«Enfin, moi aussi j'ai un pantalon à sous-pieds, un vrai pantalon!» me

disais-je, dans un transport de joie, et je regardais mes jambes en

tous sens.

Bien que je me sentisse fort à l'étroit et très gêné de mes mouvements

dans mon nouvel habit, je me gardai bien de l'avouer et j'assurai

même à tout le monde que je me sentais tout à fait à mon aise, et

que, si mon frac avait un défaut, ce serait d'être un peu trop large.

Ensuite je me plaçai devant le miroir et me mis à peigner mes cheveux

surabondamment pommadés; mais, en dépit de mes efforts pour les

coucher, j'avais au sommet de la tête des mèches rebelles qui, aussitôt

délivrées de la pression de la brosse, se hérissaient dans toutes les

directions et se tenaient toutes droites; ce qui donnait à mon visage

une expression tout à fait grotesque.

Karl Ivanovitch s'habillait dans l'autre chambre; je vis porter chez

lui un habit bleu et du linge.

Quand j'entrai chez lui, je le trouvai penché devant un petit miroir

posé sur la table; il tenait de ses deux mains le nœud de sa cravate

flamboyante et tâchait de s'assurer que son menton rigoureusement rasé

pouvait entrer dedans et en sortir librement.

Après avoir tiré nos habits sur nous dans tous les sens, il pria notre

menin de lui rendre le même service, puis il nous conduisit vers notre

grand'mère. Je ne peux m'empêcher de rire en me rappelant quel parfum

de pommade nous exhalions tout le long de l'escalier.

Karl Ivanovitch tenait entre ses mains une petite boîte de sa

fabrication; Volodia, son dessin, et moi, mes vers. Et tous les trois

nous avions au bout de la langue le compliment que nous débiterions

en présentant notre cadeau. A l'instant même où Karl Ivanovitch

entr'ouvrit la porte du salon, nous aperçûmes le pope qui revêtait la

chasuble, et les premières notes du _Te Deum_ retentirent.

[Illustration: IL TENAIT DE SES DEUX MAINS LE NŒUD DE SA CRAVATE.]

Grand'mère était déjà au salon; elle se tenait debout, le visage tourné

vers la muraille, la taille recourbée; elle s'appuyait au dossier d'une

chaise et priait avec ferveur. Mon père était auprès d'elle; il se

retourna à notre entrée et sourit en nous voyant cacher furtivement nos

présents et nous arrêter près de la porte, pour ne pas être remarqués.

L'effet de surprise sur lequel nous avions compté était déjà perdu.

Comme la cérémonie touchait à sa fin, je me sentis envahi par un

sentiment de timidité invincible et hébêtante; il me sembla que je

n'aurais jamais le courage d'offrir ma pièce de vers, et je m'effaçai

derrière le dos de Karl Ivanovitch. Celui-ci, après avoir exprimé ses

félicitations dans les termes les plus choisis, fit passer la boîte de

sa main droite dans sa main gauche et la présenta à grand'mère; puis il

recula de quelques pas pour céder la place à mon frère.

Grand'mère parut enchantée de cette boîte garnie d'une bordure d'or,

elle témoigna sa reconnaissance par un sourire des plus affectueux.

Mais on voyait qu'elle ne savait où poser cette nouvelle acquisition,

et évidemment dans le but de s'en débarrasser, elle attira l'attention

de mon père sur la boîte et lui fit admirer avec quel art elle avait

été fabriquée.

Mon père la passa à l'archi-prêtre qui parut non moins enchanté;

il secoua l'objet, le retourna, regardant tantôt la boîte, tantôt

l'artiste qui avait su exécuter ce chef-d'œuvre.

Volodia s'avança pour offrir son dessin et obtint également des

louanges unanimes.

Mon tour était venu; grand'mère se tourna vers moi avec un sourire

engageant.

Tous ceux qui ont souffert de la timidité savent que l'attente augmente

ce malaise en proportion directe de sa durée, et que la résolution

faiblit en proportion inverse du temps; autrement dit, plus l'attente

est longue, plus la timidité devient insurmontable et plus la volonté

fléchit.

Tout mon courage, tout ce qui me restait encore de volonté, m'abandonna

lorsque Karl Ivanovitch et Volodia présentèrent leurs cadeaux. Ma

timidité redoubla, il me sembla que tout mon sang refluait sans cesse

de mon cœur vers mon cerveau et que je changeais à tout instant de

couleur. De grosses gouttes de transpiration coulaient sur mon front et

sur mon nez; les oreilles me brûlaient, une moiteur froide envahissait

mon corps, frissonnant, et je piétinais sur place sans pouvoir avancer.

