Le sang-froid avec lequel il parlait d'une chose qui me paraissait

d'une si grande importance, me tranquillisa un peu; je me rendis à la

hâte au salon, oubliant tout à fait que j'avais ce gant mutilé sur la

main gauche.

Je m'approchai à la dérobée du fauteuil de grand'mère, et, la tirant

doucement par sa mantille, je lui dis à voix basse:

«Grand'mère, que faut-il faire, nous n'avons pas de gants?

--Quoi, mon ami?

--Nous n'avons pas de gants, répétai-je en me serrant contre elle et en

posant les mains sur les bras du fauteuil.

--Et ça qu'est-ce que c'est? reprit grand'mère en saisissant ma main

gauche.

--Voyez, ma chère, dit-elle en s'adressant à Mme Valakhine, voyez comme

ce jeune homme s'est fait beau pour danser avec votre fille?»

Grand'mère tenait ferme ma main en l'air et regarda d'un air

interrogatif toutes les personnes présentes, jusqu'à ce que la

curiosité générale fût satisfaite, et que tout le monde partît d'un

éclat de rire.

J'aurais été très contrarié si Serge m'avait vu dans cette situation,

tout honteux. Je m'efforçai en vain de retirer ma malencontreuse

main; mais Sonitchka se mit à rire si gaiement que les larmes lui

montèrent aux yeux, et que toutes ses boucles voltigèrent autour de

son visage devenu encore plus rose. Je ne ressentais plus de honte,

j'avais compris que son rire était trop franc et trop naturel pour être

moqueur; au contraire, nous avions ri ensemble et en nous regardant,

c'était assez pour nous rapprocher l'un de l'autre.

L'épisode du gant, qui aurait pu se terminer mal, servit à me mettre

à mon aise dans la compagnie que je redoutais entre toutes, celle du

salon; le sentiment de ma timidité avait disparu.

Les timides souffrent parce qu'ils sont dans le doute sur l'opinion que

les autres ont d'eux; aussitôt que cette opinion s'est manifestée, même

à leur désavantage, leur malaise cesse.

Que Sonitchka était jolie en dansant le quadrille, avec le jeune prince

si gauche! Elle était mon vis-à-vis. Comme elle souriait gentiment

en me tendant sa petite main dans la «chaîne», avec quelle grâce ses

boucles blondes se soulevaient et retombaient en mesure à chaque pas,

et comme elle faisait naïvement les jetés de ses mignons pieds! A

la cinquième figure, lorsque ma partenaire, sans tenir compte de la

mesure, s'élança en avant sans moi, et que je me disposais à danser

tout seul, Sonitchka serra les lèvres d'un air grave et regarda d'un

autre côté. Mais elle s'inquiétait à tort; j'exécutai bravement mon

«chassé en avant», «chassé en arrière», «balancé», et, au moment où

je passai devant elle, je lui montrai, pour l'amuser, mon gant. Elle

poussa un éclat de rire prolongé et fit ses pas avec encore plus de

grâce. Il me souvient encore que, lorsque nous fîmes la grande ronde,

elle inclina la tête et, sans lâcher ma main, gratta du bout de son

gant son fin petit nez. Toutes ces scènes sont encore devant mes yeux

maintenant, et j'entends encore le quadrille de la _Fille du Danube_,

aux sons duquel nous avons dansé.

Sonitchka m'accorda le second quadrille. Dès que je me trouvai assis à

côté d'elle, je ressentis un cruel embarras, et je ne savais plus de

quoi lui parler. Quand mon silence se fut prolongé plus qu'il n'est

permis, je craignis que Sonitchka me prît pour un imbécile, et je

résolus de lui prouver le contraire, coûte que coûte.

«Vous habitez toujours Moscou? lui demandai-je enfin; et sur sa réponse

affirmative, je continuai:

«Moi, je n'ai pas encore fréquenté la capitale.»

