disais-je, dans un transport de joie, et je regardais mes jambes en
tous sens.
Bien que je me sentisse fort à l'étroit et très gêné de mes mouvements
dans mon nouvel habit, je me gardai bien de l'avouer et j'assurai
même à tout le monde que je me sentais tout à fait à mon aise, et
que, si mon frac avait un défaut, ce serait d'être un peu trop large.
Ensuite je me plaçai devant le miroir et me mis à peigner mes cheveux
surabondamment pommadés; mais, en dépit de mes efforts pour les
coucher, j'avais au sommet de la tête des mèches rebelles qui, aussitôt
délivrées de la pression de la brosse, se hérissaient dans toutes les
directions et se tenaient toutes droites; ce qui donnait à mon visage
une expression tout à fait grotesque.
Karl Ivanovitch s'habillait dans l'autre chambre; je vis porter chez
lui un habit bleu et du linge.
Quand j'entrai chez lui, je le trouvai penché devant un petit miroir
posé sur la table; il tenait de ses deux mains le nœud de sa cravate
flamboyante et tâchait de s'assurer que son menton rigoureusement rasé
pouvait entrer dedans et en sortir librement.
Après avoir tiré nos habits sur nous dans tous les sens, il pria notre
menin de lui rendre le même service, puis il nous conduisit vers notre
grand'mère. Je ne peux m'empêcher de rire en me rappelant quel parfum
de pommade nous exhalions tout le long de l'escalier.
Karl Ivanovitch tenait entre ses mains une petite boîte de sa
fabrication; Volodia, son dessin, et moi, mes vers. Et tous les trois
nous avions au bout de la langue le compliment que nous débiterions
en présentant notre cadeau. A l'instant même où Karl Ivanovitch
entr'ouvrit la porte du salon, nous aperçûmes le pope qui revêtait la
chasuble, et les premières notes du _Te Deum_ retentirent.
[Illustration: IL TENAIT DE SES DEUX MAINS LE NŒUD DE SA CRAVATE.]
Grand'mère était déjà au salon; elle se tenait debout, le visage tourné
vers la muraille, la taille recourbée; elle s'appuyait au dossier d'une
chaise et priait avec ferveur. Mon père était auprès d'elle; il se
retourna à notre entrée et sourit en nous voyant cacher furtivement nos
présents et nous arrêter près de la porte, pour ne pas être remarqués.
L'effet de surprise sur lequel nous avions compté était déjà perdu.
Comme la cérémonie touchait à sa fin, je me sentis envahi par un
sentiment de timidité invincible et hébêtante; il me sembla que je
n'aurais jamais le courage d'offrir ma pièce de vers, et je m'effaçai
derrière le dos de Karl Ivanovitch. Celui-ci, après avoir exprimé ses
félicitations dans les termes les plus choisis, fit passer la boîte de
sa main droite dans sa main gauche et la présenta à grand'mère; puis il
recula de quelques pas pour céder la place à mon frère.
Grand'mère parut enchantée de cette boîte garnie d'une bordure d'or,
elle témoigna sa reconnaissance par un sourire des plus affectueux.
Mais on voyait qu'elle ne savait où poser cette nouvelle acquisition,
et évidemment dans le but de s'en débarrasser, elle attira l'attention
de mon père sur la boîte et lui fit admirer avec quel art elle avait
été fabriquée.
Mon père la passa à l'archi-prêtre qui parut non moins enchanté;
il secoua l'objet, le retourna, regardant tantôt la boîte, tantôt
l'artiste qui avait su exécuter ce chef-d'œuvre.
Volodia s'avança pour offrir son dessin et obtint également des
louanges unanimes.
Mon tour était venu; grand'mère se tourna vers moi avec un sourire
engageant.
Tous ceux qui ont souffert de la timidité savent que l'attente augmente
ce malaise en proportion directe de sa durée, et que la résolution
faiblit en proportion inverse du temps; autrement dit, plus l'attente
est longue, plus la timidité devient insurmontable et plus la volonté
fléchit.
Tout mon courage, tout ce qui me restait encore de volonté, m'abandonna
lorsque Karl Ivanovitch et Volodia présentèrent leurs cadeaux. Ma
timidité redoubla, il me sembla que tout mon sang refluait sans cesse
de mon cœur vers mon cerveau et que je changeais à tout instant de
couleur. De grosses gouttes de transpiration coulaient sur mon front et
sur mon nez; les oreilles me brûlaient, une moiteur froide envahissait
mon corps, frissonnant, et je piétinais sur place sans pouvoir avancer.
