Combien de fois, sous un prétexte, je m'échappais de la salle d'étude,

aux heures des leçons, et je courais chez Nathalia Savichna! Je

m'asseyais et je bavardais; je rêvais tout haut, sans être le moins

du monde gêné par sa présence. Nathalia Savichna n'était jamais

inoccupée; je la trouvais toujours tricotant des bas ou fouillant

dans les bahuts dont sa chambre était garnie, ou encore inscrivant le

linge. Elle prêtait une oreille complaisante à mon babillage; je lui

contais comment, «lorsque je serais général, j'épouserais une femme

d'une beauté admirable,... j'aurais un cheval roux,... je bâtirais une

maison tout en verre,... je ferais venir de la Saxe les parents de Karl

Ivanovitch....» A tous ces enfantillages, elle répondait:

«Oui, mon petit père, oui.»

Ordinairement, quand je me levais pour sortir, elle ouvrait un

bahut bleu; je vois encore maintenant, collées dans l'intérieur du

couvercle, une image coloriée représentant un hussard, une vignette

enlevée à un pot de pommade et un dessin de Volodia; elle sortait du

coffre un aromate, y mettait le feu et, tout en l'agitant en l'air,

disait: «C'est un parfum turc, mon petit père. Lorsque feu votre

grand-père--qu'il repose en paix dans le ciel--est allé à la guerre

contre les Turcs, il me l'a rapporté de là-bas. Il ne me reste plus que

ce petit morceau,» ajoutait-elle avec un soupir.

On trouvait de tout dans les bahuts de la _niania_; dès qu'il manquait

quelque chose dans la maison on disait: Il faut le demander à Nathalia

Savichna. Après quelques recherches dans ses coffres, elle apportait

l'objet réclamé, en disant: «Voyez comme j'ai bien fait de le serrer.»

Les bahuts renfermaient par milliers toutes les choses oubliées dont

personne ne prenait soin, et dont tout le monde ignorait encore

l'existence.

Je me rappelle pourtant avoir été une fois dans ma vie très mécontent

de Nathalia Savichna. Voici ce qui s'était passé: au dîner, en voulant

verser du kwass[1], je répandis sur la nappe le contenu du carafon.

[1] Boisson usitée en Russie.

«Faites venir Nathalia Savichna, dit maman, elle aura le plaisir de

réparer les maladresses de son favori.»

La _niania_ accourut aussitôt, et, en voyant la mare que je venais de

faire, elle branla la tête; maman lui dit quelques mots à l'oreille, et

elle sortit en me menaçant du doigt.

Après le dîner, je m'élançai dans le salon en sautant. J'étais de la

plus belle humeur, lorsque, tout à coup, Nathalia sortit de la porte de

la salle à manger, la nappe tachée à la main, et, me courant dessus, me

saisit, et, malgré ma résistance désespérée, me frotta le visage avec

le linge humide en répétant: «C'est pour t'apprendre à salir la nappe.»

Ma dignité fut à tel point blessée par ce procédé, que je me mis à

pousser des cris de rage.

«Comment! me disais-je à part moi en m'engouant de larmes, Nathalia

Savichna, cette Nathalia me tutoie, et se permet de me frapper au

visage avec une nappe mouillée, comme un garçon de service!... C'est

horrible!...»

En m'entendant brailler de la sorte, Nathalia s'enfuit aussitôt, et

moi, je continuai à me promener dans le salon en pensant à la meilleure

manière de la punir de cette offense.

Quelques minutes après, Nathalia Savichna revint; elle s'approcha de

moi timidement et se mit à s'excuser:

«Assez, petit père, ne pleurez pas ... pardonnez à la vieille folle ...

c'est ma faute ... mais vous me pardonnerez, mon petit chéri?... Prenez

ceci!...»

Elle sortit de sous son châle un sac en papier rouge contenant deux

caramels et une figue sèche, et me l'offrit d'une main tremblante.

