Ce ne fut qu'en ce moment que je compris d'où provenait l'odeur âcre

qui se mêlait au parfum de l'encens et remplissait la pièce. Alors la

pensée que ce visage, qui quelques jours auparavant rayonnait de beauté

et de tendresse, ce visage de la personne que j'aimais par-dessus tout

au monde, était devenu un sujet d'épouvante, cette pensée me découvrit

pour la première fois la vérité dans toute son horreur brutale et

remplit mon âme d'un amer désespoir.

Ma mère n'était plus là, et cependant notre vie suivait toujours le

même train. Nous nous levions, nous nous couchions aux mêmes heures que

par le passé et dans les mêmes chambres; comme autrefois, nous prenions

le thé le matin et le soir; le dîner, le souper revenaient aux mêmes

intervalles; les tables et les chaises étaient à la même place, rien

dans la maison ni dans notre manière de vivre n'avait changé; mais elle

n'était pas là.

Il me semblait qu'après un tel malheur tout dans l'existence devait

être bouleversé; reprendre ainsi notre manière de vie accoutumée me

semblait une insulte à sa mémoire et me rappelait trop cruellement son

absence.

Je me souviens encore que, la veille de l'enterrement, après dîner,

j'ai eu sommeil, et je suis entré dans la chambre de Nathalia Savichna

avec l'idée de me coucher sur son lit, de me blottir dans le duvet

moelleux, sous sa courte-pointe ouatée.

Lorsque j'entrai, Nathalia Savichna était étendue sur sa couche et, à

ce que je crois, dormait; au bruit de mes pas elle se redressa, jeta en

arrière le fichu de laine qui enveloppait sa tête pour la préserver des

mouches, et, rajustant son bonnet, elle s'assit sur le bord du lit.

J'avais souvent l'habitude de venir, après le dîner, faire un somme sur

son lit; elle devina mon intention et se leva pour me céder la place.

«C'est vous, mon cher enfant? Vous êtes sans doute venu pour vous

reposer, couchez-vous.

--Non, Nathalia Savichna, répondis-je en arrêtant son bras: je ne suis

pas venu pour cela ... vous-même vous êtes fatiguée, et c'est vous qui

devez vous reposer.

--Non, petit père, j'ai assez dormi, dit-elle, quoique je susse très

bien qu'elle avait passé trois nuits blanches.... Et, ajouta-t-elle,

qui peut penser au sommeil dans un pareil moment? et elle soupira

profondément.

--Nathalia Savichna, lui dis-je en me penchant vers elle et en

m'asseyant sur le lit, est-ce que vous vous attendiez à ce malheur?»

Je connaissais la sincérité de son attachement, et c'était une

consolation pour moi de pleurer avec elle.

La vieille femme me regarda d'un air perplexe et intrigué. Évidemment

elle n'avait pas compris pour quel motif je lui posais cette question.

«Qui pouvait s'y attendre? répétai-je.

--Ah! mon petit père, reprit-elle avec un regard empreint de la plus

tendre compassion ... non seulement je ne m'y suis pas attendue, mais

à l'heure qu'il est je ne peux pas le croire.... C'était à moi de

partir et de laisser reposer mes vieux os. Eh bien! vois par où j'ai

passé. J'ai vu partir votre grand'père, d'heureuse mémoire, le prince

Nicolas Mikhaïlovitch; puis j'ai dû enterrer deux frères et ma sœur

Annouchka, et ils étaient tous plus jeunes que moi, et maintenant, mon

petit père, c'est évidemment pour me punir de mes péchés que je dois

_lui_ survivre aussi!

C'est sa sainte volonté! Il l'a prise parce qu'elle est digne de Lui,

et Lui, il recueille les bons.»

Cette idée si simple me frappa et me sembla douce; je me rapprochai

encore de Nathalia Savichna. Elle avait croisé les mains sur sa

poitrine et regardait le ciel; ses yeux humides et enfoncés exprimaient

une douleur intense, mais tranquille. Elle avait la ferme confiance que

Dieu ne l'avait pas séparée pour longtemps de celle sur qui elle avait

concentré, pendant un si grand nombre d'années, tout son amour.

«Oui, mon petit père, il me semble qu'il n'y a pas si longtemps que je

l'emmaillotais et qu'elle m'appelait _Nacha_. Je me rappelle comme elle

courait au devant de moi et, me passant ses menottes autour du cou,

m'embrassait en disant:

«Chère Nacha ..., ma belle, mon cher petit dindon....»