«Eh bien! Nicolas, montre nous ce que tu nous apportes: une boîte ou un

dessin?»

Il n'y avait plus moyen de reculer; d'une main tremblante j'offris le

fatal rouleau de papier tout chiffonné, mais la voix me fit défaut, et

je restai devant grand'mère, immobile et muet.

Je ne pouvais me calmer à la pensée qu'au lieu du dessin qu'on

attendait de moi, on allait lire devant tout le monde mes vers

détestables, et par-dessus tout cette phrase: «comme une réelle mère»

qui prouvait que je n'avais jamais aimé maman, et que je l'avais déjà

oubliée.

Jamais je ne pourrai rendre toutes les souffrances que j'ai endurées

pendant que grand'mère lisait à haute voix ma poésie; ne pouvant la

déchiffrer, elle s'arrêta au milieu d'un vers pour regarder papa avec

un sourire qui me parut moqueur, puis elle ne mettait pas le ton que

j'aurais voulu, et, enfin, sans achever sa lecture à cause de sa faible

vue, elle tendit à mon père la feuille de papier et le pria de relire

mes vers du commencement à la fin.

Il me semblait qu'elle faisait tout cela parce qu'elle trouvait mes

vers trop mauvais et parce que les lignes étaient penchées, et aussi

pour que mon père lût lui-même le dernier vers qui prouvait que je

n'avais point de cœur.

Je m'attendais à ce qu'il me souffletât avec le rouleau en me disant:

«Vilain garçon, n'oublie pas ta mère ... et reçois le châtiment de ton

insensibilité.» Mes prévisions ne furent pas réalisées; au contraire,

quand mon père eut fini sa lecture, grand'mère s'écria: «C'est

charmant!» et elle me baisa au front.

La boîte, le dessin et les vers furent déposés, avec deux mouchoirs de

batiste et une tabatière ornée du portrait de ma mère, sur un guéridon

placé à côté du fauteuil voltaire où grand'mère se tenait de préférence.

Tandis qu'elle contemplait, d'un air songeur, la miniature de maman, un

des deux laquais, grands comme des géants et qui se tenaient toujours

derrière sa voiture, entra pour annoncer:

«La princesse Varvara Ilinichna.»

Grand'mère toujours préoccupée ne répondit pas.

«Ordonnez-vous de les prier d'entrer. Votre Excellence?» répéta le

domestique.

[Illustration: «CE SERA PEUT-ÊTRE UN SECOND DERJAVINE.»]

CHAPITRE IX

LA PRINCESSE KORNAKOVA--LE PRINCE IVANITCH

«Prie-la d'entrer,» dit grand'mère en se renversant dans son fauteuil.

La princesse était une femme de quarante-cinq ans, de taille au-dessous

de la moyenne, grêle, sèche et bilieuse; l'expression de ses petits

yeux gris-verts et désagréables contredisait évidemment le sourire de

ses lèvres minces, qui affectait une douceur exagérée. De son petit

chapeau de velours orné de plumes d'autruche, s'échappaient des cheveux

d'un roux pâle; les sourcils et les cils semblaient encore plus clairs

et plus fades auprès de son teint maladif. Mais, grâce à l'aisance

de ses mouvements, à la sévérité exceptionnelle de ses traits, à ses

mains toutes mignonnes, l'ensemble de sa personne avait quelque chose

d'énergique et de distingué.

La princesse parlait trop; elle appartenait à cette classe de gens qui

ont toujours l'air de croire qu'on les contredit, bien que pas un des

assistants n'ait prononcé un mot. Tantôt elle élevait la voix, puis la

baissait graduellement pour recommencer avec une volubilité nouvelle

en regardant toutes les personnes présentes comme pour recueillir

l'approbation.

Bien que la princesse eût baisé la main de grand'mère, et qu'elle

l'appelât sans cesse: «Ma bonne tante,» je remarquai que grand'maman

n'était pas contente d'elle, aux mouvements de ses sourcils qu'elle

soulevait en écoutant son interlocutrice. La princesse expliquait en

français comment le prince Kornakof, malgré son vif désir de venir

apporter à grand'mère ses félicitations, en avait été empêché par

des affaires. Grand'mère répondit en russe, ce qui indiquait son

mécontentement.