Je n'avais pas le courage de regarder la bonne vieille en face; je

pris le cadeau en détournant la tête, et mes larmes coulèrent plus

abondantes; ce n'étaient plus des larmes de colère, mais des larmes

d'amour et de honte.

Le lendemain de la partie de chasse, vers midi, la calèche et la

_britchka_ (sorte de calèche à demi-couverte) furent amenées devant le

perron. Notre menin, Nicolas, était en costume de voyage: le pantalon

rentré dans les bottes, et son vieux surtout étroitement serré autour

de sa taille par une ceinture. Debout dans la britchka, il arrangeait

les coussins et les manteaux sur les sièges et s'asseyait dessus en

rebondissant pour les aplatir et les égaliser.

Les valets de chambre, vêtus de surtouts, de cafetans ou de blouses,

et sans chapeau; les femmes, en jupes de coutil, coiffées de mouchoirs

rayés, avec des marmots dans leurs bras, et des enfants aux pieds nus

réunis devant le perron, tout ce monde regardait les deux voitures et

s'entretenait à voix basse.

Un des postillons,--un vieillard tout courbé, en cafetan, et un bonnet

d'hiver sur le chef, tenait à la main le timon de la calèche et

examinait d'un air absorbé la roue de la voiture. L'autre, un jeune

homme bien découplé, en chemise blanche aux goussets de coton rouge,

les cheveux très blonds et frisés, se grattait la tête sous un chapeau

de laine d'agneau à forme conique, qu'il tirait tantôt sur une oreille,

tantôt sur l'autre.

Il étendit son cafetan sur le siège, y jeta les guides et fit claquer

son fouet tressé, en regardant tour à tour ses bottes et les cochers

qui enduisaient la _britchka_ de goudron.

Un d'eux, tous les muscles tendus par l'effort, soutenait le fond de la

voiture, et un autre, penché sur la roue, graissait avec soin l'essieu

et le moyeu, et, pour que le goudron qui restait sur la brosse ne fût

pas perdu, il en frotta la jante.

Les chevaux de poste de différentes couleurs, pauvres bêtes

courbaturées, étaient rangés devant la grille et chassaient les mouches

du bout de leurs queues. Les uns allongeaient leurs pieds velus et

fermaient leurs yeux pour sommeiller. Les autres, pour passer le temps,

se mordillaient entre eux ou broutaient les feuilles et les tiges d'une

fougère qui étalait près du perron ses feuilles d'un vert dur et sombre.

La poussière obscurcissait l'air, l'horizon était d'un gris liliacé;

pas l'ombre d'un nuage dans le ciel. Un vent d'ouest impétueux

soulevait des colonnes de poussière, sur les routes, en inondait les

champs, courbait les cimes élevées des tilleuls et des bouleaux dans

le jardin, et emportait au loin les feuilles sèches qui tombaient des

branches.

Je suivais de la fenêtre les préparatifs du départ, et j'en attendais

la fin avec impatience.

Quand nous fûmes tous réunis dans le salon, autour de la table ronde,

pour passer ensemble les dernières minutes qui nous restaient, je

ne m'imaginais point que nous eussions à traverser des moments si

pénibles. Ma tête était remplie de choses futiles; je me demandais

quel postillon conduirait la _britchka_, et qui mènerait la calèche?

lequel de mon frère ou de moi voyagerait avec papa, et qui serait

avec Karl Ivanovitch? Et pourquoi s'obstinait-on à m'emmitoufler dans

un cache-nez et un veston ouaté?--«Suis-je si délicat? est-ce que je

risque de mourir de froid?... Ah! que tout cela finisse le plus vite

possible et que nous nous mettions en route!...»

Nathalia Savichna entra, un carnet à la main et les yeux, tout rouges.

«A qui dois-je remettre la liste du linge des enfants? demanda-t-elle à

ma mère.

--Remettez-la à Nicolas, et venez prendre congé des enfants.»

