Éveillé ou endormi, je ne rêvais qu'à lui; le soir, en me couchant, je

souhaitais de le voir dans mes songes; dès que je fermais les yeux, je

le voyais devant moi et j'entretenais avec délices cette vision comme

ma plus exquise jouissance. Je n'aurais avoué ce sentiment à personne

au monde, tant il m'était précieux.

Est-ce à cause de l'obsession de mes yeux ardents qui le dévoraient

ou parce qu'il ne ressentait aucune sympathie pour moi? mais il ne me

cachait point qu'il préférait jouer et babiller avec Volodia plutôt

qu'avec moi; cette indifférence ne troublait pas mon bonheur; je

n'espérais rien, je ne demandais rien, j'étais prêt pour lui à tous les

sacrifices.

Sa présence excitait en moi, à côté de mon inclination passionnée et au

même degré, un autre sentiment, la crainte de lui faire de la peine, de

le blesser, de lui déplaire.

Est-ce un effet de l'expression arrogante de son visage, ou parce

que, conscient de ma laideur, je prisais trop haut cette qualité chez

les autres, ou simplement, parce que c'est un signe caractéristique

de l'affection? Mais je ressentais pour lui autant de crainte que de

tendresse.

Lorsqu'il m'adressa la parole pour la première fois, ce bonheur imprévu

me troubla si fort que je rougis, je pâlis, et je ne pus rien répondre.

Mon idole avait une mauvaise habitude; quand il se mettait à réfléchir

il fixait un point quelconque en clignant des yeux et en relevant les

narines et les sourcils. Tout le monde trouvait que ce tic le déparait;

moi, je le trouvais charmant, et, sans y penser, je l'imitai si bien

que, quelques jours après que j'eus fait sa connaissance, grand'mère me

demanda si c'était parce que j'avais mal aux yeux que je les faisais

clignoter, comme un hibou.

Je n'ai jamais soufflé à mon idole un mot des sentiments qu'il

m'inspirait, mais il sentait son pouvoir sur moi, et, sans en avoir

conscience, despotiquement, il en usait dans nos relations. Malgré

toute mon envie de lui ouvrir mon cœur, je le craignais trop pour

pouvoir me décider à lui faire des aveux; je m'efforçais, au contraire,

de me montrer indifférent, et je me soumettais à lui sans murmurer.

Parfois son joug me semblait lourd, insupportable; mais je n'avais pas

la force de le secouer.

Je ne peux me rappeler sans tristesse ce pur et frais sentiment

d'affection désintéressée et sans bornes, qui est mort sans avoir pu se

répandre au dehors et sans trouver un sympathique écho.

Étrange anomalie! quand j'étais enfant, je faisais tout mon possible

pour ressembler à une grande personne, et, depuis que j'ai cessé d'être

un enfant, j'ai souvent souhaité de le redevenir.

Que de fois la crainte de paraître trop petit garçon m'a retenu dans

mes rapports avec Serge Ivine. Cette crainte figeait le sentiment prêt

à déborder et m'obligeait à le dissimuler! Non seulement je ne me

permettais pas de l'embrasser, de prendre sa main, de lui dire combien

j'étais heureux de le voir, mais je n'osais même pas lui donner son

petit nom d'amitié; je l'appelais toujours Serge, tout court.... Telle

était la règle entre nous.

Il nous semblait que toute expression du sentiment prouvait de

l'enfantillage, et que celui qui se la permettait n'était qu'_un

gamin_. C'est ainsi que, sans avoir passé par les épreuves amères qui

rendent les hommes prudents et froids dans leurs relations, nous nous

sommes privés des pures jouissances d'un tendre attachement enfantin,

rien que pour imiter les grandes personnes.

Je courus recevoir les Ivine dans l'antichambre, et, après les avoir

salués, je m'élançai auprès de grand'mère pour lui annoncer cette

visite, comme si c'était un événement qui devait la combler de joie.

Puis, mon regard obstinément fixé sur Serge, j'entrai avec lui au

salon, et je me mis à épier ses moindres mouvements.

Grand'mère le considéra de ses yeux perçants et prononça qu'il avait

grandi. J'éprouvais pendant cet examen la même alternative de crainte

et d'espérance qu'éprouve un artiste en attendant le jugement d'un

arbitre respecté sur son œuvre.