Et moi je badinais et je lui disais:

«Non, petite mère, vous ne m'aimez pas; bientôt vous serez grande et

vous vous marierez, et vous oublierez tout de suite votre Nacha....

Elle resta pensive et dit: «Non, j'aimerais mieux ne pas me marier

si je ne peux pas garder Nacha avec moi, je n'abandonnerai jamais

Nacha.... Eh bien, voilà qu'elle m'a abandonnée; elle n'a pas voulu

m'attendre.... Et comme elle m'aimait, cette pauvre défunte! Mais

qui n'aimait-elle pas? En vérité! petit père, vous ne pourrez jamais

oublier votre mère.... Ce n'était pas une femme, mais un ange du ciel.

Quand son âme sera entrée dans sa gloire, elle vous aimera encore de là

haut, et elle aura de la joie à vous contempler ici-bas....

--Pourquoi dites-vous, Nathalia Savichna, quand son âme sera entrée

dans sa gloire ... n'y est-elle pas déjà?

--Non, petit père, dit la vieille servante en baissant la voix et

en s'asseyant plus près de moi,--pour le moment son âme est encore

là....» Elle montrait le ciel et parlait dans un murmure, avec tant de

sentiment et de conviction, que je levai involontairement les yeux vers

le ciel, et, regardant les corniches du plafond, je me mis à chercher

je ne savais quoi, quelque chose. Nathalia Savichna reprit:

--Lorsque l'âme du juste monte au paradis, elle doit passer par

quarante épreuves, petit père; elle doit passer encore quarante jours

chez elle, dans sa maison.»

Elle me parla encore longtemps dans ce sens, avec autant de simplicité

et d'assurance que si elle m'avait raconté les choses les plus

ordinaires du monde, des choses qu'elle aurait vues, et sur le compte

desquelles il n'eût pu s'élever aucun doute. Je l'écoutais en retenant

mon souffle, et, sans comprendre tout à fait ce qu'elle me disait,

j'avais une confiance absolue en ses paroles.

«Oui, petit père, maintenant elle est ici, elle nous regarde; elle

écoute peut-être ce que nous disons.»

Et Nathalia Savichna inclina la tête et se tut. Elle saisit son châle

pour essuyer les larmes qui coulaient de ses yeux; puis, elle se leva,

et, me regardant droit dans les yeux, elle me dit d'une voix tremblante

d'émotion:

«Le Seigneur, par cette mort, m'a rapprochée de lui de bien des

degrés.... Que me reste-t-il à faire ici-bas? Pour qui vivrais-je? Qui

aimerais-je?

--Et nous? est-ce que vous ne nous aimez pas? lui demandai-je d'un ton

de reproche, en retenant difficilement mes larmes.

--Dieu sait combien je vous aime, mes chéris; mais je n'ai jamais aimé

personne comme je l'ai aimée, et je ne peux plus aimer ainsi....»

La voix lui manqua, et elle se détourna de moi pour sangloter tout haut.

Je ne songeais plus à dormir; nous pleurions sans parler et serrés l'un

contre l'autre.

Tout à coup Foka entra dans la chambre; en nous voyant ensemble il

s'arrêta sur le seuil de la porte, de crainte de nous déranger, et nous

regarda en silence et d'un air timide.

«Qu'est-ce que tu viens demander, cher Foka? demanda Nathalia Savichna

en essuyant ses larmes dans son châle.

--Une livre et demie de raisins, répondit le vieux serviteur, quatre

livres de sucre et trois livres de riz pour faire le _koutia_ (une

sorte de gâteau qu'on mange après l'office des morts).

--Tout de suite, tout de suite, petit père!» dit Nathalia Savichna.

Elle aspira d'abord une prise de tabac, puis se dirigea à pas

précipités vers le bahut. Les derniers vestiges de douleur, toutes

traces de notre conversation disparurent pendant qu'elle accomplissait

ses devoirs de femme de charge, bien qu'elle eût toujours l'air très

grave.

«A quoi bon quatre livres? dit-elle en rechignant, tout en pesant le

sucre, c'est assez de trois livres et demie.»

Et elle retira plusieurs morceaux de la balance.

«Et qu'est-ce que cela signifie?... Hier encore j'ai donné huit livres

de riz, et ils en redemandent!... Non, je n'en donnerai pas! Ce voleur

de cuisinier profite de ce que la maison est sens dessus dessous; et

il croit que je ne m'en apercevrai pas!... Non je ne laisserai pas

gaspiller le bien des seigneurs.... Je vous demande un peu!... huit

livres!

