depuis deux semaines; sa mère est aussi en visite je ne sais où.
Cette jeune fille me prouve par ses attentions la sincérité de son
attachement. Elle me confie tous ses secrets de cœur. Avec sa belle
tête, son bon naturel et sa jeunesse on pourrait en faire une femme
excellente à tous égards, si elle se trouvait entre de bonnes mains;
malheureusement, dans le monde qu'elle fréquente, à en juger par ce
qu'elle en raconte, elle sera perdue.
«Lioubotchka voulait t'écrire elle-même; mais elle a déchiré sa
troisième feuille de papier en disant: «Je sais que papa est fort
moqueur, si je fais la moindre faute, il la signalera à tout le monde.»
«Katienka est toujours gentille, Mimi est toujours bonne et
mélancolique.
«Maintenant, parlons de choses sérieuses. Tu m'écris que tes affaires
ne vont pas bien cet hiver et que tu auras besoin de l'argent qui me
revient de mes propriétés. Il me semble étrange que tu aies besoin de
demander mon consentement. Est-ce que ce qui m'appartient n'est pas à
toi?
«Tu es si bon, cher ami, que, de crainte de me chagriner, tu me caches
la véritable situation de tes affaires; mais je devine que tu as
beaucoup perdu au jeu, et, je te le jure, je ne m'en afflige pas. Si
tu peux arranger cette affaire, ne t'en mets plus en peine, je t'en
prie, et ne te tourmente pas pour rien.
«Je me suis habituée à ne point faire fond, pour les enfants, non
seulement sur ce que tu peux gagner au jeu, mais encore, ne m'en
veuille pas, sur ta propre fortune.
«Tes gains me font aussi peu de plaisir, que tes pertes, de chagrin;
la seule chose qui me désole, c'est ta malheureuse passion pour le
jeu, qui me ravit une partie de ta tendresse et m'oblige à te dire des
vérités amères.... Dieu sait combien j'en souffre.... Je ne cesse de
l'implorer pour qu'il nous sauve ... non pas de la misère (qu'est-ce
que c'est que la misère?) mais de cette horrible éventualité qu'un
jour les intérêts de nos enfants seront en conflit avec les nôtres, et
que je serai forcée de les défendre....
«Jusqu'à ce jour le Seigneur a exaucé ma prière, tu n'as pas dépassé
cette limite au delà de laquelle nous serions contraints de sacrifier
une fortune qui n'est plus à nous, mais à nos enfants ... ou ... je
n'ose pas y arrêter ma pensée ... mais ce malheur affreux nous menace
toujours.... Oui, c'est une terrible croix que Dieu nous fait porter à
l'un et à l'autre.
«Tu m'écris encore au sujet des enfants, et tu reviens à notre ancien
sujet de division; tu me pries de consentir à ce que mes enfants
entrent dans un pensionnat. Tu connais mes préventions contre ce mode
d'éducation....
«Je ne sais pas, cher ami, si tu seras de mon avis; mais je te prie en
tout cas, et pour l'amour de moi, de me donner la promesse que, tant
que je vivrai et même après ma mort, si Dieu juge bon de nous séparer,
tu ne mettras pas tes enfants en pension.
«Tu m'écris que tu seras obligé de te rendre à Saint-Pétersbourg pour
affaires. Que Dieu soit avec toi, cher ami! va et reviens vite. Nous
nous ennuyons tous sans toi. Le printemps est d'une beauté admirable;
on a déjà enlevé la double porte du balcon; l'allée qui conduit à la
serre est sèche depuis quatre jours, les pêchers sont en fleurs, il n'
y a plus de neige que par places, les hirondelles sont de retour, et
Lioubotchka vient de m'apporter les premières fleurs de la saison.
«Le médecin déclare que, dans trois jours, je serai tout à fait
rétablie, et que je pourrai aller prendre l'air au jardin et me
chauffer au soleil d'avril....
«Au revoir, cher ami, ne te fais pas de souci, je t'en prie, à cause
de ma santé, ni au sujet de tes pertes au jeu; boucle vite tes
affaires et viens passer tout l'été ici avec les enfants.
«J'ai des projets ravissants pour cet été, il ne manque que toi pour
les réaliser....»
La suite de la lettre était écrite en français sur un bout de papier,
d'une écriture lisible mais inégale.
«Ne crois pas un mot de ce que je t'ai dit au sujet de ma santé; nul
ne soupçonne la gravité de mon mal. Je sais que je ne me lèverai pas
de ce lit. Ne perds pas un instant, viens immédiatement et amène les
enfants.