«Je vous remercie beaucoup, ma chère, pour votre attention.... Si le

prince n'est pas venu, c'est sans doute qu'il est très occupé ... et

ensuite quel plaisir pourrait-il trouver dans la société d'une vieille

femme!» Et, sans donner à la princesse le temps de répliquer, elle

continua:

«Comment vont vos enfants, ma chère?

--Dieu merci, ma tante, ils grandissent, étudient et font les

polissons. Étienne surtout, l'aîné, est un tel espiègle qu'il n'y a pas

moyen d'avoir la paix dans la maison; mais il est intelligent, c'est

un garçon qui promet. Imaginez-vous, mon cousin,» continua-t-elle en

s'adressant exclusivement à mon père, car grand'mère ne paraissait pas

s'intéresser aux enfants de la princesse et voulait se prévaloir de ses

petits enfants; elle retira soigneusement les vers placés sous la boîte

et se mit à déplier le rouleau, tandis que la princesse continuait:

«Imaginez-vous, mon cousin, ce qu'il a inventé ces jours-ci?»

Et, se penchant vers l'oreille de mon père, elle se mit à lui raconter

quelque chose d'un ton très animé. Quand elle eut terminé son récit,

que je n'ai point entendu, elle se mit à rire, et, regardant mon père

d'un air interrogateur, elle dit:

«Quel garçon, mon cousin! Il aurait mérité d'être fouetté; mais cette

malice était si spirituelle et si amusante, que je lui ai pardonné.»

Et, tout en portant ses regards sur grand'mère, la princesse se mit à

rire sans mot dire.

«Est-ce que vous battez vos enfants, ma chère? demanda grand'mère en

soulevant les sourcils d'une manière expressive et en insistant sur le

mot _battez_.

--Ah! ma bonne tante, répondit la princesse d'une voix doucereuse, en

lançant un regard furtif sur mon père, je connais votre opinion sur ce

sujet. Permettez-moi, sur ce seul point, de ne pas être de votre avis.

J'ai beaucoup réfléchi là-dessus, beaucoup lu, beaucoup consulté; mais

l'expérience m'a convaincue de la nécessité d'agir sur les enfants par

la crainte.... Pour venir à bout d'un enfant il n'y a que la crainte

... n'est-ce pas, mon cousin? Et je vous demande un peu qu'est-ce que

les enfants craignent plus que la verge?»

En prononçant ces mots, elle nous regarda interrogativement, et, je

l'avoue, je me sentis mal à l'aise en ce moment.

«Vous avez beau dire, continua-t-elle, mais un garçon de douze et même

de quatorze ans est encore un enfant ... pour une fille c'est autre

chose....»

Je pensai en moi-même:

«Quel bonheur que je ne sois pas son fils!

--Oui, c'est fort bien, ma chère, dit grand'mère en repliant mes vers,

et en les mettant sous la boîte, comme si, après cette déclaration,

elle ne trouvait plus que la princesse fût digne de les entendre,

c'est bien; mais dites-moi, je vous prie, quels sentiments délicats

pouvez-vous attendre de vos enfants après cela?»

Et, comme elle tenait cet argument pour irréfutable, grand'mère ajouta

comme conclusion:

«D'ailleurs chacun est libre d'avoir ses idées à ce sujet.»

La princesse ne répondit pas, mais sourit avec condescendance; elle

témoignait ainsi qu'elle excusait ces étranges préjugés chez une

personne qu'elle respectait profondément.

«Mais laissez-moi faire la connaissance de vos jeunes gens,»

ajouta-t-elle, en nous regardant avec un sourire affable.

Mon frère et moi, nous nous levâmes sans savoir comment nous pouvions

montrer que nous avions fait connaissance.

«Baisez la main de la princesse, nous dit mon père.

--Aimez votre vieille tante, reprit-elle en baisant Volodia sur les

cheveux:--Quoique je sois pour vous une cousine éloignée, je compte

d'après les liens du cœur et non d'après ceux de la parenté....»

continua-t-elle en s'adressant particulièrement à grand'mère. Mais

grand'mère était toujours mécontente, et elle répondit:

«Ah! ma chère, qui de nos jours tient compte d'une telle parenté?