Le jeune précepteur des Ivine, Herr Frost, descendit avec nous au

jardin, après avoir demandé à grand'mère sa permission. Il s'assit sur

un banc vert, croisa pittoresquement les jambes, glissa entre elles sa

canne à pomme de bronze, et alluma un cigare, de l'air d'un homme qui

est très satisfait de sa pose.

Herr Frost était un allemand, mais un allemand d'une toute autre allure

que notre bon Karl Ivanovitch. D'abord il parlait correctement le

russe, et le français avec un mauvais accent; il avait la réputation,

surtout auprès des dames, d'être ... «très savant homme»; secondement,

il portait des moustaches rousses et une grosse épingle de rubis

dans sa cravate de satin noir dont les bouts étaient passés sous les

bretelles; son pantalon était d'un bleu clair à reflets chatoyants et

pourvu de sous-pieds; troisièmement, il était jeune, sa tête était

belle quoique suffisante, et ses pieds musculeux. C'était le type du

jeune allemand russifié qui veut jouer un rôle et faire le vert-galant.

[Illustration: ILS SUIVAIENT LEUR JEUNE PRÉCEPTEUR.]

Nous nous amusions beaucoup au jardin; le jeu du brigand marchait on ne

peut mieux, lorsqu'un accident vint tout bouleverser.

Serge était le brigand lancé à la poursuite des voyageurs; il fit

un faux pas et, dans l'élan de la course, heurta du genou contre un

arbre avec tant de violence que je crus qu'il s'était cassé en mille

morceaux. Oubliant que je représentais le gendarme, et que ma consigne

me prescrivait de m'emparer du brigand, je m'approchai de Serge pour

lui demander s'il s'était fait mal. Pour toute réponse il se fâcha,

serra les poings, tapa du pied et me cria d'une voix qui prouvait

clairement qu'il s'était fait beaucoup de mal:

«Mais qu'est-ce que cela signifie? Ce n'est pas du jeu! Pourquoi ne

m'arrêtes-tu pas?» répéta-t-il plusieurs fois en guettant du coin de

l'œil nos deux frères, qui, en leur qualité de voyageurs, couraient

sur le sentier, et, tout à coup, il fondit sur eux avec un éclat de

rire bruyant.

Je ne peux pas rendre l'impression que me fit cet acte héroïque;

j'en fus frappé et charmé. Comment! malgré une souffrance aiguë, me

disais-je, il ne pleure pas, ne laisse même pas voir qu'il a mal et

n'abandonne pas le jeu, pas même pour un instant! J'eus bientôt une

nouvelle occasion d'admirer son courage et la fermeté de son caractère.

Un nouveau compagnon de jeu se joignit à nous peu après cet incident;

il s'appelait Ilinka Grap. C'était le fils d'un étranger pauvre qui

avait vécu chez mon grand-père, et qui lui avait des obligations. Il

croyait s'acquitter d'un devoir en envoyant son fils s'amuser avec

nous. Il se trompait beaucoup en pensant que notre commerce pouvait lui

donner du plaisir ou lui faire honneur; nous ne le regardions pas comme

un ami, et nous ne prenions garde à lui que pour nous en moquer.

Ilinka Grap était un grand garçon de treize ans, maigre et pâle, ayant

une mine d'oiseau et une expression débonnairement soumise. Il était

très pauvrement vêtu; mais, en revanche, toujours pommadé avec une

telle profusion, que nous avions l'habitude de dire que, les jours de

soleil, la pommade devait fondre sur sa tête et couler sur ses habits.

Maintenant, quand je pense à lui, je m'en souviens comme d'un bon, d'un

très bon garçon, tranquille et serviable; mais, dans ce temps là, il

me faisait l'effet d'un être insignifiant, qui ne méritait pas qu'on

s'occupât de lui ou qu'on le prit en commisération.

Le jeu du brigand terminé, nous rentrâmes dans la maison. Pour

passer le temps jusqu'au dîner nous nous livrâmes à des prouesses

de gymnastique, voulant faire parade de notre habileté. Grap nous

regardait avec un timide sourire d'étonnement. Lorsque nous l'engagions

à en faire autant, il refusait en disant qu'il n'était pas assez fort.

Mon Serge était admirable dans ces exercices. Il avait ôté son veston,

son visage rayonnait, ses yeux lançaient des flammes, il riait sans

cesse et inventait de nouveaux tours de force; il sautait par-dessus

trois chaises placées de front, parcourait la chambre en faisant la

roue et se perchait sur les volumes du lexique la tête en bas et les

pieds en l'air, exécutant avec ses jambes de si drôles de mouvements,

qu'il était impossible de tenir son sérieux en le voyant.