«Peut-être me sera-t-il donné de les revoir et de les bénir encore une
fois; c'est mon unique et suprême désir....
«Je comprends quel coup je te donne, mais comment te l'épargner?
Tôt ou tard, de ma main ou d'une autre, tu l'aurais également reçu;
tâchons de supporter ce malheur avec fermeté et avec confiance en la
miséricorde de Dieu.... Soumettons-nous à sa volonté.
«Ne vois pas dans ce que je t'écris les rêveries d'une imagination
malade; au contraire, mes idées sont très nettes en ce moment, et
je suis tout à fait calme. Ne cherche pas à te rassurer par le vain
espoir qu'il n'y a là que les pressentiments trompeurs d'une âme
faible. Non, je sens, je sais, et je le sais, parce que Dieu a voulu
me le révéler,--je sais qu'il ne me reste que très peu de temps à
vivre.
«Mon amour pour toi et mes enfants finirait-il avec ma vie? Non,
je sens que c'est impossible; j'en suis trop pénétrée en ce moment
pour penser que ce sentiment, sans lequel je ne peux pas comprendre
l'existence, pourra jamais cesser. Mon âme ne peut pas exister sans
son amour pour vous, et je sens qu'elle vivra toujours; le fait qu'un
sentiment comme mon amour ne pourrait pas exister s'il devait un jour
finir, me donne cette douce persuasion.
«Je ne serai plus avec vous; mais je suis fermement persuadée que mon
amour ne vous abandonnera jamais, et cette pensée est si consolante
pour mon cœur, que j'attends sans crainte et avec tranquillité la
mort qui s'approche.
«Je suis calme; Dieu sait que j'ai toujours regardé et que je regarde
la mort comme un passage à une vie meilleure; mais pourquoi les larmes
me serrent-elles la gorge? Pourquoi priver les enfants de leur mère
chérie? Pourquoi te porter un coup si rude et si inattendu? Pourquoi
dois-je mourir, quand votre amour remplissait ma vie d'une félicité
sans bornes?
«Que sa sainte volonté soit faite!
«Les larmes m'empêchent d'écrire. Peut-être ne te verrai-je plus. Je
te remercie, mon ami adoré, pour tout le bonheur que tu m'as donné
dans cette vie; je prierai Dieu pour qu'il te récompense.
«Adieu, cher ami, rappelle-toi, quand je ne serai plus là, que mon
amour ne t'abandonnera jamais....
«Adieu, Volodia, adieu, mon ange, adieu Benjamin, mon Nicolinka....
«Est-il possible qu'un jour ils puissent m'oublier!...»
Cette lettre renfermait un petit billet de Mimi, dont voici le contenu:
«Les tristes pressentiments qu'exprime notre chère malade ne sont que
trop confirmés par les paroles du médecin. Hier, dans la nuit, elle
m'a priée d'envoyer cette lettre. Comme je croyais qu'elle parlait
dans le délire, j'ai attendu jusqu'au matin, puis je l'ai décachetée
pour y joindre ces lignes; pendant que je l'ouvrais, Nathalia
Nicolaevna me fit demander ce que j'avais fait de cette lettre et
m'ordonna de la brûler si je ne l'avais pas encore expédiée. Elle ne
cesse de m'entretenir de cette lettre et déclare qu'elle vous fera
mourir de chagrin.... Ne remettez pas votre départ, si vous voulez
revoir cet ange avant qu'il nous ait quittés. Excusez ce griffonnage,
je n'ai pas dormi de trois nuits. Vous savez combien j'aime Nathalia
Nicolaevna.»
Nathalia Savichna m'a raconté depuis, qu'après avoir écrit la première
partie de sa lettre, maman la posa près d'elle sur sa petite table et
s'endormit.
«Moi-même, ajoutait Nathalia Savichna, je me suis endormie dans mon
fauteuil, et le bas que je tricotais a glissé de mes doigts. Une heure
plus tard j'entendis vaguement, dans mon sommeil, qu'elle se parlait à
elle-même. J'ouvris les yeux, et je vis ma chère colombe assise dans
son lit, les mains croisées et les larmes coulant à flots de ses yeux:
«Tout est fini,» dit-elle, en cachant son visage dans ses mains.
«Je m'élançai pour lui demander: «Qu'avez-vous?»