La vieille femme voulut parler, mais elle resta court, cacha son visage

dans son châle, fit un geste de la main et sortit du salon.

Mon cœur se serra à la vue de son chagrin; mais l'impatience de

partir domina cette impression, et je continuai d'écouter, impassible,

l'entretien de papa et de maman. Ils parlaient de choses qui évidemment

ne les intéressaient ni l'un ni l'autre: «Que dois-je acheter pour la

maison?... Que dirai-je de ta part à la princesse Sophie et à madame

Julie?... La route est-elle bonne?»

Foka entra, et du même ton dont il disait tous les jours: «le dîner est

servi,» il dit en s'adossant contre la porte: «les chevaux sont prêts.»

Je vis pâlir maman, et elle eut un léger frisson, comme si cette

nouvelle la prenait à l'improviste.

Foka reçut l'ordre de fermer toutes les portes de la maison, à

mon grand divertissement; il me sembla que tout le monde jouait à

cachecache.

Toutes les personnes présentes s'assirent; Foka lui-même se posa sur

l'angle d'une chaise. Il venait à peine de prendre place lorsque la

porte du salon grinça; tous nous nous retournâmes, Nathalia Savichna

entrait à pas précipités, et, sans lever les yeux, elle s'assit près de

la porte sur le même siège que Foka.

Je vois encore aujourd'hui la tête chauve, le visage ridé et impassible

du valet de chambre, et au-dessus, la bonne figure encadrée dans un

bonnet blanc, sous lequel passaient les bandeaux gris de la _niania_.

Nathalia et Foka serrés l'un contre l'autre sur la même chaise avaient

l'air mal à l'aise tous les deux.

Je ne perdis rien de mon insouciance, ni de mon envie de partir au plus

vite. Les dix minutes passées ensemble, avec les portes fermées, m'ont

semblé une heure entière. Enfin tout le monde se leva, et les adieux

commencèrent. Papa prit maman dans ses bras et l'embrassa à plusieurs

reprises.

«Assez, chère amie, dit-il enfin, nous ne nous quittons pas pour

toujours.

--Cependant c'est bien triste,» répondit maman avec un trémolo de

larmes dans la voix.

Quand j'entendis sa voix émue, que je vis le tremblement de ses lèvres

et ses yeux pleins de larmes, j'oubliai tout le reste et je fus

saisi d'une telle tristesse, je ressentis une telle douleur, mêlée

de crainte, que j'aurais mieux aimé m'enfuir n'importe où plutôt que

d'aller dire adieu à maman. Je compris qu'en cet instant, en embrassant

papa, elle prenait déjà congé de nous.

Ce fut le tour de Volodia; elle l'embrassa et le bénit, le reprit dans

ses bras et le bénit de nouveau; je m'avançai, mais elle le serra

encore une fois sur son cœur en le bénissant. Enfin elle me prit

contre sa poitrine, je me collai à elle, et je pleurai, je pleurai, ne

pensant plus qu'à ma douleur.

Au sortir du salon, et au moment de monter en voiture, nous trouvâmes

l'antichambre remplie de valets et de filles de chambre qui voulaient

aussi nous dire adieu. Leur présence m'importuna ainsi que leur

requête: «Tendez-nous la petite main.»

Leurs baisers bruyants sur l'épaule, l'odeur de graisse qui s'exhalait

de leurs têtes, éveillèrent en moi un sentiment de malaise, qui, chez

des personnes très impressionnables, n'est pas fort éloigné de la

répugnance. Sous cette impression je baisai très froidement le bonnet

de Nathalia Savichna, tandis qu'elle m'embrassait tout en larmes.

Chose étrange, je me rappelle distinctement le visage des domestiques,

et je pourrais décrire cette scène dans ses détails les plus minutieux;

mais le visage de ma mère et son attitude m'ont complètement échappé.