--Mais que faut-il faire? insista Foka, il déclare que tout a été

employé....

--Eh bien! prends alors!, prends! qu'il vole à son aise!...»

Je fus frappé de voir Nathalia Savichna passer sans transition d'un

sentiment touchant à une humeur querelleuse, et de la voir entrer, dans

des détails si minutieux.... Mais, à force d'y songer, j'ai compris ce

qui s'était passé dans son âme; elle avait assez de force de caractère

pour pouvoir remplir ses devoirs malgré son chagrin, et, en outre, la

force de l'habitude la ramenait à ses occupations quotidiennes. La

douleur l'avait si fortement saisie, qu'elle ne songeait même pas à la

manifester, et ne croyait nullement nécessaire, pour prouver combien

elle souffrait, de négliger les choses étrangères à sa peine; une

pareille idée ne lui serait même jamais venue.

L'amour-propre est un des sentiments les moins compatibles avec une

véritable douleur, et cependant il est si profondément ancré dans

la nature humaine, que la douleur la plus vive est rarement assez

puissante pour le bannir. L'amour-propre dans la douleur se manifeste

par le désir de faire voir qu'on est triste ou malheureux, ou de faire

preuve de fermeté, et ce vil désir, que nous ne nous avouons pas, ne

nous abandonne jamais, pas même dans la plus grande douleur, et lui

enlève sa puissance, sa dignité et sa sincérité.

Nathalia Savichna avait été si profondément frappée par son malheur

qu'il n'était plus resté dans son âme un seul désir personnel, et elle

continuait à vivre comme elle avait vécu jusque là, par la force de

l'habitude.

Après avoir remis à Foka les provisions, en lui rappelant de ne pas

oublier de faire préparer un gâteau pour le clergé de la paroisse, elle

le congédia, prit son bas à tricoter et s'assit près de moi.

Nous recommencâmes l'entretien interrompu, et de nouveau nous avons

pleuré ensemble pour essuyer encore une fois nos larmes.

C'était toujours la même conversation, les mêmes larmes tranquilles,

et les mêmes paroles résignées et pieuses, qui m'ont apporté tant de

consolation et d'allégement à ma souffrance.

Malheureusement nous fûmes bientôt séparés; trois jours après

l'enterrement, nous reprenions la route de Moscou, et je n'ai pas revu

Nathalia Savichna.

Grand'mère n'apprit la terrible nouvelle qu'à notre retour.

Sa douleur fut immense. On ne nous permit pas de voir grand'mère;

pendant toute la semaine, elle fut dans un état de prostration

complète. Les médecins craignirent pour sa vie, d'autant plus qu'elle

refusait tous les remèdes et repoussait toute nourriture.

Parfois, assise toute seule dans sa chambre, elle était prise tout à

coup d'un accès de rire nerveux auquel succédaient des sanglots sans

larmes; elle se tordait dans des convulsions et proférait des paroles

horribles et insensées. C'était la première grande épreuve qui la

frappait, et sa douleur était désespérée. Elle éprouvait le besoin

d'accuser quelqu'un de son malheur; et elle prononçait des imprécations

terribles, menaçant quelqu'un avec une véhémence extraordinaire. Dans

ces moments de paroxysme, elle sortait de son fauteuil, parcourait sa

chambre à grands pas, pour tomber ensuite évanouie.

Une fois j'ai pénétré dans son appartement; je la trouvai assise comme

d'ordinaire dans son fauteuil. Elle semblait calme, mais son regard

me frappa; ses yeux étaient légèrement ouverts, éteints, avec une

expression vague; elle me regardait fixement sans me voir. Ses lèvres

ébauchèrent lentement un sourire, et elle dit d'une voix tendre et

touchante: «Viens ici, mon ami, viens, mon ange!»

Je crus qu'elle s'adressait à moi, et je m'approchai d'elle; mais

évidemment ce n'était pas moi qu'elle voyait; elle disait:

«Ah! si tu savais, mon âme, comme j'ai souffert, et que je suis

contente que tu sois arrivée.»

Je compris qu'elle croyait voir maman, et je m'arrêtai; elle continua

en se fâchant:

«On m'a dit que tu es morte ... quelle bêtise! est-ce que tu peux

mourir avant moi?»