«Ah! Nathalia Savichna, me dit-elle, si vous saviez qui je viens de
voir!
«J'eus beau la questionner, elle ne dit plus rien, me priant seulement
d'avancer la petite table, et elle écrivit de nouveau; puis elle m'a
ordonné de cacheter la lettre devant elle et de l'expédier. Depuis, son
état n'a fait qu'empirer.»
Le 25 avril, la berline s'arrêtait devant le perron de notre maison, à
Pétrovskoë.
A notre départ de Moscou, mon père semblait préoccupé, et, lorsque
Volodia lui demanda si maman était malade, il le regarda tristement et
fit un signe de tête affirmatif. Dans le cours du voyage, mon père se
tranquillisa beaucoup. Mais, à mesure que nous approchions, son visage
prenait une expression de plus en plus anxieuse; il appela, de la
voiture, Foka, qui accourut tout essoufflé.
«Où est Nathalia Nicolaevna?» demanda mon père d'une voix mal assurée
et les larmes aux yeux.
Le bon vieux serviteur nous jeta un regard à la dérobée et, baissant
les yeux, ouvrit la porte de l'antichambre, se détourna et répondit:
«Voici le sixième jour que Madame n'est pas sortie de sa chambre.»
Milka accourut joyeusement vers mon père et bondit en jappant, pour
lui lécher les mains. Le pauvre animal, comme je l'ai appris depuis,
ne cessait de gémir depuis que maman était tombée malade. Mon père le
repoussa et entra dans le salon, et ensuite dans la chambre des divans
qui donnait sur la chambre à coucher et qu'il traversa sur la pointe
des pieds et en retenant son souffle. Son inquiétude se manifestait de
plus en plus, il se signa avant de poser la main sur la poignée de la
porte qui était fermée à clé.
Au même instant, Mimi accourut du corridor; elle n'était pas coiffée,
et on la voyait tout en larmes.
«Ah! Pierre Alexandrovitch, dit-elle à voix basse, avec l'expression
d'un désespoir sincère, et, en voyant mon père tourner le loquet, elle
ajouta: «On ne peut pas passer par là ... l'entrée est ici.»
Elle nous introduisit dans la lingerie; dans le corridor se trouvait
Akime, l'idiot, dont les grimaces nous faisaient toujours rire; mais,
en ce moment-là, bien loin de nous divertir, la vue de son visage d'une
impassibilité stupide nous frappa plus douloureusement que tout le
reste.
Dans la lingerie, deux jeunes servantes, occupées à un ouvrage à
l'aiguille, se levèrent à notre entrée et nous saluèrent avec une
expression empreinte d'une si profonde tristesse, que j'en fus atterré.
Après avoir traversé la chambre de Mimi, mon père ouvrit la porte de la
pièce où était la malade, et nous fit entrer.
A droite de la porte étaient deux fenêtres recouvertes de châles.
Devant une de ces croisées était assise Nathalia Savichna, les lunettes
sur le nez et tricotant. Au lieu de nous embrasser selon son habitude,
elle se contenta de se soulever à moitié, nous regarda un peu à travers
ses lunettes, et les larmes coulèrent à flots de ses yeux. Je fus
vivement impressionné, en voyant que toutes les personnes que nous
approchions se mettaient à pleurer en nous apercevant, bien qu'elles
fussent très calmes avant notre entrée.
A gauche de la porte était un paravent, et derrière ce paravent, le
lit de la malade, une petite table, une armoire vitrée remplie de
médicaments et un grand fauteuil où sommeillait le médecin.
Auprès du lit se tenait une jeune fille blonde d'une beauté
remarquable, vêtue d'une matinée blanche, les manches un peu relevées;
elle posait de la glace sur la tête de ma mère, ce qui m'empêchait de
voir le visage de maman.
Cette jeune fille était _la belle Flamande_ mentionnée dans la lettre
de ma mère et qui devait plus tard jouer un grand rôle dans notre
famille.
Aussitôt qu'elle nous aperçut, elle retira une main du front de la
malade et se mit à rajuster les plis de sa robe de chambre sur sa
poitrine, tout en disant: «Elle est assoupie!»
J'étais profondément affligé en cet instant, et néanmoins je remarquai,
malgré moi, les moindres détails de cette scène. La chambre était
plus qu'à moitié obscure et sentait la menthe, l'eau de cologne, la
camomille et les gouttes de Hofmann.