C'est peut-être parce que, pendant tout ce temps, je n'ai pas eu

le courage de lever les yeux sur elle. Il me semblait que, si je

rencontrais son regard, sa douleur et la mienne dépasseraient les

bornes de ce que l'on peut supporter de souffrance.

Je m'élançai le premier vers la calèche, et je m'assis dans le fond. La

capote de la calèche était relevée et m'empêchait de voir derrière moi;

mais je sentais instinctivement que maman était encore près de moi.

«Faut-il que je la regarde encore une fois ou non? pour la dernière

fois?» me dis-je en moi-même, et aussitôt j'avançai la tête et me

penchai en dehors de la voiture du côté du perron. Au même instant,

maman qui avait eu la même idée m'appela par mon nom de l'autre côté

de la calèche. En entendant sa voix derrière moi, je me retournai si

vivement, que nos têtes s'entrechoquèrent. Elle sourit avec tristesse

et m'embrassa fort, pour la dernière fois.

La voiture s'ébranla. Quand nous eûmes parcouru l'espace de quelques

mètres, alors seulement j'eus le courage de chercher maman du regard.

Je la vis sur le perron; elle montait lentement, soutenue par Foka, la

tête baissée, le vent soulevant le fichu bleu attaché sur ses cheveux.

Papa était près de moi et se taisait. Mes larmes m'étranglaient, ma

gorge était si serrée qu'il me semblait que j'allais étouffer.

Une fois sur la grande route, nous aperçûmes encore un mouchoir blanc

qui flottait sur le balcon; je me mis à agiter le mien, et ce mouvement

me calma un peu. Je pleurais toujours, et l'idée que mes larmes

prouvaient ma sensibilité me faisait plaisir et me consolait.

Après avoir parcouru un kilomètre à peu près, je commençai à me

tranquilliser. J'observais avec une attention obstinée l'objet le plus

proche; c'était l'arrière-train du bricolier placé de mon côté. Je

regardais comment ce cheval pie agitait sa queue, comment il frottait

les pieds l'un contre l'autre, comment le fouet tressé du postillon

le faisait sauter sur les deux pieds à la fois; je m'amusais à voir

comment l'avaloir montait et descendait sur lui; puis je regardais les

anneaux de l'avaloir, enfin je le vis s'humecter d'écume près de la

queue de l'animal.

Alors j'en eus assez, et je laissai errer mes regards autour de moi;

je vis des champs de seigle mûr ondoyer au soleil, puis les terrains

sombres des jachères et, de loin en loin, un paysan avec sa charrue

ou une jument auprès de son poulain; puis je remarquai les poteaux de

verstes, et enfin je cherchai à voir quel postillon nous conduisait.

Mes larmes n'étaient pas encore séchées sur mes joues, et déjà mes

pensées vagabondaient bien loin de maman que je venais de quitter

peut-être pour toujours. Pourtant tous mes souvenirs me ramenaient à

elle. Je songeais au champignon que j'avais découvert la veille dans

l'allée des bouleaux, je me rappelais comment Lioubotchka et Katienka

s'étaient disputées pour savoir qui le prendrait, puis je me souvins

comme elles pleuraient en nous disant adieu.

Je les regrettais; je regrettais aussi Nathalia Savichna et l'allée de

bouleaux, et Foka, et même la méchante Mimi ... je les regrettais tous

... et la pauvre maman ... à cette pensée les larmes me montaient de

nouveau aux yeux. Mais ce n'était pas pour longtemps.

[Illustration: MAMAN M'EMBRASSA.]

CHAPITRE VIII

L'ENFANCE--LA FÊTE DE GRAND'MÈRE

Enfance! heureux, heureux temps qui ne reviendra plus! Comment ne pas

chérir, comment ne pas caresser les souvenirs de cet âge? Ils élèvent

mon âme, la rafraîchissent et sont pour moi la source des plus douces

joies.