«Eh bien! Nicolas, montre nous ce que tu nous apportes: une boîte ou un
dessin?»
Il n'y avait plus moyen de reculer; d'une main tremblante j'offris le
fatal rouleau de papier tout chiffonné, mais la voix me fit défaut, et
je restai devant grand'mère, immobile et muet.
Je ne pouvais me calmer à la pensée qu'au lieu du dessin qu'on
attendait de moi, on allait lire devant tout le monde mes vers
détestables, et par-dessus tout cette phrase: «comme une réelle mère»
qui prouvait que je n'avais jamais aimé maman, et que je l'avais déjà
oubliée.
Jamais je ne pourrai rendre toutes les souffrances que j'ai endurées
pendant que grand'mère lisait à haute voix ma poésie; ne pouvant la
déchiffrer, elle s'arrêta au milieu d'un vers pour regarder papa avec
un sourire qui me parut moqueur, puis elle ne mettait pas le ton que
j'aurais voulu, et, enfin, sans achever sa lecture à cause de sa faible
vue, elle tendit à mon père la feuille de papier et le pria de relire
mes vers du commencement à la fin.
Il me semblait qu'elle faisait tout cela parce qu'elle trouvait mes
vers trop mauvais et parce que les lignes étaient penchées, et aussi
pour que mon père lût lui-même le dernier vers qui prouvait que je
n'avais point de cœur.
Je m'attendais à ce qu'il me souffletât avec le rouleau en me disant:
«Vilain garçon, n'oublie pas ta mère ... et reçois le châtiment de ton
insensibilité.» Mes prévisions ne furent pas réalisées; au contraire,
quand mon père eut fini sa lecture, grand'mère s'écria: «C'est
charmant!» et elle me baisa au front.
La boîte, le dessin et les vers furent déposés, avec deux mouchoirs de
batiste et une tabatière ornée du portrait de ma mère, sur un guéridon
placé à côté du fauteuil voltaire où grand'mère se tenait de préférence.
Tandis qu'elle contemplait, d'un air songeur, la miniature de maman, un
des deux laquais, grands comme des géants et qui se tenaient toujours
derrière sa voiture, entra pour annoncer:
«La princesse Varvara Ilinichna.»
Grand'mère toujours préoccupée ne répondit pas.
«Ordonnez-vous de les prier d'entrer. Votre Excellence?» répéta le
domestique.
[Illustration: «CE SERA PEUT-ÊTRE UN SECOND DERJAVINE.»]
CHAPITRE IX
LA PRINCESSE KORNAKOVA--LE PRINCE IVANITCH
«Prie-la d'entrer,» dit grand'mère en se renversant dans son fauteuil.
La princesse était une femme de quarante-cinq ans, de taille au-dessous
de la moyenne, grêle, sèche et bilieuse; l'expression de ses petits
yeux gris-verts et désagréables contredisait évidemment le sourire de
ses lèvres minces, qui affectait une douceur exagérée. De son petit
chapeau de velours orné de plumes d'autruche, s'échappaient des cheveux
d'un roux pâle; les sourcils et les cils semblaient encore plus clairs
et plus fades auprès de son teint maladif. Mais, grâce à l'aisance
de ses mouvements, à la sévérité exceptionnelle de ses traits, à ses
mains toutes mignonnes, l'ensemble de sa personne avait quelque chose
d'énergique et de distingué.
La princesse parlait trop; elle appartenait à cette classe de gens qui
ont toujours l'air de croire qu'on les contredit, bien que pas un des
assistants n'ait prononcé un mot. Tantôt elle élevait la voix, puis la
baissait graduellement pour recommencer avec une volubilité nouvelle
en regardant toutes les personnes présentes comme pour recueillir
l'approbation.
Bien que la princesse eût baisé la main de grand'mère, et qu'elle
l'appelât sans cesse: «Ma bonne tante,» je remarquai que grand'maman
n'était pas contente d'elle, aux mouvements de ses sourcils qu'elle
soulevait en écoutant son interlocutrice. La princesse expliquait en
français comment le prince Kornakof, malgré son vif désir de venir
apporter à grand'mère ses félicitations, en avait été empêché par
des affaires. Grand'mère répondit en russe, ce qui indiquait son
mécontentement.