Cette odeur me frappa tellement, qu'à l'heure qu'il est, il me suffit
d'y penser, sans même que mon odorat en soit frappé, pour que mon
imagination me reporte dans cette pièce sombre et étouffée et évoque
les plus petits détails de cette heure terrible.
Les yeux de ma mère étaient ouverts, mais elle ne voyait rien.
Oh! je n'oublierai jamais ce regard, dans son effrayante fixité,
exprimant une indicible souffrance.
On nous emmena aussitôt, mon frère et moi.
[Illustration: PRÈS DU PETIT PONT, LES CHEVAUX SE SONT EMBOURBÉS.]
Voici comment Nathalia Savichna m'a décrit plus tard les derniers
moments de ma mère:
«Après qu'on vous eût fait sortir de la chambre, elle se débattit
encore longtemps, ma chère belle colombe! On aurait dit que quelque
chose l'étouffait. Ensuite elle enfouit la tête dans ses oreillers et
s'assoupit lentement, tranquillement, comme un ange du ciel. Je me suis
éloignée un instant pour voir pourquoi l'on n'apportait pas la potion,
et, quand je suis revenue vers ma chérie, elle avait tout renversé
autour d'elle, et appelait sans cesse votre père; il se pencha sur
elle, mais elle n'avait plus la force de parler, à peine ouvrait-elle
les lèvres, qu'il s'en échappait des gémissements: «Mon Dieu! Seigneur!
les enfants! je veux voir les enfants!» J'ai voulu aller vous chercher;
mais le médecin ne l'a pas permis, disant que cela augmenterait son
angoisse. Alors elle se contenta de lever sa petite main et de la
baisser aussitôt.... Que voulait-elle dire par ce signe? Dieu le
sait!... Moi, je crois qu'elle a voulu vous bénir bien qu'absents,
puisque Dieu n'a pas voulu permettre qu'elle eût la joie de revoir ses
enfants avant de mourir.... Enfin, ma chère colombe se souleva un peu,
et, d'une voix dont le souvenir me fait mal, s'écria: «Sainte Mère! ne
les abandonnez pas....» En ce moment son mal remonta vers le cœur
... on lisait dans ses yeux une souffrance horrible, la pauvre petite!
Elle retomba sur les coussins, saisit le drap entre ses dents, et les
larmes, les larmes, mon petit père, coulaient, coulaient....
--Et après?» demandai-je.
Nathalia Savichna ne pouvait plus parler; elle se détourna et pleura
amèrement.
Ma mère est morte dans d'affreuses souffrances.
CHAPITRE XIV
LA DOULEUR
Le lendemain, tard dans la soirée, je voulus jeter un dernier regard
sur elle; après avoir vaincu un sentiment d'effroi, involontaire,
j'ouvris doucement la porte et me glissai, sur la pointe des pieds,
dans la salle.
Au milieu, sur la table, était posée la bière; il ne restait des
cierges que des lumignons qui fondaient dans les candélabres d'argent.
Dans un coin écarté de la pièce était assis le sacristain; il lisait,
d'une voix monotone et basse, la prière des morts.
Je restai interdit sur le seuil et je regardais; mais j'étais troublé,
et mes larmes obscurcissaient ma vue au point que je ne pus rien
distinguer. Tout se confondait étrangement: la lumière, le brocart,
le velours, les grands candélabres d'argent, l'oreiller rose orné de
dentelles, le bonnet de rubans, et au milieu, dans ce fouillis, quelque
chose de transparent, couleur de cire. Je montai sur une chaise pour
mieux voir le visage; mais de ma place je ne pus rien distinguer que ce
même objet d'une pâleur d'ivoire. Était-ce là le visage de ma mère? Je
ne pouvais le croire.
Je me mis à le contempler fixement, et peu à peu je commençai à
reconnaître les traits familiers et si chers. J'eus un tressaillement
d'horreur en acquérant la certitude que c'était bien elle. Pourquoi
ses yeux clos sont-ils si enfoncés? Pourquoi cette pâleur livide? Et
sur la joue cette tache noirâtre sous la peau transparente? Pourquoi
l'expression du visage est-elle si rigide et si froide? Pourquoi les
lèvres sont-elles décolorées, et pourquoi leur pli noble et majestueux
exprime-t-il une paix tellement surnaturelle, qu'en les regardant, je
sens un frisson glacé courir le long de mon dos et dans mes cheveux?...