Je me souviens: je suis tout petit, j'ai couru jusqu'à en être las,

je viens m'asseoir dans mon étroit fauteuil au siège élevé, devant la

table où bout le thé; il est déjà tard, j'ai depuis longtemps fini ma

tasse de lait sucré; le sommeil alourdit mes paupières, mais je ne

bouge pas, je reste tranquille et j'écoute.

Et comment ne pas écouter? Maman parle avec quelqu'un, et le son de sa

voix est si doux et si affable! Le simple son de sa voix dit tant de

choses à mon cœur!

Les yeux troublés par le sommeil, je regarde fixement son visage, et

tout d'un coup elle est devenue petite, toute petite; sa figure n'est

pas plus grande qu'un bouton, mais je la vois distinctement, je vois

qu'elle me regarde et qu'elle sourit.

J'aime à la voir si petite, je ferme encore plus les yeux, et elle

n'est pas plus grande que ces petits garçons qu'on voit dans les

prunelles quand elles reflètent l'image de quelqu'un. Mais je bouge,

l'enchantement est détruit; en vain je cherche à rétrécir mes pupilles

pour reformer l'image; c'est fini.

Alors je me lève, je grimpe sur un fauteuil; je rentre mes pieds sous

moi, et je me pelotonne confortablement.

«Nicolinka, tu vas de nouveau t'endormir, tu ferais mieux de monter

dans ta chambre et de te coucher.

--Je n'ai pas envie de dormir, maman,» et, pendant que je parle, des

rêves vagues et doux s'emparent de mon imagination, un bon sommeil

d'enfant clôt mes paupières, et, une minute après, j'oublie tout ce qui

m'entoure, et je m'endors jusqu'à ce qu'on vienne me réveiller.

Tandis que je sommeille encore, je sens une main tendre; je la

reconnais au toucher, et, tout endormi, je m'en empare et je la presse

bien fort contre ma bouche.

Tout le monde s'est retiré, une seule bougie brûle dans le salon. Maman

a dit qu'elle veut me réveiller elle-même, elle s'est assise sur le

rebord du fauteuil dans lequel je dors; de sa main effilée et douce

elle caresse mes cheveux, et sa voix chère et familière résonne à mon

oreille:

«Lève-toi, ma petite âme, il est temps de te coucher.»

Il n'y a plus de regards indifférents pour la gêner, elle peut répandre

sur moi, sans contrainte, toute sa tendresse, tout son amour. Je ne

bouge pas, mais je baise sa main toujours plus fort.

«Lève-toi, mon ange!»

Elle passe son autre bras autour de mon cou, et ses petits doigts

effleurent mon visage et me chatouillent.

Dans la chambre demi sombre, tout est silencieux; mes nerfs sont

excités par ce chatouillement, et je me réveille.

Maman est tout près de moi, elle me touche, je sens le parfum qui

flotte autour d'elle, et j'entends sa voix; je me soulève, j'entoure

son cou de mes mains, je presse ma tête sur son sein, et je dis, tout

oppressé:

«Ah! chère, chère maman, ah! que je t'aime!»

Elle sourit de son sourire triste et charmant; elle prend ma tête dans

ses deux mains, me donne un baiser au front et m'attire sur ses genoux.

«Tu m'aimes beaucoup?» dit-elle; et, après une courte pause, elle

ajoute: «Aime-moi toujours, ne m'oublie jamais. Quand ta mère ne sera

plus là, tu ne l'oublieras pas! tu ne l'oublieras pas, Nicolinka?»

Elle m'embrasse encore plus tendrement.

Je m'écrie:

«Ne parle pas comme cela, ma chère petite mère!» Je sanglote, je baise

ses genoux, et des larmes coulent à flots de mes yeux, des larmes

d'amour et d'extase.

Puis je monte pour me coucher, et, une fois dans ma petite robe de

chambre ouatée, je prie pour papa et pour maman. Quel sentiment

ineffable remplit mon cœur! Je répète après maman les prières que

mes lèvres d'enfant balbutient pour la première fois, et mon amour pour

elle et pour Dieu s'unissent dans un même élan.