Je comptais surtout sur l'effet de ce mot _fréquenté_; je sentais

cependant que, malgré ce commencement brillant qui révélait une

connaissance approfondie de la langue française, il ne m'était pas

possible de soutenir la conversation sur ce ton. Ce n'était pas encore

notre tour de danser, et nous étions déjà retombés dans le silence. Je

regardai ma partenaire avec inquiétude, pour voir quelle impression

j'avais produite sur elle, et j'attendis qu'elle me vînt en aide.

«Où avez-vous trouvé ce drôle de gant?» me demanda-t-elle tout à coup.

Cette question me combla de joie, et je me sentis plus léger.

Je lui expliquai que ce gant appartenait à Karl Ivanovitch, et je fis

avec une pointe d'ironie le portrait de mon maître; je dis combien il

était drôle quelquefois, par exemple, quand il ôtait son bonnet rouge,

et de quelle manière, un jour, en montant à cheval, il tomba et plongea

dans un étang, etc.

[Illustration: LORSQUE NOUS FIMES LA GRANDE RONDE]

Le quadrille passa si vite que c'est à peine si nous nous en aperçûmes.

Tout cela était fort beau; mais qu'est-ce qui avait pu me pousser à

parler ironiquement de ce bon Karl Ivanovitch? Sonitchka aurait-elle eu

moins bonne opinion de moi si j'avais parlé de mon maître avec toute

l'affection et le respect qui remplissaient mon cœur?

Le quadrille terminé, Sonitchka me dit «merci» avec tant d'expression,

qu'elle avait l'air de penser que je méritais véritablement ses

remercîments. J'étais enchanté, hors de moi de bonheur, et je ne me

reconnaissais plus.

«Non, me disais-je, il n'y a plus rien qui puisse m'embarrasser, et

je me promenais allègrement dans la salle; maintenant, je suis prêt à

tout!»

Serge vint me demander de lui servir de vis-à-vis.

«Bon, lui répondis-je, bien que je n'aie pas de dame, mais j'en

trouverai une.»

Je jetai sur toute la salle un coup d'œil décidé, et je remarquai

que toutes les dames étaient engagées, à l'exception d'une grande

demoiselle, debout près de la porte du salon. Un grand jeune homme se

dirigeait vers elle pour l'inviter, à ce que je supposai, et il n'était

plus qu'à deux pas d'elle, tandis que je me trouvais à l'autre bout de

la salle!

En un clin d'œil je glissai légèrement sur le parquet, je franchis

la distance qui me séparait de la jeune fille, et, tout en faisant ma

révérence, je la priai d'une voix ferme de m'accorder cette contre

danse.

La grande demoiselle me sourit d'un air protecteur et me tendit la

main; le grand jeune homme resta sans danseuse.

J'avais si bien conscience de ma supériorité, que je ne fis pas même

attention au dépit que manifesta le jeune homme; j'appris plus tard

qu'il avait demandé qui était ce gamin ébouriffé qui lui avait soufflé

sa dame sous son nez?

Le jeune homme à qui j'avais enlevé sa dame pour la contredanse, ouvrit

la polka-masourka. Il bondit de sa place, en tenant sa danseuse par la

main, et, au lieu de faire le «pas de basque» que nous avait appris

Mimi, il courut tout bonnement en avant; arrivé à l'angle de la salle,

il s'arrêta, écarta les jambes, frappa du talon sur le parquet, fit une

pirouette en sautant et courut plus loin.

Comme je n'avais pas trouvé de dame pour cette danse, je m'étais assis

derrière le haut fauteuil de grand'mère, d'où je regardais.

«Qu'est-ce qu'il fait donc? me demandai-je, ce n'est pas ce que Mimi

nous a enseigné; elle assurait que la masourka doit se danser sur la

pointe des pieds en glissant et avec des ronds de jambe, mais je vois

qu'ici on la danse tout autrement!... Voilà les Ivine et Étienne qui

ne font, ni les uns ni les autres, le pas de basque. Volodia sait déjà

faire comme eux.... Et Sonitchka ... qu'elle est jolie quand elle

danse!»