Après cet exercice, il devint pensif, cligna des yeux, prit un air très

grave et, s'approchant de Grap, lui dit:

«Tâchez de faire comme moi, je vous assure que ce n'est pas difficile.»

Ilinka Grap, voyant que l'attention générale se portait sur lui,

rougit et, d'une voix si mal assurée qu'on pouvait à peine l'entendre,

protesta qu'il était incapable d'essayer cette prouesse.

«Mais qu'est-ce que cela signifie, s'écria Serge, pourquoi ne veut-il

rien faire? Pourquoi fait-il sa demoiselle? Il faut absolument qu'il se

tienne sur la tête.»

Et mon ami prit Grap par la main.

«Sans merci, sans merci, sur la tête! criai-je avec mes camarades en

faisant cercle autour du pauvre enfant et en l'entraînant vers le

dictionnaire.

--Lâchez-moi, j'irai tout seul!» criait notre victime.

Mais ses cris de désespoir ne servaient qu'à nous exciter; nous nous

tenions les côtes de rire, et, entre nos mains, le veston vert craquait

sur toutes les coutures.

Volodia et Ivine l'aîné inclinèrent la tête de Grap et la posèrent

sur les lexiques; Serge et moi, nous nous emparâmes de ses jambes

grêles qui se débattaient en tous sens; nous retroussâmes son pantalon

jusqu'aux genoux, puis, avec un rire bruyant, nous jetâmes ses pieds en

l'air; pendant ce temps le plus jeune des Ivine maintenait le corps de

Grap en équilibre.

A nos éclats de rires succéda un moment de silence, et l'on n'entendit

plus dans la chambre que la respiration embarrassée de notre victime.

En ce moment je n'étais pas tout à fait sûr que cet amusement fût drôle

et gai.

«Maintenant tu es un brave!» prononça Serge en donnant une claque au

patient.

Ilinka Grap ne disait rien et s'efforçait de se délivrer en donnant des

coups de pied dans toutes les directions. Dans un de ces mouvements

désespérés, son talon atteignit Serge à l'œil, et si fortement, que

des larmes involontaires jaillirent, et que mon ami lâcha sa victime

et porta la main à ses yeux, tout en poussant Grap de l'autre main de

toutes ses forces. Celui-ci, n'étant plus soutenu que par nous, tomba

lourdement par terre comme inanimé et dit d'une voix étouffée par les

larmes:

«Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?»

Le pauvre Ilinka, le visage en larmes, les cheveux ébouriffés, le

pantalon retroussé sous lequel passaient les tiges de bottes non

cirées, avait une mine si piteuse, que nous en fûmes frappés; nous

restâmes silencieux et nous nous efforçâmes de sourire.

Serge fut le premier à se remettre.

«Voilà un pleurnicheur, une vraie demoiselle, dit-il en le touchant

légèrement du bout du pied; il ne sait pas jouer.... Assez, levez-vous!

--Oui, tu es un vilain gamin, répéta Ilinka d'un ton fâché, et, se

détournant, il se mit à sangloter à haute voix.

--Ah! ah! il donne des coups de talon et c'est encore lui qui dit des

injures!» cria Serge en saisissant un dictionnaire qu'il brandit sur

la tête du malheureux; celui-ci ne songeait pas à se défendre et se

bornait à cacher sa tête entre ses mains.

«Eh bien! voilà ce que tu gagnes à dire des injures!... laissons-le là

puisqu'il ne comprend pas la plaisanterie ... descendons,» dit Serge

avec un rire forcé.

Je regardai le pauvre Grap, il me fit pitié. Il était étendu sur le

plancher, le visage dans les dictionnaires; il semblait que, si les

convulsions qui agitaient tout son corps duraient encore quelques

minutes, il rendrait l'âme.

«Oh! Serge, dis-je à mon favori, pourquoi as-tu fait cela?

--Voilà encore!... J'espère que je n'ai pas pleuré aujourd'hui quand je

me suis presque cassé la jambe?

--Oui, il a raison, pensai-je; Grap n'est qu'un pleurnicheur, tandis

que mon Serge est un brave! Oh! comme il est brave!»

Je ne me disais pas que le malheureux Grap pleurait beaucoup moins de

sa souffrance physique, que de la pensée que des garçons, qu'il aimait

peut-être, avaient pu se liguer contre lui pour le détester et le

chasser, sans qu'il leur eût fait aucun mal.