«Je vous remercie beaucoup, ma chère, pour votre attention.... Si le
prince n'est pas venu, c'est sans doute qu'il est très occupé ... et
ensuite quel plaisir pourrait-il trouver dans la société d'une vieille
femme!» Et, sans donner à la princesse le temps de répliquer, elle
continua:
«Comment vont vos enfants, ma chère?
--Dieu merci, ma tante, ils grandissent, étudient et font les
polissons. Étienne surtout, l'aîné, est un tel espiègle qu'il n'y a pas
moyen d'avoir la paix dans la maison; mais il est intelligent, c'est
un garçon qui promet. Imaginez-vous, mon cousin,» continua-t-elle en
s'adressant exclusivement à mon père, car grand'mère ne paraissait pas
s'intéresser aux enfants de la princesse et voulait se prévaloir de ses
petits enfants; elle retira soigneusement les vers placés sous la boîte
et se mit à déplier le rouleau, tandis que la princesse continuait:
«Imaginez-vous, mon cousin, ce qu'il a inventé ces jours-ci?»
Et, se penchant vers l'oreille de mon père, elle se mit à lui raconter
quelque chose d'un ton très animé. Quand elle eut terminé son récit,
que je n'ai point entendu, elle se mit à rire, et, regardant mon père
d'un air interrogateur, elle dit:
«Quel garçon, mon cousin! Il aurait mérité d'être fouetté; mais cette
malice était si spirituelle et si amusante, que je lui ai pardonné.»
Et, tout en portant ses regards sur grand'mère, la princesse se mit à
rire sans mot dire.
«Est-ce que vous battez vos enfants, ma chère? demanda grand'mère en
soulevant les sourcils d'une manière expressive et en insistant sur le
mot _battez_.
--Ah! ma bonne tante, répondit la princesse d'une voix doucereuse, en
lançant un regard furtif sur mon père, je connais votre opinion sur ce
sujet. Permettez-moi, sur ce seul point, de ne pas être de votre avis.
J'ai beaucoup réfléchi là-dessus, beaucoup lu, beaucoup consulté; mais
l'expérience m'a convaincue de la nécessité d'agir sur les enfants par
la crainte.... Pour venir à bout d'un enfant il n'y a que la crainte
... n'est-ce pas, mon cousin? Et je vous demande un peu qu'est-ce que
les enfants craignent plus que la verge?»
En prononçant ces mots, elle nous regarda interrogativement, et, je
l'avoue, je me sentis mal à l'aise en ce moment.
«Vous avez beau dire, continua-t-elle, mais un garçon de douze et même
de quatorze ans est encore un enfant ... pour une fille c'est autre
chose....»
Je pensai en moi-même:
«Quel bonheur que je ne sois pas son fils!
--Oui, c'est fort bien, ma chère, dit grand'mère en repliant mes vers,
et en les mettant sous la boîte, comme si, après cette déclaration,
elle ne trouvait plus que la princesse fût digne de les entendre,
c'est bien; mais dites-moi, je vous prie, quels sentiments délicats
pouvez-vous attendre de vos enfants après cela?»
Et, comme elle tenait cet argument pour irréfutable, grand'mère ajouta
comme conclusion:
«D'ailleurs chacun est libre d'avoir ses idées à ce sujet.»
La princesse ne répondit pas, mais sourit avec condescendance; elle
témoignait ainsi qu'elle excusait ces étranges préjugés chez une
personne qu'elle respectait profondément.
«Mais laissez-moi faire la connaissance de vos jeunes gens,»
ajouta-t-elle, en nous regardant avec un sourire affable.
Mon frère et moi, nous nous levâmes sans savoir comment nous pouvions
montrer que nous avions fait connaissance.
«Baisez la main de la princesse, nous dit mon père.
--Aimez votre vieille tante, reprit-elle en baisant Volodia sur les
cheveux:--Quoique je sois pour vous une cousine éloignée, je compte
d'après les liens du cœur et non d'après ceux de la parenté....»
continua-t-elle en s'adressant particulièrement à grand'mère. Mais
grand'mère était toujours mécontente, et elle répondit:
«Ah! ma chère, qui de nos jours tient compte d'une telle parenté?
