme les souvenirs
qu'elle m'a laissés se rapportent au premier âge, et qu'ils ont eu
une grande et une bienfaisante influence sur le développement de ma
sensibilité, je veux dire encore quelques mots sur elle et raconter sa
mort avant de finir.
Après notre départ, à ce que m'ont raconté les gens qui sont restés
dans notre maison de campagne, elle souffrit beaucoup de n'avoir plus
rien à faire.
Sans doute tous les bahuts étaient restés sous sa garde, et elle ne
cessait de fouiller dedans, de remuer les choses qui s'y trouvaient
pour les suspendre, les déplacer; mais l'activité, qui avait toujours
rempli la maison seigneuriale et à laquelle Nathalia Savichna était
habituée, lui manquait beaucoup. Le chagrin que lui avait causé la
mort de notre mère, le changement qui survint dans son existence et
l'absence de soins développèrent en elle une maladie à laquelle la
pauvre femme était prédisposée. Juste une année après la mort de notre
mère, elle devint hydropique et fut contrainte de prendre le lit.
Elle n'avait pu supporter de vivre toute seule dans notre grande maison
de campagne déserte, sans amis, sans parents, et surtout elle souffrit
cruellement de se voir ainsi délaissée à ses derniers moments.
Les autres domestiques l'aimaient et la respectaient; mais elle n'avait
aucune relation d'amitié avec eux et s'en faisait gloire.
Elle pensait que, dans sa position de femme de charge, honorée de
la confiance de ses maîtres, et à qui incombe la surveillance non
seulement des bahuts, mais de toutes sortes de biens, toute familiarité
avec un des serviteurs de la maison l'entraînerait à des actes de
condescendance criminelle, en la rendant moins impartiale. Pour cette
raison, et peut-être aussi parce qu'il n'y avait en réalité rien de
commun entre elle et les autres domestiques, elle s'éloignait de
tous, en disant qu'il ne lui restait dans la maison ni _parrains_, ni
_parents_, et qu'elle ne permettrait à personne de gaspiller le bien de
ses maîtres.
Elle confiait à Dieu ses peines dans des prières brûlantes, et elle
trouvait là une consolation; mais parfois, dans ces moments de
faiblesse auxquels nous sommes tous sujets, et où nous avons besoin
de trouver la sympathie d'un être vivant, elle prenait sur son lit un
petit chien carlin qui lui léchait les mains, en fixant sur elle ses
yeux jaunes; elle lui parlait et pleurait en le caressant.
Quand le carlin commençait à gémir plaintivement, elle s'efforçait
de le consoler en disant: «Ne pleure pas, je sais, sans que tu me le
dises, que je vais mourir bientôt.»
Un mois avant sa mort, elle sortit de son bahut du calicot blanc, de la
mousseline blanche et des rubans roses; avec l'aide de la jeune fille
placée sous sa direction, elle confectionna une robe et un bonnet et
prit toutes les dispositions nécessaires pour son enterrement.
Elle passa soigneusement en revue tous les bahuts, l'inventaire en
main, et remit le tout à la garde de la femme de charge qui devait
prendre sa place. Elle sortit deux robes de soie et un vieux châle
dont grand'mère lui avait fait présent autrefois, ainsi que l'uniforme
militaire de grand'père qu'on lui avait également donné.
Les broderies et les galons de l'uniforme reluisaient comme s'ils
étaient neufs, et le drap n'avait pas été touché par les mites, tant
ils avaient été bien soignés.
Avant sa mort elle exprima le désir que la robe rose fût remise à
Volodia, pour qu'on lui en fit une robe de chambre, et que l'autre,
couleur ponceau et à carreaux, me fût donnée pour le même usage, tandis
que le châle devait appartenir à Lioubotchka. Elle léguait l'uniforme
au premier d'entre nous qui serait officier.
Tout le reste de son petit avoir et tout son argent, à l'exception
de quarante roubles, qu'elle réservait pour couvrir les frais
d'enterrement et payer les prières pour le repos de son âme, devait
revenir à son frère.