Après la prière, je me blottis sous la couverture, et mon âme est

légère, pure et consolée. Un rêve efface l'autre, et quels rêves! Ils

sont insaisissables, mais remplis d'amour pur et du sentiment d'un

bonheur rayonnant.

Tout à coup je pense à Karl Ivanovitch et à son malheureux sort; c'est

le seul homme que je sache malheureux, et je suis rempli de compassion

pour lui. Mes larmes coulent, et je prie Dieu de lui donner le bonheur,

et de permettre que j'allège son affliction; je sens que je suis prêt à

tout sacrifier pour lui.

Alors je blottis sous un coin de mon oreiller de plumes mon jouet

favori, le lièvre et le chien de porcelaine, et je pense comme ils se

trouveront bien là, et comme ils auront chaud cette nuit. Puis je prie

encore une fois pour tout le monde, je demande à Dieu qu'il fasse beau

temps pour la partie de plaisir du lendemain; puis je me retourne de

l'autre côté. Les pensées et les rêves s'embrouillent; je m'endors

tranquillement, paisiblement, mais avec un visage encore humide de

larmes.

Reviendra-t-elle cette insouciance du premier âge? retrouverons-nous ce

besoin d'aimer et cette foi ardente que nous possédions dans l'enfance?

Quel temps pourrions-nous préférer à celui-là, où les deux plus

douces vertus--la gaieté innocente et le besoin d'une affection sans

bornes--sont les seuls mobiles de notre vie?

Où sont ces prières brûlantes? où est ce don plus précieux, les larmes

si pures de l'attendrissement? L'ange gardien descend, il sèche avec un

sourire ces larmes et envoie de doux rêves à l'imagination enfantine

dont rien n'a encore altéré la pureté.

La vie a-t-elle laissé dans mon cœur des traces si profondes, que

ces larmes et ces extases se soient retirées de moi pour toujours? N'en

aurais-je gardé que le souvenir?

Environ un mois après notre arrivée à Moscou, un matin, j'étais assis

devant une table, et j'écrivais dans la salle d'étude, au haut de la

maison de grand'mère; en face de moi, notre maître de dessin mettait

les dernières touches à une tête de Turc en turban, dessinée au crayon

noir.

Mon frère, debout derrière lui, le cou tendu, regardait par-dessus

l'épaule de son professeur. C'était le premier dessin à la mine de

plomb de Volodia, et il devait le présenter le soir même à grand'mère

pour célébrer sa fête.

«N'ajouterez-vous pas quelques ombres ici? demanda Volodia en se

dressant sur la pointe des pieds et en indiquant le cou du Turc.

--Non, il n'en faut pas, répondit notre maître de dessin, en posant

les crayons et le tire-ligne dans la boîte. Maintenant cela va bien,

n'y touchez plus. Et vous, Nicolas, ajouta-t-il en se levant et sans

détacher les yeux de la tête de Turc, dites-nous enfin votre secret,

que voulez-vous offrir ce soir à votre grand'mère? Je suis certain

que vous auriez mieux fait de dessiner aussi une tête. Au revoir,

Messieurs.»

Il prit son cachet et son chapeau, puis il sortit. En cet instant, je

m'avouai également qu'une petite tête au crayon aurait bien mieux valu

que le travail auquel je m'acharnais depuis quelque temps.

Lorsqu'on nous avait annoncé que la fête de grand'mère approchait, et

que nous devions lui préparer un cadeau, il m'était venu à l'idée de

composer des vers pour cette occasion. Je trouvai sur-le-champ les deux

premiers et je ne mis pas en doute que les autres viendraient tout

seuls.