J'étais tout joyeux.

La masourka touchait à sa fin; déjà des messieurs et des dames âgés

prenaient congé de grand'mère et partaient; les laquais se faufilaient

entre les danseurs, portant des brassées de vêtements dans les

arrière-chambres. Grand'mère était lasse, elle parlait avec effort et

en traînant; les musiciens recommencèrent mollement, pour la trentième

fois, le même air. La grande demoiselle, avec laquelle j'avais dansé,

exécutait une figure; elle m'aperçut, et, quand elle eut fini, elle

s'avança vers moi, avec un sourire perfide, tenant par la main

Sonitchka et une des nombreuses sœurs d'Étienne; évidemment elle

voulait se rendre agréable à grand'mère.

«Rose ou ortie? me demanda-t-elle.

--Ah! tu es là? dit grand'mère en se retournant, va danser, mon petit

ami, va.»

A ce moment, j'avais plus envie de me tapir sous le fauteuil de

grand'mère que d'accepter l'invitation de mon ancienne partenaire, mais

comment motiver mon refus?

Je me levai, je choisis _la rose_ en regardant timidement Sonitchka.

Avant que j'eusse le temps de revenir à moi, une main gantée de blanc

glissa dans la mienne, et la princesse, avec son plus gracieux sourire,

se mit en route et m'entraîna vers les danseurs, sans se douter que je

ne savais au monde que faire de mes pieds.

Je savais que le pas de basque serait déplacé, inconvenant et pouvait

me rendre même ridicule; mais les sons familiers de la masourka, en

frappant mon tympan, communiquèrent aux nerfs acoustiques une impulsion

déterminée, et ceux-ci la transmirent à mes pieds, qui, contrairement

à ma volonté et à la surprise générale, se mirent à faire des ronds de

jambe en se tenant sur la pointe.

Pour mettre fin à cette situation pénible, je m'arrêtai avec

l'intention d'exécuter les mêmes mouvements que j'avais trouvés si

gracieux, lorsque le jeune homme de la première paire avait dansé. Mais

au moment où j'écartais les pieds pour bondir en avant, la princesse se

mit à courir autour de moi, en regardant mes pieds, avec une expression

de curiosité et d'étonnement stupides.

Ce regard me paralysa. Je me troublai tant et si bien, qu'au lieu de

danser, je me mis à piétiner sur place d'une manière grotesque et qui

ne s'harmonisait ni avec la mesure, ni avec quoi que ce soit; puis je

restai court.

Tous les yeux se dirigeaient sur moi, remplis les uns de surprise, les

autres de curiosité; quelques personnes souriaient d'un air moqueur,

d'autres semblaient compatir à mon embarras, grand'mère restait seule

impassible.

«Il ne faut pas danser quand vous ne savez pas,» dit tout à coup mon

père, d'une voix courroucée, à mon oreille, et, me poussant doucement

de côté, il prit la main de ma danseuse et fit avec elle la figure à

l'ancienne mode, et à l'approbation unanime des spectateurs, puis il la

ramena à sa place.

Ah! qu'il me tardait de voir la fin de cette masourka! Dans mon

angoisse, je criai à part moi:

«Mon Dieu! Pourquoi me mets-tu à une si rude épreuve?... Je le vois,

tout le monde me méprise et me méprisera toujours.... Le chemin de

l'amitié, des honneurs m'est fermé maintenant.... Tout est perdu!

«Pourquoi, pendant que je dansais, Volodia m'a-t-il fait des signes que

tout le monde a pu voir, et qui ne me servaient à rien? Pourquoi cette

vilaine princesse s'est-elle mise à examiner mes pieds?