«Celui-ci sera un homme du monde, dit mon père en indiquant Volodia; et
celui-ci, un poète, continua-t-il en me désignant, tandis que, tout en
baisant la petite main sèche de la princesse, je voyais distinctement
dans cette main une verge, sous la verge un banc et sur le banc ...
ainsi de suite.
--Lequel sera poète? demanda-t-elle en me retenant par la main.
--Celui-ci, le petit avec le toupet,» insista mon père en souriant
gaiement.
«Que lui ont fait mes cheveux! me disais-je en me retirant dans un
coin, ne pourrait-il pas trouver un autre sujet de conversation?»
J'avais les idées les plus insolites sur la beauté. Karl Ivanovitch
était encore à mes yeux le plus bel homme du monde; mais je savais
très bien que moi, je n'étais pas beau, et en cela je ne me trompais
pas. Pour cette raison toute remarque sur ma figure me blessait
douloureusement.
Il me souvient qu'un jour, au dîner,--j'avais alors dix ans--on parla
de ma figure. Ma mère, voulant à tout prix trouver quelque chose de
beau dans mon visage, disait que j'avais des yeux intelligents et un
doux sourire; mais elle dut se rendre aux arguments de mon père et
à l'évidence, et reconnaître ma laideur. Le repas fini, lorsque je
m'approchai d'elle pour la remercier, elle me donna une petite tape sur
la joue et me dit:
«Sache-le bien, Nicolinka, personne ne t'aimera pour ton visage, et
c'est pourquoi tu dois tâcher d'être un bon et un sage garçon.»
Malgré cette assurance, j'avais des accès de désespoir; je m'imaginais
qu'il n'y avait pas de bonheur sur cette terre pour un homme affligé
d'un nez aussi large, de lèvres aussi épaisses, et de petits yeux gris
comme les miens. J'implorais Dieu pour qu'il fit un miracle, pour
qu'il me métamorphosât en un bel homme; j'aurais donné tout ce que je
possédais, tout ce qui devait m'appartenir un jour en échange d'un beau
visage.
La princesse, après avoir entendu mes vers, me combla d'éloges.
Grand'mère s'adoucit aussitôt; elle adressa la parole en français à sa
visiteuse, cessa de lui dire _vous_ et _ma chère_, et l'invita même à
venir dans la soirée avec ses enfants.
La princesse accepta cette proposition et se retira peu après.
Tant de personnes accoururent ce jour-là pour féliciter grand'mère,
que, pendant toute la journée, plusieurs voitures stationnèrent dans la
cour, devant le perron.
«Bonjour, chère cousine,» s'écria en entrant un des visiteurs.
C'était un homme d'environ soixante-dix ans et de haute stature. Il
portait un uniforme militaire, orné de larges épaulettes et d'une
grande croix blanche. Son visage était ouvert et paisible. Je fus
frappé de la simplicité et de l'aisance de ses mouvements.
Bien que son crâne dénudé fût encadré seulement d'une couronne de
cheveux clair-semés qui retombaient sur la nuque, et malgré le pli de
sa lèvre supérieure qui accusait l'absence de dents, son visage était
encore d'une beauté remarquable.
Le prince Ivan Ivanitch devait à son noble caractère, à sa belle
figure, à sa bravoure exceptionnelle, à sa parenté haute et puissante,
et peut-être avant tout à sa bonne étoile, d'avoir fourni dès sa
jeunesse une brillante carrière, dans les dernières années du siècle
passé.
Il resta au service de l'armée, où son ambition fut si largement
satisfaite, qu'il ne trouva bientôt plus rien à souhaiter.
Tout jeune encore, il semblait déjà se préparer pour la place élevée
dans le monde à laquelle sa destinée le conduisait. Aussi, bien que,
dans cette vie glorieuse et un peu vaine, il ait éprouvé, comme tous
les hommes, quelques échecs, quelques désenchantements, quelques
déceptions, il conserva constamment son humeur paisible et ses idées
élevées, et resta éternellement fidèle aux principes fondamentaux de
la religion et de la morale. C'est pourquoi il dut l'estime générale,
moins à sa position brillante qu'à la fermeté de son caractère et à sa
conduite toujours conséquente avec ses principes.
Ce n'était pas un esprit supérieur; mais, grâce à sa situation qui lui
permettait d'envisager de haut les vicissitudes puériles de la vie, sa
manière de penser était toujours élevée. Il était bon et sensible, bien
que froid et un peu arrogant dans ses manières. Sa position le mettait
à même d'être utile à beaucoup de gens, et il avait choisi cette
attitude pour opposer une digue aux sollicitations sans fin des hommes
qui cherchaient à se frayer un chemin sous ses auspices.