«Celui-ci sera un homme du monde, dit mon père en indiquant Volodia; et

celui-ci, un poète, continua-t-il en me désignant, tandis que, tout en

baisant la petite main sèche de la princesse, je voyais distinctement

dans cette main une verge, sous la verge un banc et sur le banc ...

ainsi de suite.

--Lequel sera poète? demanda-t-elle en me retenant par la main.

--Celui-ci, le petit avec le toupet,» insista mon père en souriant

gaiement.

«Que lui ont fait mes cheveux! me disais-je en me retirant dans un

coin, ne pourrait-il pas trouver un autre sujet de conversation?»

J'avais les idées les plus insolites sur la beauté. Karl Ivanovitch

était encore à mes yeux le plus bel homme du monde; mais je savais

très bien que moi, je n'étais pas beau, et en cela je ne me trompais

pas. Pour cette raison toute remarque sur ma figure me blessait

douloureusement.

Il me souvient qu'un jour, au dîner,--j'avais alors dix ans--on parla

de ma figure. Ma mère, voulant à tout prix trouver quelque chose de

beau dans mon visage, disait que j'avais des yeux intelligents et un

doux sourire; mais elle dut se rendre aux arguments de mon père et

à l'évidence, et reconnaître ma laideur. Le repas fini, lorsque je

m'approchai d'elle pour la remercier, elle me donna une petite tape sur

la joue et me dit:

«Sache-le bien, Nicolinka, personne ne t'aimera pour ton visage, et

c'est pourquoi tu dois tâcher d'être un bon et un sage garçon.»

Malgré cette assurance, j'avais des accès de désespoir; je m'imaginais

qu'il n'y avait pas de bonheur sur cette terre pour un homme affligé

d'un nez aussi large, de lèvres aussi épaisses, et de petits yeux gris

comme les miens. J'implorais Dieu pour qu'il fit un miracle, pour

qu'il me métamorphosât en un bel homme; j'aurais donné tout ce que je

possédais, tout ce qui devait m'appartenir un jour en échange d'un beau

visage.

La princesse, après avoir entendu mes vers, me combla d'éloges.

Grand'mère s'adoucit aussitôt; elle adressa la parole en français à sa

visiteuse, cessa de lui dire _vous_ et _ma chère_, et l'invita même à

venir dans la soirée avec ses enfants.

La princesse accepta cette proposition et se retira peu après.

Tant de personnes accoururent ce jour-là pour féliciter grand'mère,

que, pendant toute la journée, plusieurs voitures stationnèrent dans la

cour, devant le perron.

«Bonjour, chère cousine,» s'écria en entrant un des visiteurs.

C'était un homme d'environ soixante-dix ans et de haute stature. Il

portait un uniforme militaire, orné de larges épaulettes et d'une

grande croix blanche. Son visage était ouvert et paisible. Je fus

frappé de la simplicité et de l'aisance de ses mouvements.

Bien que son crâne dénudé fût encadré seulement d'une couronne de

cheveux clair-semés qui retombaient sur la nuque, et malgré le pli de

sa lèvre supérieure qui accusait l'absence de dents, son visage était

encore d'une beauté remarquable.

Le prince Ivan Ivanitch devait à son noble caractère, à sa belle

figure, à sa bravoure exceptionnelle, à sa parenté haute et puissante,

et peut-être avant tout à sa bonne étoile, d'avoir fourni dès sa

jeunesse une brillante carrière, dans les dernières années du siècle

passé.

Il resta au service de l'armée, où son ambition fut si largement

satisfaite, qu'il ne trouva bientôt plus rien à souhaiter.

Tout jeune encore, il semblait déjà se préparer pour la place élevée

dans le monde à laquelle sa destinée le conduisait. Aussi, bien que,

dans cette vie glorieuse et un peu vaine, il ait éprouvé, comme tous

les hommes, quelques échecs, quelques désenchantements, quelques

déceptions, il conserva constamment son humeur paisible et ses idées

élevées, et resta éternellement fidèle aux principes fondamentaux de

la religion et de la morale. C'est pourquoi il dut l'estime générale,

moins à sa position brillante qu'à la fermeté de son caractère et à sa

conduite toujours conséquente avec ses principes.

Ce n'était pas un esprit supérieur; mais, grâce à sa situation qui lui

permettait d'envisager de haut les vicissitudes puériles de la vie, sa

manière de penser était toujours élevée. Il était bon et sensible, bien

que froid et un peu arrogant dans ses manières. Sa position le mettait

à même d'être utile à beaucoup de gens, et il avait choisi cette

attitude pour opposer une digue aux sollicitations sans fin des hommes

qui cherchaient à se frayer un chemin sous ses auspices.