«Pourquoi Sonitchka.... Oh! non, elle est toujours gentille, mais

pourquoi a-t-elle souri aussi? Pourquoi papa a-t-il rougi et m'a-t-il

saisi par la main? Est-ce que lui aussi, il a eu honte de moi? Oh!

c'est terrible! Si maman avait été ici, elle n'aurait pas rougi de son

Nicolinka....»

Et mon imagination s'envola au loin, vers cette chère image; je revis

le pré devant la maison, les grands tilleuls dans le jardin, l'eau pure

du petit lac au-dessus duquel planent les hirondelles, le ciel bleu sur

lequel flottent des nuages blancs, transparents, les meules de foin

odorant; les souvenirs irisés de ces joies paisibles se pressaient dans

mon cerveau troublé....

CHAPITRE XII

APRÈS LA MASOURKA

Au souper, le jeune homme qui avait dansé le premier la masourka vint

prendre place à notre table d'enfants; il m'honora d'une attention

toute spéciale, ce qui aurait grandement flatté mon amour-propre, si,

après ma déconfiture, j'avais pu être sensible à quoi que ce soit.

Mais ce jeune homme voulait à tout prix ramener ma gaieté; il me

provoquait à folâtrer avec lui, m'appelait «un brave», et, quand les

grandes personnes ne nous voyaient pas, il remplissait mon verre de

vin et m'obligeait à le vider. Vers la fin du souper, lorsque le

maître d'hôtel me versa seulement un quart de verre à champagne d'une

bouteille enveloppée dans une serviette, il protesta en insistant

pour qu'il m'en donnât davantage, puis il me força de le boire d'un

trait; aussitôt une douce chaleur se répandit dans tout mon corps, je

ressentis une vive sympathie pour mon jovial protecteur, et je me mis à

rire sans raison.

Tout à coup l'orchestre joua de nouveau dans la salle de danse, et

tout le monde se leva de table. Mon amitié pour le grand jeune homme

en resta là; il retourna auprès des grandes personnes, et, comme je ne

pouvais pas le suivre, je me rapprochai de Mme Valakine, très curieux

d'entendre ce qu'elle disait à sa fille.

Sonitchka implorait d'une voix suppliante:

«Encore une demi-heure!

--Impossible, je t'assure, mon ange.

--Pour me faire plaisir, je t'en prie, continuait la jeune fille en

caressant sa mère.

--Mais seras-tu contente demain si j'ai mal à la tête? demanda

Mme Valakine sans pouvoir réprimer un sourire imprudent.

--Tu permets! tu permets, nous resterons! s'écria Sonitchka en sautant

de joie.

--Que faire avec toi? Eh bien! va, dansez ... voici un cavalier tout

trouvé,» ajouta-t-elle en me désignant.

Sonitchka me donna la main, et nous courûmes dans la salle.

La présence de Sonitchka et sa gaieté, jointes à l'influence du

verre de champagne, m'avaient fait oublier tout à fait ma récente

mésaventure. Je me livrai à toutes sortes de gambades plus drôles

l'une que l'autre; tantôt j'imitais le cheval, courant au petit trot

et relevant fièrement les pieds, ou le mouton qui s'emporte contre le

chien, et je trépignais sur place, je riais de tout mon cœur, sans

m'inquiéter de l'impression que je faisais sur les spectateurs.

Sonitchka riait aussi sans interruption, et, entre autres, d'un vieux

monsieur qui, après avoir étendu son mouchoir à terre, levait lentement

les pieds et faisait semblant d'avoir beaucoup de peine à sauter

par-dessus, et elle se tint presque les côtes, lorsque je fis de grands

bonds jusqu'au plafond, pour lui montrer mon adresse.

En traversant le cabinet de grand'mère, je me regardai dans le miroir;

je vis un petit garçon dont le visage était en sueur, les cheveux

hérissés, et dont le toupet se tenait tout droit, mais l'expression

générale de cette physionomie était si bonne, si gaie, si débordante de

santé et de vie, que je me plus à moi-même.

«Si j'étais toujours comme je suis maintenant, pensai-je, je pourrais

encore plaire....»