Cette froideur était pourtant tempérée par la politesse condescendante
d'un homme du _tout grand monde_. Il était cultivé et il avait beaucoup
lu; mais son instruction se bornait à ce qu'il avait appris dans sa
jeunesse, à la fin du siècle dernier. Il avait lu tout ce qui avait
paru de remarquable en France en fait de philosophie et d'éloquence
dans le XVIIIe siècle; il connaissait à fond les chefs-d'œuvre de la
littérature française et citait volontiers des passages de Racine,
Corneille, Boileau, Molière, Fénelon et même Montaigne. Il connaissait
parfaitement la mythologie et lisait avec profit les monuments anciens
de la poésie épique dans la traduction française; il avait puisé dans
les ouvrages de Ségur des notions approfondies de l'histoire; mais il
s'en tenait à l'arithmétique et n'avait aucune idée des mathématiques
ou de la physique, et la littérature contemporaine lui était étrangère.
Dans la conversation, il savait se taire à propos, ou glisser quelques
remarques générales sur Gœthe, Schiller et Byron. Mais il ne les avait
jamais lus.
Malgré cette éducation classico-française, le prince Ivan Ivanitch
avait gardé beaucoup de naturel dans la conversation; cette simplicité
lui aidait à cacher son ignorance sur certains sujets et donnait de
l'agrément à ses manières en le rendant tolérant pour les opinions
d'autrui.
Il était l'ennemi déclaré de toute originalité, et disait que
l'originalité était un masque derrière lequel se retranchaient les gens
de mauvais ton.
Il ne pouvait se passer de société; où qu'il se trouvât, à Moscou ou
à l'étranger, il vivait sur un grand pied et recevait, à jours fixes,
toute la ville. Il était entouré de tant de considération, qu'un billet
d'invitation de sa main était un passe-port qui donnait l'entrée de
tous les salons. Plusieurs jeunes et jolies femmes du meilleur monde
lui tendaient avec empressement leurs joues roses, qu'il semblait
baiser avec un sentiment paternel, et des personnages haut placés ne se
possédaient plus de joie lorsqu'ils avaient le privilège de faire sa
partie au jeu.
Le prince avait peu d'amis appartenant, comme ma grandmère, au même
monde que lui; elle avait le même âge et partageait les mêmes idées,
ayant reçu la même éducation; c'est pourquoi il tenait beaucoup à leur
vieille amitié et témoignait une profonde estime à mon aïeule.
Pour moi, je ne me lassais pas de contempler le prince Ivan Ivanitch;
la déférence dont tout le monde l'entourait, la joie que grand'mère
exprimait en l'apercevant, un peu aussi ses grandes épaulettes, et
beaucoup la familiarité de son attitude avec mon aïeule, que tous les
autres gens semblaient craindre et avec laquelle il s'entretenait
librement, poussant l'audace jusqu'à l'appeler «ma cousine,» toute sa
manière d'être m'inspirait un respect peut-être encore plus grand que
celui que j'avais pour grand'mère.
Lorsqu'on lui eut montré mes vers, il m'appela auprès de lui et s'écria:
«Qui peut savoir, ma cousine, ce sera peut-être un second Derjavine!»
(célèbre poète russe du siècle dernier).
En prononçant ces paroles, il me pinça la joue si fort, que j'eus de la
peine à retenir un cri de douleur, tout en comprenant que c'était une
caresse.
Peu à peu les visites cessèrent; mon père et Volodia sortirent du salon
et il ne resta plus que grand'mère, le prince Ivan Ivanitch et moi.
«Pourquoi notre chère Nathalia Nicolaevna n'est-elle pas avec nous?
demanda tout à coup le prince, après un court silence.
--Ah! mon cher, répondit grand'mère en baissant la voix et en portant
sa main sur la manche de l'uniforme de son vieil ami; sans doute elle
serait venue si elle était libre de faire ce qu'elle veut. Elle m'a
écrit que Pierre lui avait offert de venir, mais qu'elle avait refusé
parce qu'ils n'ont pas touché leurs revenus cette année. Elle ajoutait
encore: «Je ne sais pas pourquoi je me transporterais avec toute la
maison à Moscou. Lioubotchka est encore trop petite; quant aux garçons,
puisqu'ils sont chez vous, je suis plus tranquille que s'ils étaient
avec moi.»