Je ne me rappelle plus comment cette idée, si étrange pour un enfant,

m'était venue; mais je me souviens qu'elle me plut beaucoup, et qu'à

toutes les questions qui me furent adressées à ce sujet, je répondis

que mon présent serait prêt, cela sans dévoiler à âme qui vive en quoi

il consistait.

Contrairement à mon attente, il advint qu'après avoir trouvé si

facilement les deux premiers vers, dans le feu de l'inspiration, je ne

trouvai plus rien, malgré tous mes efforts Je me mis à lire toutes les

poésies de ma chrestomathie; mais, loin de m'aider, cette lecture ne

fit que me décourager en me donnant une plus petite idée de mes dons

poétiques.

Je savais que Karl Ivanovitch aimait à copier les vers; je fouillai

dans ses papiers, et, parmi des poésies allemandes, je trouvai une

pièce en russe, qu'il avait composée lui-même.

«A Madame L***.

Pétrovskoë, 3 juin 18...

Souvenez-vous de près,

Souvenez-vous de loin,

Souvenez-vous de moi

Aujourd'hui et toujours,

Souvenez-vous jusqu'à la tombe,

Comme je sais aimer fidèlement....»

Karl MAUER.

Cette poésie, copiée en belle écriture ronde sur une feuille de papier

mince, me plut beaucoup à cause des sentiments touchants qu'elle

exprimait. Je l'appris par cœur, et je résolus de la prendre pour

modèle. A partir de ce moment, mon travail devint moins pénible.

Lorsque le jour de la fête de grand'mère arriva, j'étais venu à bout

d'une félicitation en douze vers. Il me restait à la copier sur beau

papier vélin. Je m'assis à la grande table de la salle d'étude, dans

cette intention.

J'avais déjà gâché deux feuilles de papier, non en corrigeant mes vers,

je les trouvais bien tournés, mais parce que, dès le troisième vers,

les lignes montaient au grenier de plus en plus, et tant et si bien,

qu'on voyait de loin que c'était écrit obliquement et que cela ne

valait rien.

La troisième feuille ne fut pas tracée plus droit, mais cette fois

j'étais bien décidé à ne pas recommencer.

Dans ces vers je félicitais grand'mère, je lui souhaitais une longue

vie, et je concluais ainsi:

«Nous tâcherons de vous consoler,

Et nous vous aimons comme une réelle mère.»

Je répétai à voix basse:

«Et nous vous aimons comme une réelle mère....»

Le vers me déplut, et je cherchai en vain une autre rime.

Bah! me dis-je, ça passera toujours ... en tous cas mes vers sont

meilleurs que ceux de Karl Ivanovitch. Je copiai le dernier vers sans y

rien changer.

Un peu plus tard, je relus mon compliment à haute voix en y mettant

l'expression et les gestes. Il s'y trouvait bien quelques vers sans

rime; je ne m'y arrêtai pas, mais le dernier vers me frappa encore plus

désagréablement qu'auparavant.

Je m'assis sur mon lit, et je devins pensif.

«Pourquoi ai-je mis: Comme une réelle mère?» Maman n'étant pas avec

nous, je n'aurais pas dû faire cette allusion. Sans doute j'aime

beaucoup grand'mère, je la respecte surtout, mais ce n'est pas comme ma

mère; pourquoi ai-je écrit cela? Pourquoi ce mensonge? Il est vrai, je

le dis en vers, et ce n'est pas la même chose qu'en prose; pourtant ce

n'est pas bien!

En ce moment le tailleur entra et apporta des demi-fracs neufs.

«Advienne que pourra!» me dis-je en moi-même, impatienté, et je serrai

avec dépit mes vers sous mon oreiller. Puis je m'empressai d'essayer le

nouvel habit de Moscou.

Il était admirable, couleur de cannelle avec des boutons de bronze,

et bien ajusté à la taille, à l'inverse de nos vêtements de campagne,

toujours trop amples pour nous; le pantalon noir très collant dessinait

à merveille les formes et retombait sur les bottes.

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 3 / 14 段