A l'heure qu'il est, je ne peux pas m'expliquer ma cruauté dans cette

occasion. Comment se fait-il que je ne me sois pas approché de lui

pour le défendre et pour le consoler? Qu'était devenu ce sentiment de

compassion qui me faisait pleurer tout haut à la vue d'un choucas jeté

hors du nid, d'un petit chien qu'on allait noyer ou d'un poulet qu'un

marmiton emportait pour la cuisine!

Est-il possible que ces beaux sentiments fussent amortis chez moi par

mon affection pour Serge, et par mon désir de paraître à ses yeux aussi

brave que lui? Quand je songe à ces faiblesses de mon orgueil, il me

semble qu'elles laissent sur les pages de mes souvenirs d'enfance les

seules taches qui les ternissent.

Le remue-ménage inusité qui se fit dans la salle à manger transformée

en buffet, le brillant éclairage qui donnait aux objets familiers un

aspect nouveau, un air de fête, et, surtout, le fait que le prince Ivan

Ivanitch nous avait envoyé son orchestre, tout me fit présumer que nous

aurions beaucoup de monde le soir.

Au bruit de chaque voiture qui passait, je courais à la fenêtre,

j'appuyais les paumes de mes mains contre la vitre en me prenant les

tempes, et je regardais avec curiosité dans la rue. D'abord je ne

distinguais rien, puis peu à peu la boutique d'en face avec sa lanterne

bien connue saillait; ensuite je discernais de côté la grande maison

dont deux fenêtres étaient éclairées au premier étage,--un fiacre

transportait deux voyageurs, ou une calèche vide revenait au pas.

Mais tout à coup un équipage roula devant notre perron. Les Ivine

avaient promis de venir de bonne heure, et je m'élançai pour les

recevoir dans l'antichambre.

A leur place j'aperçus, derrière le domestique en livrée qui ouvrait

la porte, deux personnes du sexe féminin: l'une était de grande

taille, enveloppée dans un manteau bleu orné d'un col de martre, et

l'autre, toute petite, emmitouflée dans un châle vert, sous lequel on

n'apercevait que de très petits pieds chaussés de bottines fourrées.

Sans faire aucune attention à moi et sans se soucier de mes saluts

réitérés, la petite personne s'approcha de sa compagne, sans mot

dire, et resta immobile pendant que celle-ci déroulait le châle vert

qui l'enveloppait de la tête aux pieds. La grande déboutonna le

long manteau de la petite, le laquais lui enleva ses bottines, et,

lorsqu'il eut dans les bras les vêtements que venaient de quitter les

deux visiteuses, j'eus devant les yeux une charmante petite fille de

douze ans, décolletée, en robe de mousseline courte qui découvrait un

pantalon blanc et de mignons souliers noirs. Un ruban de velours noir

entourait son fin cou blanc; sa petite tête était couverte de boucles

d'un blond foncé, qui encadraient merveilleusement le joli minois de

l'enfant, et retombaient avec tant de grâce sur ses épaules nues, que

quelqu'un, Karl Ivanovitch lui-même, ne m'eût-il assuré que ces boucles

frisaient si bien que parce que, dès le matin, elles avaient été

enroulées dans des morceaux du _Journal de Moscou_ et pressées entre

des fers chauds, je ne l'aurais pas cru; il me semblait que la nouvelle

venue avait dû naître avec cette tête bouclée.

Ce qui me frappait le plus dans ce visage, c'était la grandeur

extraordinaire des yeux, convexes de forme, et toujours à demi-fermés,

qui formaient le plus singulier, mais en même temps le plus agréable

contraste avec la petite bouche mignonne.

Les lèvres étaient closes, le regard si sérieux, que l'expression

générale des traits n'annonçait pas le sourire; mais, quand ce sourire

éclatait, il était d'autant plus enchanteur.

Je m'efforçai de glisser inaperçu hors de l'antichambre, pour courir

dans la première salle où je me promenai de long en large, en feignant

d'être trop absorbé dans mes pensées, pour m'apercevoir de l'entrée

de nos invités. Lorsque la mère et la fille furent au milieu de la

pièce, je fis semblant de revenir à la réalité, et, après avoir fait ma

révérence, je les prévins que grand'mère les attendait au salon.