Mais, lorsque je portai de nouveau les yeux sur le joli visage de ma

partenaire, je remarquai qu'il avait le même air de gaieté, de santé

et d'insouciance qui m'avait tant charmé chez moi, et, en outre, une

gracieuse et douce beauté, dont l'absence me remplit de dépit contre

ma propre image. Je compris qu'il était absurde de ma part de vouloir

captiver un être aussi charmant.

Je ne pouvais attendre la réciprocité, et je n'y songeai même pas;

mon âme débordait de joie sans cela. Je ne comprenais pas qu'on pût

demander un bonheur plus grand que celui dont ce sentiment remplissait

mon cœur, et qu'on pût souhaiter autre chose que de le voir durer

éternellement.

J'étais heureux! mon cœur palpitait comme un pigeon qui bat des

ailes; je sentais mon sang affluer sans cesse vers lui, et je me

sentais pris d'une douce envie de pleurer.

Dans le corridor, quand nous sortîmes du salon, je me dis: Comme je

serais heureux si je pouvais passer toute ma vie avec elle, dans un

recoin obscur, ignorés de tout le monde!

«N'est-ce pas, Sonitchka, c'était très gai aujourd'hui? lui murmurai-je

d'une voix basse et tremblante, puis je hâtai le pas, effrayé, moins de

ce que j'avais exprimé, que de ce que j'aurais voulu dire.

--Oui ... très gai! répondit-elle en tournant vers moi sa tête, avec

une expression si sincère et si bonne, que je me rassurai aussitôt.

--Mais si vous saviez comme je suis ... j'aurais voulu dire:

malheureux, mais je dis par timidité: comme je regrette de penser que

vous allez partir bientôt, et que je ne vous reverrai pas.

--Pourquoi ne nous reverrons-nous pas? dit-elle en regardant le bout

de ses petits souliers, et en promenant ses doigts le long du paravent

près duquel nous passions; tous les mardis et tous les vendredis, je me

promène avec maman sur le boulevard Tversky.... Est-ce que vous ne vous

promenez jamais?

--Sans doute, je demanderai qu'on nous y conduise mardi prochain; et,

si on ne veut pas, j'irai tout seul, sans chapeau ... je connais le

chemin.

--Savez-vous, dit tout d'un coup Sonitchka, il y a des jeunes garçons

qui viennent à la maison et à qui je dis _tu_; disons-nous _tu_.

Veux-tu?» ajouta-t-elle en secouant sa petite tête et en me regardant

dans les yeux.

Malgré cette invitation, je ne réussis pas de toute la soirée à placer

le _tu_ dans une seule phrase, bien que je composasse mentalement sans

cesse de longues phrases où le _tu_ revenait plusieurs fois. Je n'avais

pas le courage de les dire. «Veux-tu» résonnait à mes oreilles tout le

temps et m'enivrait; je ne voyais que Sonitchka.

Je remarquai par quel mouvement gracieux elle releva ses boucles,

les jeta derrière les oreilles et découvrit la partie du front et

des tempes que je n'avais pas encore vue; je regardai comment on

l'emmitouflait dans le châle vert, si haut, que je ne voyais plus que

le bout de son petit nez, et que, si elle n'avait pas pratiqué avec

ses doigts rosés une petite ouverture pour la bouche, elle courait

le risque d'être étouffée; je me rappelle comment elle descendit

l'escalier avec sa mère et, arrivée au bas, se retourna vivement vers

nous, inclina la tête et disparut derrière la porte.

Volodia, les Ivine, le jeune prince Étienne, moi, nous étions tous

épris de Sonitchka; nous nous tenions sur l'escalier pour la suivre des

yeux jusqu'au dernier moment. A qui son dernier salut était-il destiné?

Je l'ignore; mais, en cet instant, je ne doutais pas qu'il fût pour moi.