Cette froideur était pourtant tempérée par la politesse condescendante

d'un homme du _tout grand monde_. Il était cultivé et il avait beaucoup

lu; mais son instruction se bornait à ce qu'il avait appris dans sa

jeunesse, à la fin du siècle dernier. Il avait lu tout ce qui avait

paru de remarquable en France en fait de philosophie et d'éloquence

dans le XVIIIe siècle; il connaissait à fond les chefs-d'œuvre de la

littérature française et citait volontiers des passages de Racine,

Corneille, Boileau, Molière, Fénelon et même Montaigne. Il connaissait

parfaitement la mythologie et lisait avec profit les monuments anciens

de la poésie épique dans la traduction française; il avait puisé dans

les ouvrages de Ségur des notions approfondies de l'histoire; mais il

s'en tenait à l'arithmétique et n'avait aucune idée des mathématiques

ou de la physique, et la littérature contemporaine lui était étrangère.

Dans la conversation, il savait se taire à propos, ou glisser quelques

remarques générales sur Gœthe, Schiller et Byron. Mais il ne les avait

jamais lus.

Malgré cette éducation classico-française, le prince Ivan Ivanitch

avait gardé beaucoup de naturel dans la conversation; cette simplicité

lui aidait à cacher son ignorance sur certains sujets et donnait de

l'agrément à ses manières en le rendant tolérant pour les opinions

d'autrui.

Il était l'ennemi déclaré de toute originalité, et disait que

l'originalité était un masque derrière lequel se retranchaient les gens

de mauvais ton.

Il ne pouvait se passer de société; où qu'il se trouvât, à Moscou ou

à l'étranger, il vivait sur un grand pied et recevait, à jours fixes,

toute la ville. Il était entouré de tant de considération, qu'un billet

d'invitation de sa main était un passe-port qui donnait l'entrée de

tous les salons. Plusieurs jeunes et jolies femmes du meilleur monde

lui tendaient avec empressement leurs joues roses, qu'il semblait

baiser avec un sentiment paternel, et des personnages haut placés ne se

possédaient plus de joie lorsqu'ils avaient le privilège de faire sa

partie au jeu.

Le prince avait peu d'amis appartenant, comme ma grandmère, au même

monde que lui; elle avait le même âge et partageait les mêmes idées,

ayant reçu la même éducation; c'est pourquoi il tenait beaucoup à leur

vieille amitié et témoignait une profonde estime à mon aïeule.

Pour moi, je ne me lassais pas de contempler le prince Ivan Ivanitch;

la déférence dont tout le monde l'entourait, la joie que grand'mère

exprimait en l'apercevant, un peu aussi ses grandes épaulettes, et

beaucoup la familiarité de son attitude avec mon aïeule, que tous les

autres gens semblaient craindre et avec laquelle il s'entretenait

librement, poussant l'audace jusqu'à l'appeler «ma cousine,» toute sa

manière d'être m'inspirait un respect peut-être encore plus grand que

celui que j'avais pour grand'mère.

Lorsqu'on lui eut montré mes vers, il m'appela auprès de lui et s'écria:

«Qui peut savoir, ma cousine, ce sera peut-être un second Derjavine!»

(célèbre poète russe du siècle dernier).

En prononçant ces paroles, il me pinça la joue si fort, que j'eus de la

peine à retenir un cri de douleur, tout en comprenant que c'était une

caresse.

Peu à peu les visites cessèrent; mon père et Volodia sortirent du salon

et il ne resta plus que grand'mère, le prince Ivan Ivanitch et moi.

«Pourquoi notre chère Nathalia Nicolaevna n'est-elle pas avec nous?

demanda tout à coup le prince, après un court silence.

--Ah! mon cher, répondit grand'mère en baissant la voix et en portant

sa main sur la manche de l'uniforme de son vieil ami; sans doute elle

serait venue si elle était libre de faire ce qu'elle veut. Elle m'a

écrit que Pierre lui avait offert de venir, mais qu'elle avait refusé

parce qu'ils n'ont pas touché leurs revenus cette année. Elle ajoutait

encore: «Je ne sais pas pourquoi je me transporterais avec toute la

maison à Moscou. Lioubotchka est encore trop petite; quant aux garçons,

puisqu'ils sont chez vous, je suis plus tranquille que s'ils étaient

avec moi.»