«Tout cela est bel et bon, poursuivit grand'mère, d'un ton qui
indiquait clairement qu'elle le trouvait fort mauvais.
--Certainement, il était temps d'envoyer ces garçons pour qu'ils
apprissent quelque chose et reçussent l'habitude du monde, car quelle
éducation pouvait-on leur donner à la campagne?... L'aîné a déjà treize
ans, le second onze..., et avez-vous remarqué, mon cousin, qu'ils
semblent de petits sauvages, ils ne savent pas entrer dans un salon!
--Cependant je ne comprends toujours pas, répondit le prince, d'où
viennent ces plaintes continuelles sur les mauvaises affaires....
_Lui_, il possède une grande fortune, et je connais très bien aussi
les terres de Natacha; c'est là que nous avons joué la comédie dans
le temps, je les connais comme mes dix doigts.--C'est une propriété
admirable et qui doit rapporter de bons revenus....
--Je vous confie comme à un ami dévoué, interrompit grand'mère d'un air
attristé, qu'il me semble que ces raisons ne sont que des prétextes
qu'il met en avant pour venir seul ici et vivre à sa guise. Elle ne
soupçonne rien, vous savez qu'elle est bonne comme un ange! Dans
sa bonté, elle croit tout ce qu'il lui dit. Il lui a déclaré qu'il
fallait emmener les garçons à Moscou, et qu'elle devait rester seule
à la campagne avec une sotte institutrice, et elle l'a cru; s'il lui
avait dit qu'elle doit battre ses enfants comme le fait la princesse
Varvara Ilinichna, je crois qu'elle se laisserait persuader, continua
grand'mère pour conclure, en se tournant dans son fauteuil d'un air de
profond dégoût.
«Oui, mon ami, reprit-elle, après un silence d'une minute, et, prenant
un des mouchoirs posés sur le guéridon, elle le porta à ses yeux pour
essuyer une larme; je me dis souvent qu'il ne peut ni l'apprécier, ni
la comprendre, et qu'en dépit de la beauté de ma fille, de son amour
pour lui et de ses efforts pour me cacher sa douleur, je le sais très
bien, elle ne peut pas être heureuse avec lui.... Rappelez-vous mes
paroles. Et grand'mère enfouit son visage dans son mouchoir.
--Eh! ma bonne amie, dit le prince, d'un ton de reproche, je vois que
vous n'êtes pas devenue plus raisonnable; vous pleurez et vous vous
tourmentez toujours pour un malheur imaginaire! Comment n'avez-vous pas
honte! Je le connais depuis longtemps et je sais qu'il est un bon, un
excellent mari, plein d'attentions, et, ce qui est plus important, un
homme très noble, un parfait honnête homme.»
Ayant involontairement écouté une conversation que je n'aurais pas
dû entendre, je me glissai hors du salon sur la pointe des pieds, et
profondément troublé.
CHAPITRE X
LES INVITÉS
«Volodia! Volodia! les Ivine!» criai-je en apercevant par la fenêtre
trois garçons vêtus de redingotes d'hiver bleues, ornées d'un col de
castor; ils suivaient leur jeune précepteur, un dandy, qui traversait
la rue pour entrer chez nous.
Les jeunes Ivine étaient nos cousins, et presque de notre âge; aussitôt
arrivés à Moscou, nous avions fait leur connaissance, et nous étions
devenus bons amis.
Le second de ces jeunes gens, Serge Ivine, était un brun aux cheveux
frisés, au petit nez ferme et retroussé, aux yeux bleu-foncé, aux
lèvres très fraîches et rouges, qui laissaient d'habitude entrevoir
une rangée de dents blanches avançant un peu; son visage exprimait une
vivacité peu commune.
Jamais il ne souriait, il était très sérieux ou riait de tout son
cœur, d'un rire franc, sonore et très communicatif. Sa beauté
originale frappait à première vue. Je me sentais attiré vers lui par un
entraînement irrésistible. Il me suffisait de le voir pour être tout
à fait heureux; toutes les fibres de mon âme se concentraient dans ce
seul désir: le voir.
Lorsqu'il m'arrivait de passer trois ou quatre jours sans le
rencontrer, je commençais à m'ennuyer, et j'étais triste jusqu'aux
larmes.