Ce soir-là, en prenant congé de mes amis, je parlai à Serge sans aucun

trouble, même je lui serrai la main un peu froidement. Je ne sais s'il

a compris qu'il venait de perdre ma préférence, car il se montra très

indifférent, mais il a dû regretter le pouvoir qu'il exerçait sur moi.

Je devenais pour la première fois infidèle dans mes affections, et,

pour la première fois, je goûtai la douceur d'aimer. J'étais heureux de

pouvoir échanger un sentiment d'amitié qui m'était devenu une habitude,

contre un nouveau sentiment plein de mystère et de charme.

Et enfin, cesser d'aimer pour aimer encore, n'est-ce pas aimer deux

fois plus qu'avant?

Une fois dans mon lit, je me pris à songer: «Comment ai-je pu aimer

Serge si longtemps et si passionnément?... Non, il n'a jamais compris

ni su apprécier mon affection, il ne l'a jamais méritée.... Tandis

que Sonitchka!... quelle douceur!... «_Veux-tu?_» Je me soulevai et

me représentai vivement son gracieux visage, puis je ramenai les

couvertures sur ma tête, m'enveloppant de tous côtés. Enfin, lorsqu'il

n'y eut plus une seule ouverture, je me blottis dans le nid que je

venais de faire, et je me berçai dans mes rêves et dans mes souvenirs.

Les yeux immobiles et fixés sur la doublure de ma courte-pointe, je

voyais Sonitchka aussi nettement qu'une heure auparavant, quand nous

étions ensemble; je lui parlais, et cet entretien me procurait un

plaisir indicible, car ces mots: _tu, toi, avec toi_ revenaient sans

cesse.

Ces rêves étaient si vivants, que je ne pouvais m'endormir, tenu en

éveil par une douce émotion. J'éprouvai le besoin d'épancher auprès de

quelqu'un les effusions de mon bonheur.

«Chérie! m'écriai-je presque à haute voix en me retournant brusquement

de l'autre côté.--Volodia, est-ce que tu dors?

--Non, me répondit-il d'une voix somnolente.... Pourquoi?

--J'aime, Volodia, oh! j'aime Sonitchka de tout mon cœur.

--Qu'est-ce que cela peut me faire? répondit-il en s'étirant.

--Ah! Volodia, tu ne peux pas t'imaginer tout ce que je ressens ...

pas plus tard qu'il y a un instant, j'étais tout emmitouflé dans mes

couvertures, et je l'ai vue comme si elle était là, je lui ai parlé,...

c'est surprenant. Et sais-tu encore quoi? lorsque je pense à elle je

deviens si triste, si triste, que je voudrais pleurer.»

Volodia se retourna dans son lit.

«Je ne souhaite qu'une seule chose! continuai-je, c'est d'être toujours

avec elle et rien de plus. Et toi, tu l'aimes aussi? Avoue-le?...»

C'est singulier, j'éprouvais le besoin de la voir aimée de tous et

d'arracher à chacun cet aveu.

«Est-ce que cela te regarde? répondit Volodia en tournant la tête de

mon côté: peut-être que je l'aime?

[Illustration: NOUS NOUS TENIONS SUR L'ESCALIER.]

--Tu n'as pas envie de dormir, tu fais semblant d'avoir sommeil!

m'écriai-je en remarquant qu'il avait les yeux brillants, qu'il se

découvrait et ne semblait point disposé à dormir. Laisse-moi causer

d'elle avec toi ... n'est-ce pas qu'elle est charmante?... Elle est un

amour! Si elle me disait: «Nicolas, saute par la fenêtre, ou jette-toi

dans le feu!» eh bien! je te jure que j'obéirais immédiatement avec

joie.... Ah! qu'elle est ravissante! ajoutai-je, en évoquant son image

avec tant de vivacité, que, pour mieux la savourer, je me retournai

avec impétuosité et j'enfouis mon visage dans l'oreiller:--Oh! Volodia,

comme j'ai envie de pleurer!