Et plus je regardais, plus je sentais qu'une force mystérieuse
et invincible rivait mes yeux à ce visage sans vie Je ne pouvais
les détacher, et cependant mon imagination évoquait des tableaux
resplendissants de vie et de bonheur. J'oubliais que ce corps inanimé
qui gisait devant moi, et sur lequel je fixais un regard stupide, comme
sur un objet qui n'avait rien de commun avec mes souvenirs, ce cadavre,
c'était _elle!_
Je me la représentais dans des situations variées, mais toujours
vivante, joyeuse, souriante; puis, tout à coup, un trait quelconque de
ce pâle visage frappait mes yeux, le sentiment de l'horrible réalité
me revenait, je frissonnais, sans pouvoir arracher mes yeux de ce
spectacle.
Et, de nouveau, les rêves se substituaient à la réalité, jusqu'à ce
que la conscience de cette réalité revînt encore une fois détruire mes
rêves. Puis la lassitude s'empara de mon imagination, elle cessa de
me bercer d'illusions, et le sentiment de ce qui m'entourait disparut
aussi; je tombai dans l'assoupissement et l'oubli.
Je ne sais combien de temps je suis resté dans cet état; je ne saurais
dire en quoi il consistait; je sais seulement que, pendant quelques
instants, j'ai perdu le sentiment de mon existence, et que j'ai éprouvé
une félicité céleste d'une suavité qu'on ne peut rendre, et pourtant
triste.
Peut-être qu'en prenant son vol vers un monde meilleur, sa belle âme
a jeté un regard de compassion sur cette terre où elle nous laissait;
elle a vu ma douleur et, se laissant retomber jusqu'à moi sur les ailes
de l'amour, elle est venue avec un sourire céleste me consoler et me
bénir.
Le bruit de la porte qui grinçait sur ses gonds me ramena à la réalité;
c'était un sacristain qui entrait pour relever le veilleur. Ma première
pensée, en le voyant, fut toute personnelle; il va me prendre pour un
enfant sans cœur qui est monté sur une chaise par espiéglerie ou
par curiosité, car je ne suis pas en larmes, et ma pose n'a rien de
touchant! Sur ces réflexions je me signai, je saluai le corps et je me
mis à pleurer.
Quand j'évoque maintenant mes impressions, je découvre que cet instant
d'oubli complet de moi-même et de tout ce qui m'entourait fut un moment
de véritable douleur. Avant et après l'enterrement, je n'ai pas cessé
de pleurer et d'être triste, mais je me rappelle cette douleur à ma
honte, parce qu'elle était toujours entachée d'un sentiment égoïste.
Tantôt je tenais à montrer que j'étais plus affligé que les autres,
tantôt je me préoccupais de l'effet que je pouvais produire; je
m'abandonnais à une curiosité sans objet, qui me portait à observer
minutieusement le bonnet de Mimi et le visage des personnes présentes.
Je me méprisais de n'être pas exclusivement absorbé par mon chagrin,
et je m'efforçais de dissimuler tous mes autres sentiments; c'est
pourquoi ma tristesse n'était pas sincère et manquait de naturel. En
outre, j'avais de la satisfaction à sentir combien j'étais malheureux;
je cherchais à aviver en moi la conscience de mon malheur, et cette
préoccupation égoïste tuait en moi, plus que toute autre chose, la
véritable douleur.
Après avoir passé la nuit dans un sommeil lourd et tranquille, comme
c'est ordinairement le cas après une forte secousse, je me réveillai
avec des yeux secs et des nerfs plus calmes.
A dix heures, on nous fit appeler pour le service funèbre qu'on
célébrait avant l'enlèvement du corps. Toute la chambre mortuaire était
remplie par les gens de la maison et les paysans qui étaient venus
rendre leurs derniers devoirs à leur maîtresse. Pendant l'office je
pleurai beaucoup, je me signai et me prosternai jusqu'à terre, mais au
fond je restai assez froid; je pensais involontairement à mon demi-frac
neuf qui me serrait sous les aisselles, je songeais à ne point salir
mon pantalon aux genoux, et je faisais des réflexions sur tous les
assistants.
Mon père était debout au chevet de la bière; son visage était blanc
comme son mouchoir, et il faisait un effort évident pour retenir ses
larmes.
Sa taille élevée, serrée dans un habit noir, sa figure pâle et
expressive, ses mouvements gracieux et aisés comme toujours, soit qu'il
se signât, qu'il saluât, qu'il prît de la terre en sa main, qu'il reçût
la cire de la main du prêtre, ou qu'il s'approchât du cercueil, toute
son attitude faisait beaucoup d'effet, et je ne sais pourquoi tout ce
qui attirait l'attention sur lui me causait du déplaisir.