Ce frère, qui avait reçu sa liberté longtemps auparavant était un fort
mauvais sujet, et vivait loin de chez nous. Nathalia Savichna n'avait
conservé aucune relation avec lui.
Lorsqu'il reçut son héritage, qui ne se composait que de 25 roubles,
il refusa de croire que c'était là le produit des économies de sa
sœur. «Il est impossible, disait-il, qu'une vieille femme qui a
passé soixante ans dans une riche maison, ayant toutes choses entre les
mains, et qui a vécu avec parcimonie, gardant précieusement le moindre
chiffon, ne laisse après elle qu'une si maigre somme.»
Telle était cependant l'exacte vérité.
Nathalia Savichna souffrit cruellement de sa maladie. Pendant les
deux mois qui précédèrent sa mort, elle supporta ses maux avec une
résignation vraiment chrétienne, sans murmures et sans plaintes, se
contentant, selon son habitude, d'implorer Dieu dans ses souffrances.
Une heure avant sa fin, elle se confessa, avec une joie sereine, et
reçut l'extrême-onction.
Elle demanda à tous ceux qui l'entouraient de lui pardonner ses
offenses, et elle pria le père Vassili de nous dire à tous qu'elle ne
savait pas comment nous remercier pour nos bienfaits, et qu'elle nous
suppliait de lui pardonner si, par ignorance, il lui était arrivé de
nous faire de la peine.
La seule qualité dont elle se glorifia c'était sa fidélité à ses
maîtres.
«Pour voleuse, je ne l'ai jamais été, et je peux certifier que je n'ai
jamais touché à un fil appartenant à mes maîtres.»
Après avoir revêtu la robe qu'elle s'était préparée et le bonnet, elle
s'appuya du coude sur les oreillers et ne cessa jusqu'à son dernier
soupir de parler au prêtre. S'étant souvenue qu'elle n'avait rien
laissé pour les pauvres, elle sortit dix roubles de sa bourse et les
remit au pope pour les distribuer dans la paroisse; puis, elle se
signa, se renversa sur sa couche, en exhalant son dernier souffle avec
un sourire joyeux, et le nom de Dieu sur les lèvres.
Elle renonçait à la vie sans regret; la mort ne lui causait nul effroi,
elle la recevait comme un bienfait.
On dit cela souvent; mais il est bien rare que ce soit absolument vrai.
C'était le cas de Nathalia Savichna. Elle n'avait pas à redouter la
mort; elle mourait dans une foi inébranlable et après avoir accompli la
loi de l'Évangile.
Toute sa vie n'avait été qu'amour pur, désintéressé, et abnégation de
soi-même.
Sans doute ses croyances auraient pu être d'un ordre plus élevé, et sa
vie dirigée vers un but plus grand; mais, parce qu'elle s'est mue dans
une sphère plus étroite, cette âme pure est-elle moins digne d'amour et
d'admiration?
Elle a remporté dans son humble vie la plus grande des victoires: elle
est morte sans regret et sans crainte.
D'après son désir, on l'a enterrée tout près de la chapelle élevée sur
le tombeau de ma mère.
Le petit tertre couvert d'orties et de chardons sous lequel elle dort
est entouré d'une grille noire, et, en sortant de la chapelle, je
n'oublie jamais de m'incliner respectueusement devant cette tombe.
Parfois, je m'arrête silencieux entre la chapelle et la grille, et de
sombres pensées montent dans mon âme ... alors je me demande: «Est-ce
que la Providence ne m'aurait réuni dans cette vie à ces deux êtres que
pour me les faire éternellement regretter?»
[Illustration: UN ÉCLAIR ÉCLATA PRESQUE DANS LA «BRITCHKA».]