Et elle fut saisie d'un affreux rire nerveux.

Les êtres capables d'aimer fortement sont seuls capables de ressentir

de si fortes douleurs; mais ce besoin d'aimer est pour eux un antidote

contre la douleur et finit par les guérir. C'est pourquoi la nature

morale de l'homme est plus vivace que sa nature physique; la douleur ne

tue pas.

Au bout d'une semaine, grand'mère put pleurer, et les larmes la

soulagèrent. Sa première pensée, en revenant à elle, fut pour nous, et

l'amour qu'elle nous portait grandit encore. Nous ne quittions plus son

fauteuil; elle pleurait doucement en nous parlant de maman et en nous

comblant de caresses.

Personne, en voyant l'affliction de grand'mère, n'aurait pu supposer

qu'elle exagérait sa douleur. Sa manière de l'exprimer était énergique

et touchante; et pourtant la tristesse de Nathalia Savichna m'a fait

une beaucoup plus vive impression, et je suis, jusqu'à ce jour,

persuadé que personne n'a aimé si sincèrement et si purement ma mère,

et que personne ne l'a autant regrettée, que cet être aimant et naïf.

L'heureux temps de mon enfance finit avec la mort de ma mère, et une

nouvelle phase de ma vie commence, celle de l'adolescence.

Bien que je n'aie pas revu Nathalia Savichna, comme les souvenirs

qu'elle m'a laissés se rapportent au premier âge, et qu'ils ont eu

une grande et une bienfaisante influence sur le développement de ma

sensibilité, je veux dire encore quelques mots sur elle et raconter sa

mort avant de finir.

Après notre départ, à ce que m'ont raconté les gens qui sont restés

dans notre maison de campagne, elle souffrit beaucoup de n'avoir plus

rien à faire.

Sans doute tous les bahuts étaient restés sous sa garde, et elle ne

cessait de fouiller dedans, de remuer les choses qui s'y trouvaient

pour les suspendre, les déplacer; mais l'activité, qui avait toujours

rempli la maison seigneuriale et à laquelle Nathalia Savichna était

habituée, lui manquait beaucoup. Le chagrin que lui avait causé la

mort de notre mère, le changement qui survint dans son existence et

l'absence de soins développèrent en elle une maladie à laquelle la

pauvre femme était prédisposée. Juste une année après la mort de notre

mère, elle devint hydropique et fut contrainte de prendre le lit.

Elle n'avait pu supporter de vivre toute seule dans notre grande maison

de campagne déserte, sans amis, sans parents, et surtout elle souffrit

cruellement de se voir ainsi délaissée à ses derniers moments.

Les autres domestiques l'aimaient et la respectaient; mais elle n'avait

aucune relation d'amitié avec eux et s'en faisait gloire.

Elle pensait que, dans sa position de femme de charge, honorée de

la confiance de ses maîtres, et à qui incombe la surveillance non

seulement des bahuts, mais de toutes sortes de biens, toute familiarité

avec un des serviteurs de la maison l'entraînerait à des actes de

condescendance criminelle, en la rendant moins impartiale. Pour cette

raison, et peut-être aussi parce qu'il n'y avait en réalité rien de

commun entre elle et les autres domestiques, elle s'éloignait de

tous, en disant qu'il ne lui restait dans la maison ni _parrains_, ni

_parents_, et qu'elle ne permettrait à personne de gaspiller le bien de

ses maîtres.

Elle confiait à Dieu ses peines dans des prières brûlantes, et elle

trouvait là une consolation; mais parfois, dans ces moments de

faiblesse auxquels nous sommes tous sujets, et où nous avons besoin

de trouver la sympathie d'un être vivant, elle prenait sur son lit un

petit chien carlin qui lui léchait les mains, en fixant sur elle ses

yeux jaunes; elle lui parlait et pleurait en le caressant.

Quand le carlin commençait à gémir plaintivement, elle s'efforçait

de le consoler en disant: «Ne pleure pas, je sais, sans que tu me le

dises, que je vais mourir bientôt.»

Un mois avant sa mort, elle sortit de son bahut du calicot blanc, de la

mousseline blanche et des rubans roses; avec l'aide de la jeune fille

placée sous sa direction, elle confectionna une robe et un bonnet et

prit toutes les dispositions nécessaires pour son enterrement.