Mimi était appuyée contre le mur et semblait pouvoir à peine se tenir
sur ses pieds; sa robe était froissée et couverte de plumes, son
bonnet, de côté; ses yeux gonflés étaient rouges, sa tête oscillait,
sans cesse ébranlée par des sanglots déchirants, et elle cachait son
visage dans son mouchoir ou dans ses mains.
J'eus l'impression qu'elle dérobait ainsi sa figure, pour se reposer
un instant de ses larmes simulées. Je me souvins que, la veille, elle
avait dit que la mort de notre mère était pour elle un coup dont elle
ne se relèverait pas, qu'elle perdait tout en la perdant, mais que cet
ange (c'est ainsi qu'elle désignait maman) ne l'avait pas oubliée, et
qu'avant sa mort elle avait exprimé le désir d'assurer pour toujours
l'avenir de Mimi et celui de sa fille. Elle versait des larmes amères
en parlant ainsi, et peut-être ses regrets étaient-ils sincères, mais
ils n'étaient pas sans mélange.
Lioubotchka, dans une petite robe noire, couverte de crêpe, la tête
baissée et inondée de larmes, regardait de temps en temps la bière, et
son visage n'exprimait qu'une terreur enfantine.
Katienka se tenait à côté de sa mère, et, bien que son jeune visage eût
les traits allongés, il était rose et frais comme de coutume.
La nature ouverte de Volodia était franche jusque dans la douleur; il
était tour à tour pensif, les regards fixés sur un objet quelconque, ou
ses lèvres s'allongeaient dans une courbe, et il se mettait à se signer
et se prosternait à la hâte.
Toutes les personnes étrangères qui assistaient au service funèbre
m'étaient insupportables. Les phrases de condoléance qu'elles
débitaient à mon père: «_elle_ sera plus heureuse dans le ciel que sur
cette terre....» m'étaient non moins désagréables.
De quel droit parlaient-elles de ma mère? de quel droit la
pleuraient-elles? Quelques-unes, en parlant de nous, disaient «les
orphelins», comme si nous ne savions pas qu'on appelle ainsi les
enfants privés de leur mère! Mais il y a des gens qui aiment à être les
premiers à vous donner un nom nouveau, comme on s'empresse de dire:
«Madame» à une nouvelle mariée.
Dans un coin, à l'extrémité de la salle, et à demi cachée par la porte
entr'ouverte du buffet, une vieille femme à cheveux blancs se tenait
à genoux et courbée. Les mains jointes et les yeux levés, elle ne
pleurait point, elle priait. Son âme s'élevait à Dieu, elle l'implorait
de la joindre à celle qu'elle avait aimée par-dessus toutes choses
ici-bas; et elle croyait fermement que sa prière serait bientôt exaucée.
«Voilà celle qui l'a sincèrement aimée!» me dis-je à part moi, et j'eus
honte de moi-même.
Le service funèbre était terminé; le visage de la morte était
découvert, et tous les assistants, l'un après l'autre, la famille
exceptée, défilaient devant le cercueil et baisaient la main de la
défunte.
L'une des dernières personnes était une paysanne qui tenait par la
main une très jolie petite fille de cinq ans qu'elle avait amenée là,
Dieu sait pourquoi! Au moment où elle s'approchait à son tour de la
bière, je laissai tomber par mégarde mon mouchoir tout mouillé, et
je me baissai pour le ramasser; au même instant mes oreilles furent
frappées par un cri si terrible et si perçant, qui exprimait une telle
épouvante, que de ma vie je ne l'oublierai, même si je devais vivre
cent ans; à l'heure qu'il est, quand je me le rappelle, un frisson
glacé court dans tout mon être.
Je levai précipitamment la tête; sur un tabouret, devant le cercueil,
se tenait la même paysanne, retenant de force entre ses bras la
fillette qui se débattait, en agitant ses menottes, rejetant en arrière
son visage effaré, et fixant ses yeux écarquillés sur le visage de la
défunte, en criant d'une voix effrayante et surnaturelle. Je poussai un
cri d'une voix, je crois encore plus terrible, et je courus hors de la
chambre.
[Illustration: «A L'HEURE QU'IL EST JE NE PEUX PAS LE CROIRE.»]