«Tout cela est bel et bon, poursuivit grand'mère, d'un ton qui

indiquait clairement qu'elle le trouvait fort mauvais.

--Certainement, il était temps d'envoyer ces garçons pour qu'ils

apprissent quelque chose et reçussent l'habitude du monde, car quelle

éducation pouvait-on leur donner à la campagne?... L'aîné a déjà treize

ans, le second onze..., et avez-vous remarqué, mon cousin, qu'ils

semblent de petits sauvages, ils ne savent pas entrer dans un salon!

--Cependant je ne comprends toujours pas, répondit le prince, d'où

viennent ces plaintes continuelles sur les mauvaises affaires....

_Lui_, il possède une grande fortune, et je connais très bien aussi

les terres de Natacha; c'est là que nous avons joué la comédie dans

le temps, je les connais comme mes dix doigts.--C'est une propriété

admirable et qui doit rapporter de bons revenus....

--Je vous confie comme à un ami dévoué, interrompit grand'mère d'un air

attristé, qu'il me semble que ces raisons ne sont que des prétextes

qu'il met en avant pour venir seul ici et vivre à sa guise. Elle ne

soupçonne rien, vous savez qu'elle est bonne comme un ange! Dans

sa bonté, elle croit tout ce qu'il lui dit. Il lui a déclaré qu'il

fallait emmener les garçons à Moscou, et qu'elle devait rester seule

à la campagne avec une sotte institutrice, et elle l'a cru; s'il lui

avait dit qu'elle doit battre ses enfants comme le fait la princesse

Varvara Ilinichna, je crois qu'elle se laisserait persuader, continua

grand'mère pour conclure, en se tournant dans son fauteuil d'un air de

profond dégoût.

«Oui, mon ami, reprit-elle, après un silence d'une minute, et, prenant

un des mouchoirs posés sur le guéridon, elle le porta à ses yeux pour

essuyer une larme; je me dis souvent qu'il ne peut ni l'apprécier, ni

la comprendre, et qu'en dépit de la beauté de ma fille, de son amour

pour lui et de ses efforts pour me cacher sa douleur, je le sais très

bien, elle ne peut pas être heureuse avec lui.... Rappelez-vous mes

paroles. Et grand'mère enfouit son visage dans son mouchoir.

--Eh! ma bonne amie, dit le prince, d'un ton de reproche, je vois que

vous n'êtes pas devenue plus raisonnable; vous pleurez et vous vous

tourmentez toujours pour un malheur imaginaire! Comment n'avez-vous pas

honte! Je le connais depuis longtemps et je sais qu'il est un bon, un

excellent mari, plein d'attentions, et, ce qui est plus important, un

homme très noble, un parfait honnête homme.»

Ayant involontairement écouté une conversation que je n'aurais pas

dû entendre, je me glissai hors du salon sur la pointe des pieds, et

profondément troublé.

CHAPITRE X

LES INVITÉS

«Volodia! Volodia! les Ivine!» criai-je en apercevant par la fenêtre

trois garçons vêtus de redingotes d'hiver bleues, ornées d'un col de

castor; ils suivaient leur jeune précepteur, un dandy, qui traversait

la rue pour entrer chez nous.

Les jeunes Ivine étaient nos cousins, et presque de notre âge; aussitôt

arrivés à Moscou, nous avions fait leur connaissance, et nous étions

devenus bons amis.

Le second de ces jeunes gens, Serge Ivine, était un brun aux cheveux

frisés, au petit nez ferme et retroussé, aux yeux bleu-foncé, aux

lèvres très fraîches et rouges, qui laissaient d'habitude entrevoir

une rangée de dents blanches avançant un peu; son visage exprimait une

vivacité peu commune.

Jamais il ne souriait, il était très sérieux ou riait de tout son

cœur, d'un rire franc, sonore et très communicatif. Sa beauté

originale frappait à première vue. Je me sentais attiré vers lui par un

entraînement irrésistible. Il me suffisait de le voir pour être tout

à fait heureux; toutes les fibres de mon âme se concentraient dans ce

seul désir: le voir.

Lorsqu'il m'arrivait de passer trois ou quatre jours sans le

rencontrer, je commençais à m'ennuyer, et j'étais triste jusqu'aux

larmes.

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 4 / 14 段