Elle passa soigneusement en revue tous les bahuts, l'inventaire en

main, et remit le tout à la garde de la femme de charge qui devait

prendre sa place. Elle sortit deux robes de soie et un vieux châle

dont grand'mère lui avait fait présent autrefois, ainsi que l'uniforme

militaire de grand'père qu'on lui avait également donné.

Les broderies et les galons de l'uniforme reluisaient comme s'ils

étaient neufs, et le drap n'avait pas été touché par les mites, tant

ils avaient été bien soignés.

Avant sa mort elle exprima le désir que la robe rose fût remise à

Volodia, pour qu'on lui en fit une robe de chambre, et que l'autre,

couleur ponceau et à carreaux, me fût donnée pour le même usage, tandis

que le châle devait appartenir à Lioubotchka. Elle léguait l'uniforme

au premier d'entre nous qui serait officier.

Tout le reste de son petit avoir et tout son argent, à l'exception

de quarante roubles, qu'elle réservait pour couvrir les frais

d'enterrement et payer les prières pour le repos de son âme, devait

revenir à son frère.

Ce frère, qui avait reçu sa liberté longtemps auparavant était un fort

mauvais sujet, et vivait loin de chez nous. Nathalia Savichna n'avait

conservé aucune relation avec lui.

Lorsqu'il reçut son héritage, qui ne se composait que de 25 roubles,

il refusa de croire que c'était là le produit des économies de sa

sœur. «Il est impossible, disait-il, qu'une vieille femme qui a

passé soixante ans dans une riche maison, ayant toutes choses entre les

mains, et qui a vécu avec parcimonie, gardant précieusement le moindre

chiffon, ne laisse après elle qu'une si maigre somme.»

Telle était cependant l'exacte vérité.

Nathalia Savichna souffrit cruellement de sa maladie. Pendant les

deux mois qui précédèrent sa mort, elle supporta ses maux avec une

résignation vraiment chrétienne, sans murmures et sans plaintes, se

contentant, selon son habitude, d'implorer Dieu dans ses souffrances.

Une heure avant sa fin, elle se confessa, avec une joie sereine, et

reçut l'extrême-onction.

Elle demanda à tous ceux qui l'entouraient de lui pardonner ses

offenses, et elle pria le père Vassili de nous dire à tous qu'elle ne

savait pas comment nous remercier pour nos bienfaits, et qu'elle nous

suppliait de lui pardonner si, par ignorance, il lui était arrivé de

nous faire de la peine.

La seule qualité dont elle se glorifia c'était sa fidélité à ses

maîtres.

«Pour voleuse, je ne l'ai jamais été, et je peux certifier que je n'ai

jamais touché à un fil appartenant à mes maîtres.»

Après avoir revêtu la robe qu'elle s'était préparée et le bonnet, elle

s'appuya du coude sur les oreillers et ne cessa jusqu'à son dernier

soupir de parler au prêtre. S'étant souvenue qu'elle n'avait rien

laissé pour les pauvres, elle sortit dix roubles de sa bourse et les

remit au pope pour les distribuer dans la paroisse; puis, elle se

signa, se renversa sur sa couche, en exhalant son dernier souffle avec

un sourire joyeux, et le nom de Dieu sur les lèvres.

Elle renonçait à la vie sans regret; la mort ne lui causait nul effroi,

elle la recevait comme un bienfait.

On dit cela souvent; mais il est bien rare que ce soit absolument vrai.

C'était le cas de Nathalia Savichna. Elle n'avait pas à redouter la

mort; elle mourait dans une foi inébranlable et après avoir accompli la

loi de l'Évangile.

Toute sa vie n'avait été qu'amour pur, désintéressé, et abnégation de

soi-même.

Sans doute ses croyances auraient pu être d'un ordre plus élevé, et sa

vie dirigée vers un but plus grand; mais, parce qu'elle s'est mue dans

une sphère plus étroite, cette âme pure est-elle moins digne d'amour et

d'admiration?

Elle a remporté dans son humble vie la plus grande des victoires: elle

est morte sans regret et sans crainte.

D'après son désir, on l'a enterrée tout près de la chapelle élevée sur

le tombeau de ma mère.

Le petit tertre couvert d'orties et de chardons sous lequel elle dort

est entouré d'une grille noire, et, en sortant de la chapelle, je

n'oublie jamais de m'incliner respectueusement devant cette tombe.

Parfois, je m'arrête silencieux entre la chapelle et la grille, et de

sombres pensées montent dans mon âme ... alors je me demande: «Est-ce

que la Providence ne m'aurait réuni dans cette vie à ces deux êtres que

pour me les faire éternellement regretter?»