Madame Valakine, qui me plut beaucoup à cause de sa ressemblance avec

sa fille, répondit en inclinant la tête avec un air de bienveillance.

Grand'mère parut très contente de voir Sonitchka; elle la fit venir

près d'elle, rajusta une boucle qui retombait sur le front de la jeune

fille, et, la considérant avec attention, s'écria: «Quelle charmante

enfant!» Sonitchka sourit, et son visage se couvrit d'une teinte rosée

qui la rendit si jolie, que je rougis par sympathie en la regardant.

«J'espère que tu ne t'ennuieras pas chez moi, ma petite amie, dit

grand'mère en lui soulevant le menton; donne-t'en à cœur joie,

amuse-toi et danse le plus possible.... Nous avons déjà une dame et

deux cavaliers,» dit-elle en s'adressant à la mère de la petite fille

et en me touchant du doigt.

Ces paroles qui me rapprochaient de Sonitchka me furent si agréables

que je rougis de nouveau.

Mais, me sentant encore plus intimidé, je profitai du roulement d'un

nouvel équipage dans la cour pour opérer ma retraite.

Dans l'antichambre je trouvai la princesse Kornakova suivie de son fils

et de ses filles qui formaient une troupe qui n'en finissait pas; elles

étaient toutes laides, taillées sur le même patron, et ressemblaient à

leur mère; aucune n'attirait les regards. Tout en posant leurs manteaux

et leurs boas, elles parlaient toutes ensemble d'une voix flûtée,

s'agitaient et riaient de quelque chose,--était-ce de se voir si

nombreuses?

Leur frère Étienne était un garçon de quinze ans, très grand et gros

de corps, avec un visage maigre et fatigué; ses yeux enfoncés étaient

cernés d'une ligne bleuâtre, et ses pieds et ses mains étaient trop

grands pour son âge. Il était gauche dans ses mouvements, et sa voix

était d'un timbre désagréable et inégal; malgré ces défectuosités il

semblait très content de lui-même, et représentait exactement à mes

yeux le type d'un garçon élevé avec la verge.

Nous restâmes assez longtemps en face l'un de l'autre à nous examiner

réciproquement, puis nous fimes un pas en avant pour nous embrasser;

mais, après avoir échangé encore un coup d'œil, nous y renonçâmes.

Quand les robes de toutes les sœurs eurent défilé devant nous avec

un froufrou sonore, la conversation s'engagea entre nous. Je demandai à

mon compagnon s'il ne s'était pas trouvé à l'étroit dans la voiture.

«Je ne sais pas, répondit-il négligemment;--je ne vais jamais dans la

voiture, cela me fait mal au cœur, et maman le sait. Quand nous

sortons, le soir, je me mets sur le siège; c'est beaucoup plus amusant,

de là on voit tout. Philippe, notre cocher, me laisse conduire;

quelquefois il me cède aussi le fouet, et alors, comme vous pensez,

j'en gratifie les passants,--il compléta sa phrase par un geste

expressif--c'est bon ça!...

--Votre Excellence, dit un laquais en entrant dans le vestibule,

Philippe demande où vous avez mis le fouet.

--Comment où je l'ai mis? Je le lui ai rendu!

--Il dit que vous ne le lui avez pas rendu.

--Alors je l'ai accroché à la lanterne.

--Philippe dit qu'il ne l'a pas trouvé non plus sur la lanterne. Vous

feriez mieux, continua le laquais dont la colère montait, d'avouer

tout de suite que vous l'avez perdu, sans quoi Philippe répondra de sa

bourse pour vos espiègleries.»

Le laquais était un homme âgé, à l'air respectable; il semblait prendre

avec feu le parti du cocher et vouloir, coûte que coûte, éclaircir

l'affaire.

Par un sentiment de délicatesse involontaire, je m'éloignai en faisant

celui qui n'entend pas; mais tous les laquais qui assistaient à cette

scène se rapprochaient et semblaient par leurs regards encourager le

vieux serviteur.

«Eh bien! si je l'ai perdu, c'est perdu! dit Étienne pour mettre fin

aux explications ... je lui payerai la valeur de son fouet. Est-ce

assez drôle? ajouta-t-il en se rapprochant de moi et en m'entraînant

vers le salon.

--Non, permettez, _barine_, avec quoi payerez-vous? Je connais votre

manière de payer! Voilà déjà huit mois que vous devez vingt copecks à

Maria Vassilievna, et à moi, voici deux ans, et à Pierre....