L'ADOLESCENCE
CHAPITRE XV
VOYAGE EN BRITCHKA
De nouveau, deux voitures attendent devant le perron de notre maison
à Pétrovskoë: l'une est un carrosse dans lequel Mimi, Katienka,
Lioubotchka et une femme de chambre prennent place, et Iakov, notre
intendant, lui-même, s'installe sur le siège; l'autre véhicule est une
_britchka_ où je m'assieds à côté de Volodia. Le valet, Vassili, nous
accompagne; c'est un serf récemment enlevé aux travaux des champs, pour
être employé au service de la maison.
Mon père, qui doit nous rejoindre à Moscou quelques jours plus tard,
est debout sur le perron, tête-nue, et fait des signes de croix sur le
carrosse et la _britchka_.
«Eh bien! que le Seigneur soit avec vous! crie-t-il, en route!»
Iakov et les cochers ôtent leurs chapeaux et se signent, (cette fois
nous voyageons avec nos propres chevaux).
«Hue, hue, allez, avec l'aide de Dieu!» crient-ils pour exciter leurs
bêtes.
Le carrosse et la _britchka_ commencent à sursauter sur la route
inégale, et les bouleaux de la grande avenue courent devant nous l'un
après l'autre.
Je ne ressens aucune tristesse; je suis tout entier, non à ce que je
quitte, mais à ce qui m'attend. A mesure que je m'éloigne des objets
auxquels se rattachent les douloureux souvenirs qui ont hanté mon
imagination jusqu'à ce jour, ces réminiscences perdent de leur vivacité
et font place à une joyeuse conscience de vie toute débordante de
force, de fraîcheur et d'espérance.
Il m'est rarement arrivé de passer plusieurs jours--je ne dirai pas
aussi gaiement, j'aurais eu honte de me livrer à la joie--mais d'une
manière aussi agréable, et avec un tel sentiment de bien-être, que
les quatre journées qu'a duré notre voyage. Je n'avais plus devant
les yeux ni la porte close de la chambre de maman, dont je ne pouvais
m'approcher sans tressaillir, ni le piano, muet maintenant, que
personne n'osait plus toucher et que nous regardions avec une sorte
de crainte, ni les tristes vêtements de deuil, qu'avaient remplacés
nos simples costumes de voyage; plus aucun de ces objets qui me
rappelaient trop vivement ma perte irréparable et réprimaient en moi
toute manifestation de vie, comme un outrage à la mémoire de celle
qui nous manquait. En route, au contraire, les points de vue changent
continuellement et des scènes variées attirent mon attention et la
distraient; puis, le spectacle de la nature printanière remplit mon
âme de sentiments joyeux, de satisfaction du présent et d'espérances
lumineuses pour l'avenir.
Le lendemain matin, à l'auberge, l'impitoyable et trop zélé
Vassili--c'est toujours le défaut des hommes qui entrent dans de
nouvelles fonctions--retira la couverture de mon lit et m'annonça qu'il
était temps de partir, que tout était prêt. J'eus beau parlementer,
avoir recours à la ruse, me fâcher, pour prolonger d'un quart d'heure
au moins mon doux sommeil du matin, rien n'y fit, et je devinai, au
visage décidé de Vassili, qu'il serait inexorable et tout prêt à
retirer vingt fois mon couvre-pied. Je sautai à bas du lit et je courus
dehors pour faire ma toilette dans la cour.
Dans l'antichambre, le samovar bout déjà, et Mitka, le postillon, est
devenu rouge comme une écrevisse à force de souffler sur les braises.
Le temps est humide et brumeux; on dirait qu'une vapeur monte des
fumiers gras. A l'orient, le soleil éclaire le ciel d'une lumière
éclatante et joyeuse, qui ruisselle sur les larges auvents des toits de
chaume, tout autour de la cour, et fait reluire la rosée.
J'aperçois nos chevaux attachés sous le rebord des toits, devant les
auges, et j'entends le bruit régulier de leur mastication. Un petit
chien noir, à la fourrure épaisse, roulé en boule depuis l'aube sur un
tas de fumier sec, s'étire paresseusement; puis, agitant la queue, part
en trottinant pour chercher une meilleure place dans un autre coin de
la cour.