[Illustration: UN ÉCLAIR ÉCLATA PRESQUE DANS LA «BRITCHKA».]

L'ADOLESCENCE

CHAPITRE XV

VOYAGE EN BRITCHKA

De nouveau, deux voitures attendent devant le perron de notre maison

à Pétrovskoë: l'une est un carrosse dans lequel Mimi, Katienka,

Lioubotchka et une femme de chambre prennent place, et Iakov, notre

intendant, lui-même, s'installe sur le siège; l'autre véhicule est une

_britchka_ où je m'assieds à côté de Volodia. Le valet, Vassili, nous

accompagne; c'est un serf récemment enlevé aux travaux des champs, pour

être employé au service de la maison.

Mon père, qui doit nous rejoindre à Moscou quelques jours plus tard,

est debout sur le perron, tête-nue, et fait des signes de croix sur le

carrosse et la _britchka_.

«Eh bien! que le Seigneur soit avec vous! crie-t-il, en route!»

Iakov et les cochers ôtent leurs chapeaux et se signent, (cette fois

nous voyageons avec nos propres chevaux).

«Hue, hue, allez, avec l'aide de Dieu!» crient-ils pour exciter leurs

bêtes.

Le carrosse et la _britchka_ commencent à sursauter sur la route

inégale, et les bouleaux de la grande avenue courent devant nous l'un

après l'autre.

Je ne ressens aucune tristesse; je suis tout entier, non à ce que je

quitte, mais à ce qui m'attend. A mesure que je m'éloigne des objets

auxquels se rattachent les douloureux souvenirs qui ont hanté mon

imagination jusqu'à ce jour, ces réminiscences perdent de leur vivacité

et font place à une joyeuse conscience de vie toute débordante de

force, de fraîcheur et d'espérance.

Il m'est rarement arrivé de passer plusieurs jours--je ne dirai pas

aussi gaiement, j'aurais eu honte de me livrer à la joie--mais d'une

manière aussi agréable, et avec un tel sentiment de bien-être, que

les quatre journées qu'a duré notre voyage. Je n'avais plus devant

les yeux ni la porte close de la chambre de maman, dont je ne pouvais

m'approcher sans tressaillir, ni le piano, muet maintenant, que

personne n'osait plus toucher et que nous regardions avec une sorte

de crainte, ni les tristes vêtements de deuil, qu'avaient remplacés

nos simples costumes de voyage; plus aucun de ces objets qui me

rappelaient trop vivement ma perte irréparable et réprimaient en moi

toute manifestation de vie, comme un outrage à la mémoire de celle

qui nous manquait. En route, au contraire, les points de vue changent

continuellement et des scènes variées attirent mon attention et la

distraient; puis, le spectacle de la nature printanière remplit mon

âme de sentiments joyeux, de satisfaction du présent et d'espérances

lumineuses pour l'avenir.

Le lendemain matin, à l'auberge, l'impitoyable et trop zélé

Vassili--c'est toujours le défaut des hommes qui entrent dans de

nouvelles fonctions--retira la couverture de mon lit et m'annonça qu'il

était temps de partir, que tout était prêt. J'eus beau parlementer,

avoir recours à la ruse, me fâcher, pour prolonger d'un quart d'heure

au moins mon doux sommeil du matin, rien n'y fit, et je devinai, au

visage décidé de Vassili, qu'il serait inexorable et tout prêt à

retirer vingt fois mon couvre-pied. Je sautai à bas du lit et je courus

dehors pour faire ma toilette dans la cour.

Dans l'antichambre, le samovar bout déjà, et Mitka, le postillon, est

devenu rouge comme une écrevisse à force de souffler sur les braises.

Le temps est humide et brumeux; on dirait qu'une vapeur monte des

fumiers gras. A l'orient, le soleil éclaire le ciel d'une lumière

éclatante et joyeuse, qui ruisselle sur les larges auvents des toits de

chaume, tout autour de la cour, et fait reluire la rosée.

J'aperçois nos chevaux attachés sous le rebord des toits, devant les

auges, et j'entends le bruit régulier de leur mastication. Un petit

chien noir, à la fourrure épaisse, roulé en boule depuis l'aube sur un

tas de fumier sec, s'étire paresseusement; puis, agitant la queue, part

en trottinant pour chercher une meilleure place dans un autre coin de

la cour.

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 8 / 14 段