--Quel imbécile! dit-il en souriant, puis, après un moment de silence,

il reprit:--moi, je ne suis pas comme toi; je pense que j'aurais voulu

pouvoir me tenir près d'elle et lui parler....

--Ah! tu l'aimes donc, toi aussi! interrompis-je vivement.

--Tu ne comprends rien, prononça Volodia d'un ton dédaigneux.

--Mais si, je comprends, c'est toi qui ne comprends rien et qui dis des

bêtises, répétai-je au milieu de mes larmes.

--Tu pleures? tu pourrais bien t'en dispenser. Tu n'es qu'une fille!»

CHAPITRE XIII

DÉPART PRÉCIPITÉ

Le 16 avril, presque six mois après la fête de grand'mère, mon père

entra dans la salle d'étude, pendant les leçons, et nous annonça que

nous devions partir le soir même pour la campagne.

A cette nouvelle, mon cœur se serra douloureusement, et je pensai

aussitôt à ma mère.

Ce départ précipité était occasionné par la lettre suivante:

Petrovskoë, le 12 avril.

«Je reçois à l'instant, à dix heures du soir, ta bonne lettre du 3

avril, et, selon mon habitude, je te réponds tout de suite.

«Féodore a rapporté ta lettre de la ville déjà hier; mais, comme il

était tard, il l'a remise à Mimi. Celle-ci, sous le prétexte que

j'étais malade, ne me l'a pas donnée de toute la journée.

«Il est vrai que je me sentais un peu fiévreuse; il faut que je

t'avoue toute la vérité, voici le quatrième jour que je ne suis pas

très bien, et que je garde le lit.

«Cher ami, je t'en supplie, ne t'effraie pas; je me sens assez bien,

et, si le médecin le permet, je pense me lever demain.

«Vendredi de la semaine passée, j'ai fait une promenade en voiture

avec les enfants; mais, au moment de rejoindre la grande route,

près du petit pont que j'ai toujours redouté, les chevaux se sont

embourbés. Le temps était beau, et j'eus l'idée d'aller à pied jusqu'à

la grande route, pendant qu'on dégageait la calèche.

«En arrivant à la chapelle, j'étais très fatiguée, et je m'assis

pour me reposer; comme une demi-heure passa avant que l'on parvint à

retirer la voiture de l'ornière, je pris froid, surtout aux pieds; je

portais des bottines à semelles minces, et elles étaient mouillées.

«Après le dîner, j'eus tour à tour chaud et froid; mais, pour ne pas

manquer au programme de la journée, je ne voulus pas me mettre au

lit. Néanmoins après le thé j'essayai de jouer à quatre mains avec

Lioubotchka (tu ne reconnaîtrais pas son jeu, elle a fait tant de

progrès). Figure-toi ma stupéfaction en découvrant que je ne pouvais

plus compter la mesure. J'ai recommencé plusieurs fois; mais tout

s'embrouillait dans ma tête, j'avais un bourdonnement étrange dans les

oreilles; je comptais: un, deux, trois, et tout de suite après: huit

et quinze, et, ce qui est encore le plus étrange, je voyais très bien

que je me trompais, et je ne pouvais pas me reprendre.

«Enfin Mimi vint à mon secours et me mit au lit. Voilà, mon ami, en

détail, comment je suis tombée malade; tu vois que c'est par ma propre

faute. Le lendemain, j'étais toute brûlante de fièvre, et notre bon

vieux médecin Ivan Vassilitch est arrivé. Il est encore à la maison et

il promet de me laisser bientôt sortir.

«Quel bon vieillard que cet Ivan Vassilitch! Tant que j'ai eu le

délire, il n'a pas fermé l'œil de la nuit, il a passé tout ce temps

au chevet de mon lit. Maintenant, pour me laisser écrire librement, il

est dans la chambre des enfants; je l'entends d'ici qui leur raconte

des contes allemands, et elles rient aux éclats.

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 6 / 14 段