--Veux-tu te taire! cria le jeune homme, pâle de rage:--Je dirai

tout!...

--Je dirai tout! je dirai tout! répéta le laquais en singeant son

maître. Non, ce n'est pas bien, votre Excellence! ajouta-t-il avec une

emphase remarquable, comme nous entrions dans la salle, et il se retira

en emportant les manteaux.

--C'est bien répondu, très bien répondu!» crièrent plusieurs voix dans

l'antichambre.

Grand'mère avait le don de faire comprendre l'opinion qu'elle avait des

gens rien qu'aux inflexions de sa voix, et à l'usage qu'elle faisait

des pronoms de la seconde personne. Elle employait le _vous_ et le _tu_

contrairement à l'habitude, et ces nuances prenaient dans sa bouche une

signification exceptionnelle.

Lorsque le jeune prince vint lui présenter ses devoirs, elle répondit

par quelques mots brefs, et lui dit _vous_, accompagnant ces paroles

d'un regard exprimant tant de dédain, qu'à la place d'Étienne, je

serais rentré sous terre. Évidemment, il était d'un tout autre

tempérament que moi; il n'eut pas l'air de remarquer la froideur de

cet accueil et fit à peine attention à grand'mère. Il salua toute la

société, sinon avec grâce, tout au moins d'un air très dégagé.

Pour moi, je ne voyais plus que Sonitchka, lorsque je causais avec

Volodia ou Étienne, à une place d'où je l'aperçevais et d'où elle

pouvait me voir et m'entendre. J'étais content de parler, et, quand il

m'arrivait de trouver un mot que je jugeais spirituel ou comique, je

regardais aussitôt par la porte du salon pour voir quel effet j'avais

produit; mais, si nous allions à un endroit d'où elle ne pouvait ni

nous voir, ni nous entendre, je devenais silencieux et ne prenais plus

aucun plaisir à la conversation.

Le salon et la grande salle se remplissaient peu à peu d'invités, et,

dans le nombre, comme dans tous les bals d'enfants, se trouvaient plus

d'un _grand_ enfant, qui ne voulait pas laisser échapper cette occasion

de danser et qui prétendait, tout le temps, ne s'amuser que pour être

agréable à la maîtresse de la maison.

Quand les Ivine arrivèrent, au lieu du plaisir que j'éprouvais toujours

à la vue de Serge, je ressentis un étrange sentiment de dépit à la

pensée qu'il verrait Sonitchka et qu'il s'en ferait remarquer.

CHAPITRE XI

LA MASOURKA

«Ah! nous allons danser, s'écria Serge en sortant du salon et en tirant

de sa poche une paire de gants de peau de chien.--Il faut mettre des

gants!»

«Qu'allons-nous faire? pensai-je, nous n'avons pas de gants!» et je

montai en toute hâte dans notre chambre pour en chercher.

Mais j'eus beau fouiller dans tous les tiroirs des commodes, je

découvris, dans l'une, nos mitaines de voyage, vertes, et dans l'autre

un gant unique, très vieux, fort sale, beaucoup trop grand, et qui,

enfin, ne pouvait m'aller, parce qu'il lui manquait le doigt du milieu,

que Karl Ivanovitch avait coupé lorsqu'il avait eu mal au médius.

Malgré cette lacune je mis ce lambeau de gant, et je regardai d'un

œil désolé la place vide d'où sortait mon doigt du milieu, toujours

taché d'encre.

«Ah! m'écriai-je, si Nathalia Savichna était ici, elle me donnerait

des gants, bien sûr! Je ne peux pas descendre ainsi, et, si l'on me

demande pourquoi je ne danse pas, que répondrai-je? Je ne peux pas non

plus rester ici, car on viendra me chercher! Que dois-je faire? me

demandais-je les bras ballants.

--Que fais-tu-là? cria au même instant Volodia qui venait m'appeler;

viens vite engager une dame ... le bal va commencer....

--Mais, Volodia, répondis-je d'une voix piteuse, en lui montrant ma

main dont deux doigts disparaissaient dans le gant sale, Volodia, toi,

tu n'as pas pensé à cela?

--A quoi? dit-il, impatienté. Ah! à des gants! ajouta-t-il d'un air

impassible en regardant ma main.--Non, c'est vrai, je n'y ai pas songé;

il faut demander à grand'mère ce qu'elle en pense....»

Et, sans se mettre en souci, il courut en bas des escaliers.

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 5 / 14 段